Le Fruit de nous deux

De
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Six ans que Sarah Lane se plaît à vivre une autre vie. Six ans qu'elle croit avoir jeté son passé à la poubelle comme une simple feuille de papier, parce que rien ne compte davantage que son présent. Son petit boulot, sa petite maison et, surtout, sa petite Adellina. Alors pourquoi cette lettre viendrait-elle ébranler ce rempart qu'elle a si solidement bâti? Elle croyait pourtant avoir dit adieu à ces amis incapables de la comprendre, à cette famille incapable de l'aimer... Mais que ne ferait-elle pas pour faire plaisir à Adellina? Pour rendre sa petite fille heureuse, elle ne renoncera devant rien, prenant le risque de bouleverser sa vie et de détruire la barrière qui la sépare du passé. Ou plutôt de laisser l'homme qui hante son esprit depuis tant d'années la détruire...
Publié le : jeudi 30 avril 2015
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Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342037135
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342037135
Nombre de pages : 224
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Anaïs Colin










LE FRUIT DE NOUS DEUX


















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication par Mon Petit Éditeur en 2015


Chapitre 1.
Mon rayon de soleil



J’éteins violemment mon réveil, désireuse de dormir encore
un peu. J’ai l’impression que je ne pourrai jamais me lever tant
je suis fatiguée. Mes muscles engourdis sont lourds et mon
corps reste immobile comme bloqué.
Pestant contre le matin, le boulot, le besoin de gagner sa vie
et le temps pluvieux, je me dirige vers la salle de bains. Je laisse
couler l’eau brûlante sur mon corps en pensant que je me
détendrai bientôt mais c’est sans succès, je suis toujours aussi
raide. Une fois revenue à ma chambre, enroulée dans une
serviette éponge, je prends les vêtements que j’ai préparés la veille.
Vêtue de mon tailleur gris, je me coiffe strictement et me
maquille, toujours aussi lentement. Ça y est, je suis enfin prête.

Entendant un bruit dans le couloir, j’ouvre la porte de ma
chambre et, aussitôt, ma fatigue et mon stress s’envolent tandis
que j’embrasse la poupée brune qui me serre contre elle.
— Bien dormi, Adellina ? lui demandé-je en souriant.
— Oui ! J’ai rêvé que le chat avait des bébés.
— Ne t’en fais pas, ça arrivera bien un jour, il faut juste lui
laisser du temps, ris-je.
Avec entrain, ma fille se redresse et part vers la salle de bains
tout en me faisant signe de la suivre pour que je l’assiste
pendant sa toilette matinale. Comme toujours, elle resplendit et me
donne l’envie de décrocher la lune à chaque fois que je la vois.
7 LE FRUIT DE NOUS DEUX
Je la regarde se préparer, m’étonnant toujours autant de son
empressement pour partir à l’école alors qu’elle n’aime pas ça.
Elle préfère largement jouer à la poupée à faire des dictées. À
son âge, j’aurais détesté être en compagnie de gens tels que ces
gamins sans manoir et sans richesse mais elle a grandi avec eux
et dans leur monde, un monde où je l’ai toujours élevée et où,
maintenant, j’aime vivre.

Au départ, cela m’a semblé absolument impensable mais je
n’ai pas vraiment eu le choix alors j’ai fini par faire avec, me
perfectionnant dans l’art de ne pas vivre au-dessus de mes
moyens.
— Que veux-tu manger ? demandé-je à Adellina une fois
arrivées dans la cuisine.
Commence alors la liste des plats qu’elle aimerait déguster et
je l’écoute en souriant.
— Un chocolat chaud et des pains au lait suffiront je pense,
décidé-je en m’affairant.
Ma fille s’installe à table et me regarde faire, comme
d’ordinaire.
Elle mange son petit-déjeuner pendant que je me contente
d’un café et je l’envoie finir de se préparer pour l’école.
Pendant qu’elle met ses chaussures, je l’entends chanter et
mon cœur bat plus fort. Cette gosse me ravit, me rend chaque
jour un peu plus forte et capable d’aimer. Sans s’en rendre
compte, elle m’a appris à éprouver de l’affection et à prendre
soin de quelqu’un d’autre que moi-même. Adellina constitue
mon univers, mon oxygène, mon sourire.
— Tu viens maman ?
— Oui Chérie, je suis là, m’écrié-je aussitôt en revenant à
l’instant présent et en me levant.
Je prends mon sac et mon manteau puis nous partons en
voiture vers son école primaire. Après son embrassade
habi8 LE FRUIT DE NOUS DEUX
tuelle, je regarde Adelly courir vers Nora, sa copine puis me
rends au travail, déjà pressée de revenir la chercher.

— Sarah ! s’exclame Margot, ma collègue quand j’entre dans
l’établissement. Alors, cet après-midi seule, bien ?
— Oui génial ! J’en ai bien profité, souris-je.
Je ressens un pincement au cœur quand je lui mens. Mentir
c’est la chose que je déteste le plus faire dans ma présente vie (à
part être obligée de laisser Adellina avec des camarades de
classe pour des goûters d’anniversaires). Mais Margot sait être
discrète : si elle a deviné que les heures ont été mornes et
froides, que sans ma fille je fais tout pour éviter mes sombres
pensées et que je suis bien contente qu’il n’y ait plus
d’anniversaire avant un moment, elle n’en dit rien. Elle
commence plutôt à me parler de ce qu’il faut faire aujourd’hui et je
l’écoute attentivement, m’accrochant à ses paroles comme à une
bouée. Le bruit des enfants jacassant dans les classes me
parvient aux oreilles et je suis aussitôt rassérénée.

Je travaille dans une école maternelle. Je ne suis pas
institutrice non, mais j’assiste ces dernières, je m’occupe donc
principalement des activités et des loisirs des enfants, à mon
plus grand plaisir. Margot, qui est arrivée à peu près en même
temps que moi c’est-à-dire il y a trois ans, est quant à elle une
instit’ et s’occupe de la moyenne section. C’est d’un pas vif
qu’elle se dirige vers sa classe en me conseillant d’aller voir
Jeanne car la petite section aura sûrement besoin de moi pour
son activité peinture. La journée se déroule sans encombres,
tous les enfants sont heureux de me retrouver et j’ai, presque
comme avec ma fille, l’impression d’être utile et aimée.

16 h 30, mon heure préférée ! Je quitte mon travail que
j’adore, mais je peux enfin aller chercher ma fille à l’école !
Après avoir garé ma voiture devant l’établissement scolaire
9 LE FRUIT DE NOUS DEUX
d’Adellina, je trottine vers la barrière pour la récupérer. Les
autres parents me prennent certainement pour une femme
dépendante et esclave de son enfant, qui n’a aucune vie en dehors
de l’éducation de sa fille mais je n’en ai cure. Oui, seule ma fille
compte, oui, j’attends tous les jours avec impatience le moment
de la retrouver mais qu’y a-t-il de mal à cela ? Il vaut mieux tout
passer à son enfant que de ne pas l’aimer du tout !
— Maman !
Je sursaute et baisse les yeux sur Adellina. Trop absorbée par
mes pensées, je ne l’ai même pas vue arriver vers moi ! Je la
serre contre moi en l’embrassant sur le front et nous partons
d’un pas sautillant en direction de la voiture. Ma fille entreprend
de me raconter sa journée, omettant ce qu’elle a appris à l’école,
me parlant surtout des jeux avec ses amis.
— Et en classe ? demandé-je en souriant.
— Maman, tu sais bien que je déteste l’école !
— Tu as quand même travaillé ? soupiré-je.
Elle acquiesce en se renfrognant à la pensée de cette longue
journée d’études. Comme moi, Adellina n’a jamais vraiment
aimé l’école même si elle fournit des résultats acceptables. Elle
n’est pas du tout comme son… père.

Mes muscles se contractent aussitôt, ma respiration
s’accélère comme à chaque fois. Non, Adellina est près de moi
et ne comprendrait pas, il faut que je me ressaisisse. Du haut de
ses six ans, elle est si perspicace qu’elle ne mettrait que quelques
minutes à sentir que je vais mal, même assise à l’arrière de la
voiture.
J’arrive à me calmer au bout de quelques dizaines de
secondes, trop habituée à cacher mes émotions pour me laisser
avoir par mes sombres pensées. Adellina n’a même pas le temps
de vouloir me poser des questions, nous sommes déjà arrivées
chez nous et je me précipite pour lui préparer son goûter.

10 LE FRUIT DE NOUS DEUX
Après avoir mangé et fait ses devoirs, ma fille sort chercher
le courrier – ce qu’elle adore faire, je n’ai jamais compris
pourquoi –, et je mets un peu d’ordre dans la maison tout en
regardant la télévision. Une personne m’ayant connue enfant
puis adolescente n’aurait jamais pensé que je puisse moi-même
faire le ménage. En y réfléchissant, c’est comme s’il ne restait
plus rien de la Sarah d’avant, – à part les plaies non cicatrisées
bien sûr…

— Maman, regarde !
Je sursaute. Je ne m’étais même pas aperçue de la présence
d’Adellina à mes côtés, c’est dingue ce qu’elle peut être calme.
Je suis le regard de ma fille, me demandant ce qu’elle peut bien
avoir encore à me montrer. Un lettre. Une lettre ? Je jette un
coup d’œil rapide à l’enveloppe… et je sursaute une deuxième
fois. Que fait cette lettre ici ? ! Six ans que je n’ai pas reçu de
courrier venant de l’Angleterre… Pendant ma grossesse, mes "
proches " m’ont envoyé des lettres mais, à force de ne pas
répondre, ils ont abandonné. Chez nous, on n'insiste pas
lorsqu'une personne nous repousse. Et j’ai repoussé tout le
monde, tous les habitants de mon ancienne vie. Ma fille est la
plus importante, aucune autre personne – surtout des gens
incapables du moindre sentiment –, ne l’approchera sans ma
surveillance.
— C’est du courrier d’Angleterre hein ? s’enthousiasme
Adellina, me sortant de ma léthargie. Enfin quelque chose
d’anglais !
En effet, je lui ai souvent parlé de mon ancienne maison, de
mes anciens proches, de mon ancien quotidien. Mais je n’avais
pas prévu qu’Adellina aimerait tant entendre parler de
l’Angleterre ni qu’elle voudrait à tout prix rencontrer ceux qui
m’ont entourée depuis ma naissance.
11 LE FRUIT DE NOUS DEUX
Néanmoins, si pendant des années j’ai tenté de nous éloigner
de ce pays qui m’a vue naître et évoluer, l’Angleterre semble
aujourd’hui vouloir me rattraper et plus que je ne l’imagine.

— Alors maman, c’est une lettre de qui ? D’un de tes amis
d’avant ? Tu vas recommencer à leur parler ?
— Adelly…
Ma fille se tait et pose ses grands yeux acier sur moi. Elle sait
bien que parler de ça me rend quelque peu distante et froide et
doit sûrement se dire qu’elle vient de faire une erreur.
— Je… oui c’est une lettre. Je vais la lire mais ne t’emballe
pas !
Je prends l’enveloppe entre mes mains moites. Ma
respiration s’accélère et je sens mon cœur battre plus vite.


Chère Sarah,
Malgré ton absence des six dernières années, nous avons
décidé d’un commun accord avec Théodore de t’inviter à la
célébration de notre mariage.
Nous espérons que tu nous feras l’honneur d’être présente
dans une semaine au manoir Lane (tes parents t’accueilleront
avec grand plaisir). Le mariage se déroulera dans trois semaines,
nous aurons donc quinze jours pour nous retrouver et terminer
les préparatifs ensemble.
En attendant avec impatience ta venue,
Stacy Nikson

Pitié…
C’est le seul mot qui me vient à l’esprit alors que je laisse
tomber le papier au sol. Tout mais pas ça ! Pendant six ans, je
me suis méfiée de la moindre réception, du moindre mariage, de
la moindre grossesse susceptibles de me faire revenir en
Angleterre. Mais personne ne semblait décidé à officialiser son amour
12 LE FRUIT DE NOUS DEUX
ou à avoir un enfant. Jusqu’à maintenant. Au moment où ma
méfiance s’assoupit, la nouvelle me tombe dessus comme un
immense morceau de plâtre.
Stacy et Théodore se marient.
Bien sûr, un mariage n’a pas son importance dans mon cœur.
J’aurais pu facilement l’ignorer s’il s’était agi d’une de mes
cousines. Mais là, il s’agit de Stacy, ma meilleure amie du temps du
collège, du lycée. Il est tout à fait évident, logique et normal que
j’assiste au plus beau jour de sa vie !
Mais pourquoi faut-il qu’elle ait décidé de me prévenir et
comment se fait-il que le mariage tombe exactement dans une
période de vacances scolaires ? Ne peut-elle pas m’oublier ? Je
suis maudite, tout simplement…

— Maman ?
Mince, Adellina. J’ai complètement oublié de garder mon
sang-froid devant elle tant la nouvelle m’a surprise et choquée.
— Euh… c’est… ce n’est rien. C’est juste une lettre d’une
amie.
Adelly affiche une moue déçue.
— Oh… c’est tout ?
— Oui bien sûr ! Que voulais-tu que ce soit d’autre ?
— Rien… Je ne sais pas.
Voyant son air perdu, je la prends dans mes bras et la serre
contre moi très fort. Ça ne doit vraiment pas être facile pour
elle. Elle connaît l’existence d’un pays qu’elle adore mais où je
refuse de vivre. Tout ça à cause de ma propre vie d’avant, de
mes propres souvenirs liés à celle-ci.
Moi qui disais penser à ma fille en permanence, finalement je
suis égoïste. Je la prive de choses qu’elle aurait sûrement adoré
vivre et tout ça pour moi et moi seule !

13 LE FRUIT DE NOUS DEUX
Je relâche Adellina quand je réalise cette nouvelle. Je n’arrive
pas à croire que j’ai pu être à ce point égoïste mais je m’en rends
compte à présent !
Il faut à tout prix que je répare mes erreurs. C’est donc pour
cela que, sans réfléchir, quand Adelly me demande ce que je
veux faire maintenant, je réponds avec un sourire :
— Faire nos valises ! Dans une semaine, on débarque en
Angleterre !
14


Chapitre 2.
Retour au bercail



— Quoi ? !
Visiblement, ma poupée brune n’arrive pas à y croire et je la
comprends.
— Ma meilleure amie va se marier Adelly. Et je dois assister
à son mariage, tu vois ? En plus, tu avais tellement envie d’aller
en Angleterre que…
— MAIS C’EST GÉNIAL ! s’exclame ma fille avant même
que j’aie pu finir ma phrase.
Elle se met alors à sauter sur le canapé en riant.
— On va aller en Angleterre ! Je vais voir tooouuut Londres
et je vais rencontrer plein de personnes que tu connais !
Je regarde Adellina fêter sa joie et souris. Je suis vraiment
contente de la voir ainsi, elle est si rayonnante à l’idée que nous
retournions dans mon pays natal qu’elle ne sait même plus ce
qu’elle dit. Je me félicite ensuite de l’avoir toujours habituée à
parler anglais en même temps que français. Au moins, elle ne
subira pas l’obstacle de la langue…
Je finis par la prendre entre mes bras pour l’arrêter et
l’embrasser sur le front.
— Oui, on va partir. Mais il faut que tu sois sage sinon je
risque de changer d’avis.
— Mais non, tu ne peux pas changer d’avis puisque ta
copine se marie ! Hein maman ?
Je retiens un sourire.
— Si je le peux ! Tu verras si tu ne m’obéis pas.
15 LE FRUIT DE NOUS DEUX
Elle rougit brusquement et préfère retourner près de la table
où elle était il y a à peine quelques minutes.
— C’est quand qu’on part ? ne peut-elle s’empêcher de
demander au bout d’une minute.
Je frémis à l’idée que ma mère l’entende parler de cette
manière.
— Dans une semaine, on a encore le temps Chérie.
Je la laisse rêvasser à l’idée de notre voyage et me rends à la
cuisine. Comme toujours, en fouillant dans les placards, je suis
saisie d’une énergie nouvelle. Cuisiner me fait toujours cet
effetlà, j’adore ça ! J’essaye même des recettes de ma création et
Adellina en raffole !
Ce soir cependant, nous mangerons de simples pommes de
terre à la crème avec du saumon. Adelly et le saumon, c’est une
grande histoire d’amour !
Riant à cette pensée, je commence à préparer mon plat.

C’est seulement dans la nuit que l’invitation au mariage de
Stacy me revient en tête.
Mais que m’a-t-il pris de dire à Adelly que j’acceptais ? ! C’est
insensé, je ne peux tout de même pas y aller ! Et ma mère qui va
regarder Adelly de la tête aux pieds ! Et mon père qui va parler
d’héritage ! Et les autres qui vont me noyer de questions ! Et le
manoir de mes parents où je vais séjourner… Merci, très peu
pour moi !
Mais j’ai promis à Adellina. Et je ne peux pas revenir sur une
de mes promesses, je l’ai bien trop déçue comme ça !
Alors, même s’il m’en coûtera de retourner dans mon pays
natal, de revoir mes anciens proches et, par-dessus tout, de
retrouver celui qui hante mes rêves depuis des années, j’irai. Pour
elle.

— Arrête de soupirer Chérie, le départ est pour dans cinq
minutes !
16 LE FRUIT DE NOUS DEUX
— Ça fait une semaine que j’attends ! objecte ma fille en
trépignant.
Cette fois, c’est à mon tour de laisser échapper un soupir.
Depuis cinq longs jours, ma très chère fille ne fait qu’attendre
notre voyage en Angleterre en me parlant de mon manoir, de
ses grands-parents, de mes amis, de Londres… Dire que je suis
agacée est un euphémisme. D’une, je connais toutes les
informations qu’elle me donne pour les lui avoir moi-même apprises
et de deux, elle me les dit trois fois par jour.
Je comprends le fait qu’elle soit impatiente et qu’elle va enfin
avoir l’occasion de connaître mes parents mais elle est devenue
une vraie pipelette – encore plus que d’habitude –, et je n’en
peux plus !
— Ah ! hurle-t-elle.
Sans même lever la tête, je comprends que le bateau sur
lequel nous sommes installées est en train de partir. Ma fille est
émerveillée par ce qu’elle voit alors que le bateau fend les eaux
en direction de mon passé. Par chance, le mal de mer ne vient
l’atteindre à aucun moment, contrairement à moi qui passe mon
temps à lutter contre la nausée.

J’ai un choc quand mes pieds touchent le sol anglais après
tant d’années passées loin de mon pays. Ce temps pluvieux, ces
passants pressés, ces rues grises… les mêmes que dans mes
souvenirs.
J’ai l’impression de n’avoir jamais quitté Londres, d’être là
depuis toujours. Le sentiment que je suis chez moi. Malgré mes
mauvais souvenirs laissés ici, c’est tout de même là où j’ai vécu.
Et j’aime plus que tout l’endroit où j’ai passé mon enfance, où
j’allais me promener, l’endroit où j’ai pris la décision de tout
quitter.
— Wouah, entends-je Adellina murmurer.
Je me tourne enfin vers elle. Je n’ai même pas pensé à la
réaction de ma petite fille !
17 LE FRUIT DE NOUS DEUX
Un sourire me fend le visage quand je vois les yeux
d’Adellina pétiller. Elle paraît avoir la plus grande admiration
pour un paysage si commun…
— Voilà l’Angleterre Adelly.
— Maman, c’est super ! Emmène-moi voir ta maison !
Maman…
— Stop, Chérie, une chose à la fois ! Je dois d’abord…

Qu’ai-je à faire d’abord ? J’essaie en vain de trouver quelque
chose pour éviter de me rendre tout de suite au manoir où on
ne m’attend pas plus qu’ici. Apparemment, je n’aurai pas la
chance de retarder l’échéance…
— Allez maman ! S’il te plaît !
— Oui bien sûr, viens…
Je lui prends la main et serre ses doigts comme pour m’y
accrocher.
Le chemin me paraît trop court. C’est moi ou le taxi que
nous avons pris roule trop vite ? Lorsque nous arrivons, je
découvre que je me souviens de chaque détail.
— C’est ça ton manoir ?
— Oui, j’habitais là avant.
— C’est…
Je comprends très bien pourquoi Adelly ne trouve pas les
mots. Elle juge ça bien trop lugubre et sombre ! Elle qui s’était
attendue à un château, elle semble quelque peu déçue. Mais la
vision de la domestique en livrée qui apparaît devant nous
semble la rasséréner.
— Miss Sarah ! s’exclame la servante dont je ne me rappelle
même plus le prénom.
— Nous sommes attendues ?
— Oui ! Je vous y emmène de suite !

— Sarah !
18 LE FRUIT DE NOUS DEUX
Je sais que c’est ma mère avant même de la voir. Même voix
aiguë, même insupportable ton mielleux… c’en est à vomir. Je
me reprends cependant bien vite. C’est pour Adellina et Stacy
que je fais tout cela ! Uniquement pour elles et je ne vais pas
gâcher leur plaisir avec mes sombres pensées.
— Mère, réponds-je d’une voix neutre.
Ma mère me lance un sourire dans lequel on aurait pu se
méprendre mais ses yeux la trahissent. La haine qu’on y voit en
dit long sur les sentiments qu’elle ressent à mon égard.
Je tourne la tête vers ma poupée, curieuse qu’elle n’ait
toujours pas parlé. Adellina regarde ma génitrice avec de grands
yeux, à la fois étonnée et admirative. Je décide de la sortir de sa
torpeur.
— Mère, je vous présente Adellina, ma fille.
— Adellina… enchantée.
Je vois avec dégoût celle qui m’a donné la vie tendre la main
vers ma fille. Celle-ci, de plus en plus surprise, la serre
maladroitement. Bien sûr, elle doit se dire que ce n’est pas l’accueil
qu’elle avait imaginé malgré ce qu’elle m’a entendu dire sur sa
grand-mère. Mais je n’aurais pas supporté que cette mégère la
serre dans ses bras de toute manière.
Quand ma génitrice s’éloigne de ma fille, je détourne le
regard.
C’est sans surprise que je découvre, assis près de la
cheminée, mon père. Il est dans la même position que lorsque je suis
partie il y a presque sept ans maintenant. Comme s’il n’avait pas
bougé depuis cette époque, comme si rien de ce qu’il a pu se
passer ne l’avait atteint.
Il se lève cependant, à ma plus grande surprise et s’avance
vers nous.
— Sarah, grince-t-il en me jetant un bref regard.
Je hoche la tête, incapable de répondre autrement. Si je parle,
ma voix deviendra froide ou colérique et je ne veux pas
qu’Adellina assiste à cela.
19 LE FRUIT DE NOUS DEUX
Il ne donne même pas sa main à ma fille, la saluant d’un
simple signe. Mais elle semble en avoir décidé autrement. Elle
s’approche de lui et lui tend la main.
— Bonjour grand-père je m’appelle Adellina et je suis
vraiment heureuse de te voir !
Ma mère lève les yeux vers moi, offusquée.
— N’a-t-elle donc pas appris à vouvoyer les adultes ? !
Je ne prends pas la peine de lui répondre. Elle m’exaspère
déjà. Mon père, lui, ne semble pas s’en soucier. Après avoir
regardé Adellina avec des yeux surpris, il murmure un "
Bonjour Adellina " et quitte la pièce, sûrement pour se rendre à la
bibliothèque.
— Nous avons un dîner ce soir Sarah, sois à l’heure
habituelle. Et tâche de te rendre présentable.
C’est comme si j’avais toujours entendu cette phrase, comme
si je n’avais pas été séparée d’elle pendant sept ans. Je lui lance
un regard noir et attrape ma fille par la main.
Il est grand temps de sortir de cet horrible salon si je ne veux
pas attenter à la vie de ma mère dès mon arrivée.

Aussitôt revenues dans le hall, je l’entends crier d’un ton
autoritaire qui lui est également coutumier :
— Spelka, conduisez-les à leur chambre !
Je mets quelques instants à comprendre que " Spelka " est le
nom de la domestique. Pas étonnant que je ne m’en souvenais
pas…
Nous traversons un dédale de couloirs que je connais pour
arriver à l’aile des… invités ?
Mes parents sont décidément rapides pour rayer quelqu’un
de leur vie… Malgré les envies de meurtre que je ressentais à
l’égard de ma mère quelques minutes plus tôt, mon cœur se
serre. Je n’ai pour ainsi dire plus de parents, du moins à leurs
yeux. Cette maison n’est plus la mienne, je n’ai pas de chambre
20 LE FRUIT DE NOUS DEUX
attitrée, je suis là comme… une étrangère. Et ce pour avoir
commis le seul crime de donner la vie.
En repensant à mon enfant je me ressaisis. Elle est là. Je
regarde Adellina en me disant qu’elle est avec moi et alors, la
perte de mes parents m’atteint beaucoup moins. Je préfère
l’avoir elle plutôt que les deux imbéciles qui prétendaient
m’aimer autrefois !

— Voilà votre chambre, chantonne la servante qui nous sert
de guide.
Sans lui adresser un seul regard – bien qu’Adelly aurait
sûrement voulu engager la conversation avec elle –, j’ouvre la
porte de notre suite et entraîne ma fille à l’intérieur.
— Oh ! C’était ta chambre maman ?
— Oui.
Hors de question de lui dire la vérité. Elle n’a pas besoin de
savoir ce qu’il en est réellement et en vouloir par la suite à mes
parents. Elle n’hésiterait pas à lâcher une mauvaise parole
devant ma mère ! Ce n’est pas que je ne le voudrais pas, ça ferait
sûrement du bien à cette bonne femme, mais il faut qu’elle
accepte de nous héberger jusqu’au mariage de Stacy.
La pièce est agréable. Toute de bleue, un lit double trône en
son milieu tandis qu’une porte mène à sa salle de bains
attenante. Tant mieux, au moins Adellina et moi aurons notre
intimité.

Mais ma chère fille n’est pas de cet avis. Après avoir rangé
nos bagages dans la grande armoire à glace prévue à cet effet,
elle s’écrie :
— Maman ! Viens, tu vas me faire visiter le manoir !
Et sans attendre ma réponse elle ouvre la porte pour courir
le long du couloir.
— Attends Chérie ! m’exclamé-je en l’attrapant par la main.
21 LE FRUIT DE NOUS DEUX
Résignée, je lui fais donc visiter " mon " manoir. Elle veut
connaître chaque recoin, ce qu’il y a derrière chaque porte et j’ai
bien du mal à l’extraire de la chambre de mes parents tant elle
admire les robes de ma génitrice.
Cependant, il faut bientôt regagner notre chambre pour nous
changer. Cette coutume est étrangère à Adellina. Je ne l’ai pas
habituée à dîner en robe de soirée ! Mais je ne me vois pas
arriver devant ma mère et ses invités dans ma tenue d’aujourd’hui :
un jean et un haut noir.
J’aime bien m’habiller, prendre soin de moi mais le faire
pour ma mère me répugne.
Enfin… il faudra bien s’y plier si je veux que tout se passe
bien.
Malheureusement, quand je vois, déjà étalées sur notre lit des
robes choisies par – à n’en pas douter – ma chère maman, je me
dis que, malgré mon indulgence, cette soirée ne sera pas de tout
repos.
22


Chapitre 3.
Un dîner haut en couleurs



— Je suis prête maman !
En passant dans le couloir qui mène au hall, je me regarde
un instant dans le miroir qui s’y trouve et me félicite. En effet,
mon tailleur pantalon et mes bottes noires sont très bien
choisis : tout sauf une tenue pour dîner dans ma famille où ma mère
préfère de loin les robes, les jupes et les escarpins. Moi aussi,
j’adore ça, mais il n’est pas question que je lui fasse le plaisir de
porter ce qu’elle a préparé pour moi comme lorsque j’avais
onze ans. J’ai envie de ricaner mais ma fille aurait trouvé ça
étrange…
En descendant le grand escalier, je me demande pour la
première fois qui ma mère a bien pu inviter le soir même de
notre venue. N’a-t-elle pas trop honte de moi ? N’a-t-elle pas
peur que l’on dise partout que j’ai eu une fille mais pas de mari ?
Peut-être croit-elle que je ferai semblant que ce n’est pas ma
fille… si c’est le cas, je me ferai un plaisir de déjouer
ouvertement ses plans.

La porte du salon est ouverte quand nous arrivons. Adellina
s’y précipite, désireuse de voir des gens qu’elle ne connaît pas et
que j’ai sûrement connus.
Pour ma part, je marche plus lentement. Mon masque est de
retour, je ne souris plus.
Et heureusement, parce que si sourire il y avait eu, celui-ci se
serait fané d’un seul coup.
23 LE FRUIT DE NOUS DEUX
— Ah vous voilà ! Je n’ai pas besoin de faire les
présentations, vous vous connaissez déjà…
— Bien entendu, répond Jayden Call.
Je ne saurais dire quelle émotion me traverse à cet instant. Le
revoir, lui, devant moi après tout ce temps me met dans un état
indescriptible.
Qu’ai-je cru ? Que je ne le rencontrerais pas de tout mon
séjour ? Qu’il serait absent, en voyage, loin ? À vrai dire, je n’y
avais pas pensé… j’ai pensé à lui, certes, mais pas de cette
façon…
Je réalise alors la machination de ma mère, cette garce de
mère… elle sait. Depuis le début, elle sait tout ! Et elle a fait
venir Jayden ici…
Comme dans un songe, je m’avance dans la pièce, droite.
— Salut Sarah !
Blaise Viccini s’est levé et vient à ma rencontre en posant
une main affectueuse sur mon épaule.
— Hey Blaise !
Je suis réellement heureuse de le revoir, il m’a manqué mais
je ne lui saute pas au cou. Il doit d’ailleurs se demander
pourquoi je ne suis pas comme d’habitude puisqu’il m’observe,
interrogateur. Je lui souris et regarde par-dessus son épaule.
— Théodore et Stacy ne sont pas là ?
— Non, elle est un peu surmenée en ce moment et lui
travaille beaucoup. Et puis Leslie, Mathilde et elle ont soi-disant
tellement de choses à préparer…
Et moi ? Me retrouver n’est pas plus important que… Non.
C’est moi qui suis partie, pas elles.
Le cœur sur le point d’exploser, je remarque alors Adellina
qui fixe Jayden avec un drôle d’air. Celui-ci est assis face à mon
père et ne semble pas prêter plus attention à ma fille que si elle
avait été la table basse.
— Adellina viens t’asseoir.
— Oui maman.
24 LE FRUIT DE NOUS DEUX
Merde. Je cherche le regard de Call mais il fixe les flammes
dansantes de la cheminée.
Ma mère tique comme si ce simple mot qu’a dit Adellina lui
rappelait que je suis sa mère. Et puis je crois qu’elle vient de
remarquer ma tenue…
Adellina s’assoit près du feu et je me place à ses côtés. La
pauvre, elle va tellement s’ennuyer… La soirée risque d’être
longue.

— Bon, reprenons là où nous en étions, commence mon
père.
Dis tout de suite que je t’ai dérangé… En serrant les dents,
je tente tant bien que mal de me concentrer sur leur
conversation et de faire des efforts. Ce n’est pas le moment de gâcher la
soirée devant Adellina ou Jayden. Et puis Blaise est présent…
Mais est-il toujours de mon côté ? Toutes ces années ont-elles
changé quelque chose à notre relation ?
Apparemment ils parlent affaires, entreprise. Ma mère les
écoute et comme d’habitude elle ne prononce pas un mot. Elle
doit comprendre qu’elle n’y connaît rien.
Je n’arrive pas à croire à ce qu’il m’arrive. Il y a encore une
semaine, je vivais une vie tout à fait tranquille avec ma fille ! Et
aujourd’hui, je suis assise dans le salon de mes parents, Jayden
en face de moi. Jayden… C’est sur lui que se porte mon
attention, à la dérobée. Et je perds le fil…

Il a changé. Il est devenu un homme, fini le visage
adolescent que j’ai connu, fini le corps maigre que j’ai désiré.
Maintenant, des muscles et une mâchoire carrée ont pris leur
place. Il a toujours cette grâce aristocratique, ces cheveux
blonds et courts, cette élocution parfaite lorsqu’il s’adresse à
mon père, cette flatterie calculée quand il parle à ma mère.
— Maman je m’ennuie, me chuchote Adellina, commençant
à trépigner.
Quelle mère indigne, je l’avais presque oubliée !
25 LE FRUIT DE NOUS DEUX
— Euh on va aller se promener en attendant que le repas
soit servi d’accord ? lui dis-je assez fort pour qu’on m’entende.
Ma mère me jette aussitôt un regard noir. Évidemment, ça
ne lui plaît pas que je quitte le salon pendant l’apéritif, ce ne
sont pas des manières " convenables ". Bien fait, ce n’est pas
parce qu’elle est vieux jeu que je vais laisser ma chérie mourir
d’ennui au milieu de trois hommes obsédés par le fric !
Me levant, j’entraîne Adelly vers la porte.
— Sarah voyons… souffle ma mère.
Ah quand même, je me disais aussi…
— Qu’avez-vous mère ? Un ennui ? demandé-je avec une
insolence prononcée.
— Ce ne sont pas des choses à faire.
— Adellina n’est qu’une enfant !
— Justement, elle doit apprendre les bonnes manières !
Sans pouvoir m’en empêcher, je ricane et je sens les regards
de toutes les personnes présentes sur moi.
— Oh, j’oubliais que l’on ne devait agir qu’en fonction des
bonnes manières… au point de renier sa propre fille.
Effrayée à l’idée de perdre une fois de plus mon calme, je
sors de la pièce suivie de ma fille qui s’accroche à ma veste.
Je sens leurs regards me suivre tandis que je m’éloigne vers le
jardin mais je n’en ai cure. Un peu de neige est tombée sur la
pelouse.
— Oh, maman emmène-moi dehors !
J’acquiesce et ouvre la grande porte. Un peu d’air frais me
remettra les idées en place parce que là, je crains avoir perdu
une précieuse partie de mon sang-froid et si je ne la retrouve
pas au plus vite…

Je marche tranquillement dans le parc tandis qu’Adellina
joue avec la neige. Je commence doucement à me calmer et à
réfléchir. Je crois que je n’aurais pas pu éviter cette réplique
cinglante et je ne la regrette pas. Ma mère a voulu me faire du
mal en invitant Jayden, je prends ma revanche c’est tout. Je
26 LE FRUIT DE NOUS DEUX
comprends maintenant pourquoi elle ne s’est pas opposée à me
recevoir et à me montrer en public : elle veut me faire du mal,
tout simplement. En me faisant loger dans l’aile des invités, en
conviant Jayden. Et le pire c’est que je ne sais même pas quel
sera le prochain coup. Mais ce dont je suis certaine, c’est que je
ne me laisserai plus faire. Finie la Sarah obéissante, adoptant les
mêmes idées que ses parents dans cette société pleine de
coutumes, où l’apparence est la plus importante et où l’argent est
chose due. Je sais que j’y arriverai, je ne suis plus la même et elle
sera bien obligée de le reconnaître. Elle n’aura pas une fille à
son image et elle n’aura aucun droit sur Adellina.
Forte de cette pensée qui me donnera le courage d’affronter
cette soirée, je fabrique une boule de neige et prends Adellina
par surprise en la lui jetant dessus. S’engage alors une bataille
acharnée. J’ai toujours aimé la neige. Petite, je la regardais
tomber par la fenêtre de ma chambre ou du salon. Je n’avais pas
toujours le droit de jouer dedans mais quand cela arrivait, je
m’amusais beaucoup. Parfois, mon père venait et s’amusait avec
moi quand Mère n’était pas là. Il y avait ces moments entre
nous comme lorsqu’il me montrait un livre ou quand je lui
apportais un dessin. Des moments que je n’oublierai jamais.
Soudain, je reçois une boule dans le dos et je remarque
aussitôt qu’Adellina n’a pas pu l’envoyer par là puisqu’elle est en face
de moi… Je me retourne et aperçois Blaise qui prépare un autre
missile. Courant pour lui échapper, glissant un peu avec mes
bottes, je ramasse hâtivement de la neige et contre-attaque. À
ma plus grande surprise, nous nous battons tous les trois
pendant quelques minutes.
La neige fend l’air et nous tombe dessus, nous frigorifiant un
peu plus à chaque fois. Nos cris et nos rires se mêlent et la
guerre est déclarée. Blaise attrape Adellina pour la couvrir de
neige. Pendant un instant, je regarde ma fille un peu effrayée à
l’idée qu’il lui fasse mal. Mais non, il se contente juste de jouer
avec elle.
27 LE FRUIT DE NOUS DEUX
Je ne laisse pas souvent les gens approcher ma fille mais
cette fois, je baisse ma garde. Adellina rit aux éclats et Blaise fait
mine de vouloir la manger alors je ris, moi aussi et fonce sur
eux.
Blaise reporte son attention sur moi et me plaque dans la
neige en riant. Je me débats quelques instants et, à bout de
souffle, nous nous arrêtons.
— C’est froid hein ? raille-t-il.
— Tu n’as pas plus chaud que nous, rétorqué-je.
— Ce n’est pas moi qui suis au sol !
— Tu pourrais bien t’y retrouver dans quelques secondes.
— Essaie un peu pour voir !
— J’ai mieux à faire, dis-je en employant un ton faussement
supérieur.
— Comme apprendre à ta fille " les bonnes manières " ?
ditil, rieur.
— Ahah très drôle…
Il me lâche et je me relève.
— Pourquoi as-tu quitté le salon ?
— J’avais envie d’être un peu impoli moi aussi.
— Ça fait du bien hein ?
— Beaucoup de bien !
— Adelly, on va rentrer !
Radieuse, ma poupée se dirige vers la porte. Je m’apprête à
lui emboîter le pas quand une poigne de fer me retient.
— Sarah si tu as besoin de quoi que ce soit je… je suis là.
Je me tourne vers Blaise, surprise.
— Euh… ne t’inquiète pas je…
— Je ne m’inquiète pas, je suis juste là pour toi. À toute
heure, du jour ou de la nuit, précise-t-il en glissant un papier
dans ma poche où, j’en suis sûre, est écrite son adresse.
Reconnaissante, j’acquiesce et le remercie du regard. Ma
gorge est nouée par l’émotion. J’ai toujours su que Blaise était
différent des autres mais pas à ce point… au point de me
proposer de séjourner chez lui au prix de rumeurs affolantes
28 LE FRUIT DE NOUS DEUX
comme seules les femmes peuvent en créer, car c’est bien ce
qu’il veut me dire.
Une sensation de bien-être me traverse lorsque je me rends
compte que Blaise est un vrai ami. Il n’a pas envoyé de lettre
quand je suis partie, il n’a pas cherché à me faire revenir parce
que lui a compris. Il a vu le test de grossesse au creux de mes
mains froides dans cette salle de bains alors que j’allais le jeter.
Il a vu mes larmes, mes cernes. " Qui ? " m’a-t-il demandé, à ce
moment-là bien qu’il se doutât de la vérité. Et je le lui ai dit. Je
lui ai dit le nom du père de mon enfant, ce nom que je n’ai
jamais dévoilé à personne. Il savait que je n’avais d’autre choix
que de partir. Il savait que mes parents n’accepteraient pas et
qu’ils me mettraient à la porte. Il savait que j’aurais besoin de
temps pour guérir auprès de mon enfant. Il savait et il a accepté,
comme seul un véritable ami peut le faire.

— Hum hum !
Plongés dans le regard de l’autre, nous sursautons tous les
deux à l’entente de cette toux impérieuse.
Jayden se tient près de nous, le regard glacial.
— Le repas est servi, annonce-t-il froidement.
Trop choquée pour ouvrir la bouche, je ne réponds rien et
passe devant lui en me précipitant vers Adellina. J’entends
Blaise lui dire quelques mots et me rejoindre au moment où
nous entrons dans le hall. Jayden entre dans le manoir à notre
suite et je remarque qu’il n’a pas meilleure mine. Tant mieux.

La salle à manger n’a pas changé non plus. Toujours cette
grande table, cette argenterie étincelante, cette décoration
sophistiquée… J’ai l’impression d’étouffer. Ma mère me regarde,
crispée, mais je n’y fais plus attention.
Le repas commence et, heureusement, c’est toujours aussi
délicieux ! Les conversations reprennent, ils parlent maintenant
du mariage imminent de Stacy et Théodore.
— C’est un mariage arrangé à n’en pas douter ! lance ma
mère. Les Nikson ont perdu de leur fortune.
29 LE FRUIT DE NOUS DEUX
— Vraiment ? demande Blaise.
— Bien sûr ! surenchérit Jayden. Qui pourrait vouloir de
Théo ?
— Leslie.
— Moi. Tous me regardent.
— Eh bien quoi ? C’est vrai !
Bien sûr que non, c’est archi-faux. Mais j’ai au moins eu le
plaisir de les interrompre et d’agacer ma mère.
— Maman… j’ai encore faim…
Adellina hésite à me demander encore à manger comme si
elle allait se faire disputer par sa grand-mère et je déteste ça.
— Je vais appeler la domestique pour qu’elle te redonne des
fraises.
— Non j’en ai encore, dit Blaise en les tendant à Adelly.
Elle les prend avec réserve.
— Tu peux manger Adelly, je ne crois pas que ce soit impoli.
Elle me sourit et je jubile parce qu’encore une fois, ma mère
se crispe et Blaise pouffe de rire.
30


Chapitre 4.
Ma Sarah



— Mais comment tu fais pour dessiner comme ça ?
demande Adellina, admirative.
— Très simple ! En fait, il faut juste que tu…
Et Blaise part dans une grande explication. Je les écoute
d’une oreille distraite, assise dans un fauteuil. Nous sommes de
retour au salon depuis dix minutes et Blaise a déjà été accaparé
par Adellina. Il paraît prendre un grand plaisir à l’instruire.
Mes parents et Jayden, eux, ont entamé un sujet sérieux et
inintéressant auquel je ne prête pas attention. J’essaie tant bien
que mal de ne pas rire face aux difficultés qu’a Blaise à
expliquer un simple mélange de couleurs.
— On va aller se coucher ma chérie ?
— Oh non maman…
— Si, Blaise va partir de toute façon.
— Oui c’est vrai je vais devoir y aller.
Adellina semble abdiquer et se lève. Je lui prends la main et
me dirige de nouveau vers le hall.
— Bonsoir, dit-elle timidement.
— Bonsoir Adellina, répond mon père.
Ma mère hoche la tête et Jayden n’a aucune réaction. Mon
estomac se contracte malgré moi.
Blaise dépose un baiser sur le front de ma fille et la gratifie
d’un sourire, à la grande surprise de tous.
Soulagée qu’Adellina soit enfin sortie de cette pièce, je
soupire et l’emmène dans notre chambre. Dommage que la soirée
31 LE FRUIT DE NOUS DEUX
ne soit pas terminée pour moi aussi, je dois encore redescendre
dire au revoir à Blaise. Ce sera d’ailleurs le seul que je saluerai,
ma mère n’en ressortira que plus agacée !
— Bon tu vas rester bien sage mon cœur le temps que je
revienne. Tu te couches d’accord ?
— Où tu vas ?
— Je descends juste dire au revoir à Blaise et chercher ton
écharpe.
Merde, si j’avais pu ne pas l’oublier celle-là…
Pendant que ma fille enlève ses chaussures et se déshabille,
je referme la porte de la chambre derrière moi. Je crains un peu
de la laisser seule ici même si je sais qu’il ne va rien lui arriver.

Occultant ces pensées de ma tête je m’avance dans le couloir
où mes pas résonnent dans le silence. Quand une main me tire
en arrière, je retiens un cri et fais volte-face. Mon cœur rate un
battement, puis se remet en marche à toute vitesse. Ses yeux
gris me scrutent, attendant ma réaction. Mes membres se
pétrifient, je ne fais aucun geste. Je ne m’étais pas attendue à ça, pas
du tout… Que fait-il là ?
En quelques secondes je me reprends, comme si mon
cerveau se réenclenchait. Je me dégage de sa poigne et le regarde
dans les yeux, droite et fière.
— Sarah.
— Qu’est-ce que tu fais là ? demandé-je, froide.
Il paraît surpris mais quelqu’un qui ne le connaîtrait pas
assez ne l’aurait pas vu. Cependant je le connais par cœur. Je sais
déchiffrer la moindre de ses expressions, le moindre de ses
regards. Oui, à ce moment-là il est surpris que je sois si dure face
à lui.
— Et toi ? Ne devrais-tu plutôt pas t’occuper de ta fille ?
assène-t-il, sarcastique.
— J’ai oublié son écharpe justement, réponds-je incapable
de dire autre chose.
32 LE FRUIT DE NOUS DEUX
Il ne faut pas que je faiblisse, pas maintenant, je tiendrai le
coup. Jayden sort alors l’écharpe d’Adellina de sa veste. Plus
qu’intriguée, je la saisis.
— Pourquoi tu l’as prise ?
Il ne répond pas et me pousse légèrement en arrière. Ses
mains se posent sur mes hanches et sa bouche vient se coller à
mon oreille.

— Ma Sarah…
Je frissonne et sens mon self-control vaciller. Il essaie de
m’attirer contre lui mais je reste immobile. Je dois à tout prix
résister. Résister à sa méthode infaillible pour m’attraper dans
ses filets.
— Ça fait si longtemps… Tu m’as manqué tu sais.
C’est ça, cause toujours. Ç’a toujours été ainsi : des belles
paroles pour mieux me piéger. Et en effet, je me sens prise,
esclave de ses mots, de ses gestes. Me voilà revenue six ans en
arrière, soumise à lui autant qu’il est possible de l’être. Il n’avait
qu’à m’effleurer, me chuchoter un mot doux et je cédais. Vais-je
de nouveau me faire avoir, comme une débutante ? Non. Je ne
suis plus la même, je ne serai plus jamais la même. Il ne gagnera
pas cette fois.
Je chasse ses mains de mon corps avant qu’il ne soit trop
tard.
— Arrête Jayden. Si tu crois que tu vas de nouveau pouvoir
coucher avec moi rien qu’en m’apportant une écharpe et en me
faisant ton petit numéro, tu te mets le doigt dans l’œil.
J’ai dit tout cela d’une traite et très vite de peur qu’il
m’interrompe. Il n’est pas question qu’il prenne le dessus
maintenant ! Son regard me vrille de la tête aux pieds. Il est surpris,
une fois de plus. Mais ça ne durera pas, je sais ce qui m’attend.
Quelques secondes plus tard, son masque se reforme et son
regard devient orageux.
33 LE FRUIT DE NOUS DEUX
— Mais c’est que le séjour chez les Français t’a endurcie,
Lane.
— Pas du tout, il m’a juste armée contre toi et ton sale ego,
Call !
— La maternité te fait croire que tu es forte on dirait. Ta
gosse sait-elle quel genre de fille était sa mère au moins ?
J’accuse le coup sans broncher. Je sais ce qu’il veut faire, me
blesser pour me faire céder. Si je pouvais seulement lui
répondre qu’elle devrait aussi savoir quel salaud était son père… Ne
trouvant rien d’autre d’assez cinglant à lui lancer, j’attends sa
prochaine pique, intérieurement anxieuse. Il me fixe, attendant
un quelconque signe de vie de ma part mais je ne fais rien. J’ai
cette si désagréable sensation d’impuissance face à lui que
j’aurais souhaité ne plus jamais ressentir. Je le hais, je le hais
tellement…
Il éclate d’un rire ironique.
— Elle le saura bien un jour, que sa mère était facile. C’est
comme ça que tu l’as eue d’ailleurs non ? Tu sais lequel dans le
lot est le père au moins ?

Clac ! La gifle est partie, faute d’autre chose à faire. Il m’a
fait mal, très mal et rien qu’avec ses mots, comme d’ordinaire.
S’il savait la vérité, il se garderait bien de dire quoi que ce soit !
Pendant un instant, je suis tentée de lui dire, de tout lui
balancer au visage rien que pour lui rabattre le caquet ! Mais je
connais les conséquences. Il saurait puis tout le monde saurait.
Il pourrait m’enlever ma fille, rien que pour me faire souffrir.
Adellina n’a pas besoin de lui, je n’ai pas besoin de lui ! Il ne
doit pas savoir, trop de personnes sont déjà au courant – Blaise
et ma mère. J’ai confiance en Blaise bien entendu mais ma mère
pourrait bien parler…
Une gifle me fait revenir à la réalité. Je tombe à terre,
désorientée. Il m’a frappée… Je l’ai giflé la première mais je ne
m’attendais pas à une telle force. C’est la première fois, la
pre34 LE FRUIT DE NOUS DEUX
mière fois que nous levons la main sur l’autre… Je gémis de
douleur en sentant le sang couler de ma lèvre qu’il a fendue.
— La prochaine fois tu te tiendras tranquille, comme tu as
toujours su le faire. Ce n’est pas parce que tu as été engrossée
que tu peux jouer à la femme puissante avec moi. Souviens-t’en,
petite Sarah.
Je me relève, furieuse.
— Tu croyais quoi ? Que tu allais m’avoir indéfiniment ? !
Que j’allais rester la même ? Tu penses que j’ai toujours seize
ans hein ? Tu n’es qu’un salaud Jayden Call et je l’ai bien
compris alors ne te leurre pas, jamais plus tu ne pourras avoir le
dessus. C’est fini, je ne suis plus ta poupée de chiffon et encore
moins ta pute. Dégage.
Il serre les poings, la mâchoire contractée. Il n’est plus
surpris à présent, juste en rage. Mais je ne baisserai pas les yeux. Je
ne me sens même plus capable de fondre, j’ai retrouvé ma force
et j’ai perdu mon sang-froid.
— Dégage Call.
Nous nous fixons, les yeux dans les yeux. Aucun de nous ne
baissera le regard, nous le savons d’avance.
Puis soudain, sans dire un mot, il recule, ses yeux dans les
miens, le regard noir jusqu’au dernier moment, jusqu’à ce qu’il
disparaisse à l’angle du couloir.

Je m’effondre à terre. J’ai mal, si mal… de l’avoir revu
d’abord puis ses mots, ses insinuations, ses gestes, tout ce que
j’ai dû contenir.
Des larmes silencieuses coulent sur mes joues. Je peux enfin
relâcher toute la tension accumulée au cours de la soirée. Je le
hais, je le hais tellement…
Je déverse la peine que j’ai contenue pendant si longtemps
et, tandis que les souvenirs affluent si nombreux que mon esprit
menace d’exploser, j’éclate pour de bon en sanglots roulée en
boule sur le sol froid du couloir.
35


Chapitre 5.
Retrouvailles



— Allez maman debout !
La voix impérieuse d’Adellina me sort aussitôt du sommeil.
Si j’avais un jour osé faire ça à ma mère… De toute façon, je
n’aurais pas pu puisqu’elle se lève toujours tôt pour se préparer.
À quoi, on n’en sait rien. Bon, trêves de badineries !
— Salut toi ! dis-je, la voix enrouée.
Adellina me sourit et descend de notre lit.
— Tu viens ? Est-ce qu’on va revoir Blaise aujourd’hui ?
Dis, est-ce que je pourrais rejouer avec la neige ?
Je soupire discrètement.
— Je ne sais pas Chérie, je ne sais pas encore ce que nous
allons faire. Mais je te promets qu’on reverra Blaise bientôt.
Me levant, je me dirige vers l’armoire et entreprends de
choisir les vêtements que nous allons porter aujourd’hui. Je focalise
mon esprit sur une robe blanche à Adellina puis sur un jean et
enfin sur une jupe droite m’appartenant mais aucune pensée
cohérente n’arrive à se former dans ma tête. Cependant, ce n’est
pas le moment de penser à ce qu’il s’est passé hier ou tout
simplement à LUI.
— Je veux la robe blanche !
Je laisse Adellina prendre ses vêtements, ne jetant qu’un
regard absent sur ce qu’elle choisit.
— Va te doucher, j’arrive d’accord ?
Elle file à la salle de bains et je me laisse tomber de nouveau
sur le lit.
37 LE FRUIT DE NOUS DEUX

Ça ne me ressemble pas ça : être absente, déconnectée de la
réalité quand ma fille est présente, ne pas l’assister pendant sa
douche, être distante avec elle.
Et tout ça à cause de ce misérable cafard qu’est Jayden Call.
Comment puis-je me laisser aller ainsi ? ! C’est tout simplement
irraisonnable et débile ! Il m’a dit deux-trois répliques et
j’abandonne ? Je m’affaiblis ? Non… Je ne peux pas rester ainsi
alors qu’Adellina est si contente d’être en Angleterre. Et puis ça
lui ferait trop plaisir que je me morfonde. Il n’est pas question
de me laisser dominer de nouveau par Call et je ferai tout pour
continuer à lui tenir tête sans fondre en larmes à la suite de nos
disputes.

J’ouvre la porte de la salle de bains et vois Adellina s’amuser
sous la douche.
— Ne tarde pas trop, tu sais bien que l’eau se paie !
Je jette ensuite un coup d’œil dans le miroir et frémis
d’horreur. J’ai d’horribles cernes sous les yeux, une mine
épouvantable !
Après cette fin de soirée mouvementée, je suis restée un très
long moment par terre avant de me rendre compte que le sol
était assez inconfortable et de regagner ma chambre avant de
me glisser dans les draps et de m’endormir pour ne faire que
des cauchemars. Quelques astuces vont arranger ça, des
produits que j’ai utilisés pendant toute mon adolescence.
Adellina sort de la salle de bains pour aller s’habiller dans la
chambre et je prends à mon tour ma douche. L’eau tombant sur
ma lèvre me brûle, la blessure a arrêté de saigner mais n’est pas
guérie pour autant. Maudit soit Call.
Ma douche est froide, afin de me remettre les idées en place.
Il va falloir affronter cette nouvelle journée aux côtés de mes
parents. Mais la pensée que je vais enfin contacter Stacy me
rassérène un peu.
38 LE FRUIT DE NOUS DEUX
Je rejoins ma fille dans notre chambre, habillée et prête à
descendre pour prendre notre petit-déjeuner.
— Tu crois que grand-mère va être gentille aujourd’hui ?
Adellina me regarde, gênée comme si elle avait peur de ma
réaction.
— Pourquoi tu dis ça ?
Elle paraît encore plus timide.
— Je… Tu crois qu’elle ne m’aime pas ?
La haine m’envahit. En plus de m’avoir pourri la vie, cette
mégère cause des tourments à ma propre petite fille, mon bébé !
En la maudissant je tente de rassurer Adelly.
— Bien sûr qu’elle t’aime mais grand-mère est un peu vieille
et quand on vieillit on ne sait plus très bien ce qu’on dit… Ne
fais pas attention à elle, okay ?
Elle se blottit contre moi et sourit.
— Okay.

Nous partons en riant vers le hall mais mon cœur ne s’allège
pas pour autant. J’en veux à ma mère et ce que vient de me dire
ma fille ne va rien arranger à cela. Nous entrons dans le salon et
je vois sans surprise mes parents dans la même posture que la
veille.
— Le petit-déjeuner est servi dans la salle à manger, dit ma
mère avec froideur sans relever la tête de son magazine.
Je lui aurais bien fait bouffer son foutu journal mais j’ai
besoin d’elle.
— Auriez-vous un téléphone à me prêter ? demandé-je
d’une voix que je veux sympathique.
— Tu le trouveras dans la salle à manger, comme toujours
Sarah, répond mon père avec toutefois un peu moins
d’indifférence.
Sans répondre, je quitte la pièce suivie de ma fille et nous
nous rendons dans la salle à manger, soulagées de petit-déjeuner
seules. Au moins, nous pourrons parler tranquillement sans la
39 LE FRUIT DE NOUS DEUX
vieille pour nous gâcher ce moment. Pour ma part, je ne mange
pas beaucoup. J’ai l’estomac en mauvais état et je ne peux rien
avaler.
— On va faire quoi aujourd’hui alors ?
— On va aller voir une de mes amies, celle qui se marie.
— Vraiment ? Blaise sera là ?
— Je ne sais pas Chérie, je ne connais pas son emploi du
temps.
Elle paraît quelque peu déçue de ne pas savoir.
— J’aimerais qu’il soit là, il est gentil avec moi.
— On ira le voir, ne t’en fais pas.
Je prends finalement un verre de jus de raisin et l’avale d’un
trait.
— Et l’autre monsieur, c’est un de tes amis ? Il est gentil ?
Finalement, je n’aurais pas dû essayer le jus de fruits. Que lui
répondre ? J’explique beaucoup de choses à Adellina, beaucoup
mais de là à lui parler de Jayden…
— Non. On ne s’aime pas.
— Mais… Il a l’air sympa.
Quoi ? Comment peut-elle qualifier quelqu’un qui a été
totalement indifférent envers elle de sympa ? !
— Ah oui, tu trouves ?
— Oui, moi je l’aime bien.
Je n’insiste pas. Elle finira bien par me dire ce qui lui fait dire
ça et ce n’est pas en lui posant des tonnes de questions qu’elle
crachera le morceau : aussi têtue que son père !

Après l’avoir regardée finir son repas, je laisse Adellina dans
la chambre et m’éloigne pour appeler Stacy. Je trouve son
numéro sur le répertoire de mes parents et le compose avec une
certaine appréhension.
— Allô ?
— Allô euh… Stacy ?
— Sarah, c’est toi ? Mon Dieu, c’est si bizarre de t’entendre !
40 LE FRUIT DE NOUS DEUX
Je souris. Moi aussi, ça me fait drôle.
— J’aimerais bien que l’on se voie aujourd’hui.
— Oh mais oui, bien sûr ! Écoute, et si on se retrouvait cet
après-midi ? Tu n’as qu’à venir au manoir Nots vers 16 heures ?
— Pas de problèmes, je serai là.
— Redressez immédiatement cette nappe ! Et arrangez-moi
ces rideaux !
Je mets quelques secondes à comprendre qu’elle ne s’adresse
pas à moi. Elle donne sûrement ses instructions à une
domestique… comme si elle était déjà la maîtresse de maison.
— Eh bien à tout à l’heure Sarah, reprend-elle, enjouée.
— C’est ça, à tout à l’heure.
Une fois la communication arrêtée, je jette un coup d’œil au
jardin à travers la fenêtre d’un des nombreux couloirs. Il fait
bien froid dehors, on dirait. Peut-être aussi froid que dans mon
cœur finalement. Je chasse immédiatement cette pensée, ne
voulant pas m’attarder une fois de plus sur de mauvais
souvenirs et me précipite pour m’occuper d’Adellina.
Je trouve ma fille en train de dessiner, assise au petit bureau.
Elle adore le dessin, elle passe parfois des heures devant une
feuille à perfectionner ses œuvres et je dois dire qu’elle a un
sacré don. En ce moment même, je suis certaine qu’elle essaie
de produire le même effet d’ombres que Blaise a effectué hier.
Prenant un livre, je m’installe sur un fauteuil près de la
fenêtre et tâche d’oublier dans quel endroit je me trouve, de faire
comme si nous étions encore à la maison loin de tout cela.

— Sarah !
Stacy me serre dans ses bras avant que je n’aie eu le temps de
comprendre ce qu’il m’arrive.
— Je suis tellement contente de te revoir !
— Moi aussi Stacy, ça me fait très plaisir de te retrouver.
41 LE FRUIT DE NOUS DEUX
Ma voix est encore un peu hésitante, les années où nous ne
nous sommes pas vues sont présentes dans mon esprit mais je
pense que cela va s’estomper bientôt.
— Voici Adellina.
Mon amie se tourne vers ma fille et l’observe.
— C’est… ta fille ?
— Eh bien oui, réponds-je, soudain plus sèche.
Elle a demandé cela comme si Adelly était une vulgaire
chose sans importance !
— Oh euh… elle est jolie, se reprend-elle.
Ma poupée sourit, cela lui suffit. La porte du salon de Stacy
s’ouvre, me faisant tourner la tête.
Peu de temps après un déjeuner pris seule avec ma fille,
j’étais allée demander ses services au chauffeur de mes parents
afin qu’il me conduise en voiture jusqu’au manoir Nots. Je suis
déjà venue ici des dizaines de fois dans le passé et, une fois
arrivée devant la grille d’entrée, les souvenirs ont afflué…
— Hey Sarah, quelle surprise ! Alors c’est vrai tu es revenue !
Leslie McLay s’avance dans la pièce, altière.
— Oh mais c’est ta fille ! Salut toi.
À ma grande surprise, Leslie s’accroupit devant Adellina et
entame une conversation avec elle. À part Blaise, depuis que je
suis revenue elle est la seule à prêter une quelconque attention à
ma fille, les autres ne font que la regarder d’un œil supérieur et
je sais ce qu’ils pensent dans leurs têtes " Elle n’a pas de père,
on ne sait pas d’où elle vient ". Comme si cela importait ! S’ils
savaient…
— Elle aussi a une gosse, me dit Stacy en désignant Leslie.
Quoi ? Un enfant avec qui ?
— Avec Anthony Gold, poursuit Stacy comme si elle avait
lu dans mes pensées. Tu sais, ce garçon au lycée dont le père
vendait des chaussures…
— Oh… Cool, dis-je simplement, surprise.
Leslie ne m’a même pas prévenue…
42 LE FRUIT DE NOUS DEUX
La blonde se relève et me fait face.
— C’est vraiment une crème ta fille…
— Sûrement comme la tienne, je ne peux m’empêcher de
rétorquer.
— Oh, Stacy t’en a parlé… j’aurais aimé te le dire mais tu
étais si loin…
— Ne te fatigue pas, ce n’est rien.
Après tout c’est vrai, c’est moi qui suis partie pas elle. Et
puis, nous ne sommes pas amies.
— Bon un thé, un jus de fruits ? claironne la future maîtresse
de maison.

Quelques minutes plus tard, nous sommes toutes attablées
devant des boissons et Adellina a fait la connaissance de la fille
de Leslie : Amandine, une version miniature de sa mère
d’environ quatre ans avec qui ma fille a déjà sympathisé. Elles
jouent à présent dans le jardin du manoir et je les observe par la
fenêtre. Je ne tiens pas à quitter Adellina des yeux et apprendre
qu’il lui est arrivé quelque chose !
— Alors, que te reste-t-il à préparer pour ton mariage ?
— Il faut finir le plan de table, il faut que j’aille essayer ma
robe une dernière fois… Et puis il faut surtout s’occuper des
musiciens, je dois particulièrement les surveiller, je ne voudrais
quand même pas que de vulgaires musiciens de rue soient
présents à mon mariage !
Je serre instinctivement les dents, me retenant au dernier
moment de répliquer. Si je l’avais fait, Stacy m’aurait assurément
observée bizarrement. Sauf qu’elle n’a pas un compte en
banque aussi rempli qu’elle veut bien le faire croire. Tentant de me
calmer, j’essaie de me réintéresser au blabla de Stacy sur la
soirée et les invités.
— Bien entendu, toute la haute société sera présente, sauf
peut-être les Laurens mais eux…
43 LE FRUIT DE NOUS DEUX
Elle grimace de dégoût et je sais parfaitement pourquoi. La
fille Laurens, Carla, s’est enfuie avec un comédien et ils ont eu
un enfant ensemble peu de temps après. Stacy glousse
bruyamment, Leslie lâche un petit rire et je me rappelle soudain
que je devrais rire avec elles si je n’avais pas abandonné mes
préjugés contre les gens qui n’ont pas un porte-monnaie plein à
craquer.
— Oh Sarah, tu n’as pas encore vu mon voile ! Attends que
j’aille te le chercher, cette maudite bonne ne saura même pas
comment le prendre !
Elle se lève et court hors du salon. Je soupire discrètement,
heureuse que sa voix caquetante soit loin de moi pour un
moment.

— Dur ce retour hein ?
Surprise, je lève les yeux vers Leslie.
— Quoi ?
— Ne fais pas semblant Sarah.
Je n’ai jamais beaucoup aimé Leslie.
— C’est vrai que les choses ont… évolué en mon absence,
admets-je pour avoir la paix.
Cette fille toujours plus belle que moi avec ses longs cheveux
blonds et ses yeux bleus, avec sa beauté froide.
— Ce ne sont pas les choses qui ont changé Sarah, mais toi.
Avec sa manie d’avoir toujours raison et de deviner les
choses avant moi !
— Si tu remarques ça c’est que toi aussi tu as changé.
Parfois, je la hais.
— Pas nécessairement. Je m’intéresse simplement davantage
à ce qui m’entoure.
Ah oui ?
— Ça ne t’empêche pas de continuer à traîner avec Stacy.
— Il y a des situations où l’on n’a pas le choix si l’on veut
rester auprès de ceux qu’on aime.
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