Le doubleur

De
« S'il est admis que Abraham soit devenu père à cent ans; que Moïse soit retrouvé dans un panier flottant par la fille du pharaon; que Jésus soit ressuscité; que tout le Coran soit révélé à un homme qui ne savait ni lire ni écrire; qu'en l'an 2000, notre pays sortira de sa misère, alors qu'y a-t-il de surprenant qu'un petit gars, dans un petit village de rien du tout, devienne du jour au lendemain une machine à billets, la clé du bonheur national ? » Cette question est, parmi la multitude que se pose El Bachir SOW, instituteur de brousse, narrateur de ce roman, douteur par excellence, au cour de l'aventure mystico-financière par laquelle Mbelgoor, village fictif du Saloum, devient deux semaines durant, la Mecque nationale, et Baye Diop dit Xaalis, modeste cultivateur, aspirant Imam, le marabout le plus recherché du pays.

Né en 1955 à Foundiougne au Sénégal, Abdou Latif Ndiaye est titulaire d'un doctorat de littérature comparée Université de l'Illinois, Urbana-Champaign). Interprète-traducteur de profession, il vit en Virginie aux États-Unis d'Amérique.
Publié le : mardi 30 juin 2015
Lecture(s) : 2
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782917591789
Nombre de pages : 244
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Extrait
Au balcon, le majeur gauche dans... disons... l'exutoire, je contemple la paisible rue qui mène à la gare routière, tentant en vain de calmer démangeaisons et angoisses car je peux jurer, sur la tête de ma mère, que la police de Kawlax se remettra vite aux trousses de Baye, mon acolyte qui ronfle haut et fort dans la chambre à coucher après avoir, il y a à peine un quart d'heure, scandé à tue-tête des Astafiroulah de soulagement en se déversant dans l'intimité de sa nouvelle conquête, Diatou, une vraie marmite sans fesses, aux rotules plus grosses que ma tête.

Et pourtant, je savais dès le début que les cacahuètes seraient, un jour, carbonisées. J'avais même conseillé à mon ami de se terrer quelque part avec le foin amassé en ces semaines de délire collectif et de laisser la mémoire nationale sombrer dans d'autres distractions. Mais le con avait répondu, de sa tendre voix où la colère se mêle aisément à la douceur, que sa mission, telle qu'elle lui avait été chuchotée par la voix de Yallah, en ce seizième après-midi caniculaire de Ramadan, n’avait pas encore été accomplie.



et après-midi-là, Baye fit irruption dans ma chambre, agité comme s'il venait d'échapper à l'étreinte d'un mari cocu. Il referma la porte, s'installa sur la chaise tétanique, se leva aussitôt, se rassit.


— Si tu ris, je m'en vais. Écoute-moi bien !

Ses yeux chassieux dégageaient une lumière diabolique. Avec son court caaya blanc qui, visiblement, n'avait pas touché l'eau depuis des semaines, son waramba de coton blanc traversé d'une bande noire au milieu, le sombrero aux rebords effilochés que je lui avais prêté et qu’il s'était approprié en faisant valoir que les instituteurs, travailleurs à l'ombre, n'avaient pas besoin d'une telle protection, il faisait figure, comme les deux têtes de biche pour notre pays, d'emblème vivant de la paysannerie nationale. Il se passa la main droite aux veines protubérantes sous son menu nez, renifla bruyamment, posa le sombrero sur ma table de travail.


— Yallah m'a parlé tout à l'heure !

J'allumai une mélia.

— J'étais seul aux champs. Et tout d'un coup, Il m'est apparu. Je ne L'ai pas vu comme je te vois. Non ! C'était comme s'Il s'était infiltré dans mon âme et guidait mes pensées. Je flottais. Je ne voulais pas que ça cesse. Il m'a demandé de regarder au pied du fromager. Et là, mon gars, au nom de Yallah, du prophète Salalahou Aleihi wa salam et de Seugne Touba, j'ai vu un petit sac blanc en coton, un peu comme les sacs de farine mais très brillant.


Il se passa la main au visage, renifla, rentama son délire.

— Au nom de Seugne Touba, Il m'a dit de l'emmener chez moi, de le mettre sous mon lit, de revenir dans quinze jours au même endroit, à la même heure, et exactement dans la même tenue ! Et puis brusquement, la voix se tut. Je ne le croyais pas moi-même.

Mais le sac était bien là. Je l'ai pris par un bout et comme rien ne bougeait dedans, j'ai pris courage et l'ai collé contre ma poitrine. Il est maintenant sous mon lit dans la malle où je garde mes papiers. Je ne pouvais rester tranquille à la maison. à chaque fois que je bougeais, la voix me revenait. Je voulais en parler à ma mère, à Oumy ou Adama, mais tu sais, les femmes.

Il détourna les yeux, se rassit, se releva, remit le sombrero, me dit, un sourire gêné aux lèvres, qu'il fallait essayer de jeûner ne serait-ce qu’une semaine, et m’invita à dîner. Je le priai de ne pas partir si vite, lui proposai une leçon de lecture. Il avait trop de choses en tête
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