Le garçon savoyard

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Joseph est un jeune homme taciturne. Il mène une vie paisible jusqu'au jour où il découvre la promesse de l'amour avec Annabella, la belle acrobate d'un cirque itinérant. Envoûté, fou d'amour, Joseph ira jusqu'au meurtre pour atteindre son idéal...

Publié le : mercredi 16 avril 1997
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246158295
Nombre de pages : 210
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I
Ils avaient, toute l'après-midi, déchargé la Vauderre, poussant l'un derrière l'autre leurs brouettes sur la planche qui reliait la barque à la rive.
Toute l'après-midi ils avaient poussé leurs brouettes de pierres le long de la planche qui ploie, montant et descendant sous le poids.
Le soir venait. Ils étaient nus; ils ont été mettre une veste. Ils ont descendu l'échelle qui menait sous le pont à une espèce de chambre basse où il y avait un fourneau à trois pieds posé sur un foyer de pierre, et où ils mangeaient et ils couchaient; puis, ayant remonté l'échelle, ils ont dit : « Eh bien, on y va ? »
On voyait la barque qui sortait de l'eau presque tout entière à présent, ayant retrouvé sa légèreté; et elle dansait sur place comme une femme délivrée.
Eux, ils avaient terminé leur ouvrage; c'était bien l'occasion d'aller boire un coup. On entendait le bruit des pianos mécaniques dans les cafés. De l'autre côté des tas de pierres et des tas de sable qui étaient alignés tout le long du quai et faisaient là comme une chaîne de montagne, les automobiles roulaient.
Il y avait des wagons de marchandises qui attendaient sur une voie de garage, ils étaient d'un rouge sombre avec des lettres peintes en blanc.
Le grand Clérici, Dubouloz, Métral, le père Pinget, et puis Joseph Jacquet : ils étaient cinq. Ils s'étaient roulé chacun une cigarette, les pieds nus dans des espadrilles; puis ils s'étaient dirigés du côté du Poisson qui était le café où ils allaient boire d'ordinaire et où ils étaient bien connus.
Mais, comme ils arrivaient sur la place du Port, ils ont vu Joseph prendre à gauche.
— Où vas-tu ?
— Je vais faire un tour.
— Tu ne viens pas avec nous?
Joseph ne leur avait rien répondu et déjà leur tournait le dos, s'étant engagé dans l'avenue qui mène dans le haut de la ville. Les autres l'ont suivi des yeux un moment, puis Clérici a haussé les épaules. Ils étaient habitués aux bizarreries du garçon et à ne lui voir jamais rien faire comme tout le monde. Ils l'avaient donc laissé aller. Et lui, s'était vite perdu parmi les passants nombreux à cette heure, dont les uns montaient l'avenue et les autres la descendaient, faisant un courant dans les deux sens, sous les deux rangées d'arbres, entre lesquels de distance en distance des lunes roses pendaient.
Il avait les mains dans les poches ; il passait de la lumière à l'ombre sous les arbres, il passait de l'ombre à la lumière.
Il se représentait sa maison : c'est de l'autre côté du lac, un peu au-dessus du débarcadère. A côté du débarcadère, il y a le petit port où les barques sont logées.
C'est de l'autre côté du lac, et, autrefois, elles étaient si nombreuses dans le port que leurs ponts se touchaient tous, faisant un plancher continu comme celui d'un rond de danse; à présent, c'est fini.
Il se disait : « C'est fini. Tout change. »
Il marchait la tête en avant; l'avenue monte et elle est longue. Il montait l'avenue parmi les promeneurs; il se disait : « Pourquoi est-ce que tout change ? »
Il y avait à côté du port, sur cette autre rive, un café qui s'appelait : Au Petit Marin.
Le nom était peint en lettres jaunes sur fond bleu. « Et Georgette, où est-ce qu'elle est? Elle est chez elle, et elle m'attend.»
Chez elle, c'était tout là-haut, plus haut que l'église, au-dessus des châtaigniers, sur un avancement de la montagne, et on aurait pu voir la maison d'ici, s'il n'y avait pas eu partout des murs pour se mettre entre vous et elle; là-bas, de l'autre côté de quatre ou cinq lieues d'eau, de tout ce grand plan bleu et mou qu'on laboure pour venir avec l'avant de la barque, qu'on va labourer au retour.
Et elle sera là demain, parce qu'elle m'attend, et puis après?
Voilà comment il était fait, il s'ennuyait vite.
Il se roula une nouvelle cigarette qu'il alluma entre ses mains ; il se disait : « Où est-ce que je vais ? Est-ce qu'on sait? On a besoin de bouger, c'est tout.»
Il voit qu'il n'a qu'à continuer dans la direction qu'il a prise parce que c'est le plus simple; et c'est bien ce qu'il a fait, étant arrivé dans le bas d'une dernière rampe plus raide encore que l'avenue et qui était coupée au milieu par un escalier.
Il a été amené sur une place où se dressait une vieille église et où circulaient de nombreux tramways dont les conducteurs faisaient sonner les timbres en frappant du talon sur une pièce mobile fixée dans le plancher sur le devant de la voiture, et qu'ils mettaient dans leur poche avant de passer à l'arrière, quand la voiture était arrivée au point terminus.
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