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Le feu est la flamme du feu

De
176 pages

Un narrateur se réinvente à chaque chapitre, tour à tour écrivain, médecin, universitaire, traducteur, libraire, en couple ou célibataire, solitaire ou social – Jérôme ou un autre. Autant d’échappées oniriques et insolites à la découverte d’un continent fictif toujours à réinventer.


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couverture
 

« un endroit où aller »

LE FEU EST LA FLAMME DU FEU

 

Hier, j’ai découvert qu’un couple vivait dans une anfractuosité du parquet du salon. J’étais en train de vider mon sac de voyage lorsque je les ai remarqués. Ils avaient dû s’installer là depuis quelques jours, peut-être, quelques semaines, tout au plus, cependant que nous étions en vacances, mon épouse, mes enfants et moi. Moi, j’avais décidé de rentrer plus tôt parce que je voulais profiter du calme de notre grand appartement parisien pour avancer sur un projet dont j’avais eu l’idée pendant notre séjour au bord de la mer – le repos m’a toujours fait le plus grand bien ; c’est ainsi, reposé et bronzé, qu’il me semble que j’ai les meilleures idées. Pendant que je vidais mon sac de voyage, donc, j’ai entendu un craquement accompagné de bruits de voix étouffées qui ont fini par m’intriguer. Je me suis dirigé vers le salon, d’où il me semblait que les bruits provenaient, et c’est là que je les ai vus. Sur le coup, j’ai eu peur de les déranger.

J. O.

JÉRÔME ORSONI

Né en 1977, Jérôme Orsoni vit et travaille à Paris. Il est l’auteur de deux essais consacrés à la musique, dont Au début et autour, Steve Reich, et d’un récit autobiographique : Voyage sur un fantôme. Rome, le scooter, et ma mère (tous deux aux éditions chemin de ronde, 2011 et 2015). Chez Actes Sud ont déjà paru, dans la collection “un endroit où aller”, Des monstres littéraires (2015, prix SGDL du premier recueil de nouvelles) et Pedro Mayr (2016).

 

DU MÊME AUTEUR

 

TORTOISE/STANDARDS, Le Mot et le Reste, 2008.

AU DÉBUT ET AUTOUR, STEVE REICH. UNE PURE

FICTION, les éditions chemin de ronde, 2011.

DES MONSTRES LITTÉRAIRES, Actes Sud, 2015.

VOYAGE SUR UN FANTÔME. ROME, LE SCOOTER, ET MA

MÈRE, les éditions chemin de ronde, 2015.

PEDRO MAYR, Actes Sud, 2016.

 

Illustration : Eustache Le Sueur,

La Prédication de saint Paul à Éphèse, 1649 (détail)

 

© ACTES SUD, 2017

ISBN 978-2-330-07792-1

 

JÉRÔME ORSONI

 

 

Le feu est la flamme du feu

 

 

NOUVELLES

 

 
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à Nelly

à Daphné

Revolutionär wird der sein, der sich selbst revolutionieren kann.

 

LUDWIG WITTGENSTEIN

OMBRE, MA CHÈRE OMBRE

1. Si toutes les avant-gardes et les autres mouvements révolutionnaires n’avaient pas fini par autant m’ennuyer, je crois que j’aurais pu vouloir rédiger un genre de manifeste ; mieux que d’intention, une déclaration de guerre à l’intention des générations futures. Mais je suis comme ça, moi, qui ne puis me résoudre à ce qui m’ennuie.

 

2. N’aurais-je pas mieux fait de mettre une telle déclaration dans la bouche d’un personnage, mais pas dans la mienne directement, entre guillemets en quelque sorte, plutôt que de l’asséner ainsi, comme si, d’une façon ou d’une autre, c’était quelque chose en quoi je pourrais croire, ou contre quoi je devrais m’efforcer de me déterminer ?

 

3. J’aimerais faire comme si ce n’était pas moi qui écrivais, mais quelqu’un d’autre. Quelqu’un dont je ne connaîtrais pas le nom, et dont l’ombre planerait au-dessus de moi. Quelqu’un à qui je voudrais ressembler, peut-être, quelqu’un à qui je ne peux pas ressembler, néanmoins, au moins pour cette raison que je ne sais pas comment il se nomme.

 

4. J’ai essayé d’obtenir de lui cette information dans toutes les langues que je connais. Et quand je suis enfin parvenu à l’espagnol, j’ai pensé que j’allais déclencher quelque chose chez lui, quelque chose comme une réaction. Mais non. L’ombre ne m’a pas répondu. En plus de planer au-dessus de moi, l’ombre entendait demeurer muette. Et elle a tenu parole.

 

5. Qui écrira ce que je veux dire ? Qui écrira ce que je dois dire ?

 

6. Pour être parfaitement honnête, c’est le moins que je puisse faire, je dois dire que je ne sentais pas la présence muette de l’ombre au-dessus de moi. Mais je pouvais l’imaginer et me la représenter de façon suffisamment nette pour réussir à la décrire : C’est une ombre, elle plane au-dessus de moi et, lorsque je l’interroge, elle refuse obstinément de me répondre.

 

7. Que puis-je faire contre une telle obstination ?

 

8. L’obstination n’est-elle pas la vertu première de l’avant-garde ? Quitte à n’avoir qu’une seule idée, la défendre coûte que coûte, la défendre contre tout et contre tout le monde. Et si l’on n’est jamais prêt à mourir pour la seule idée de son avant-garde, au moins est-on prêt à parler beaucoup pour la promouvoir. C’est mieux que rien, sans doute.

 

9. J’ai de la suite dans les idées. Enfin, je crois. Mais je ne suis pas obstiné parce qu’il me semble que l’obstination confine à la bêtise.

 

10. J’ai commencé à menacer l’ombre. D’abord, je lui ai dit que, si elle s’obstinait à ne pas me répondre, à ne pas même, j’en étais sûr, vouloir me répondre, j’allais éteindre toutes les lumières et plonger cette pièce dans l’obscurité la plus totale de sorte qu’elle y disparaîtrait complètement. L’ombre n’a pas eu l’air d’avoir peur ; elle ne semblait pas manifester le moindre intérêt pour ma personne et les menaces que cette personne qu’elle donnait l’impression de vouloir ignorer formulait à son encontre. Peut-être ne se souciait-elle pas de moi ? Mais alors que faisait-elle ici ?

 

11. Ce n’est tout de même pas un hasard si l’ombre plane au-dessus de moi.

 

12. Comme il me semblait que cela sentait le renfermé dans l’endroit où je m’étais installé pour travailler, comme tous les soirs, le même endroit, une pièce en forme de cube ou presque, que j’appelle “le bureau”, j’ai ouvert la fenêtre histoire d’aérer un peu. Soudain, j’ai senti l’ombre se crisper. Je suis même prêt à jurer que je l’ai entendue pousser un petit cri, un cri sourd et sans profondeur, sans résonance, mais non pas sans écho puisque je l’ai entendu et que j’ai compris qu’elle avait peur des courants d’air.

 

13. Aussi ai-je fermé la fenêtre et, quand je suis revenu m’asseoir à mon bureau, je me suis aperçu que l’ombre ne planait plus au-dessus de moi, mais qu’elle s’était tapie dans l’un des angles de la pièce cubique.

 

14. Alors, en français seulement, je me suis adressé à nouveau à elle : Tu m’avoueras, ombre, ma chère ombre, que, pour une ombre, tu es une drôle d’ombre, qui n’as pas peur de disparaître dans la pénombre, mais bel et bien, oui, de s’envoler au premier des courants d’air. Ombre, ma chère ombre, à défaut de connaître ton nom, je t’appellerai ainsi, ombre, ma chère ombre, parce que tu es si fragile, toi qui as peur d’un petit courant d’air frais.

 

15. Je sais très bien ce qu’on pourrait déduire de cette histoire : que l’ombre est l’avant-garde qui plane au-dessus de moi et qu’il suffit d’un peu d’air frais pour se débarrasser des vieilles idées qui sentent le renfermé. C’est peut-être vrai, d’un certain point de vue. Mais je crois que ce n’est pas aussi simple.

 

16. Évidemment, j’ai bien compris que l’ombre, après qu’elle se fut montrée si faible, si fragile, n’aurait pas l’outrecuidance de continuer de planer au-dessus de moi. Et moi, je commençais à avoir un peu pitié d’elle. Je lui ai dit : Ombre, ma chère ombre, ne reste donc pas là, tapie dans l’un des angles de ce cube, mais assieds-toi, là, sur ce cube plus petit que j’appelle “le fauteuil”, je t’y invite.

 

17. Même si je m’attendais à ce qu’elle accepte mon invitation – se tapir dans l’angle d’un cube n’est pas vraiment confortable –, j’ai toutefois été étonné qu’elle ne se fasse pas prier, au moins un peu, mais qu’au contraire, elle se rue littéralement sur le fauteuil dès ma phrase achevée. J’ai trouvé que, pour une ombre, elle manquait tout de même un peu d’orgueil, voire de dignité. Mais je ne le lui ai pas dit parce que je ne voulais pas qu’elle croie que je ne la considérais pas en personne, mais qu’à travers elle, je visais uniquement le symbole de l’avant-garde.

 

18. Quand l’ombre a fini de s’installer sur le fauteuil, je lui ai dit : Eh bien, ombre, ma chère ombre, maintenant que nous sommes installés confortablement, comme on devrait toujours l’être entre personnes civilisées, et sur un pied d’égalité, qui plus est, me diras-tu enfin comment tu t’appelles ou bien est-il de bon ton, parmi la gent de l’ombre, de garder l’anonymat ? Comme l’ombre ne m’a pas répondu, j’en ai déduit que la règle était celle de l’anonymat, et j’ai respecté ce choix de vie.

 

19. Ombre, ma chère ombre, plus muette encore qu’une tombe. Ombre, ma chère ombre, toi qui naguère planais au-dessus de moi. Ombre, ma chère ombre, si tu ne te dérides pas, esquisse au moins un signe, à défaut d’une promesse.

 

20. Comme je commençais à trouver le temps long, j’ai eu l’idée de composer cette courte ode pour l’ombre afin que, touchée peut-être par la façon dont j’improvisais pour elle quelque supplique, elle se décidât enfin, sinon à me livrer son secret, du moins à me dire ce qu’elle faisait chez moi.

 

21. Mais l’ombre n’a pas semblé être touchée par mon improvisation. Et moi, de mon côté, en plus de commencer à trouver le temps vraiment long, et de plus en plus, j’étais sur le point de perdre mon sang-froid.

 

22. Moins lyrique alors, j’ai dit à l’ombre : Écoutez, ma petite dame, que vous planiez au-dessus de la tête de quelque poète ou de quelque artiste en manque d’imagination, de romantisme, de révolution, de je ne sais trop quoi, mais jamais d’ambition (ah ça non jamais), cela vous regarde, vous et l’artiste en question. Mais moi, en ce qui me concerne plus modestement, voyez-vous, moi, j’ai des choses à faire. Je veux bien vous accueillir ici le temps que vous vous remettiez de la frayeur de tout à l’heure, mais si vous ne consentez à dire mot, je vais devoir vous demander de quitter ces cubes pour me laisser travailler.

 

23. L’ombre, d’une humeur toujours aussi taciturne, n’a pas desserré les dents. Spontanément, j’ai tapé du poing sur la table, et j’ai dit : Bon, puisque c’est comme ça, ouvrons les fenêtres. Et : De l’air !

 

24. Cependant que je passais à côté d’elle pour aller ouvrir la fenêtre, l’ombre a essayé de s’accrocher à ma jambe pour m’empêcher de l’ouvrir. Mais je ne me suis pas laissé faire. Tout en secouant la jambe pour me dégager de son emprise, j’ai continué d’avancer, et je lui ai dit que ce n’était plus le moment de faire des histoires. J’ai ajouté : Voyez-vous, ma petite dame, je n’ai pas de temps à consacrer aux fantômes du passé. Ensuite, j’ai ouvert la fenêtre.

 

25. En ouvrant la fenêtre, j’ai senti l’ombre que l’air frais aspirait me frôler. Je l’ai entendue pousser un cri semblable à ceux que les spectres doivent expirer lorsqu’ils passent. Et moi, tout simplement, j’ai dit : Bon vent !

 

26. Comme il faisait un peu frais et que je n’avais pas envie que l’ombre, la mienne ou l’une de ses congénères, s’amuse à revenir me hanter, j’ai prestement refermé la fenêtre et je suis retourné m’asseoir à mon bureau.

 

27. Avant de me remettre au travail, toutefois, j’ai pensé à ce qu’il venait de se passer et, pendant quelques instants, tout juste le temps pour moi de me passer la langue sur les lèvres pour essayer d’en sentir aussi le goût, j’ai respiré le doux parfum de la nostalgie.

 

28. Durant ce court laps de temps, des visages ont passé devant mes yeux, des portraits pour être précis, des photographies pour être tout à fait exact. Des photographies de personnages célèbres que j’avais admirés à un moment ou un autre de ma jeunesse, des personnages que, si je ne trouvais pas cela tellement ennuyeux, j’aurais pu admirer encore. Mais en fait, quand même j’en aurais eu le temps, je n’en avais tout simplement plus l’envie.

 

29. J’ai haussé les épaules, et ils ont disparu.

 

30. Au moment de me remettre au travail, on a sonné à la porte. J’ai éclaté de rire parce que j’ai pensé que c’était l’ombre qui revenait à des manières plus civilisées. Je me suis levé et je suis allé ouvrir la porte.

 

31. Pas l’ombre d’un chat.

 

32. J’ai refermé la porte et je suis retourné à mon bureau. J’ai essayé de me remettre au travail, mais quelque chose, quelque chose comme une présence me perturbait.

 

33. J’ai levé les yeux au-dessus de ma tête et j’ai vu l’ombre. J’ai dit, après avoir soufflé d’agacement : Ah non ! Ça ne va pas recommencer ! Mais au moment d’aller ouvrir la fenêtre pour m’en débarrasser comme on se débarrasse d’une mouche trop bruyante, je me suis rendu compte que ce n’était pas la même ombre. Aussi, me suis-je rassis.

 

34. J’ai dit à la nouvelle ombre de ne pas rester là, comme ça, à planer au-dessus de moi, je lui ai dit que c’était ridicule, d’autant que comme j’avais déjà eu la visite de l’une de ses consœurs, elle pouvait me considérer comme une manière d’habitué, et je l’ai invitée à s’asseoir.

 

35. Quand l’ombre a été confortablement installée, je lui ai dit de prendre son temps. J’ai ajouté : Après tout, tout ce que j’ai à faire aujourd’hui pourra bien attendre demain. Prends ton temps, oui, ombre, ma chère ombre, prends-le. Quand tu t’en sentiras prête, tu sortiras de l’anonymat et nous pourrons avoir une conversation.

 

36. J’ai ajouté qu’elle pouvait voir en moi une sorte de thérapeute. Et j’ai senti qu’elle commençait à se détendre. Je lui ai dit que, quand elle me ferait confiance, je lui montrerais comment sortir de l’ombre. Elle était tout à fait détendue, à présent. J’ai hoché la tête et je lui ai dit : C’est bien. Détends-toi. Relâche-toi. En attendant, je vais préparer du thé. Je suppose que tu n’en prends pas…

 

37. Dans sa pénombre, j’ai vu distinctement l’ombre qui souriait.

NOUS AUTRES, ETC.

“Nous autres Européens”

 

FRIEDRICH NIETZSCHE

1.

CE MATIN-LÀ, en regardant pour la première fois de la journée le ciel par la fenêtre, j’ai vu que la tour n’y était pas. Elle avait disparu, ou du moins, c’est ce que l’on aurait pu croire, quelqu’un quelque chose l’avait effacée ; comme on efface en le retouchant un trait disgracieux sur la photographie d’un visage, on avait effacé la tour dans le ciel de Paris. Sur cette épaisse couche de gris ou de grisaille, de brume ou de brouillard, j’aurais voulu voir quelque chose, un reflet du monde, ou de l’époque, mais je n’ai rien vu. Il n’y avait ni brume, ni brouillard, ni grisaille, simplement une couche de gris suffisamment épaisse et suffisamment opaque pour qu’on ne voie pas la tour à travers. J’ai photographié la disparition de la tour dans le ciel de Paris pour me souvenir qu’un jour, j’avais vu le ciel comme il avait dû être avant qu’on y bâtît la tour, pour me souvenir qu’un jour, j’avais vu un ciel de Paris qui appartenait au passé, et que ce ciel était gris et sans transparence. J’avais ouvert la fenêtre pour faire la photographie du ciel gris de Paris et, quand je l’ai refermée, sachant que je n’avais rien vu, j’ai su que j’avais devant moi une image de toutes les époques.

2.

Une semaine et quelques jours auparavant, en buvant un café avec mon ami, Samuel Monsalve, j’avais rêvé à haute voix d’une Europe où l’on parlerait plusieurs langues en voyageant de ville en ville, dans les capitales des régions de l’Europe, et ailleurs, les biens, les personnes comme les idées, surtout les idées, circulant librement, et on y serait heureux et ce serait là, dans ce mouvement sans contrainte de toutes les personnes, de toutes les choses, et de toutes les langues, que se situeraient l’origine et le commencement de la paix universelle. Et puis, aujourd’hui, assis seul à mon bureau, cette fois, je me suis souvenu que ce rêve aurait dû être notre présent. Et j’ai haussé les épaules parce que toutes les époques se ressemblent.

3.

En regardant l’apparition de la tour dans le ciel de Paris après la dissipation de la couche de gris sans transparence qui l’avait masquée au début de la matinée, j’ai dit, presque à haute voix, que j’étais romain. Profondément romain, je crois que c’est ce que j’ai ajouté en mon for intérieur. Et j’ai pensé à des films que j’avais vus, qui se déroulent tous à Rome, et à des images qui ne s’étaient pas effacées de ma mémoire, mais qui m’apparaissaient à présent comme une forme de conscience nouvelle, des images de toutes les fois que j’étais allé à Rome, durant mon enfance, en voyage de noces, et à Pâques, et de toutes les fois que j’irai à Rome, plus tard, dans quelques années, dans quelques mois, bientôt. Dans ces images de Rome, ce que je voyais, c’étaient des existences juxtaposées, mais pas aussi éloignées l’une de l’autre qu’on pourrait bien le croire, de l’Église et du Stupre, de l’ordre légal et de l’anarchie, de la sagesse et du délire. Et cette juxtaposition d’existences, il me semblait que ce serait le début d’une nouvelle Europe, qui serait enfin elle-même, contradictoire et riche.

4.

Et j’ai pensé à la grande extension de l’Europe, à l’Amérique latine, à la langue qui nous revient, à Jorge Luis Borges, à Roberto Bolaño, à celui qui est peut-être le plus grand Européen vivant, Enrique Vila-Matas, à cette histoire cousue de toutes pièces par les livres, dans les langues qui se croisent, s’entreprennent, et modifient non pas notre façon de voir le monde – ce serait bien peu de chose –, mais nous-mêmes ; tous, tout ce que nous sommes. Et moi qui puis dire que Jorge Luis Borges est mon compatriote, que Roberto Bolaño est mon compatriote, qu’Enrique Vila-Matas est mon compatriote, ne suis-je pas en train de dessiner une géographie de l’Europe, sans frontières, tel un grand club, dont les membres traversent les océans, les déplacent et les ramènent à bon port ; ils racontent des histoires d’hémisphères qui s’inversent et se répondent l’un à l’autre, ils prennent langue et tiennent ensemble une manière de conversation ininterrompue, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit, si nous voulons vivre encore un peu sans nous entretuer – de ne pas mettre un terme à la conversation ?

5.

En regardant la tour plus si évanescente qui ne m’a pas vu grandir, j’ai cru entendre une voix. Je n’y ai d’abord pas prêté attention, mais elle a insisté. Sans tendre l’oreille, j’ai entendu cette voix affirmer : Les Tziganes qui vagabondent perpétuellement en Europe, je ne sais pas pourquoi, mais c’est ce que disait la voix, n’appartiennent pas à l’Europe1. J’ai répondu à la voix : Au sens spirituel, ou en tout autre sens d’ailleurs, c’est la peur du mouvement, la peur de la perte de ses racines dans le nomadisme, qui a toujours endigué la prolifération de l’Europe. Aujourd’hui, comme hier, la peur, peut-être, de ne pas être assez rassis. Comme si, en raison d’on ne sait trop quelle propriété évanescente de la racine, celle-ci pouvait se perdre à force de circulation. Étrange idée pour ceux qui, comme nous, ont toujours voulu vivre ailleurs, à l’étranger, c’est-à-dire : en étranger, nous qui avons toujours vénéré le changement de lieu comme ce qu’il y a de plus digne sans doute, pas une perpétuelle fuite vers un lieu encore inconnu, mais une science de l’exil, une volonté d’ailleurs. Et de là-bas, se souvenir, nostalgique : comme il était beau, le pays qui m’a vu grandir.

6.

Babel nous étouffe. Nous sommes intoxiqués par un mythe qui voudrait que l’on édifiât une tour comme une langue unique. Une tour où la langue unique consacrerait l’identité des peuples de la Terre. Mais qui a besoin de construire ? Et qui a besoin de dé (cons) truire ? Qui veut encore parler une seule langue ? Qui peut bien vouloir parler toujours la même langue ? Pourquoi ne préférerions-nous pas les espaces libres et vastes et ouverts ? Divers, différents, étrangers, s’étirant au loin les uns des autres, pas un seul espace, pas une seule langue, mais une multiplicité de façons singulières de parler des choses, de raconter des histoires, d’écouter, de sentir, de comprendre.