Le Double des corps

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" Six mois, trois semaines, douze jours, vingt et une heures et trente-quatre minutes d'abstinence.
Mon problème est simple à résoudre. Je vais avoir trente ans et je n'ai jamais été aussi bandante. Je suis taillée pour le love. Ma formule magique : poitrine généreuse, bouche à pipe, petit cul, yeux de biche, chevelure de déesse, jambes de gazelle, et le tout pour cent soixante-cinq centimètres de hauteur. Belle revanche sur l'adolescence où on était plutôt sur un mode : décharnée, dents écartées, désopilante pilosité. Je suis devenue ce qu'on appelle communément une mini bombax. Maniable et espiègle. Un très bon rapport qualité/prix sur le marché. Je peux donc prétendre à des rapports sexuels fréquents avec à peu près n'importe quel mâle.
Le hic ? Pour être une bonne chienne au lit j'ai besoin d'être amoureuse – désuet. En coup d'un soir, je me place dans la catégorie des poissons morts – pathétique. Ce qui me fait inonder les berges, moi, c'est l'intelligence. "





Publié le : jeudi 7 mai 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782221187746
Nombre de pages : 126
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Ouvrage publié sous la direction de Stéphane Million
© Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 2015 ISBN 978-2-221-18774-6 Photo de couverture : © Julien Scussel
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À mon père, mon fils et mon homme
Raphaël
Six mois, trois semaines, douze jours, vingt et une heures et trente-quatre minutes d’abstinence. Mon problème est simple à résoudre. J’ai trente ans et j’ai jamais été aussi bandante. Un diamant taillé pour le love. Je cumule à moi seule : poitrine généreuse, bouche à pipe, petit cul, yeux de biche, chevelure de déesse, jambes de gazelle, le tout pour cent soixante-cinq centimètres de hauteur. Belle revanche sur l’adolescence, où là on était plutôt sur un mode : décharnée, dents écartées, désopilante pilosité. Je suis devenue ce qu’on appelle communément une mini bombax. Maniable et espiègle. Un très bon rapport qualité-prix sur le marché. Je peux donc prétendre à des rapports sexuels fréquents avec à peu près n’importe quel mâle. Le hic ? Pour être une bonne chienne au lit, j’ai besoin d’être amoureuse – désuet. En coup d’un soir, je me place dans la catégorie des poissons morts – pathétique. Ce qui me fait inonder les berges, moi, c’est l’intelligence. Or, depuis que mon mec est devenu mon ex, c’est le vide intersidéral. On touche le fond, mon minou et moi. Je suis dans l’impasse. La solution pour éviter un retour sur le divan de mon psy est d’essayer une baise sans lendemain. Pour voir. Qui sait ? Pour répondre à ma problématique, pas besoin d’onduler de la croupe en implorant les dieux afin qu’un gringo débarque dans ma cuisine. Un seul remède : j’appelle mon pote Mika. Trente-deux balais, mais pas un seul dans le cul. Cadre sup, gaulé comme Beckham mais avec une gueule à faire avorter une couvée de singes. Lui et moi, on se fait des batailles de calembours en veux-tu en voilà. La vanne qui claque comme une langue qui ripe. Ce mec est tonique et vivifiant, c’est ma botte secrète anti-déprime. Dès qu’il sent un petit coup de « moue boudeuse » pointer son nez sur mon minois, il me sort, bouscule ma bonne éducation judéo-chrétienne et me pousse dans mes retranchements. Il m’invite souvent à des fêtes étranges, dans des baraques surdimensionnées aux allures de squat improbable, où des cocaïnomanes occasionnels et branchés baisent d’aspirantes comédienneslouboutiniséesaussi fraîches que leurs tequilas frappées. Le plus souvent, les apparts sont immenses. Du pur haussmannien : triple réception, parquet en point de Hongrie, moulures, cheminées. Le tout ramifié en couloirs interminables et sombres qui mènent aux chambres, occupées. Ça copule sec dans toutes les pièces. À chaque fois je me dis : « Vas-y, lâche-toi, Mika va faire de toi une jouisseuse sans complexes. » Seulement je finis toujours par parler aux rideaux au lieu de me faire tringler. L’étalage de chair me laisse de marbre. Il m’informe que ce soir, il y a une méga fiesta internationale. Je suis réquisitionnée illico dans les rangs féminins, ça va casser de la cambrure. J’accepte. Il est temps de se fondre dans la peau d’une libidineuse labiale endiablée. Opération séduction enclenchée. Rouge Dragon n° 475 de chez Chanel : posé. Zones érogènes à fort taux d’humidité : intégralement épilées. Bustier et guêpière : agrafés. Visage : de toute beauté. Parée, poudrée, prête à emballer. J’enfile une magnifique paire de bas résille sur ma peau nue et parfumée... Je me laisse aller à une rêverie coquine, une anticipation sensuelle qui échauffe mes sens. La double pénétration, en gros, c’est ce soir ou jamais !
L’espace d’un instant, je visualise la scène obscène qui va se jouer. Les muqueuses qui bavent et les doigts qui s’embourbent. Moyennement envie de me retrouver face à des hommes-troncs à tête de gland, moi, le fantasme sur pattes. Ça risque de finir en gang bang, cette histoire ! Une idée m’effleure alors, me jeter au fond de mon canapé dans mon peignoir en mousse et me suicider au Nutella en matant l’intégrale deBuffy contre les vampires pour un bon trip régressif. Trop facile. Je trouve plus vicieux. Je vais aller à cette sauterie de dépravés mais en mode souillon. Dita Von Teese au placard. Je change d’attirail illico presto. Celui qui veut me sauter, va falloir qu’il soit motivé. Jean pourri. T-shirt siglé « I’m barjot », deux tresses, une paire de tongs. Je vais tous les niquer. Déterminée, j’enfourche mon cyclomoteur hennissant. Jolly Jumper et moi, on part en croisade. Paris m’appartient. Je ressemble àPocahontastrashy, et ça, ça en jette un version max. J’ai rendez-vous dans un rade à Saint-Paul, le Foumoila : pittoresque, parisien, peuplé, poisseux. Comme tous les vendredis soir, la terrasse est bondée, et comme tous les soirs de la semaine, Mika est en retard. J’enjambe la première rangée de buveurs d’un pas conquérant pour atteindre la seule chaise libre. À peine assise, je découvre, légèrement de biais, une paire de Converse, taille 43, installée à MA table. Dedans, des pieds. Mince. Le plus étonnant, c’est que ces pieds sont rattachés à un jean, lequel moule des jambes musclées. Zut. Tout ça se greffe sur un tronc de type masculin, surplombé d’une tête : penchée, pensive, prodigieuse. La densité capillaire est intéressante. Le regard absent mais terriblement habité. Saperlipopette ! Je troquerais bien mes nattes contre un brushing vaporeux et mes tongs contre des Jimmy Choo, mais il va falloir faire avec cet accoutrement d’ado refoulée. Je suis énervée. Je farfouille dans mon sac sans lui accorder la moindre attention. À trop vouloir ressembler auPenseur de Rodin, faut pas que le gars s’étonne de pas être calculé. — Excusez-moi, mais j’attends quelqu’un. Tiens, je l’ai réveillé. — Dans la vie, il ne faut jamais attendre. Enfin dans la vie de Paris. Vous êtes parisien ? — Heu... non. — Bah voilà, je m’en doutais ! Perdu ! Il fallait me dire : « Cette place est prise. » C’était sans appel, sans atermoiement. Ça veut dire quoi, « j’attends quelqu’un » ? Ça veut dire que t’es même pas sûr que cette personne va venir ! Quelqu’un, c’est impersonnel ! Une rencontre Internet, peut-être ? Ou une collègue invitée à demi-mot ? Ce qui est clair, c’est que tu l’as pas encore baisée. Réponds pas, je m’en tape. Alors désolée de te décevoir, mais ce soir moi, je me suis concocté un vrai marathon de la baise, avec des mecs tous aussi bien montés que toi ! Ouais, t’as bien entendu, j’ai dit DES mecs parce que je suis une aventurière du cul, moi ! Alors cette chaise, je me pose dessus, et si t’esquisses ne serait-ce qu’un geste pour m’en déloger, je te rabote ton pif de dieu grec à coups de sac à main, c’est vu ? Cloué au sol, l’albatros. Il est resté poli en plus, ce connard. Il a un côté slave pas dégueu, style bûcheron des Carpates « j’t’attrape j’te mate ». Son petit nom, ça doit être un truc comme Igor ou Vladimir. J’ai subitement envie qu’il me parle russe en me tirant les cheveux. Je serai sa prisonnière. Soumise. Souple. Silencieuse. Il m’appellera « Babouchka » et fera couler de la vodka entre mes cuisses. J’ai une grosse montée d’adrénaline dans la culotte. Du genre, je le renverse sur la table pour lui rouler une gamelle surnaturelle. Ou pas. D’ailleurs j’opte pour une option plus neutre : j’allume une Virginia Slim ; gracile, glamour, goudronnée. Ce type m’irrite, je recrache toute ma fumée dans sa direction tel un dragon asthmatique. Je l’ignore. Lui aussi.
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