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Le Grand Départ

De
248 pages
Hagonville au début du siècle : 8 000 habitants. Hagonville un an plus tard : 300 habitants.Que sont tous ces gens devenus ? Partis où, pourquoi, comment ? Victimes ou gagnants de la modernité, de l’appât du gain, des mœurs inattendues ? Demandez-le plutôt à Samantha, promue chanteuse et idole des foules ou à Luc richissime promoteur immobilier.Plaisante et bouillonnante, la Joidorie ? Ou effrayante et implacable ? Comment Hagonville s’organise-t-elle, vidée de sa substance ? Martial et Solène ont choisi de s’aimer, Dourteau de diriger, le duc de Montvermeil de restaurer l’ordre ancien, Félix de profiter de l’ordre nouveau. Etes-vous plutôt Joidoriens ou Hagonvillais ?
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2 Titre
Le grand départ

3

Titre
Gérard Pouillot
Le grand départ

Roman
5Éditions Le Manuscrit
Paris

























© Éditions Le Manuscrit, 2010
www.manuscrit.com
ISBN : 978-2-304-03508-7 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304035087 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-03509-4 (livre numérique) 035094 (livre numérique)
6 T


.
T
Depuis le début des vacances, Martial
fainéantait. Le nez au vent, il partait vers la mer,
sans but précis. Pêcher la crevette ou seulement
s’aventurer sur les rochers. Y méditer peut-
être ? Ou rêvasser face à l’immensité à la fois
immuable et changeante. Ce lundi là, le temps
était calme et brumeux, l’air dense et ouaté.
Indécis, il s’assit sur le promontoire de la Roche
du Curé. Après avoir bâillé à s’en décrocher les
mâchoires, il cligna des yeux vers le lointain. À
travers un halo de soleil voilé, il distingua une
forme bondissant hors des flots. Progressant
avec une infinie délicatesse sur le varech, la
silhouette se dirigea vers lui. À l’équilibre des
proportions, à sa silhouette de guitare, à un
imperceptible déhanchement, il devina peu à
peu une jeune fille. Elle lui souriait de ses perles
blanches parfaitement disposées, à part un
minuscule espace entre les incisives : la marque
du bonheur pensa-t-il. Le plus sidérant était que
7 Gérard Pouillot
cette bouche, ces dents – qui s’animaient pour
lui – il les connaissait… Avec un trouble
croissant, il réalisa que ces charmes
s’identifiaient à ceux de sa ravissante voisine de
la rue du Moulin. « Ma parole… c’est
Samantha ! » Il faillit hurler au vent cet
événement prodigieux : « Samantha a rendez-
vous avec moi ! » Puis, luisante dans son maillot
à écailles argentées, les seins ronds fermement
dessinés, la sirène s’immobilisa. D’un revers de
main, elle essuya les gouttes de mer qui
ruisselaient sur sa tempe. Entre ces deux
regards intensément rivés entre eux, un dialogue
muet s’instaura, fait de promesses, de sensualité
retenue. Sous le vent tournoyant, ses longs
cheveux bruns voltigeaient en tous sens. Une
fine mèche se plaqua sur sa bouche comme
pour enjoindre Martial à demeurer sage.
Soudain un paquet d’embruns aspergea celui-ci
qui ouvrit grand les yeux. Face à lui, le corps
massif du père Anselme s’ébranla. Soufflant et
ronchonnant, il passa tout près, mécontent de
sa maigre récolte de palourdes. Martial baissa la
tête, ravalant avec amertume sa déception. Vite,
il se reprit. D’ailleurs, après chaque échec,
frustration ou humiliation, il se reprenait.
Question d’habitude. Ses camarades de classe
lui avaient clairement prédit qu’avec une bouille
comme la sienne, il ne fallait pas viser trop haut.
« Une gueule comme ça, on la cache dans son
8 Le grand départ
slip ! » lui avait même lancé son cousin Luc, le
bellâtre de service qui collectionnait les succès
féminins. Samantha elle, ne lui parlait pas si
brutalement. C’est pire : elle l’ignorait. Sauf la
fois, il y a un an, où après lui avoir
involontairement marché sur le pied, elle s’était
gentiment excusée. Depuis, aucun contact
nouveau. A part ce merveilleux rêve éveillé.
Nerveusement, pour digérer sa déconvenue,
Martial commença à se venger sur les crustacés.
De sa large épuisette ovale, il racla les rochers
avec frénésie, ramenant une exceptionnelle
moisson de gros bouquets. Il se contraignait à
jubiler. Comme si chaque crevette rose avait
représenté une conquête amoureuse. Pour
varier, sous les algues brunes et glissantes, il se
mit à débusquer de belles étrilles. Il les attrapait
d’un geste vif accompagné d’un rictus presque
sadique. Il immobilisait l’animal des deux côtés
de la carapace, derrière les pinces, de façon à
éviter la morsure. Ainsi se donnait-il l’illusion
de saisir une fille par la taille sans que celle-ci
pût riposter par une gifle : il la contraignait à
s’intéresser enfin à lui. Une fois son panier
rempli, il s’arrêta et l’œil mauvais, il ouvrit le
dessus de son panier en osier pour contempler
ses prises. L’illusion cessa aussitôt : ce n’était
que des animaux grouillants, humides et
apeurés. Un instant, il s’amusa à saisir des
crevettes par les moustaches, celles-ci se
9 Gérard Pouillot
libérèrent aussitôt par un frétillement immense
pour un si petit corps. Il opta alors pour un
gros crabe, le prit en main, admirant ses pattes
aplaties finement liserées de bleu. Il enviait ses
pinces, si puissantes en comparaison de ses
médiocres mains aux doigts grêles. Du regard, il
tenta de l’interroger, déçu que les petites billes
noires de l’animal errent au hasard, au lieu
d’entrer en communication avec lui.
Avant de rentrer chez ses parents Aux
Embruns, une ancienne maison de pêcheur, il
passa chez les Lamburger, couple
d’octogénaires qui l’avaient pris en affection.
L’adolescent avait pris pour habitude de leur
offrir ses butins, ému par leur dénuement et
sensible à leur constante gentillesse. Trop
pudique et secret pour s’en vanter, ou de crainte
de se faire houspiller pour une générosité
abusive, il restait muet au sujet de ses dons. De
toute façon, à part lui, nul ne mangeait de
crabes. Par dégoût de se salir les mains et
agacement à s’épuiser la vue à décortiquer ces
petites carcasses pour un si faible gain
alimentaire. Il jugeait donc superflu de
s’esquinter le tempérament au profit de
personnes si étrangères aux délices des fruits de
mer. Du coup, en famille, devant des paniers au
contenu dérisoire, les pêches au rocher de
Martial étaient devenues source de moqueries
rituelles.
10 Le grand départ
Pourtant le surlendemain, il réussit la
prouesse d’harponner un homard. Au comble
de l’excitation, il jubilait par avance de le
ramener à la maison, persuadé grâce à cette
énorme sensation, de redorer son blason.
Quand il franchit le seuil de la salle de séjour
avec son monstre à la carapace gris-bleu, pinces
écartées et batailleuses en avant, passé
l’ébahissement initial, le soufflet de la gloire
retomba sur le champ. Le père suggéra qu’on
lui avait donné l’animal, l’oncle qu’il l’avait
acheté, la sœur qu’il l’avait volé. La mère se tut.
En famille, on l’avait d’abord catalogué comme
malchanceux, mais avec la succession d’échecs
et déboires divers, il avait fini par figurer parmi
les maladroits, les lents, les inefficaces. Le mot
raté, voire taré, était au bord des lèvres.
Quiconque porte une telle étiquette, sent celle-
ci s’incruster sur son front, rendant chimérique
toute velléité de changement. Par rapport à son
cousin Luc, paré de toutes vertus et gagnant aux
concours d’amabilité et reconnaissance
familiales, il était à tout coup perdant. Pour son
infortune, il était né laid et croyait l’être
demeuré jusqu’à aujourd’hui, à dix-sept ans.
C’est qu’il avait encore en tête l’exclamation
guère discrète de la voisine à sa propre fillette
Janine.
– Non mais qu’il est moche, c’te p’tiot.
11 Gérard Pouillot
De taille moyenne, sans être chétif, il
détestait se dépenser inutilement. Lui courait le
1500 mètres en 5 minutes, bien plus lent que
Luc avec ses 4 minutes 45 secondes. Et ce,
d’autant plus qu’il ne parcourait jamais la
distance complète : cela aurait été trop
fastidieux ! Il se contentait de franchir la
marque des 500 mètres puis de calculer son
temps théorique en multipliant son résultat par
trois. Luc, outré de ce procédé de comparaison
avait déjà menacé de cafter à ses parents son
manque d’assiduité sur la cendrée. Pour monter
à la corde, il se tortillait maladroitement et bien
qu’il réussisse tant bien que mal à atteindre le
sommet, son professeur d’éducation physique
avait péremptoirement décrété que sa manière
d’y parvenir étant nulle et non avenue, il
annulait la performance. Il avait donc effectué
cette pénible ascension en vain, un comble pour
qui n’aime pas l’effort inutile ! Pourtant, ce
diktat de la part d’un homme qui disparaissait
dans les vestiaires durant les courses à pied de
ses élèves lui paraissait choquant. Il lui avait
aussitôt retiré tout son respect, comme à
quiconque le traitait de manière injuste. Son
visage était à peu près régulier mais ses yeux
tombants lui donnaient l’air pour certains, d’être
extrêmement triste, pour les autres, de
s’ennuyer mortellement. Avec son nez
retroussé, on aurait dit qu’il avait besoin d’air
12 Le grand départ
d’où son surnom habituel de Troudair. Le plus
gênant était son acné, s’affichant bien visible et
glorieuse sur l’intégralité du front. Ayant
l’habitude de se prendre la tête entre les mains
pour réfléchir, Martial en profitait pour gratter
le mal à la racine, croyait-il, en fait pour faire
éclater l’une après l’autre les pustules en
formation. Sa mère lui avait alors lancé « Toi, tu
manges trop de chocolat ». Elle lui avait alors
entièrement supprimé cette friandise qu’il était
désormais contraint de se procurer avec son
argent de poche.
Laid d’accord, pas très futé, je veux bien, il
n’empêche que ce homard était le sien. Il l’avait
repéré tapi sous le rocher. Il avait lutté un quart
d’heure, d’abord avec un crochet, puis pour
finir à main nue. Il s’était du reste fort écorché
la peau de tout le bras droit. Puisque vous ne
voulez pas me croire, eh ben paf, figurez-vous
que le car pour Avronche était pris d’assaut par
la foule. Ouais, parfaitement, il avait observé
une grande quantité de gens – une foule donc –
amoncelés le long de l’édicule servant d’arrêt. A
sept heures, certains attendaient déjà, mais à
huit heures vingt sept, horaire officiel,
l’affluence s’était considérablement renforcée au
point qu’on se bousculait au moment de
pénétrer dans le véhicule. Bien qu’il n’y ait
aucun rapport entre le car et le homard, Martial
avait sorti cet argument, comme pour
13 Gérard Pouillot
démontrer qu’exceptionnel ne rimait pas
forcément avec impossible.
– Le car pour Avronche pris d’assaut à
présent ! D’abord le coup du homard, v’là t’y
pas maintenant la farce du car. Décidément, il
tourne pas rond not’Troudair.
Si Martial renonça à la prise du homard,
pourtant authentique et véridique, il refusa
énergiquement de se faire chaparder
l’information du car pour Avronche plein à
ecraquer. Ayant entendu à la radio que le XXI
siècle était le siècle de l’information, il ne
voulait certainement pas demeurer en reste dans
ce domaine. Il surenchérit donc au-delà de la
réalité afin de mieux illustrer celle-ci. Et sa voix
tardivement muée dérapa en quelques accents
suraigus.
– Bien sûr. Le car était tellement archiplein
que, douze, non quinze personnes n’ont pas pu
monter ! Pas assez de places, voilà ! La preuve,
la preuve, c’est que la mère Lamburger a dû
rester chez elle.
– Eh alors, la mère Lamburger, pourquoi
qu’elle aurait absolument voulu partir, tordue et
boitillante qu’elle est la pauvre ? Soizic, il
déraille ton fils. Le maire a fait des pieds et des
mains pour que sa liaison régionale ne soye pas
interrompue. Moi, j’étais contre, ça nous bouffe
des impôts locaux, rapport aux subventions.
Résultat : si le car transporte trois pelées et deux
14 Le grand départ
tondues par semaine, c’est bien le bout du
monde. Et je mets les mots au féminin parce
que y’a plus guère que des veuves à voyager
ainsi. Alors, le car plein, avec ses cinquante
sièges, tu plaisantes ! Oh, mais vise un peu, ça
tombe à pic, le v’là notre maire, le père Kergoat
qui passe devant chez nous. Oh ! Gaston, tu
prendras bien un petit jaune avec nous !
Le maire consulta sa montre. En réalité, il
n’avait rien à faire de précis mais considérait
une telle attitude comme souhaitable, digne,
appropriée. Ce regard inquiet vers son poignet
impliquait un emploi du temps chargé, une
manière de faire passer chez certains la pilule
amère de l’augmentation des impôts locaux. En
leur faisant admettre que « Pas de doute : Il
travaille dur le Gaston ! », c’est comme s’il les
remboursait un peu du supplément versé.
– Le car régional complet ! Cela
m’étonnerait. Sa capacité a été dûment calibrée
de façon à accueillir tous les passagers
potentiels. Ce qui est indubitable en revanche,
c’est qu’il connaît un franc succès. Je ne suis pas
surpris d’une certaine affluence qui, du reste
justifie la permanence de cette liaison et
confirme la justesse de nos choix politico-
stratégiques et socio-économiques. Et ce, dans
le droit fil d’une gestion écologique et d’un
développement durable maitrisés.
15 Gérard Pouillot
Le maire parti, Hector Labourdin n’avait pu
s’empêcher de se faire la réflexion que son
ancien camarade de classe était devenu fort
prétentieux avec ses « indubitable » et autres
« stratégiques ». Sans compter qu’il était trop
visiblement soucieux de justifier sa politique
dispendieuse. Pourtant, la vanité de défendre un
homme faisant parti de son cercle de
connaissances l’emporta.
– Eh ben chapeau ! Question éloquence, il
cause drôlement bien, le maire. En tout cas,
Martial, mon couillon, te voilà refait avec ton
car archiplein. La prochaine fois, faudra
inventer autre chose pour te faire remarquer.
– Pas du tout, il a juste dit que ça
l’étonnerait. Pas que c’était impossible. Parce
qu’aujourd’hui, je te ferais dire : c’est super
spécial, vu ! Et en plus, le homard, je l’ai
vraiment pêché. Et vlan dans la caisse !
Assez plein, archiplein ou complet, par son
intervention, Hector avait cependant alerté la
curiosité du maire. Le lendemain, il s’était posté
à l’heure de départ en s’asseyant à la terrasse du
bar des Amis. Malgré le vent frisquet, il avait
tenu à s’y faire servir une bolée de cidre afin de
vérifier l’assertion flatteuse mais guère plausible
d’une fréquentation record. Malgré ses
affirmations officielles, il avait du mal à croire
au succès de cette liaison, inscrite à son
programme électoral à cause de la proportion
16 Le grand départ
élevée de vieilles dames, plus que pour son
utilité pratique. Une vieille dame, même
immobile et casanière, ça vote plus assidûment
que les jeunots ; c’est connu ! Pourtant, bien
avant qu’il ne mouille son fond de pantalon en
s’installant sur une des chaises en plastique
aspergée par les embruns, l’édile local sentit
indubitablement que quelque chose se passait.
Un frisson de fierté le parcourut. Au moins dix
personnes étaient déjà présentes en une queue
modeste mais fébrile. L’abri en préfabriqué
dont l’installation avait pourtant coûté
3 500 euros au budget communal était délaissé
comme si chacun redoutait de se faire chiper sa
place en demeurant assis sur son banc. Au
début, Kergoat avait remarqué une majorité de
gens sans bagages, mais peu à peu, la diversité
de la clientèle augmenta avec plusieurs
adolescents chargés d’énormes sacs à dos. Le
maire se gratta la tête, une boule ronde brillante
de calvitie rose qui le faisait un peu ressembler à
un gros goret, à cause de ses yeux si petits et
fouineurs. A la fois fier de l’engouement de la
population face à son projet et intrigué par le
nombre de candidats au départ, il repéra
plusieurs concitoyens parmi les partants :
Matthieu le serrurier, avec sa femme et ses deux
enfants, Robert le vendeur d’électroménager,
Gérard Paillot professeur de français au collège.
D’autres visages connus attendaient mais le plus
17 Gérard Pouillot
surprenant était qu’aucune vieille dame ne
s’était portée candidate au voyage, un comble
pour l’édile qui avait bataillé ferme au Conseil
général avec cet argument compassionnel et
social. Au bout de vingt minutes, le car arriva,
un véhicule bleu flambant neuf, lui masquant
du même coup la foule des partants. Pas tout à
fait cependant, car aux deux extrémités il
aperçut des silhouettes, signe de la grande
longueur de la file d’attente. Kergoat aurait bien
souhaité s’en approcher, poser des questions,
s’enquérir du motif du départ. Il renonça à cette
idée qui lui aurait conféré une attitude de
détective, impropre à la dignité de son mandat.
Comme le bistrotier apparut, le maire qui ne
pouvait décemment pas ignorer l’actualité
locale, décréta subitement. « Il ont bien de la
chance à Saint-Carmignac d’avoir autant de
spectateurs pour leur match de foot. Pas vrai
Gustave ? » En empochant l’addition, celui-ci
grommela des mots incompréhensibles, ce qui
ne choqua pas Kergoat. Il le savait opposant et
bougon.
Le troisième jour, Soizic Labourdin se leva
tôt. Il lui fallait se rendre à Saint-Angélus avec le
voisin. Se trouvant boudinée dans sa jupe
droite, elle se reprocha d’avoir abusé des
macarons de son oncle Paul. Avec un soin
dépité, elle enfila ses souliers à hauts talons qui
lui comprimaient les pieds. Cet effort
18 Le grand départ
vestimentaire lui coûtait. D’ordinaire, elle se
contentait de vêtements simples et pratiques,
jean et tee-shirt ou d’un survêtement rose
moulant. A dire vrai, le survêtement rose n’était
passé que les vendredis et mercredis, en
l’honneur du facteur remplaçant qui opérait ces
jours-là. Il n’avait été coupable d’aucune
effronterie mais à l’occasion d’une lettre
recommandée, leurs regards s’étaient croisés,
leurs mains s’étaient frôlées. Il s’en était suivi
une connivence gênée par laquelle chacun
sentait intimement qu’un déclic avait eu lieu.
Aussi imperceptible qu’évident, ce frôlement de
leurs deux pensées les perturbait à leur insu. Car
ce chatouillement intérieur pouvait mener soit
très loin, soit nulle part comme actuellement :
tout dépendait des circonstances. Sans qu’elle se
l’avoue, il aurait suffi d’un geste de la part de
Félix pour que la paille de l’amour s’enflamme
et embrase son cœur, actuellement esseulé et
disponible. Après dix huit ans de mariage,
Hector, son mari, ne regardait plus guère ses
yeux gris en amande : il trouvait plus excitant de
tenter sa chance au Loto et de suivre
d’interminables matches de foot à la télévision.
Une aventure avec le facteur-adjoint lui aurait
fait gravir des pentes escarpées, ce que
secrètement elle espérait et redoutait à parts
égales. Et, dans l’attente désenchantée de cet
hypothétique hymen, elle profitait de la voiture
19 Gérard Pouillot
d’Albert Duchemin, revêche mais serviable,
pour postuler à un travail de caissière à la
charcuterie de la petite ville voisine. Longeant
l’arrêt du car, elle fut frappée par une masse
humaine tout à fait considérable. Au bas mot,
une centaine de personnes attendaient. Pressée
par son horaire, tout en courant elle se
retourna, fâchée de ne pouvoir observer plus
avant le cours des choses.
Dommage pour elle ; sa curiosité aurait été
plus que rassasiée ! Le spectacle valait le coup
d’œil. L’ambiance fébrile, voire houleuse, de la
file d’attente n’avait plus rien de commun avec
un placide transport d’octogénaires. Certains
resquillaient, tel ce jeune costaud qui avait
inventé – au mépris de toute vraisemblance –
être arrivé premier, s’étant seulement absenté
pour effectuer ses besoins. Une maigrelette à la
chevelure blond platiné agrémentée de touches
rougeâtres le houspilla de son dixième rang :
« Mon pote, si t’as fait tes besoins, t’as pas
besoin de nous faire chier nous aussi. » Furieuse
elle fonça vers lui, décidée à le faire rétrograder.
Malgré l’appoint de gigantesques talons, sa fort
petite taille joua en sa défaveur. Au lieu de la
solidarité escomptée, le groupe se souda devant
elle en un bouchon hermétique. Si tous avaient
toléré la perte d’un rang du fait d’un géant à
torse de taureau, il était hors de question d’en
perdre un second au profit de cette mégère de
20 Le grand départ
poche. Dès son retour de Saint-Angélus,
Françoise, escarpins en cuir à la main, se rua
chez madame Pipelon en vue d’obtenir un
compte-rendu détaillé des évènements dont elle
avait été frustrée. Au diner familial, certaine de
son succès, elle s’empressa de répéter en
l’enjolivant, chaque détail d’un sujet devenu
brûlant. Chacun se laissa aller à son
commentaire, ce qui donna lieu à une
discussion animée. Seul Hector afficha l’air
absent d’un homme non concerné avant de
monter se coucher avant les autres.
Ironie du sort ou hypnose jaillie d’une force
obscure, de mentale, l’absence d’Hector allait se
muer en une tangible réalité. Car au neuvième
jour, dissimulé derrière des lunettes noires, il
déserta le foyer pour se mêler incognito aux
partants. Nerveusement, il ne cessait de se tâter
la poitrine, en manifestation d’inquiétude pour
son portefeuille. Celui-ci, bourré des billets
soustraits de ses comptes à la Banque Populaire,
ne laissait pas un centime à sa famille. Mis à
part ce lest pécuniaire, Hector avait résolu de
voyager léger, son paquetage se restreignant à
un baise-en-ville en cuir. Tout au contraire de la
famille du boulanger au grand complet – six
personnes en tout – qui eux assumaient leur
départ avec ostentation. Ils étaient équipés de
lourds bagages, trois modernes valises à
roulettes ainsi qu’une malle aussi vétuste que
21 Gérard Pouillot
résistante. Lucette Trousselle avait fini par
convaincre son mari qu’il était grand temps de
suivre la filière collective, dont le puissant flot
quotidien était une invite insurmontable à
l’adhésion. Interrogé seul à seul, nul des
Trousselle n’aurait pu répondre vraiment
pourquoi il s’en allait. Collectivement, tous
savaient qu’il fallait partir. Comme tous les
autres. Elle avait néanmoins pris le temps de se
faire des frisottis en ressortant ses vieux
bigoudis sur ses maigres cheveux. Un exode à
cet âge de la vie, où d’ordinaire, quasiment plus
personne n’entreprend rien valait évidemment
l’effort consenti. Les perspectives brillantes la
rembourseraient au centuple. Formant un
groupuscule compact et résolu, ils avaient réussi
à préserver leur deuxième place dans la file,
juste derrière l’abbé Gaboriot, qu’ils avaient
laissé s’insérer devant eux.
– Mes frères et sœurs, vous comprendrez
que je ne peux abandonner mes ouailles à leur
sort. Je me joins à eux et à vous. Merci de me
permettre de m’intercaler.
S’étant levés à quatre heures du matin, soit
deux cent soixante sept minutes avant l’horaire
du car, les Trousselle pensaient disposer d’une
avance confortable sur la concurrence. En fait,
ils n’avaient devancé que de fort peu de
nombreux autres candidats. Raison de plus
pour demeurer indissociablement soudés. Ainsi,
22 Le grand départ
Louis, le petit dernier qui réclamait instamment
à faire pipi s’était vu privé d’assouvir ce besoin.
Il aurait été dangereux en le laissant s’isoler
derrière un buisson d’installer une faille dans
leur tribu. Du reste, il était à prévoir que d’un
bloc unanime, la file d’attente s’opposerait à sa
réinsertion, le contraignant à se placer au
dernier rang. « Le dernier rang, lui si brillant en
classe de gym. Jamais ça ! » s’affola sa mère en
pensée. Au dire des rumeurs, cela aurait signifié
aujourd’hui, la deux-cent-cinquante-troisième
place. Une heure plus tard, le gosse se tortillait
et dansait d’une jambe sur l’autre, sa bouille
ronde était devenu si écarlate et tendue que
madame Trousselle se sentit obligée d’agir.
– Fais donc dans cette bouteille. Ben quoi,
une bouteille, c’est comme un urinoir en plus
petit… Oh, t’en fais bien des histoires pour
montrer ton zizi qu’est même pas gros comme
le dixième de celui de papa.
Inconsciemment ou non, elle avait prononcé
cette phrase très fort et fut déçue de ne noter
aucun signe d’émerveillement, ni de choc outré,
parmi les gens de la file la plus proche. Ce
manque d’intérêt aux autres indiquait le degré
de concentration des partants, leur hantise de
figurer parmi les exclus. Car il y aurait des
exclus, beaucoup d’exclus. Et si tel était le cas,
pouvait-on affirmer que demain le car serait
encore au rendez-vous ? Huit heures vingt-sept
23 Gérard Pouillot
minutes sonnèrent. Il fallut patienter jusqu’à
trente-trois pour apercevoir Gaston Bernard le
chauffeur au volant de son véhicule. Il s’était
orné le cou d’une cravate jaune vif et arborait la
mine dédaigneuse des gens qui ont réussi trop
vite. Ou pour venger ainsi une profession
injustement décriée. Avec majestueuse lenteur,
il manœuvra la porte automatique. Droit sur
son trône, comme un roi, il laissa venir à lui ses
sujets-clients. Sur une caisse enregistreuse
portative à imprimante, il frappa plusieurs
données.
– La malle, j’prends pas, c’est trop gros.
– Mais Gaston, dedans il ya tout notre linge
de maison, les jouets des enfants. Et le crucifix
de mon arrière grand-mère.
– M’en fous, j’suis athée. De toute façon,
Mèdème, j’prends pas, c’est tout. Et si vous
n’êtes pas contente, vous n’avez qu’à y aller par
vos propres moyens.
– Mais enfin, Gaston, on ne sait même pas
où c’est !
– C’est vraiment pas mon problème. Avec le
boulot pas possible que je dois m’assommer
depuis vendredi 17, j’vais pas m’embarrasser
d’arguments aussi plats. Allez, au suivant…
– Enfin, Georges, dis lui quelque chose à
Gaston !
Georges, mari de poche de madame
Trousselle était un excellent boulanger. Jusqu’à
24