Le droit chemin

De
Publié par

Adolescents, Hans et sa soeur Sophie font partie des Jeunesses Hitlériennes. Mais le spectacle de l'abjection nazi les bouleverse. En pleine guerre, alors qu'ils sont étudiants à Munich, ils décident avec quelques amis de fonder un mouvement de Résistance. Leur vie se partage alors entre les cours à l'Université , le travail à la caserne pour les garçons, et la distribution clandestine de tracts contestataires. Traqués par la Gestapo, obligés de souhaiter la défaite de leur pays, ils finiront par payer de leur vie cet immense courage.
Publié le : mercredi 15 juin 2011
Lecture(s) : 55
Tags :
EAN13 : 9782748177763
Nombre de pages : 239
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

2 Titre
Le droit chemin

3

Titre
Pascal Lesur
Le droit chemin
Munich, hiver 43
Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-7776-2 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748177763 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-7777-0 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748177770 (livre numérique

6
. .

8 titre de votre ouvrage






1937
9
PROLOGUE
Il faisait un temps idéal pour un meurtre.
L’hiver 1937 dans les Alpes Souabes promettait
encore beaucoup de belles journées comme
celle-ci, fraîche et lumineuse.
Des jeunes gens remontaient la route du
village en hurlant de colère. Tous arboraient
l’uniforme beige de la S. A., avec la casquette et
le brassard rouge à croix gammée. Leurs
bouches vomissaient des injures et des mots
d’ordre haineux. C’était à qui gronderait le plus
fort et montrerait le plus de mépris.
En fin de cortège, deux gaillards encadraient
un petit homme très brun. Le malheureux
trébuchait, incapable de suivre l’allure. Il portait
le costume terne des fonctionnaires. Ses yeux
noirs exprimaient la surprise et la peur. Une
pancarte marquée « Instituteur Juif » pendait à
son cou. On aurait cru un chiot malingre. Ses
gardiens paradaient comme s’ils venaient de
capturer un molosse. Un camion bâché suivait
au ralenti.
Arrivée au seuil de la grand-place, la troupe
s’arrêta. Les deux matamores déposèrent leur
11
victime au beau milieu, dos à l’église. Ils lui
ordonnèrent de ne pas bouger puis rejoignirent
crânement leurs camarades. Le chauffeur
stoppa son camion et mit pied à terre.
L’instituteur jetait autour de lui des regards
inquiets. Sa respiration difficile creusait ses
joues. Des gamins et quelques badauds
regardaient sans rien dire.
Soudain, le capitaine S.A.réclama le silence. Il
fit une courte harangue qui reçut aussitôt des
approbations enthousiastes. Les chemises
beiges prirent un alignement impeccable. Un
ordre claqua. Le premier des S.A.se détacha de
la file et vint se planter, mains sur les hanches,
devant le petit homme en complet gris. Puis,
brusquement, il lui cracha au visage. Le peloton
explosa de joie.
Un murmure équivoque parcourut le cercle
de spectateurs restés à l’écart. Deux ou trois
s’éloignèrent. Le fier-à-bras, pour sa part, fixait
toujours sa victime dans les yeux, dans une
attitude de défi grotesque. Il espérait sans doute
un geste de défense qui l’autoriserait à frapper.
Les autres l’encourageaient en braillant. Mais
l’instituteur s’essuya rapidement avec sa manche
et fit comme si de rien n’était. On le sentait prêt
à oublier l’incident, sans contrepartie.
L’intimidation dura encore une poignée de
secondes. Le S.A.revint se placer au bout de la
file, feignant l’indifférence aux vivats qui
12
l’accueillirent. Il voulait donner l’impression du
devoir accompli, humblement.
Le capitaine aboya de nouveau. Un deuxième
courageux s’avança d’un pas décidé. Le manège
pouvait commencer.
L’infortuné Juif reçut un crachat de chacun
des membres du peloton, à tour de rôle. Au
début, il fermait simplement les yeux, s’essuyait
très vite et essayait de rester droit. Mais à
présent, vaincu par tant de méchanceté, il
fléchissait. Le bas de son visage commençait à
trembler. Des filets de salive dégoulinaient sur
sa chemise. Ses jambes ne le portaient plus. Dès
qu’il menaçait de tomber, le capitaine
l’empoignait par le col et le redressait
brutalement. Ce mouvement était ponctué d’un
bon coup de pied aux fesses, ce qui provoquait
de gros éclats de rire.
Le visage du malheureux n’était plus qu’un
mélange de larmes, de morve et de terre. Des
sanglots soulevaient sa poitrine maigre. Il
pleurait sans bruit. Tous les villageois avaient
disparus. On entendait des volets claquer, des
femmes rameuter leur marmaille…
Les S.A.avaient un peu relâché leur belle
discipline. Ils bavardaient et commentaient leurs
exploits. Beaucoup estimaient en avoir terminé
et cherchaient un autre jeu. Le capitaine cria :
« Tu as compris, le Juif ? Il n’y a plus de place
pour toi, ici ! »
13
Vexé de ne recevoir aucune réponse, il jeta
un caillou qui atteignit sa cible avec un bruit
mat. L’instituteur poussa un gémissement et
porta la main à son front. Le chef sourit d’aise.
Ses hommes le félicitèrent bruyamment. Un
deuxième projectile atterrit sur une partie
sensible, car on entendit un cri plus fort. Puis
d’autres suivirent. Bientôt, ce fut une pluie de
caillasses et de pierres. Les garçons se baissaient
pour faire provision de cailloux, et les
envoyaient d’un bras expert. Ils riaient de bon
cœur. Certains se lançaient des défis sur leur
précision de tir, comme à la fête foraine.
Tout à coup, une pierre plus lourde fit
apparaître le sang. L’ardeur redoubla.
L’instituteur, qui se protégeait comme il
pouvait, finit par s’écrouler. Une ovation salua
sa chute. Peu à peu les brutes se rapprochaient.
Ils frappaient presque à bout portant. Leur
souffre-douleur, à terre, ne bougeait plus du
tout ; on distinguait juste deux mains
ensanglantées et terreuses plaquées sur un crâne
osseux.
A la longue, les S.A.finirent par se lasser de
cette immobilité. Leur victime paraissait morte.
Quelques-uns s’en assurèrent à coups de pieds.
Deux ou trois lui crachèrent dessus. Un chien
traversa la place et vint renifler le corps étendu
par terre comme pour dormir. Le capitaine
s’approcha d’autorité et jeta un coup d’œil, en
14
connaisseur. Une expression satisfaite apparut
sur son visage. Il fit une réflexion vulgaire et
donna un ordre. Deux types se saisirent avec
dégoût du corps lapidé et le jetèrent comme un
sac à l’arrière du camion. Une chaussure tomba.
Personne ne songea à la ramasser.
Les membres du peloton grimpèrent un à un
dans le bahut. Ils se donnaient des bourrades
dans le dos et se chamaillaient. Les plaisanteries
allaient bon train. L’un d’eux se plaignit en
rigolant que cet exercice lui avait donné soif et
qu’il aurait bien besoin d’une bière. Quand tout
le monde fut embarqué, le capitaine monta à
droite du chauffeur ; le véhicule s’ébranla
lourdement et disparut en soulevant un mince
brouillard de neige.
La petite place resta vide. Une lumière douce
baignait cette fin d’après-midi.
15






1942
17
1
Le couvre-feu était largement dépassé. Hans
fit tourner lentement la clé dans la serrure et
poussa la porte de sa chambre, sans la refermer.
Il enleva son manteau et le jeta sur le lit.
Alex et Christoph entrèrent à leur tour. Alex
apportait une miche de pain, Christoph de la
charcuterie. Aucun des trois ne souriait. Tous
avaient le front bas et les mâchoires serrées. Ils
faisaient l’impossible pour ne pas se frôler.
Même leurs regards se fuyaient.
Alex se faufila dans le minuscule coin toilette
pour se rincer le visage. Ce qu’il vit dans la glace
confirma ses pires craintes : en cas de coup dur,
aucun policier ne croirait à ses mensonges…
Christoph, son inséparable pipe entre les
dents, tournait comme un lion en cage. Hans
déboucha une bouteille de Dornfelder, un
grand cru. Il sortit trois assiettes dépareillées de
son armoire et, jouant au maître de maison, fit
mine d’agiter une clochette. Sa plaisanterie
tomba complètement à plat.
Les amis s’assirent à même le sol et
commencèrent à manger en silence. Christoph
19
dévorait une saucisse de Francfort, ses
préférées. Hans beurrait une tartine. Soudain,
Alex laissa tomber sa fourchette. Il ne fit pas un
geste pour la ramasser. Ses mains tremblaient
trop. Les yeux écarquillés, il fixait la tranche de
jambon devant lui ; il se mit à respirer de plus
en plus vite, puis se releva en suffocant. Un
halètement rauque soulevait sa poitrine.
Ses amis se portèrent à son secours. Hans
débarrassa en vitesse le lit, qui disparaissait sous
les vêtements et les sacs, et l’aida à s’allonger
dessus. Christoph mouilla une serviette et lui
humecta le front. Peu à peu, la respiration du
jeune homme ralentit. Un sourire penaud
apparut sur ses lèvres.
« Je fais un piètre… »
Hans lui coupa la parole.
« Tais-toi. Moi aussi j’ai eu peur.
– Je n’ai pas votre courage, les amis. Même
ce petit exploit me rend malade pendant des
jours. »
« Il fondit en larmes sur les derniers mots.
Christoph lui prit l’épaule et le secoua
amicalement.
– Tu fais un boulot magnifique, vieux. Sois-
en persuadé. »
Alex reprit contenance peu à peu. Il avait
toujours eu peu de goût pour la bagarre et les
jeux de garçons traditionnels. Il rajusta sa
mèche rebelle et s’assit au bord du lit. Le repas
20
de fortune pouvait continuer. On fit honneur
au vin en un rien de temps. Hans crut bon de
lancer une réflexion banale, à seule fin de
couper court à la gêne qu’ils éprouvaient.
« Messieurs ! Nous avons fini la bouteille en
deux minutes !
– J’avais soif, dit Alex. »
Il s’arrêta, le couteau en l’air, étonné de
l’étourderie de sa réponse. Hans et Christoph
levèrent les yeux au même instant. Ils éclatèrent
de rire – et se plaquèrent la main devant la
bouche tout de suite après. Christoph, la tête
renversée en arrière, montrait du doigt Alex,
honteux d’être à moitié saoul.
Quand les rires furent calmés, Christoph
tapota l’épaule de Hans de sa main de
bûcheron.
« Bien joué, l’artiste ! Ton idée m’avait parue
absurde, au début. Mais en voyant le résultat,
j’ai été enthousiasmé. Il ne s’agit pas seulement
de mots jetés sur une des plus grandes artères
de la ville. C’est un sursaut de fierté dans un
pays exsangue.
– Hans a toujours eu le sens de la
propagande ! A côté de lui, Goebbels ne fait
vraiment pas le poids. »
La soirée se poursuivit comme beaucoup
d’autres, dans la bonne humeur. Régulièrement,
quelqu’un devait rappeler le couvre-feu…
Christoph s’affubla d’une casquette en papier
21
sur la tête. Il imitait le Führer à la perfection en
collant deux doigts sous son nez pour se faire
une moustache. Son public se tenait les côtes…
Alex et Christoph partirent un peu après
minuit. Quand il se retrouva seul, Hans fit un
peu de ménage, rangea les assiettes, les verres,
les livres qui traînaient… Puis il s’allongea sur le
lit et observa le plafond, qu’il connaissait par
cœur. Il avait beaucoup lu ; soit. Mais l’époque
commandait autre chose. Ses amis aussi, qui
attendaient un signe de lui. Aucun ne
s’engagerait davantage s’il ne faisait le premier
pas. Le rôle de guide lui revenait. C’était celui
qu’il endossait naturellement, depuis l’enfance.
Fidèle à son habitude de tout analyser, il finit
par convenir que le problème se résumait à une
seule petite interrogation : peut-on s’habituer à
l’idée de sa propre mort ? Peut-on agir en
craignant perpétuellement pour sa vie, comme
encombré par un sac trop lourd ?
Les questions tournaient en rond. Les
réponses lui échappaient. Il s’agitait sur son lit
comme un pestiféré en proie à la fièvre.
Heureusement, le sommeil finit par le gagner.
22
2
« LIBERTÉ ! HITLER MASSACREUR
DES MASSES ! A BAS HITLER ! »

Ces avertissements s’étalaient en grosses
lettres sur les façades de la Ludwigstrasse.
Presque tous les murs en étaient recouverts.
L’avenue toute entière arborait des apostrophes
de colère, des appels à la révolte tracés par une
main qui n’avait pas tremblé.
C’était la première fois que Munich se
réveillait pour découvrir un tel acte de rébellion.

« HITLER ASSASSIN ! LIBÉREZ-
VOUS ! »

Les auteurs avaient utilisé de la peinture
rouge et orange ! De crier enfin faisait saigner
les murs.
Il fallait racler à la truelle pour tenter de
réparer les dégâts. Plusieurs prisonniers de droit
commun s’affairaient. A genoux, debout ou
montés sur des échelles, ils frottaient et
23

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.