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Le double

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283 pages

A l’instar du Joueur ou des Carnets du sous-sol, un “petit” récit important où l’on retrouve toutes les obsessions de l’écrivain : le malheur, la folie, le destin.


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couverture

LE DOUBLE

 

Le quotidien de Goliadkine, entre son appartement pétersbourgeois de la rue des Six-Boutiques et le ministère où il est fonctionnaire, se brouille peu à peu. Le héros ne cesse en effet de se sentir persécuté par une réplique identique de sa personne : son double le suit dans la rue, s’introduit dans son appartement, sur son lieu de travail, va jusqu’à manger à sa place au restaurant…

Étrange récit que Le Double, texte précoce dans la carrière de l’écrivain (sa parution date de 1846) où déjà se lisent toutes ses obsessions, et modèle de récit fantastique. Dostoïevski met là en scène de manière magistrale la présence inquiétante de l’autre, sans que jamais le lecteur parvienne à faire la part de la folie du héros ou de la bizarrerie du réel.

Né à Moscou le 30 octobre 1821, Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski est entré en littérature en janvier 1846 avec Les Pauvres Gens. Il est mort à Saint-Pétersbourg le 28 janvier 1881. Toute son œuvre romanesque est disponible en collection Babel dans la traduction d’André Markowicz.

CHRONOLOGIE DES ŒUVRES DE DOSTOÏEVSKI

 

Les Pauvres Gens, 1846.

Le Double, 1845-1846.

Roman en neuf lettres, 1846.

Monsieur Prokhartchine, 1846.

La Logeuse, 1847.

Polzounkov, 1848.

Un cœur faible, 1848.

La Femme d’un autre et le mari sous le lit, 1848.

Un honnête voleur, 1848.

Le Sapin et le Mariage, 1848.

Les Nuits blanches, 1848.

Netotchka Nezvanova, 1848-1849.

Le Petit Héros, 1849.

Le Rêve de mon oncle, 1855-1859.

Le Village de Stepantchikovo et ses habitants, 1859.

Humiliés et offensés, 1861.

Journal de la maison des morts, 1860-1862.

Notes d’hiver sur impressions d’été, 1863.

Les Carnets du sous-sol, 1864.

Le Crocodile, 1864.

Crime et Châtiment, 1866.

Le Joueur, 1866.

L’Idiot, 1868.

L’Eternel Mari, 1870.

Les Démons, 1871.

Journal de l’écrivain 1873 (récits inclus) :

I . “Bobok” ;

II. “Petits tableaux” ;

III. “Le quémandeur”.

L’Adolescent, 1874-1875.

Journal de l’écrivain 1876 (récits inclus) :

I . “L’Enfant « à la menotte »” ;

II. “Le moujik Mareï” ;

III. “La douce”.

Journal de l’écrivain 1877 (récits inclus) :

“Le rêve d’un homme ridicule”.

Les Frères Karamazov, 1880.

Discours sur Pouchkine, 1880.

 

Titre original :

Dvoïnik

 

© ACTES SUD, 1998

pour la traduction française

ISBN 978-2-330-08282-6

 

FÉDOR DOSTOÏEVSKI

 

 

LE DOUBLE

 

 

Poème pétersbourgeois

 

 

roman traduit du russe

par André Markowicz

 

 

CHAPITRE I

 

Il était presque huit heures du matin quand le conseiller titulaire Iakov Pétrovitch Goliadkine reprit conscience après un long sommeil, bâilla, s’étira et finit par complètement ouvrir les yeux. Pendant plus ou moins deux minutes, du reste, il resta immobile allongé dans son lit, tel un homme pas encore totalement persuadé de savoir s’il est réveillé ou bien s’il dort encore, si tout ce qui se passe autour de lui est vrai et bien réel, ou si c’est la poursuite des songes désordonnés de son sommeil. Très vite, cependant, les sens de Monsieur Goliadkine commencèrent à retrouver plus clairement et plus distinctement ses impressions habituelles, quotidiennes. Il sentit le regard familier des murs verdâtres, pas très propres, couverts de suie et de poussière de sa petite chambrette, de sa commode en acajou, de ses chaises en simili-acajou, de sa table, peinte couleur acajou, de son divan turc en moleskine couleur plus ou moins acajou à petites fleurettes vertes et, à la fin, de ses habits enlevés, la veille, en toute hâte, et jetés en boule sur le divan. Finalement, la grise journée d’automne, trouble et sale, lui lança un regard si méchant, accompagné d’une grimace si aigre par la fenêtre terne de sa chambre, que Monsieur Goliadkine ne fut plus en mesure, d’aucune façon, de douter qu’il ne se trouvait pas dans je ne sais quel royaume de contes, mais dans la ville de Pétersbourg, la capitale, rue des Six-Boutiques, au troisième étage d’un immeuble fort imposant, un immeuble de rapport, dans son appartement. Cette importante découverte effectuée, Monsieur Goliadkine ferma fébrilement les yeux, comme s’il regrettait son dernier rêve et désirait le faire revenir une petite minute. Mais, une minute plus tard, il sauta d’un seul bond hors de son lit, après, sans doute, être enfin tombé sur l’idée autour de laquelle tournoyaient ses pensées jusqu’alors distraites, pas encore mises dans l’ordre qui convenait. Ayant sauté de son lit, il s’empressa d’accourir vers un petit miroir rond posé sur la commode. Quoique la tête endormie, un peu myope et à la calvitie largement affirmée qui se refléta dans le miroir ait eu un caractère si médiocre qu’au premier coup d’œil, elle n’attirât l’attention exclusive de personne, il n’en reste pas moins que, visiblement, son propriétaire resta parfaitement satisfait de tout ce qu’il vit dans ce miroir. “L’histoire que ça ferait, dit à mi-voix Monsieur Goliadkine, l’histoire que ça ferait si, aujourd’hui, je faisais un faux pas quelconque, si quelque chose, mettons, ne marchait pas – un petit bouton, je ne sais pas, étranger, qui surgit, ou s’il arrivait, je ne sais pas, un autre désagrément ; mais, bon, en attendant, ça va ; pour l’instant, tout fonctionne.” Très heureux que tout fonctionnât ainsi, Monsieur Goliadkine reposa le miroir à sa place, et, lui-même, quoiqu’il se trouvât pieds nus et conservât le costume dans lequel il avait l’habitude de sombrer dans le sommeil, il courut à la fenêtre, devant laquelle, avec une grande passion, il se mit à chercher des yeux quelque chose dans la cour de l’immeuble, cour sur laquelle donnaient les fenêtres de son logement. Là encore, il faut croire, ce qu’il découvrit dans cette cour lui donna pleine satisfaction ; son visage s’illumina d’un sourire très content. Ensuite – non sans avoir, du reste, d’abord jeté un coup d’œil derrière la cloison dans le cagibi de Pétrouchka, son chambellan, et s’être assuré que Pétrouchka ne se trouvait pas dans ce cagibi – il s’approcha, à pas de loup, de la table, ouvrit un tiroir, farfouilla dans le recoin du fond de ce tiroir, tira enfin, de sous un tas de papiers jaunis et toutes sortes de saletés, un portefeuille vert, usé, l’ouvrit avec prudence – et, doucement, avec délice, il lança un coup d’œil dans sa poche la plus enfouie, la plus secrète. Sans doute la liasse de petits papiers verts, gris, bleus, rouges, et de toutes les couleurs lança un regard, là encore, tout à fait accueillant et approbateur vers Monsieur Goliadkine : le visage illuminé, il posa devant lui sur la table le portefeuille ouvert et se frotta les mains très fort en signe d’indicible plaisir. Il la sortit enfin, sa liasse consolatrice d’assignats de l’Etat, et recomptant, du reste, pour la centième fois depuis la veille, il se remit à la compter, froissant soigneusement chaque billet entre son pouce et son index. “Sept cent cinquante roubles en assignats !” fit-il, en finissant, dans un demi-murmure. “Sept cent cinquante… une somme notable ! C’est une somme agréable, poursuivit-il d’une voix tremblante, quelque peu affaiblie par le plaisir, tout en serrant la liasse dans ses mains et en souriant d’un sourire grave – une somme très agréable ! Très agréable, pour tout un chacun ! J’aimerais bien voir, de nos jours, un homme pour qui cette somme serait une somme de rien ? On peut aller loin, avec une somme pareille…”

“Mais qu’est-ce que c’est que ça ? se demanda Monsieur Goliadkine, mais où est donc Pétrouchka ?” Toujours dans la même tenue, il jeta un nouveau coup d’œil derrière la cloison. Cette fois encore, Pétrouchka ne se trouva pas derrière la cloison, et il n’y avait là que le samovar, posé par terre, qui enrageait, s’échauffait et se mettait dans tous ses états, menaçant toujours de se sauver, et répétait quelque chose avec fougue, très vite, dans sa langue compliquée, grasseyant et postillonnant, à Monsieur Goliadkine – sans doute, mais prenez-moi, nom d’un petit bonhomme, braves gens, je suis complètement prêt et à point.

“Que les diables l’emportent !” se dit Monsieur Goliadkine. “Ce butor paresseux, il ferait sortir le monde de ses derniers gonds ; où est-ce qu’il traîne encore ?” Empli d’une juste indignation, il se rendit dans l’entrée, composée d’un petit couloir, au bout duquel se trouvait la porte du vestibule, il l’entrouvrit un tout petit peu et vit son serviteur, entouré d’une masse assez considérable de toutes sortes de laquais, domestiques ou gens de passage. Pétrouchka racontait quelque chose, les autres écoutaient. Visiblement, ni le thème de la conversation ni la conversation elle-même ne plurent à Monsieur Goliadkine. Il héla tout de suite Pétrouchka, et regagna sa chambre mécontent, voire désappointé. “Cette brute est capable de trahir son homme pour pas un sou, et à plus forte raison son maître, se dit-il en lui-même, et il vous l’a trahi, il l’a trahi, à coup sûr, ma main au feu, il l’a trahi pour pas même un kopeck. Bon, alors ?…”

— Ils ont apporté la livrée, monsieur.

— Mets-la, et arrive.

Sa livrée revêtue, Pétrouchka, non sans un sourire stupide, entra dans la chambre de son maître. Il avait un costume bizarre au possible. Il portait une livrée de laquais, verte, fortement usagée, avec des épaulettes dorées et écaillées, taillée, visiblement, pour une personne qui dépassait Pétrouchka de bien vingt centimètres. Il tenait à la main un chapeau, lui aussi avec des galons, et des plumes vertes, et avait à la hanche un glaive de laquais, dans un fourreau de cuir.

Au bout du compte, pour compléter le tableau, Pétrouchka, suivant son habitude bien-aimée d’aller toujours en négligé, à la bonne franquette, se trouvait, cette fois-là également, pieds nus. Monsieur Goliadkine examina Pétrouchka de bas en haut, resta content. La livrée, il fallait croire, avait été louée pour un événement solennel. On remarquait aussi que, durant cet examen, Pétrouchka regardait son maître avec une sorte d’attente bizarre et suivait avec une curiosité extraordinaire le moindre de ses gestes, ce qui troublait à l’extrême Monsieur Goliadkine.

— Bon, le carrosse ?

— Le carrosse aussi, il est là.

— Pour toute la journée ?

— Toute la journée. Vingt-cinq, en assignats.

— Les bottes aussi, elles ont été livrées ?

— Les bottes aussi, elles ont été livrées.

— Crétin ! tu ne peux pas dire : “livrées, monsieur”. Amène-les.

Ayant exprimé sa satisfaction que ses bottes tombent bien, Monsieur Goliadkine demanda du thé, de quoi se laver et se raser. Il se rasa avec un soin tout particulier, et se lava de même, avala son thé en toute hâte et se mit à son habillement principal, définitif : il enfila un pantalon presque totalement neuf ; ensuite, une chemise à petits boutons de bronze, un gilet orné de petites fleurs fort claires et agréables ; il se noua une cravate de soie bigarrée et, finalement, revêtit son uniforme de fonctionnaire, uniforme, lui aussi, flambant neuf et soigneusement brossé. En s’habillant, il regarda plusieurs fois, avec amour, ses bottes, levant à chaque instant tantôt une jambe et tantôt l’autre, admirant la découpe, et marmonnant toujours quelque chose dans sa barbe, non sans envoyer de loin en loin à sa petite pensée une petite grimace expressive. Du reste, pendant toute cette matinée, Monsieur Goliadkine fut extrêmement distrait, puisqu’il ne remarqua presque pas les petits sourires et les grimaces que lui envoyait Pétrouchka tout en l’aidant à s’habiller. Après en avoir enfin terminé avec tout ce qu’il fallait, vêtu de pied en cap, Monsieur Goliadkine fourra son portefeuille dans sa poche, admira définitivement Pétrouchka, lequel avait enfilé des bottes et se trouvait, de cette façon, lui aussi, fin prêt, et, remarquant que tout était fait et qu’il ne restait plus rien à attendre, en toute hâte, avec une grande agitation, le cœur légèrement tremblant, il dégringola les escaliers. Un carrosse de louage couleur bleu ciel, orné d’on ne savait trop quel blason, s’approcha du perron à grand fracas. Pétrouchka, échangeant des clins d’œil avec le cocher et quelques badauds, installa son maître dans le carrosse ; d’une voix inhabituelle, s’efforçant à grand-peine de se retenir de rire, il cria : “Fouette !”, bondit sur le marchepied arrière, et tout cela, avec bruit et fracas, tonnant et craquetant, s’élança vers la perspective Nevski. A peine l’équipage bleu ciel avait-il eu le temps de s’éloigner de la porte cochère, Monsieur Goliadkine se frotta fiévreusement les mains et partit d’un long rire silencieux, inaudible, comme ferait un joyeux drille qui vient de réussir un coup de maître, et dont ce coup de maître fait l’homme le plus heureux du monde. Du reste, tout de suite après cette crise de gaieté, le rire se changea en une espèce d’expression bizarre de souci qui apparut sur le visage de Monsieur Goliadkine. Quoique le temps fût humide et nuageux, il baissa les deux vitres du carrosse et, d’un air soucieux, il se mit à guetter les passants de droite et de gauche, prenant tout de suite un air digne et respectable sitôt qu’il remarquait que tel ou tel d’entre eux le regardait. En tournant du Litéïny sur le Nevski*, il tressaillit suite à une impression des plus pénibles, et, grimaçant comme un pauvre diable qui vient de se faire écraser un cor au pied, en toute hâte, avec effroi même, il se renfonça dans le coin le plus sombre de sa voiture. Le fait est qu’il venait de rencontrer deux de ses collègues, deux jeunes fonctionnaires du département dans lequel il travaillait lui-même. Ces fonctionnaires, quant à eux, telle fut du moins l’impression de Monsieur Goliadkine, se trouvaient, eux aussi, de leur côté, au comble de la stupéfaction, de rencontrer de la sorte leur collègue ; l’un d’eux pointa même du doigt vers Monsieur Goliadkine. Monsieur Goliadkine eut même l’impression que l’autre l’appelait, à pleine voix, par son nom, ce qui, cela va de soi, était du dernier malpoli sur la voie publique. Notre héros se tapit et se garda de répondre. “Quels chenapans ! commença-t-il à raisonner en lui-même. Eh quoi, qu’y a-t-il de si étrange à ça ? On prend un équipage ; on a eu besoin de prendre un équipage, et donc on prend un équipage. Quelle saleté ! Je les connais – juste des chenapans qui mériteraient des coups de fouet ! Eux, tout ce qu’il leur faut, c’est jouer aux cartes quand ils ont eu leur paye, et faire un tour où je pense. Je leur dirais bien quelque chose, à tous, mais bon, voilà…” Monsieur Goliadkine n’acheva pas et resta figé. Une fringante paire de chevaux de Kazan, que Monsieur Goliadkine connaissait fort bien, attelée à un landau de dandy, dépassait rapidement sa voiture par la droite. Le monsieur installé dans le landau, apercevant par hasard le visage de Monsieur Goliadkine, lequel Monsieur Goliadkine, assez imprudemment, avait passé la tête par la vitre du carrosse, fut, lui aussi, visiblement, stupéfait à l’extrême par une rencontre aussi inattendue, et, penché autant qu’il le pouvait, se mit à regarder avec passion, plein d’une curiosité extrême, vers le coin du carrosse dans lequel notre héros s’était empressé de se blottir. Le monsieur dans le landau était Andréï Filippovitch, le chef de département de cette administration dans laquelle travaillait aussi Monsieur Goliadkine en tant qu’adjoint de son chef de bureau. Monsieur Goliadkine, voyant qu’Andréï Filippovitch l’avait reconnu tout à fait, qu’il le regardait, les yeux écarquillés, et qu’il était tout à fait impossible de se cacher, rougit comme une tomate. “Je salue ou je ne salue pas ? Je réponds ou je ne réponds pas ? Je reconnais ou je ne reconnais pas ?” – se demandait notre héros, pris d’une angoisse inexprimable, “ou bien je fais semblant que je ne suis pas moi, que je suis quelqu’un d’autre, je suis juste mon portrait craché, et je fais comme si de rien n’était ? Parfaitement, ce n’est pas moi, ce n’est pas moi, un point c’est tout !” répétait Monsieur Goliadkine en ôtant son chapeau devant Andréï Filippovitch et sans le quitter des yeux. “Je… moi – rien, chuchotait-il, à l’agonie, moi, c’est absolument rien, ce n’est pas moi du tout, Andréï Filippovitch, ce n’est pas moi du tout, pas moi, et voilà.” Bientôt, du reste, le landau dépassa le carrosse, et le magnétisme des yeux directoriaux cessa de faire son effet. Mais lui, pourtant, il rougissait toujours, il souriait, il marmonnait toujours quelque chose dans sa barbe… “Quel crétin j’ai fait de ne pas répondre, se dit-il enfin, il aurait fallu, tout simplement, sur un pied de franchise et de sincérité, non dénué de noblesse : n’est-ce pas, c’est comme ça, Andréï Filippovitch, moi aussi, je suis invité à dîner, et voilà !” Ensuite, se souvenant soudain qu’il avait fait une gaffe, notre héros s’empourpra comme une flamme, fronça les sourcils et lança un regard de défi terrifiant vers le coin avant du carrosse, un regard précisément destiné à réduire en cendres, d’un seul coup, l’ensemble de ses ennemis. Finalement, soudain, sur une espèce d’inspiration, il tira sur le cordon attaché au coude du cocher, arrêta le carrosse et donna l’ordre de faire marche arrière, vers le Litéïny. Le fait est que Monsieur Goliadkine venait de sentir le besoin impérieux, pour sa propre tranquillité, sans doute, de dire une chose des plus intéressantes à son docteur, Krestian Ivanovitch. Et, quoiqu’il n’eût fait la connaissance de Krestian Ivanovitch que très récemment, ou, pour être précis, qu’il ne lui eût rendu qu’une seule visite, au cours de la semaine précédente, par suite de tel ou tel de ses besoins, toujours est-il qu’un docteur, comme on dit, c’est comme un prêtre – faire des cachotteries aurait été stupide, et puis, connaître son patient, c’est bien le devoir d’un docteur. “Est-ce que tout sera comme il faut, du reste, poursuivait notre héros, sortant de son carrosse devant l’entrée d’un immeuble de quatre étages situé sur le Litéïny auprès duquel il avait fait arrêter son équipage, est-ce que tout sera bien ? Est-ce que ça sera décent ? Est-ce que ça tombera bien ? Du reste, et alors ? poursuivait-il en montant l’escalier, reprenant son souffle et comprimant les battements de son cœur, lequel avait l’habitude de battre très fort chaque fois que son propriétaire grimpait un escalier qui n’était pas le sien. Et alors ? je viens pour mes affaires, et il n’y a rien de criminel là-dedans… Il serait bête de se cacher. Et donc, je ferai semblant, comme ça, qu’il n’y a rien, comme ça, avec moi, je viens juste, n’est-ce pas, en passant… Et il verra ce qu’il doit en être.”

Tout en raisonnant ainsi, Monsieur Goliadkine monta jusqu’au premier étage et s’arrêta devant l’appartement numéro cinq, sur la porte duquel était fixée une élégante petite plaque de bronze avec cette inscription :

 

Krestian Ivanovitch Rutenspitz,

docteur en médecine et chirurgie.

 

S’arrêtant, notre héros s’empressa de donner à son visage une apparence bienséante, désinvolte, non dénuée d’amabilité, et s’apprêta à tirer sur le cordon de la clochette. Il s’apprêta à tirer sur le cordon de la clochette, réfléchit sur-le-champ, et assez à propos, que cela vaudrait peut-être mieux demain, que ce n’était pas si nécessaire que cela. Mais comme Monsieur Goliadkine entendit soudain des pas dans l’escalier, il rechangea immédiatement sa nouvelle décision et, cette fois, pendant qu’il y était, avec l’air, du reste, le plus résolu, il sonna à la porte de Krestian Ivanovitch.


* Le Litéïny est une des principales rues perpendiculaires à la perspective Nevski. (Toutes les notes sont du traducteur.)

CHAPITRE II

 

Le docteur en médecine et chirurgie Krestian Ivanovitch Rutenspitz, un homme en pleine santé, quoique déjà en âge, doué de sourcils et de favoris chenus et broussailleux, d’un regard expressif, étincelant, par lequel, et déjà rien qu’ainsi, visiblement, il chassait toutes les maladies, et, enfin, d’une médaille tout à fait importante, était assis ce matin-là dans son bureau, dans son large fauteuil, buvait le café que lui avait servi, personnellement, Madame le docteur, fumait un cigare et prescrivait de temps en temps une ordonnance à ses patients. Après avoir prescrit une dernière fiole à un petit vieux accablé d’hémorroïdes et avoir raccompagné le vieillard douloureux jusqu’à l’entrée de service, Krestian Ivanovitch se rassit, attendant la visite suivante. Entra Monsieur Goliadkine.

Visiblement, Krestian Ivanovitch ne s’attendait pas du tout à voir Monsieur Goliadkine, et ne voulait pas du tout le voir, car, un court instant, soudain, il se troubla et exprima malgré lui sur son visage une sorte de mine étrange, on peut même dire, mécontente. Comme, de son côté, Monsieur Goliadkine se défaisait presque toujours et se perdait à ces moments où il lui arrivait d’aborder quelqu’un pour ses petites affaires privées, cette fois-là également, n’ayant pas préparé une première phrase qui formait pour lui dans ces occasions une véritable pierre d’achoppement, il rougit au possible, marmonna quelque chose – du reste, semble-t-il, une excuse – et, ne sachant pas quoi faire, il prit une chaise et s’assit. Mais, se souvenant qu’il s’était assis sans y avoir été invité, il ressentit tout de suite son indécence et s’empressa de corriger son erreur en invoquant l’ignorance où il était du monde et du bon ton, et se releva immédiatement de la place qu’il venait d’occuper. Puis, reprenant ses esprits et remarquant plus ou moins qu’il avait fait deux bêtises d’un seul coup, il se décida, sans perdre une seconde, à en faire une troisième, c’est-à-dire qu’il voulut essayer de se justifier, marmonna quelque chose, en souriant, rougit, se perdit, tomba dans un mutisme éloquent et finit par s’asseoir définitivement, cette fois sans plus se relever, se contentant, juste comme ça, à tout hasard, de se munir d’un regard de défi des plus terribles qui avait cette force extraordinaire – mais mentale – d’anéantir et de réduire en cendres tous les ennemis de Monsieur Goliadkine. En plus de cela, ce regard exprimait pleinement l’indépendance de Monsieur Goliadkine, c’est-à-dire qu’il disait clairement que Monsieur Goliadkine, ce n’était rien du tout, qu’il était, bon, comme ça, comme tout le monde, et qu’il ne regardait pas, de toute façon, aux fenêtres des voisins. Krestian Ivanovitch toussota, grogna, visiblement en signe d’encouragement et, d’accord avec tout cela, il dirigea un regard inquisiteur et interrogateur sur Monsieur Goliadkine.

— Moi, Krestian Ivanovitch, commença Monsieur Goliadkine avec un sourire, je suis venu vous déranger une deuxième fois et, en ce moment, j’ose une deuxième fois prier votre condescendance… – Monsieur Goliadkine, visiblement, éprouvait de la difficulté dans son élocution.

— Hum… oui ! prononça Krestian Ivanovitch, émettant par la bouche une colonne de fumée et posant son cigare sur son bureau, mais il faut vous en tenir aux prescriptions ; je vous avais expliqué que votre attitude devait consister en un changement de vos coutumes… Enfin, des distractions ; bon, enfin, il faut rendre visite à vos amis, vos connaissances, et, en même temps, ne pas être ennemi de la bouteille ; de même, se tenir en joyeuse compagnie.

Monsieur Goliadkine, en souriant toujours, s’empressa de remarquer qu’il lui semblait qu’il était comme tout le monde, qu’il était maître chez lui, que ses distractions étaient comme celles de tous les autres… que, bien sûr, il pourrait aller au théâtre, car, là aussi, comme tout le monde, il avait des moyens, que, dans la journée, il était au travail, et le soir chez lui, que, lui – bon, rien ; il remarqua même en passant qu’autant qu’il pouvait en avoir l’impression, il n’était pas pire que les autres, qu’il vivait chez lui, dans son propre logement, et, qu’enfin, il avait Pétrouchka. Sur ce, Monsieur Goliadkine resta muet.

— Hum, non, ce train-là, ce n’est pas ça, et ce n’est pas du tout cela que je voulais vous demander. En général, ce qui m’intéresse, c’est de savoir si vous êtes grand amateur des joyeuses compagnies, si vous jouissez joyeusement de votre temps… Enfin, bon, c’est une vie mélancolique ou joyeuse que vous menez en ce moment ?

— Moi, Krestian Ivanovitch…

— Hum… je dis, l’interrompit le docteur, que vous devez opérer un changement complet de votre mode de vie et, d’une certaine façon, briser votre caractère. (Krestian Ivanovitch accentua fortement le mot “briser” et s’arrêta une minute, d’un air particulièrement grave.) Ne pas fuir la joyeuse vie ; visiter les clubs et les spectacles, et, de toute façon, ne pas être ennemi de la bouteille. Il n’est pas bon de rester chez soi… il vous est absolument impossible de rester chez vous.

— Moi, Krestian Ivanovitch, j’aime la tranquillité, prononça Monsieur Goliadkine, jetant un regard profond à Krestian Ivanovitch, et, cherchant visiblement ses paroles de façon à exprimer sa pensée le plus heureusement possible – dans mon logement il n’y a que moi et Pétrouchka… je veux dire : mon serviteur, Krestian Ivanovitch. Je veux dire, Krestian Ivanovitch, que je suis mon chemin, mon chemin propre, Krestian Ivanovitch. Je suis maître chez moi, et, autant que je puisse le sentir, je ne dépends de personne. Et même, Krestian Ivanovitch, je sors me promener.

— Comment ?… Oui ! Se promener en ce moment ne procure aucun plaisir ; le climat est fort mauvais.

— Certes, Krestian Ivanovitch. Moi, Krestian Ivanovitch, même si je suis un homme modeste, comme j’ai déjà eu, je crois, l’honneur de vous l’expliquer, ma route va son chemin à elle, Krestian Ivanovitch. La route de la vie est très large… Je veux… je veux, Krestian Ivanovitch, dire par là… Pardonnez-moi, Krestian Ivanovitch, je ne suis pas un maître en beau langage.

— Hum… non, parlez…

— Je le dis pour que vous m’excusiez, Krestian Ivanovitch, de ce que, pour autant que je puisse le sentir, je ne suis pas un maître en beau langage, dit Monsieur Goliadkine d’un ton à demi offensé, un peu perdu et embrouillé. De ce point de vue, Krestian Ivanovitch, je ne suis pas comme les autres, ajouta-t-il avec une sorte de sourire particulier, et je ne sais pas parler beaucoup ; je n’ai pas appris à donner de la beauté à mon style. En revanche, Krestian Ivanovitch, j’agis ; en revanche, j’agis, Krestian Ivanovitch !

— Hum… Comment ça… vous agissez ? reprit Krestian Ivanovitch. Ensuite, pendant une petite minute, il y eut un silence. Le docteur lança une sorte de regard étrange et méfiant à Monsieur Goliadkine. Monsieur Goliadkine, lui aussi, à son tour lorgna le docteur d’un œil un peu méfiant.

— Moi, Krestian Ivanovitch, se mit à poursuivre Monsieur Goliadkine toujours sur le même ton, quelque peu agacé et surpris de l’entêtement extrême de Krestian Ivanovitch, moi, Krestian Ivanovitch, j’aime la tranquillité, et pas le bruit du monde. Là-bas, chez eux, je veux dire dans le grand monde, Krestian Ivanovitch, il faut savoir cirer les parquets avec ses semelles… (ici, Monsieur Goliadkine fit un peu traîner son pied sur le plancher), là-bas, n’est-ce pas, c’est cela qu’ils demandent, et le calembour aussi, ils le demandent… les compliments, aussi, plein d’aromates, qu’il faut savoir servir, n’est-ce pas… voilà ce qu’on vous demande. Moi, je n’ai pas appris ça, Krestian Ivanovitch – toutes ces ruses, je ne les ai pas apprises ; je n’ai pas eu le temps. Je suis un homme simple, franc du collier, et je n’ai pas d’éclat extérieur en moi. De ce point de vue, Krestian Ivanovitch, je dépose les armes ; je les dépose, en parlant dans ce sens. – Tout cela, Monsieur Goliadkine l’avait prononcé, cela va de soi, d’un air qui donnait clairement à savoir que notre héros, en fait, ne regrettait pas du tout de déposer les armes dans ce sens et de ne pas avoir appris les ruses, et que c’était même complètement le contraire. Krestian Ivanovitch, l’écoutant, regardait par terre avec sur le visage une grimace tout à fait déplaisante, et comme s’il pressentait à l’avance quelque chose. La tirade de Monsieur Goliadkine fut suivie par un silence assez durable et plein de sens.

— Il me semble que vous vous êtes un peu écarté du sujet, dit enfin à mi-voix Krestian Ivanovitch, je vous avoue que je n’ai pas pu vous comprendre entièrement.

— Je ne suis pas un maître en beau langage, Krestian Ivanovitch ; j’ai déjà eu l’honneur de vous l’affirmer, Krestian Ivanovitch, que je ne suis pas maître en beau langage, dit Monsieur Goliadkine, cette fois d’un ton brutal et résolu.

— Hum…

— Krestian Ivanovitch ! reprit Monsieur Goliadkine d’une voix douce mais pleine de sens, en partie dans le genre solennel, et s’arrêtant à chaque point de son raisonnement. Krestian Ivanovitch ! en entrant ici, j’ai commencé par des excuses. A présent, je les répète et je demande à nouveau votre condescendance pour un temps. Moi, Krestian Ivanovitch, je n’ai rien à vous cacher. Je suis un homme petit, vous le savez bien ; mais, pour mon bonheur, je ne le regrette pas, d’être un homme petit. Même, au contraire, Krestian Ivanovitch ; et, pour tout dire, j’en suis même fier, de ne pas être un homme grand, mais un petit. Et pas un intrigant – et ça aussi, j’en suis fier. Je n’agis pas en secret, mais franchement, sans détour, même si, en retour, je pourrais nuire, et je le pourrais très bien, et je sais même à qui, et comment, Krestian Ivanovitch, mais je ne veux pas me souiller, et, dans ce sens-là, je m’en lave les mains. Dans ce sens-là, je dis, je me les lave, Krestian Ivanovitch ! – Monsieur Goliadkine, pour un instant, eut un silence éloquent ; il avait parlé avec une humble animation.

— J’avance, moi, Krestian Ivanovitch, poursuivit notre héros, franchement, ouvertement, et sans détour, parce que je les méprise et je laisse cela aux autres. Je ne m’efforce pas d’humilier ceux qui, peut-être, sont plus hauts que vous et moi… c’est-à-dire, je veux dire, nous et eux, Krestian Ivanovitch, je ne voulais pas dire vous. Je n’aime pas les demi-mots ; je n’ai pas recours aux méprisables doubles jeux ; je méprise les calomnies et les ragots. Le masque, je ne le mets qu’au bal masqué, et je ne l’arbore pas tous les jours devant les gens. Je vous demanderai seulement, Krestian Ivanovitch, comment, vous, vous vous vengeriez de votre ennemi, de votre pire ennemi – de celui que vous pourriez considérer comme tel, conclut Monsieur Goliadkine en jetant un regard de défi à Krestian Ivanovitch.

Monsieur Goliadkine avait, certes, exprimé tout cela avec une clarté, une rectitude totales, avec assurance, en soupesant ses mots et en comptant sur l’effet le plus sûr, il n’en regardait pas moins, à présent, avec inquiétude, avec une grande inquiétude, et une inquiétude extrême, Krestian Ivanovitch. A présent, il s’était tout entier transformé en regard, et, timidement, empli d’une impatience dépitée, pleine d’angoisse, il attendait la réponse de Krestian Ivanovitch. Pourtant, à la stupeur, à la déroute totale de Monsieur Goliadkine, Krestian Ivanovitch marmonna quelque chose dans sa barbe ; puis, il ramena son fauteuil vers son bureau et, d’une voix assez sèche, quoique respectueuse, il lui déclara quelque chose comme quoi le temps lui était compté, que c’était comme s’il ne comprenait pas tout à fait ; que, du reste, il était prêt à lui venir en aide, dans la mesure de ses moyens, mais que, tout ce qui pouvait suivre, tout ce qui ne le concernait pas, lui, il le laissait de côté. Là, il prit la plume, rapprocha une feuille de papier, en coupa un petit bout au format ordonnance et déclara qu’il allait prescrire ce qu’il fallait.

— Non, il ne faut pas, Krestian Ivanovitch ! non, il ne le faut pas du tout ! prononça Monsieur Goliadkine, se levant à demi de son siège et saisissant le bras droit de Krestian Ivanovitch. Cela, Krestian Ivanovitch, il ne le faut pas du tout.

Et cependant, tandis que Monsieur Goliadkine disait tout cela, une sorte de changement étrange s’était opéré en lui. Ses yeux gris avaient eu comme un éclat étrange, ses lèvres s’étaient mises à trembler, tous ses muscles, tous les traits de son visage s’étaient mis à bouger, à remuer. Lui-même, il tremblait des pieds à la tête. Suite à son premier mouvement, après avoir retenu la main de Krestian Ivanovitch, Monsieur Goliadkine se tenait à présent immobile, comme si lui-même ne se faisait pas confiance et attendait l’inspiration pour la suite de ses gestes.

Alors se produisit une scène assez étrange.

Un peu interloqué, Krestian Ivanovitch se retrouva une seconde figé dans son fauteuil, et, un peu perdu, il écarquilla les yeux sur Monsieur Goliadkine, lequel le regardait, lui, de la même façon. Au bout du compte, Krestian Ivanovitch se releva, en se tenant un petit peu au revers de l’uniforme de Monsieur Goliadkine. Ils demeurèrent ainsi quelques secondes, tous les deux immobiles, et sans se quitter des yeux. Alors, d’une façon du reste extraordinairement étrange, le deuxième mouvement de Monsieur Goliadkine se résolut, lui aussi. Ses lèvres se mirent à trembler, son menton à tressauter, et notre héros, d’une façon tout à fait inattendue, fondit en larmes. Sanglotant, hochant la tête et se frappant la poitrine de la main droite, alors qu’il tenait de la gauche, lui aussi, le revers de la veste d’intérieur de Krestian Ivanovitch, il voulait dire quelque chose, s’expliquer, séance tenante, sur telle ou telle chose, mais il ne pouvait même pas articuler un mot. Krestian Ivanovitch finit par revenir de sa stupeur.

— Voyons, apaisez-vous, asseyez-vous ! prononça-t-il enfin, essayant de faire asseoir Monsieur Goliadkine dans le fauteuil.

— J’ai des ennemis, Krestian Ivanovitch, j’ai des ennemis ; j’ai des ennemis cruels, qui ont juré ma perte…, répondait Monsieur Goliadkine, en chuchotant avec effroi.

— Voyons, voyons ; des ennemis ! il ne faut pas penser aux ennemis ! c’est absolument inutile. Restez assis, restez assis, poursuivait Krestian Ivanovitch, faisant définitivement asseoir Monsieur Goliadkine dans le fauteuil.

Monsieur Goliadkine se rassit enfin, sans quitter Krestian Ivanovitch des yeux. Krestian Ivanovitch, l’air mécontent, se mit à arpenter son cabinet d’un angle à l’autre. Un long silence s’ensuivit.

— Je vous suis reconnaissant, Krestian Ivanovitch, tout à fait reconnaissant, et je suis sensible à tout ce que vous venez de faire pour moi. Je me souviendrai jusqu’au tombeau de votre bienveillance, Krestian Ivanovitch, dit enfin Monsieur Goliadkine, se relevant de son siège d’un air vexé.

— Voyons, voyons, je vous dis, voyons ! répondit Krestian Ivanovitch d’une voix assez sévère au cri de Monsieur Goliadkine, tout en le faisant rasseoir une nouvelle fois. – Bon, que vous arrive-t-il ? racontez-moi, qu’est-ce que c’est, ces désagréments qui vous arrivent en ce moment, poursuivit Krestian Ivanovitch, et de quels ennemis parlez-vous donc ? Qu’est-ce qui vous arrive donc ?

— Non, Krestian Ivanovitch, laissons cela pour l’instant, répondit Monsieur Goliadkine, baissant les yeux à terre, mettons tout cela de côté, jusqu’au moment venu… jusqu’à un autre moment, Krestian Ivanovitch, jusqu’à un moment plus approprié, quand tout se découvrira, et le masque tombera de certains visages, et telle ou telle chose se verra dénudée. Mais, pour l’instant, après ce qui vient de se passer entre nous, bien sûr… vous tomberez d’accord avec moi, Krestian Ivanovitch… Permettez-moi de vous souhaiter une bonne matinée, Krestian Ivanovitch, dit Monsieur Goliadkine, se levant cette fois d’un air décidé et sérieux et prenant son chapeau.

— Ah, bon… comme vous voulez… hum… (S’ensuivit un silence d’une minute.) Moi, de mon côté, vous le savez, ce que je peux… et je vous souhaite sincèrement du bien.

— Je vous comprends, Krestian Ivanovitch, je vous comprends ; maintenant, je vous comprends tout à fait… Quoi qu’il en soit, excusez-moi de vous avoir dérangé, Krestian Ivanovitch.

— Hum… Non, ce n’est pas cela que je voulais vous dire. Du reste, comme vous voulez. Les remèdes, continuez-les comme avant…

— Je continuerai les remèdes, comme vous dites, Krestian Ivanovitch, je les continuerai, et je les prendrai toujours à la même pharmacie… Maintenant, même être pharmacien, Krestian Ivanovitch, c’est une chose de poids…

— Comment ? dans quel sens voulez-vous dire cela ?

— Dans un sens tout à fait normal, Krestian Ivanovitch. Je veux dire que, vu comme va le monde maintenant…

— Hum…

— Et que le moindre gamin, pas seulement commis de pharmacie, maintenant, il redresse le nez devant un honnête homme.

— Hum… Comment comprenez-vous cela ?

— Je parle, Krestian Ivanovitch, d’une certaine personne… que nous connaissons tous les deux, Krestian Ivanovitch, par exemple, ne serait-ce que de Vladimir Sémionovitch…

— Ah !…

— Oui, Krestian Ivanovitch ; et je connais des personnes, Krestian Ivanovitch, qui ne se soucient pas de l’opinion publique, pour dire parfois la vérité.

— Ah !… Comment cela ?

— Oui, comme cela ; du reste, ça n’a rien à voir ; ils savent, pour ainsi dire, vous présenter la cerise sur le gâteau.

— Quoi ? présenter quoi ?

— La cerise sur le gâteau, Krestian Ivanovitch ; c’est une expression de chez nous. Ils savent parfois présenter leurs vœux au moment opportun, par exemple ; il y a des gens comme ça, Krestian Ivanovitch.

— Présenter leurs vœux ?

— Eh oui, les présenter, Krestian Ivanovitch, comme l’a fait ces jours-ci l’une de mes proches connaissances…

— L’une de vos proches connaissances… ah ! comment donc ? dit Krestian Ivanovitch, posant un regard attentif sur Monsieur Goliadkine.