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L’album photos Première photo : l’arrivée, août 1963 Quelle belle journée ! Le soleil était juste assez chaud, le ciel juste assez bleu, l’herbe juste assez verte… Une sensa-tion paradisiaque qui lui donnait à penser qu’il avait enfin trouvé le secret du bonheur ! Mais oui, c’était bien ça !… il y avait dans ce moment et dans cet endroit, le secret de la joie. Depuis le temps qu’ils en parlaient, depuis le temps qu’ils économisaient, ils y étaient enfin dans la maison de ses rêves ! Tout ça n’avait pas été si simple, car Robert Lhomme n’était pas riche et les revenus de son travail ne lui permet-taient pas de s’endetter outre mesure… Mais quelle satisfaction aujourd’hui devant ce bout de jardin de deux cents mètres carrés qu’il lui restait à bêcher. Il s’y voyait déjà ! Ici, il y aurait des fraisiers, peut-être un pêcher… là des plants de tomates… Les enfants, qui allaient grandir ici, mangeraient les bons fruits du jardin, et ils pourraient jouer au grand air plutôt que de courir sans but dans les rues. Il mettrait une balançoire
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pour la petite Anne-Marie qui venait d’avoir quatre ans. Oui, décidément, ils avaient fait le bon choix. Bien sûr, cela leur demanderait de faire encore des sacri-fices, mais à quoi bon travailler, si ça n’était pas pour se donner un but à atteindre ? Il avait eu les renseignements par un collègue de boulot. Un lotissement allait sortir de terre dans quelques mois. Il s’était inscrit sur la liste et voilà, aujourd’hui, c’était fait. D’une certaine façon, il n’en revenait pas. Christiane venait de sortir avec un verre à la main. Elle lui souriait. Elle ne voulait pas gâcher la joie de Robert, même si elle ne pouvait pas complètement masquer son inquié-tude. « On y arrivera, tu verras… » lui dit Robert en lui caressant les épaules. « Tu te fais toujours du souci, mais après tout, ça n’est pas la mer à boire… Dans vingt ans, on ne paiera presque plus rien… On a fait le plus dur, tu sais… toutes ces nuits à pas dormir… je ne voulais pas t’en parler, mais maintenant que c’est fait… moi aussi j’ai eu peur qu’on n’y arrive pas… » Christiane se pelotonna contre lui. Elle était fière. Il en avait du courage, son homme ! S’il le fallait, elle se mettrait à travailler, elle aussi. Elle n’était pas fainéante. Ce petit bout de jardin, elle en avait rêvé toute sa vie, et aujourd’hui, elle se sentait riche, elle était propriétaire, et la réalité était plus belle que ce qu’elle avait imaginé… C’est vrai que ses rêves n’étaient pas très grands, comme ceux de son mari d’ailleurs, mais ils lui remplissaient le cœur. Sa joie de se retrouver là, avec ses trois enfants, sur ce petit bout de terre qui leur appartenait, était immense. Jamais, non jamais,
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on ne pourrait plus les en déloger ! Elle se battrait pour ça. C’était décidé. Patrick et Pierre, les jumeaux, sortirent à leur tour de la maison en criant : — Papa… papa… on a un grand placard pour deux, et Pierre a pris toute la place… — Non c’est pas vrai, c’est lui… — Calmez-vous les enfants, vous aurez tout ce qu’il vous faut, mais d’abord, il me faut le temps de tout installer… Paris ne s’est pas fait en un jour… Patrick et Pierre avaient neuf ans. On était en 1963. Au mois d’août 1963. Le même jour, sur le terrain mitoyen, s’installaient M. et Mme Dufour et leur fille Françoise. Ils étaient un peu plus aisés que la famille Lhomme, mais leur origine modeste les rendait très proches de leurs voisins. Et il y eut très vite entre eux un côté « bonne franquette » dans l’air du temps, une entraide, et puis une sympathie qui ne fit que grandir avec les années. À l’époque, on parlait encore beaucoup de la guerre d’Algérie. On se faisait du souci. Mais en même temps, on se donnait un coup de main pour l’installation. Et puis surtout, il fai-sait si beau ! Oui, tout le monde se souvenait bien de cet été-là comme l’été du bonheur. Il restait quelques photos. Il y en avait une où tout le monde était assis sur la terrasse, avec le petit chat blanc que madame Dufour avait trouvé quelques jours plus tôt. C’était flagrant, tous les visages rayonnaient. Une image… ça n’était rien qu’une image, mais elle correspondait si bien à la sensation de plénitude qu’il gardait de ces moments là, que Pierre eut envie de pleurer.
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