Le fils de Sam Green

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Le fils de Sam Green a grandi à la cour du roi de Wall Street. Toute sa jeunesse, le seul effort qu'il a eu à faire était d'invoquer son nom de famille. Mais lorsque commence ce récit, le roi est tombé, et le nom de Green est devenu synonyme de honte et d'opprobre.

Un puissant financier prévaricateur entraîne les membres de sa famille dans les vastes escroqueries qu'il organise. Alors qu'il prend conscience des méfaits perpétrés par son père, le fils de Sam Green se demande s'il a été victime ou complice du fraudeur. Directement inspiré de la retentissante affaire de l'américain Bernard Madoff, " l'homme qui valait cinquante milliards ", le plus grand escroc de tous les temps arrêté par le FBI en 2008 et condamné à une peine de 150 ans de prison pour laquelle il n'a pas fait appel. Le roman de Sibylle Grimbert se concentre sur le fils de " Sam Green " et, en s'immisçant dans ses pensées intimes, imagine ce qu'un membre proche pourrait avoir vécu et ressenti.



Publié le : jeudi 21 mai 2015
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EAN13 : 9782843377952
Nombre de pages : 134
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SIBYLLE GRIMBERT
LE FILS DE SAM GREEN
avec une nouvelle inédite Le Père de Tom Green
Pour Florent
I
« De quoi te plains-tu ? »
Quelqu’un m’a craché dessus aujourd’hui. Je devrais dire : enfin quelqu’un m’a craché dessus, ça prouve que j’existe, que j’ai un corps, qu’on me voit. Depuis trois semaines personne ne jette un regard sur moi. Les yeux me traversent et se perdent dans le décor derrière mon dos ; quand j’appelle les restaurants où jusqu’à présent j’ai toujours eu une table prête à me recevoir, les serveurs me raccrochent au nez sans même prendre la peine de mentir en prétendant que ce soir ils sont complets. Mon appel, ma voix à l’autre bout du fil, équivaut au grésillement d’une ligne défectueuse. Je ne suis plus personne, plus un être humain, seulement une anomalie, un organisme qui, selon eux, ne devrait pas survivre, puisque mes parents eux-mêmes n’auraient jamais dû exister. Il y a trois jours je suis passé à la télé, je me suis excusé publiquement pour le mal que mon père a fait. Maintenant le visage du fils du plus grand escroc de tous les temps apparaît en boucle sur les chaînes du monde entier. Neuf fois, le présentateur m’a demandé, puisque je travaillais avec mon père, dans un bureau à un étage du sien, si j’avais été au courant de l’escroquerie. À chaque fois il souriait davantage et un instant je me suis fait la remarque que je n’avais jamais vu autant de dents en continu de toute ma vie. Évidemment, neuf fois, j’ai essayé de lui prouver que j’ignorais tout, mais à cause de ses dents qui, si mon propos lui avait paru sérieux, auraient disparu dans un visage grave, j’ai su qu’on ne me croirait pas. À l’instant où je franchis le seuil de mon immeuble, lorsque mon premier pied se pose sur le trottoir pour la première fois de la journée, il me semble que New York tout entier m’accuse. Le bruit, la rapidité, une texture de l’air faite de brouhaha constant, de nervosité m’agressent, comme si le brouhaha et la nervosité avaient un poids et modifiaient l’atmosphère. Alors mon pied me paraît brusquement écrasé et j’ai envie de le regarder pour vérifier. Cette impression doit être encore accentuée par la chaleur et l’humidité de l’été. On croit généralement qu’une grande ville préserve votre intimité, maintenant je sais que c’est faux. Elle vous expose davantage. Cette excitation ininterrompue paraît formée d’une immense rumeur à votre sujet – ce qui dans mon cas est vrai. Ce mouvement heurté, la puissance, la richesse agressive dégagées par la hauteur des immeubles, la largeur de leurs porches, l’austérité des caryatides, à l’instant où je les saisis, m’apparaissent s’être toujours nourris de destins comme le mien : un saut résigné, légendaire et vertigineux recommencé tous les dix ans avec un nouveau personnage, du haut du plus bel appartement de la ville jusqu’au bitume. La semaine dernière, j’ai voulu faire une partie de squash. Je suis passé au club. Il y avait deux terrains libres, là on ne m’a pas menti. Je n’ai trouvé aucun partenaire. Avant on se serait battu pour jouer avec moi et devenir mon ami. Maintenant jouer avec moi est le concept le plus
aberrant qui soit, jouer est trop frustrant : ce qu’on veut c’est me tuer, non pas gagner une partie. Les employés du club étaient gênés, ma présence les étouffait, moi-même je ne sais pas pourquoi je ne me suis pas enfui tout de suite, mais curieusement ce rejet m’a excité ; soudain j’ai eu envie de me battre pour moi, pour ma vie, pour une idée de la justice que j’ignorais avoir jamais forgée. Tout d’un coup je me suis vu comme le héros que l’opinion publique toujours conformiste, suiviste et craintive écrase à tort. Les employés regardaient le sol, se concentraient sur les ordinateurs où s’étalait le planning des réservations. Je les voyais aller au-devant des membres du club, certains avec lesquels j’ai parfois joué, et je voyais les têtes hocher, des mains se lever et s’agiter les doigts écartés, tandis que des corps reculaient comme si le simple fait de me toucher allait les ruiner. J’ai demandé au Haïtien qui passait le chiffon sur le comptoir s’il ne voulait pas, lui, jouer avec moi. J’étais sincère. Il m’a répondu qu’il n’avait jamais touché une raquette de sa vie et que de toute façon il n’avait pas le droit d’aller sur les courts. Jamais je n’y avais pensé. En rentrant, j’ai cherché un club en banlieue où je pourrais m’inscrire parce que personne ne me connaîtrait. Mais les villes qui me sont inconnues n’ont pas de club de squash. J’en ai donc fini avec le sport. « Bonjour monsieur Hitler. » Parfois, quand je me brosse les dents, je me fais cette blague. Dans ces moments-là, de la mousse plein la bouche, j’éclate de rire. Je me dis : M. Hitler se brosse les dents, et je me plie en deux de rire en m’apercevant que mon nom de famille représente le mal absolu, et qu’en même temps je fais cette chose ordinaire et commune de me laver les dents. Je veux dire : c’est incroyable que cela m’arrive à moi, que quelque chose de terrible, qui me dépasse, quelque chose comme d’être le fils de Sam Green, m’arrive à moi et que ce soit désormais mon destin. Est-ce qu’on peut se reposer quand tout le temps quelque part quelqu’un parle de vous ? Est-ce qu’être un sujet mondial de conversation vous tient éveillé ? Est-ce que la seule mention de votre personne, même à l’autre bout de la planète, agit sur vous comme si votre nom était une partie physique de vous-même ? À cette seconde des millions de gens prononcent mon nom, et à cause du décalage horaire, puisque mon nom fait le tour de la terre, je ne peux plus jamais dormir. Quand j’étais enfant on me disait, lorsque le nez me démangeait, que quelqu’un à cet instant pensait du mal de moi. Peut-être que le nez que je vois dans le miroir est un faux, parce que le vrai a disparu à force d’être gratté. Katherine me téléphone tous les soirs de chez ses parents. Elle a fui il y a quinze jours dans le Connecticut où ils se sont installés depuis qu’ils sont à la retraite. La maison qu’elle aimait auparavant parce qu’elle était isolée, vaste, moderne, pleine de baies vitrées alternant avec des panneaux de bois, dépaysante quand on quitte une ville pour une semaine de vacances en famille, doit lui être devenue insupportable d’ennui. Ici sa garde-robe ne lui sert plus à rien et le temps doit lui paraître long quand, après avoir discuté avec sa mère, elle n’a plus que le lac à qui parler. Daniel joue derrière elle, et elle me le passe pour que je l’embrasse avant qu’il aille se coucher. Tout à l’heure encore elle m’a dit de ne pas flancher. Elle sous-entend qu’il faut lutter et que nous sommes deux, solidaires quoi qu’il arrive. Elle a peur de se retrouver, en plus d’un beau-père en prison, avec un mari en asile psychiatrique. Elle se vit comme la victime collatérale d’une histoire dans laquelle elle a atterri par le hasard d’un mariage, cela lui donne du courage. Elle ne va plus aux brunchs du samedi matin qu’elle adorait, plus aucune de ses amies ne l’appelle, sa femme de ménage a préféré démissionner et se retrouver au chômage plutôt que de rester chez nous et hypothéquer toutes ses chances d’emploi à l’avenir ; mais, puisqu’elle se voit comme innocente, elle trouve la force de s’énerver, de se révolter et même de se défendre. C’est la différence entre nous, l’innocence convaincue d’un côté, un soupçon de culpabilité de l’autre, c’est-à-dire du mien. Ce soir je regarde la télé, mais je n’arrive pas à échapper à mon image. Je cherche une émission de variétés, une série, un reportage sur la politique étrangère, une saga historique, je voudrais m’intéresser à autre chose qu’à moi, oublier que je suis un sujet à cette minute même
pour des gens que je ne connais pas, mais au fond quand je disparais de l’écran je sais que derrière, sur la chaîne d’à côté, je répète encore et encore mes excuses. Seules les pubs me distraient. J’adore ce monde où les petites histoires se succèdent et finissent toujours par la résolution d’un problème, par exemple cette scène, qui est ma préférée, de l’effacement de la tache de graisse sur le pull du protagoniste, le passage fantastique de sa mine consternée à son soulagement. Je voudrais vivre ainsi. Ces jours-ci, j’ai appris qu’un nouveau détergent existait, que les collants non seulement rendent les jambes encore plus fines mais font un ventre plat, qu’on peut acheter un bollito misto surgelé à réchauffer qui a la particularité d’offrir en cinq minutes le meilleur d’une cuisine italienne très élaborée, tout à fait différente de la pizza habituelle. Auparavant les pubs s’adressaient à moi également, elles voulaient me séduire, j’étais convoité comme n’importe quel consommateur ordinaire, mais à l’époque j’étais inconnu, me voir dévorer un osso buco n’aurait pas fait s’effondrer les ventes d’une société de surgelés. — Eh bien, ça n’a pas l’air d’aller très fort, m’a dit mon père. — Toi, c’est l’inverse, tu parais en forme. Je ne sais pas s’il a senti la subtile ironie de ma remarque. Ce matin, pour la première fois, je suis allé lui rendre visite en prison. J’ai fait les cent kilomètres jusqu’à Otisville où se trouve la centrale en voiture, la clim coupée. J’aurais trouvé bizarre d’arriver frais et parfumé pour visiter quelqu’un d’enfermé ; j’avais envie d’en baver pour m’assortir à ce que je croyais être l’ambiance générale. Sur la route le paysage vert, riant, les villes uniformes et monotones, avec leurs maisons en bois toutes semblables, m’anesthésiaient. Seule la vision de la prison m’a éveillé, après tout je n’en avais jamais vu une en vrai, et celle-ci est, paraît-il, construite sur le modèle courant : un rectangle hygiénique de béton gris – ni beau, bien sûr, ni laid – où l’on pourrait encore voir du gravier incrusté. J’avais repoussé ce moment autant que possible, mais je ne pouvais pas me permettre d’apparaître aux yeux des médias qui nous scrutent sans interruption comme un fils ingrat dénué de la plus élémentaire affection filiale, en plus du traître qu’à l’égal de mon père tout le monde veut que je sois. J’étais déçu car le parloir n’était pas tel que je m’y attendais. J’avais espéré une cellule grise, de la largeur d’une chaise et demie, comme celles que l’on voit dans les films, avec sa vitre de séparation et des téléphones pour se parler. Or nous étions dans une pièce, certes petite, mais autour d’une table, face à face, sans l’admirable paroi de verre qui aurait interdit tout contact physique. J’ai donc dû embrasser papa, et j’imagine qu’il a senti ma réticence, mais il a continué à me parler comme si de rien n’était. — Il faut savoir s’adapter partout. Ici ce n’est pas un appartement avec penthouse, mais il y a des avantages. Moins de pas. — Moins de pas ? — Oui, moins de pas. On marche moins. À mon âge c’est bien. Dans six mètres carrés tu ne risques pas de perdre tes lunettes et de devoir remonter une cinquième fois un escalier pour aller les chercher. Assis sur sa chaise, il faisait de grands gestes avec ses mains, et comme le présentateur télé il souriait tout le temps, mais c’était un sourire sans arrière-pensées, d’une certaine façon il me faisait les honneurs du lieu, comme si je venais passer un week-end dans sa nouvelle résidence secondaire et qu’il espérait que, séduit par la décoration et le paysage, je reviendrais. — Je suis content de te voir. On ne peut pas dire que tu t’es précipité, mais je suis content que tu sois là. — Mon avocat m’a conseillé de ne pas te rencontrer pendant un moment. — Depuis quand doit-on écouter ses avocats ?
Sans doute s’est-il trouvé très fin. Il ne voulait pas me gêner en me montrant qu’il savait que je mentais, aussi a-t-il hoché la tête, et sa casquette de base-ball, qu’il portait sûrement par coquetterie pour paraître décontracté et cacher sa calvitie, a dissimulé son regard. — Tu sais, je joue au basket maintenant. On a un panier dans la cour. Je ne fais plus de spasmophilie. C’est l’intérêt d’être retiré des affaires. — Je devrais peut-être me faire enfermer. Apparemment, ça me détendrait. — Ne dis pas de bêtises. Au fait, je t’ai vu à la télé. Quel besoin as-tu eu de t’excuser ? T’excuser de quoi ? Tu n’as commis aucune faute. Je n’arrête pas d’expliquer que j’ai tout fait seul. — Je ne sais pas si tu es au courant, mais ta parole ne vaut pas grand-chose en ce moment. — N’empêche que je suis le seul qui peut parler, non ? On doit faire avec. Tu ne crois pas ? Il ne bougeait plus ses bras, qu’il tenait croisés sur son buste maintenant adossé un peu en arrière sur sa chaise, son regard était devenu immobile, encore plus profond à cause de l’ombre de la casquette qui en accentuait la fixité. J’ai eu chaud, la sueur coulait le long de mon dos et sur mon front, que j’ai dû éponger avec ma manche. — Pourquoi tu transpires ? Ta mère m’a dit que tu allais mal. Elle est inquiète. Elle a peur que tu te laisses couler. C’est peut-être pour ça que tu sues. — Ça t’étonne ? Moi, ça m’étonne que ça t’étonne. Dans ta prison, tu as peut-être oublié comment c’est dehors. — Tu n’es pas assez sûr de ton innocence. Il faut que tu te battes. Tu n’as rien à te reprocher. Rien ne t’accuse. Si ? Tu dois tenir, être convaincu d’avoir raison si tu veux t’en sortir. Tu es dans ton droit. Il s’était avancé vers le centre de la table. J’ai eu un mouvement de recul ; j’avais essayé de le retenir mais je n’avais pas pu. — Tu vois, même moi tu n’arrives pas à m’engueuler. Je préférerais, ça montrerait que tu luttes. J’étais figé de l’autre côté de la table. — C’est bizarre, a-t-il continué, à cause de moi tu es dans une situation dramatique, et tu ne m’insultes pas. Quand j’ai su que tu venais me voir, j’ai d’abord pensé que tu allais me casser la gueule. Et puis je t’ai vu, et j’ai compris que tu ne lèverais pas le petit doigt. Ça me surprend, tout de même. — À quoi ça servirait ? Ça ferait seulement les titres des journaux demain. — C’est bizarre, tout de même. À nouveau il ne bougeait presque plus ; son regard errait dans le vague, il réfléchissait, il m’évaluait. Il se souvenait de moi enfant, de moi adolescent, une chute à vélo à six ans, un match de tennis gagné à seize, des instants que moi aussi je regardais flotter sur son visage et modifier ses traits au fur et à mesure qu’il les décryptait ; des tas de moments sur lesquels auparavant il ne s’était pas arrêté et qui soudain, mis bout à bout, lui paraissaient exprimer l’essence de ma personnalité, celle que je venais de révéler quand je m’étais excusé à la télé, ou quand je ne lui avais pas cassé la gueule en entrant. J’ai encore transpiré, je me suis à nouveau épongé. J’ai pensé que je savais ce qu’il cherchait et que je ne voulais surtout pas qu’il le trouve. — Est-ce que par hasard, je dis bien par hasard, tu savais vraiment ? Il a semblé parler sous le coup d’une miraculeuse inspiration. Ça m’a soudain tellement détendu que j’ai éclaté de rire et, à ma grande surprise, j’ai entendu mon rire de toujours, celui sans dissimulation, celui que je pratiquais quand tout allait bien, avant toute cette histoire, celui qui peut donc encore exploser en toute impunité. À son tour il a ri, et sa main s’est avancée et posée gentiment sur la mienne. — Pardon. Bien sûr que tu ne savais rien. Je continuais de rire.
— Alors bats-toi. Ta mère a raison. J’ai raison. Qu’est-ce qui t’en empêche ? Il tenait toujours ma main, cherchait à lui imprimer de l’affection, de la force, comme les films nous ont appris à le faire lorsque les héros, par un geste éloquent, se donnent du courage. Alors j’ai repris : — Tu ne comprends vraiment pas ? Tu ne sais vraiment pas que c’est foutu, que personne ne voudra plus jamais avoir de contacts avec moi ? Avoir ri m’avait libéré, je retrouvais ma colère, le sentiment, le souvenir plutôt, que plus que n’importe qui, c’est moi qu’il avait trompé. — Pour tout le monde dehors tu es le diable, j’ai poursuivi, et il se trouve que je suis ton fils. Tu n’as pas entendu parler des types qui se sont suicidés ? Tout le monde est persuadé que j’étais ton complice. Le prouver, ne pas le prouver, tu penses que ça change quelque chose ? Je vais te dire la différence entre toi et moi : je les comprends, tous ces types que tu as ruinés. Je ne lutte pas, je ne crie pas contre eux, parce que si j’étais eux, j’aurais envie de te tuer. — Grand bien te fasse. Quel courage, j’admire. — Tu peux être ironique. — Non, non, je suis sincère. En fait, que j’aie évoqué sa mort l’avait choqué. Sam est très sensible. Il a continué : — Mais, dis-moi, je n’ai pas très bien compris : de quoi te plains-tu ? D’avoir eu une existence de nabab ? Tu as dû me demander deux fois dans ta vie comment je faisais pour gagner autant. Et après tu oubliais. Ça ne t’a jamais intéressé, c’est évident. — Est-ce que tu m’as laissé le choix ? Soudain, tout mon sérieux, toute mon affectation de retenue et de gravité s’étaient écroulés. Ma voix était pointue, féminine, hystérique, même moi je m’en apercevais. J’étais trempé, j’éructais. — Jamais tu ne t’es demandé, a-t-il poursuivi, ce que tous ces gens dont tu te préoccupes auraient fait, eux, s’ils avaient trouvé le moyen de t’arnaquer ? Tu crois qu’ils auraient hésité ? Jamais tu ne t’es dit qu’ils avaient les moyens de se renseigner, de savoir ce que je faisais avec leur argent ? Ce n’était pas les plus sous-informés, je te rappelle. Franchement, quel est ton problème ? De ne pas t’être méfié toi non plus, d’avoir préféré ne pas te poser de questions tant que ça roulait ? Si Bendover n’avait pas fait de chichis, s’il n’avait pas paniqué, ça aurait pu durer encore cent ans. Ça t’aurait empêché de dormir ? Dis-moi, ça m’intéresse, ta conscience du bien et du mal. Tu peux m’en vouloir, mais si tu ne comprends pas que ça me dépasse, que le système fonctionnait parce que tout le monde y trouvait son compte, si tu fais une fixation sur ma personne, alors tu ne pourras pas t’en sortir. Tu es là, tu geins, tu déprimes. Mais tu es comme tous ces gens, piégé parce que ça t’arrangeait de ne pas comprendre. Alors j’ai vu le Sam dont j’entends parler tous les jours ces derniers temps, ce type que je n’avais jamais croisé, orgueilleux, vindicatif, incapable de contenir son mépris si l’on met en doute sa supériorité, et cela même dans sa prison, puisqu’il était le prisonnier le plus célèbre du monde. — Qu’est-ce que tu racontes ? j’ai crié avec ma nouvelle voix de fausset. Devant moi, il était blanc, ses lèvres effrayantes, pâles à en être vertes, serrées dans un trait haineux. — Bats-toi, dessale-toi. Tu es dans un monde brutal, mon petit. C’est comme ça. À seize ans je me débrouillais, j’étais pauvre, j’ai tout créé pour te permettre à toi, à seize ans, de vivre comme tous ces gens qui veulent croire qu’ils sont des victimes alors qu’ils étaient consentants. Tu veux que je te plaigne ? Mais maintenant, pour la première fois, tu dois juste faire ce qu’on doit toujours faire un jour ou l’autre : se battre. C’est comme ça, c’est la vie. C’est ce que j’ai fait, moi, et figure-toi que je n’en ai pas honte. Ensuite, je suis parti.
Si nous n’avions pas été dans un parloir, je serais sorti en claquant la porte, mais là, j’ai dû frapper, attendre qu’un policier ouvre pour m’extraire de la pièce ; entre-temps, comme il fallait bien faire quelque chose, je me suis retourné pour dire au revoir et ajouter que j’en avais assez entendu. Sam, lui, n’a pas prononcé un mot. Enfin la porte s’est ouverte et je me suis glissé derrière le policier. Dans le couloir, je tanguais parce que j’aurais voulu avoir eu la force de le briser, physiquement ; et toute l’énergie que j’aurais mise à lui casser la nuque, comme frustrée de n’avoir pu jaillir, cherchait un chemin vers mes membres, se disséminait dans mes bras, mes genoux, mes doigts. Je n’arrêtais pas de me dire que pour Sam je faisais partie de l’espèce méprisable des naïfs, des gens si sûrs d’eux que jamais l’idée qu’on puisse les escroquer, eux si puissants, si intelligents, ne les avait effleurés. J’étais plus que tout vexé d’être confondu avec ces cons, mais en vérité je savais que j’avais longtemps été comme eux. Puis un jour je m’étais révolté. Mon tee-shirt était trempé, la sueur coulait sur mes joues, j’avais l’impression de trembler mais je flageolais seulement. Je confonds l’attente du policier devant la porte et ma marche dans le couloir vers la sortie, tout est brumeux dans mon souvenir, tout est une seule et même nausée jusqu’à ma voiture où, mêlé au bruit du moteur, retentissait encore son : « De quoi te plains-tu ? » Ce soir, je ne crois pas que je tiendrai le coup encore longtemps. Est-ce que cela aurait vraiment pu continuer, comme le dit Sam ? Tout allait bien, personne n’avait à savoir que cette fameuse pyramide ne reposait sur rien. Suis-je le seul à n’avoir pas compris qu’il suffisait de garder les yeux fermés ? Pourtant tout ce que j’avais me paraissait naturel, consubstantiel à ma personne, comme éclos et respirant avec moi depuis toujours, comme si moi, sans ces choses-là, les grands appartements, les croisières en été, les vacances à Vail en hiver, je n’existais pas. J’ignore complètement comment me projeter dans une existence différente. Je me fais l’effet d’être un de ces témoins dont on change l’identité du jour au lendemain et qui se retrouve dans une autre ville, sans amis, sans profession, sans les années qu’il a passées à devenir ce qu’il était. Ce n’est pas le pouvoir que je perds, ce n’est même pas l’argent, c’est juste la nature de ce qu’était la vie à mes yeux. Je n’aime pas la vie en soi. Je ne sais même pas ce que cela veut dire, sinon un concept plus ou moins abstrait ou trop général, je me souviens seulement de ce à quoi elle ressemblait pour moi, son odeur, son aspect, cette forme familière, aux frontières à peine mouvantes, qui s’appelait mon existence et dont je ne peux pas imaginer qu’elle puisse avoir une autre allure que celle que j’ai toujours connue. Si je m’en sors, Daniel grandira avec un père vendeur de voitures en banlieue – je ne pourrai plus faire autre chose –, et il n’aura pas ce genre de problèmes. Il saura qu’il faut conquérir ce qu’on veut obtenir. La vie pour lui sera quelque chose d’indistinct et de mobile dont il n’aura pas peur, dont il n’attendra pas qu’elle se développe dans les limites d’un cadre établi à l’avance. Il ne se souviendra pas de cette ville, de cet appartement, de sa chambre aux murs bleus. Vail sera le nom d’un village snob et lointain, le mot yacht, un type de bateau dont on parle dans la presse people ou dans les chroniques judiciaires quand un milliardaire est obligé de se séparer du sien. Jamais il ne voudra ressembler à son père, vendeur de voitures entouré par des maisons individuelles de deux étages maximum, confiné dans sa ville longue et basse, encore davantage aplatie par la succession des pelouses. En grandissant il désirera la hauteur des gratte-ciel qu’il verra au cinéma, l’ombre des immeubles projetée sur les trottoirs, le bruit ininterrompu des sirènes dans des rues agitées. Tout ça lui apparaîtra exotique parce qu’il l’aura oublié, semblable à une immense maison de poupées car il n’aura en tête que des images prises de haut. À vrai dire il n’aura pas tort : tout ici, quand on plonge le regard d’une fenêtre au trentième étage, fait en effet penser à un jeu d’enfant ; tout est toujours pareil à un modèle réduit, magique et artificiel en
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