Le jeune espion

De
Publié par

Jeune étudiant, Jean-François doit interrompre temporairement ses études pour aller travailler dans une mine d’or en Ontario, afin de savoir si les investissements de ses parents sont productifs. Ce projet minier est-il un bon investissement ou une fraude ? Sans le savoir, Jean-François trouvera la réponse. Au cours de cette aventure, il découvre sa réalité sexuelle à travers diverses expériences amoureuses. La vie emprunte souvent des détours pour nous aider à se créer une conscience personnelle. Ainsi, un banal incident et un premier amour lui font découvrir que ni le sexe, encore moins l’amour, ne sont des crimes, même si notre société nous enfonce ce mensonge tabou dans la tête depuis l’enfance.


Publié le : mercredi 10 février 2016
Lecture(s) : 1
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782334066587
Nombre de pages : 192
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Couverture
CopyrigHt
Cet ouvrage a été composé par Edilivre
175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis
Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50
Mail : client@edilivre.com
www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-334-06656-3
© Edilivre, 2016
Sherbrooke, le 25 avril 1950
En entendant le surveillant de l’étude lui dire que le directeur du juvénat voulait qu’il se rende à son bureau, Jean-François tressaillit de peur. Il sentit une bouffée de chaleur lui monter à la figure, une certaine faiblesse s’installer dans son petit corps d’adolescent. Il prit une grande respiration, serra les poings. « Ce n’est pas le moment de faire de la toile », pensa-t-il. Ce serait une faiblesse que l’on interpréterait comme un aveu. « Je suis un homme. », se répéta-t-il, pour se convaincre d’une chose dont il doutait dans les moments difficiles. Il laissa la salle d’études et se rendit aussitôt au bureau de l’abbé Royer. « Ils auraient pu cesser de boire, ces deux cochons ! », maugréa-t-il, en songeant à ses deux camarades qu’on venait de renvoyer du juvénat parce qu’ils avaient volé, la nuit, quelques bouteilles de vin de messe. Ils s’étaient saoulés au point d’en être malades et d’avoir éclaboussé le mur, près de la fenêtre. Odeur qui sauta évidemment au nez d’un des surveillants du dortoir. Si le père Stanislas n’était pas venu parler au beau Marcelin, ce matin-là, ils n’auraient pas été pris. Le vieux Pompon, notre très cher chef gardien du dortoir, n’en aurait pas eu connaissance : il est bouché autant du nez que du cul. « Cela devait arriver. Que la volonté de Dieu soit faite ! Mais, de grâce, Seigneur, ne soyez pas trop sévère », suppliait Jean-François intérieurement. Jean-François se répéta ce qu’il devait dire : – Mon père, je surveillais le père Pompon pour éviter que mes amis se fassent prendre. Je ne dormais pas. J’ai toujours des problèmes à m’endormir. Vous comprenez ? Emmanuel et Pierre sont mes meilleurs amis. Je ne pouvais pas refuser de les avertir si le vieux Pompon se 1 pointait. Habituellement, Pompon dort comme une marmotte. On l’entend « biboyer » comme s’il était couché dans le lit voisin. Quand il marche, il fait autant de bruit qu’un éléphant. Comment pouvais-je refuser ce petit service à mes meilleurs amis ? D’ailleurs, je n’ai même pas eu à le rendre, car le vieux Pompon ronflait. Je l’entendais de mon lit. Je suis resté bien couché, les mains sur les couvertures, comme vous l’ordonnez. Je ne dors pas ? Pourquoi ? Ce n’est pas à cause de Pompon, non ! Il ne fait quand même pas assez de vacarme pour m’empêcher de dormir, même s’il a le sommeil très agité. On croirait quand c’est lui qui surveille, que sa chambre est un véritable champ de bataille. Il n’a peut-être pas la conscience tranquille. À soixante-dix ans, on a sûrement quelques péchés à se faire pardonner. Non ! Non !, poursuit Jean-François, dans sa réflexion intérieure. Si je lui dis que je ne dors pas, il va insister pour savoir pourquoi. Après sept mois, je devrais être habitué. Et si je ne dormais pas depuis sept mois, je serais sûrement plus abîmé. Je ne peux tout de même pas lui dire que je rêve tous les soirs de m’évader de leur foutu collège pour revoir Raymond. Ils avertiraient mon père et ce serait mille fois pire. Vouloir revoir un protestant, peut-être même un communiste, puisqu’il vient de Belgique, c’est peut-être digne de l’enfer. Papa m’a justement placé ici pour empêcher ces mauvaises fréquentations. Mais qu’y a-t-il de mal à courir dans les champs, à griller une cigarette et à parler de pays étrangers avec un ami ? Non ! Je ne dois pas en parler. Garder le silence, voilà ce que je dois faire. Avoir l’air innocent. Oui ! Innocent. Les adultes aiment les jeunes qui ont l’air innocent. Ils se sentent
alors supérieurs et veulent nous protéger. Ils fabulent toutes sortes de dangers, surtout en ce qui a trait aux jeux sexuels. Oui ! Je serai innocent. Perdu dans ses pensées, Jean-François s’imagina être le petit martyr Saint-Jean-François, le Sébastien moderne, nu, attaché au poteau, prêt à recevoir les flèches des barbares, comme sur la page couverture d’un livre de religion qu’il venait de lire. Il pouffa de rire : « Qu’adviendrait-il si le petit saint était bandé ? La scène prendrait de la valeur. Le petit martyr serait adorable. » Après avoir longé les deux corridors qui menaient au bureau du directeur, Jean-François frappa timidement à la porte. Quand on ouvrit, un frisson lui traversa le dos. Son père était assis face au directeur. Le jeune collégien pensa aussitôt : « Je suis renvoyé. Papa va me mettre dans une école de réforme et maman mourra de chagrin. Je suis un assassin. » Il regretta de ne pas avoir été appelé plutôt au bureau du préfet de discipline, le père Labonté. Celui-ci, de réputation, aime les petits gars. Ce qui en excite plusieurs et allume bien des pensées, des passions secrètes. « Quand on a envie de jouir, on va le voir et il nous aide », disait la rumeur. Et, Jean-François avait tellement besoin d’aides, quoiqu’il ignore encore ce que signifie le mot jouir. « Ce ne peut être qu’agréable, un mot d’une aussi belle sonorité. » Jean-François aurait préféré aller chez ce préfet de discipline qu’il ne connaissait qu’à travers les ouï-dire au lieu de faire face à son directeur et à son père. Malgré sa curiosité qui l’incitait à vouloir tout connaître, en particulier ce qui sortait de l’ordinaire, Jean-François était un élève modèle. Il avait de très bonnes notes et allait communier presque tous les matins. C’est pourquoi il n’était jamais allé au bureau du préfet. Ce n’était pas parce qu’il était religieux ou parce qu’on l’obligeait à se rendre à la messe, mais parce qu’il aimait se sentir lié à une force surnaturelle. La communion représentait pour lui une façon de participer au salut du monde. Quand il communiait, il devenait le plus heureux des garçons. Comme si une osmose intérieure se produisait entre lui et Dieu. Quand Jean-François entra dans le bureau du directeur, son père se leva, silencieux, sérieux, mais sans avoir la rougeur qui le caractérisait dans ses moments de colère. Jean-François se plaça devant la chaise libre, à sa droite. Il aurait sûrement pouffé de rire, s’il avait continué à fixer cette image dans laquelle il se retrouvait devant le tribunal du jugement dernier, mais ce n’était ni le temps, ni le lieu de laisser courir son imagination. Le directeur, en face de lui et son père, était caché derrière son bureau. Il avait la tête chauve, le bec pincé. Il se frottait les mains, comme si on avait manqué de chauffage pendant la nuit. Il avait, selon Jean-François, de grosses mains d’assassin. Combien de lycéens avait-il étranglés ? – Cher Jean-François, c’est un grand jour pour vous. Quelle chance d’avoir un père aussi prévoyant ! Le curé insistait, observait l’effet de ses paroles sur le père et le fils, jaugeait leur malaise et retenait son désir de sourire. – Eh oui ! Votre père m’a informé de ses intentions à votre sujet. Et j’en suis ravi. Jean-François se sentait de plus en plus mal à l’aise. Il ne saisissait pas le message de ce prêtre, aux mots élastiques, aux silences scrutateurs. Encore une fois, il faillit pouffer de rire, en imaginant le curé avec un pain de savon dans la bouche, faisant de grosses bulles en ouvrant sa petite bouche en cul-de-poule. Il se demanda pourquoi on avait tellement envie de rire dans des moments pareils. Les nerfs ? Il se serait bien passé de son imagination et de son sens de l’humour, deux armes qui volent à son secours dans les moments difficiles. – Cette fin de semaine, renchérit le Père Royer, vous serez dans votre famille… Jean-François regarda son père, perplexe. Il ne devait pas être renvoyé puisque son père souriait. – Votre père a décidé de vous confier une mission. Une mission stratégique. Importante. Capitale pour votre père et pour notre communauté. Cette mission, comprenez-le bien, ne peut
être confiée à n’importe qui. Il nous faut un jeune homme talentueux, quelqu’un qui puisse s’intégrer rapidement au marché du travail. Grâce à la sagesse de votre père, vous allez connaître le monde du travail. Intellectuellement, vous êtes capable d’assumer ce léger contretemps dans vos études. Pour notre part, nous nous engageons à vous offrir, au retour, un service de cours privés, afin que vous rattrapiez les quelques mois d’études que vous allez devoir sacrifier. Jean-François regarda le directeur et s’efforça de comprendre. Même si tout était bien dit en français, tout cela lui semblait du chinois, qu’il confondait avec le latin et le grec, car il n’y avait rien à comprendre de ces paraboles. Toujours aussi pédant, le curé ajouta : – Pour accomplir votre mission, vous devez nous quitter cette fin de semaine-ci, afin de rencontrer vos futurs employeurs, qui décideront à quel moment vous devrez partir pour réaliser votre travail. Votre mission est de la plus haute importance. Il y va de notre intérêt à tous. Évidemment, vous poursuivrez vos études ici, en attendant le départ définitif. Allez maintenant préparer vos affaires et profitez des vacances. Bonne chance ! Petit veinard ! Jean-François ne bougea pas, car il était pétrifié de surprise. Le curé s’adressa alors à M. Bégin : – Vous pouvez l’accompagner, si vous le désirez. Jean-François se rendit au réfectoire pour préparer son linge. Il songea immédiatement aux moyens qu’il prendrait pour revoir son ami Raymond. Jean-François aimait bien que son père vienne le chercher au juvénat, car il avait une voiture neuve, une voiture qui faisait l’envie de tous ses camarades. Ce privilège suscitait toujours la curiosité et affermissait son prestige auprès des pensionnaires. Quand son père venait le chercher, une bonne partie du personnel du pensionnat défilait devant lui. Chacun était alors d’une affabilité sans borne. Quand c’était quelqu’un d’autre, il devait porter lui-même ses bagages. Sans être orgueilleux, Jean-François aimait bien en mettre plein la vue. Le départ fut rapide. Il se glissa sur la banquette avant et renifla profondément l’odeur de la voiture neuve. Malgré son enthousiasme, sa crainte n’était pas complètement disparue. Il toisa son père sans dire un mot. La voiture défila dans les rues, longea les vitrines décorées d’œufs de Pâques, de poules et de lapins au chocolat. Cette liberté imprévue ressemblait à une résurrection. Les lumières dans les vitrines paraissaient plus belles qu’à Noël. Elles dansaient, invitaient au régal : – venez manger ce beau petit lapin qui frétille de la queue ! – Quelle chance !, pensa Jean-François. Je serai à la maison pour Pâques. Je dois trouver un moyen de le dire à Raymond. – Papa, est-ce que je pourrai garder le magasin, ce soir ? – Nous verrons, répondit son père. Tu as beaucoup de travail à exécuter. Même si tu viens à la maison, tu dois préparer ton examen de biologie… – Ah ! La vache !, pensa immédiatement Jean-François. Cette vieille charogne de Pétel lui a parlé de l’examen. Deux cents questions. Vieux maudit ! Si, au moins, il avait les goûts du préfet, il y aurait moyen de l’attendrir. Je suis convaincu que j’arriverais à le séduire. Jean-François fut le premier étonné d’avoir eu une telle réflexion. Même s’il en doutait parfois, Jean-François se savait très beau. – Et sans doute as-tu besoin de repos pour couver ta brosse ? Affirma son père. Jean-François se sentit rougir. Il aurait aimé s’expliquer, atténuer ce mensonge, mais l’attitude de son père ne lui permettait pas de répondre. « On l’a mis au courant », pensa Jean-François. Mais pourquoi le prenait-il aussi bien ? En temps ordinaire, il aurait piqué une crise, car c’est « un homme à cheval sur les principes ». Jean-François crut préférable de ne pas insister. Il regarda son père, perplexe. Malgré le mystère qui planait, Jean-François ne quittait pas les vitrines des yeux. La ville lui semblait sensuelle avec toutes ses couleurs. Jean-François aurait bien aimé que l’on s’arrête à l’un de ces magasins. Mais bientôt, l’euphorie des vitrines fit place à la noirceur des routes
de campagne. Les phares perçaient difficilement l’obscurité. Jean-François se pencha alors pour mieux observer le ciel à travers la vitre de la voiture. La Voie lactée resplendissait. Comme on le lui avait appris, la Grande Ourse lui fit penser à un chaudron, ce qui fit sourdre le creux qui rongeait son estomac. Il scruta encore le ciel et se demanda : mais où est donc le T de Sainte-Thérèse ? Jean-François chercha la constellation, en se demandant si on allait présenter des films à la salle paroissiale durant les vacances de Pâques. C’était improbable qu’il puisse y assister, car il fallait passer une bonne partie de la nuit à l’église et, le dimanche, il retournerait sans doute au collège. « Les villes pourront se donner tous les airs de carnaval, jamais elles n’égaleront la beauté d’un ciel plein d’étoiles », murmura-t-il intérieurement. Cette immensité n’avait de rival que l’amour pour la beauté et l’humanité qui habitait le jeune homme. La route était longue de silence, longue de cette conversation muette entre père et fils. Jean-François regarda la silhouette de son père dans le noir. Il se demanda pourquoi cet homme si froid ne l’aimait pas. Il aurait tant voulu le voir sourire, l’entendre discuter de ses problèmes, de la famille, de grand-père, qui passait en un instant de colères éclatantes à des rires bruyants, des tourtières de grand-mère dont la noblesse du visage valait bien la tête de la reine d’Angleterre. Il aurait voulu savoir comment se portait sa mère, sa valeureuse mère qui travaillait sans cesse pour ses six rejetons, car malgré la voiture neuve, la famille Bégin n’était pas très riche, avec autant d’enfants à nourrir. C’était pourquoi l’aîné, Paul, s’était engagé comme bûcheron. Même si son père prétendait que l’éducation est le plus grand des héritages, Paul détestait les études. Plutôt que de voir les professeurs se damner pour ce colosse qui ne voulait rien savoir, M. Bégin avait, à regret, dû se contenter de voir Paul partir pour le camp de bûcherons. Les faibles lueurs du village apparurent enfin. Jean-François rêva au lever du jour, car il avait hâte de revoir ce merveilleux St-Camille-des-Champs. Petit village perdu dans la région des Vauxcouleurs, St-Camille comptait trois églises : une catholique, une protestante et une baptiste. En prenant conscience de ce fait, Jean-François se questionna : – Pourquoi deux églises protestantes différentes ? Puis, il se dit que Dieu est bizarre, car si seulement les catholiques peuvent être sauvés, pourquoi les damnés trouvent-ils moyen de se multiplier et même de se diviser en clans ? Après mure réflexion, il en conclut : – C’est sans doute pourquoi il est écrit dans l’Évangile que beaucoup sont appelés, mais très peu sont élus ! Quand il arriva à la maison, Jean-François n’eut pas droit à une grande réception. Même s’il n’avait pas revu sa famille depuis belle lurette, il ne s’attendait pas à un accueil délirant. Il n’en avait pas l’habitude. Il savait que ses frères et ses sœurs seraient couchés, alors que sa mère et ses grands-parents seraient peut-être encore à genoux pour terminer le rosaire, commencé avec les jeunes, car, comme le disait son père : « une famille qui prie est une famille unie. » Sitôt entré dans la maison, Jean-François se dirigea vers la cuisine. Il se prépara un sandwich et le mangea. Il se faufila ensuite dans la chambre des garçons, où il espérait s’étendre près de Jean-Paul, d’un an son aîné, si celui-ci lui laissait une place. En effet, malgré les années, son frère ne s’était pas encore habitué à partager le lit, occupant tout l’espace à lui seul. Jean-François tâta sans grand espoir le bord du lit. Puis, il sentit un nez, une chevelure. Il changea alors de côté du lit et reprit son tâtonnement : un autre nez, une autre chevelure. Il n’y avait rien à comprendre. Ils devaient être deux. Pour savoir à quoi s’en tenir, il grilla une allumette, en évitant ainsi de réveiller la maisonnée. Jean-Paul était allongé sur le dos en travers du lit, presque nu, les bobettes largement déchirées, laissant voir son sexe et une petite poussée de poil, alors que Martin était endormi, recroquevillé, sous son épaule. – Martin a probablement fait un autre cauchemar, pensa Jean-François, qui se dirigea vers
le lit dur de Benoît. Ce lit était surnommé « le capucin », parce qu’on l’avait solidifié pour protéger sa fragile colonne vertébrale. Jean-François se déshabilla. Ses souliers tombèrent bruyamment sur le sol. Indisposé par le bruit, Benoît murmura quelques mots inaudibles avant de céder instinctivement la moitié du lit. À travers la fenêtre, le lampadaire de la rue promenait une faible lumière qui créait des jeux d’ombre sur le ventre de Benoît. Jean-François observa religieusement ce clair-obscur qui se déplaçait au gré du vent. Il imagina un spectre qui cherchait à posséder ce corps fragile de treize ans, agité par les soubresauts du cauchemar. Alors que les respirations de Benoît devenaient plus lentes, plus longues, plus profondes, presque inexistantes, Jean-François s’imagina : – C’est la lutte du possesseur du corps qui ne veut pas céder la place au rêve, cet intrus. Jean-François était fasciné par les lignes de ce petit corps adorable. Un modèle pour Léonard de Vinci… Il regarda longuement son jeune frère qui souriait. – Ce doit être un rêve délicieux. Finalement, Benoît se retourna, prit la pause d’un fœtus. Jean-François fixait la courbure, la rondeur merveilleuse de ses fesses. – Les lignes du corps sont souvent les plus belles peintures, se dit-il. Ressaisi, Jean-François était surpris de ce soudain attrait pour la beauté des fesses de Benoît. D’où venait cette fascination qui devait plutôt être une tentation ? Il s’efforça d’y échapper en récitant un « Je vous salue Marie ». La culpabilité apparaît très vite quand tout au long de ton enfance, on t’a fait croire que le désir sexuel est une honte ou un péché. Il faut des années pour se débarrasser de l’éducation religieuse. Jean-François expérimentait pour la première fois les contradictions entre ses désirs et son éducation puritaine. Il se demanda, en se glissant dans le lit, pourquoi Paul, qui occupait un troisième lit, était revenu à la maison : « Paul a peut-être perdu son emploi ? C’est probablement pour cela que je dois aller travailler. Il a une telle tête de cochon. Pourtant, il est le seul de son âge à scier un arbre aussi rapidement… un vrai Ti-Jean. Malgré ses dix-neuf ans, il peut battre n’importe quel cultivateur à cent milles à la ronde. Quel con, je suis !, pensa Jean-François. C’est normal qu’il soit là, c’est la fin de semaine de Pâques. » Même si les événements de la journée se bousculaient dans sa tête, Jean-François revenait toujours à la même question : « Quel emploi ? Il a bien dit que je devais rencontrer mon patron. Une mission capitale ? Qu’est-ce mon père peut bien avoir de connivence avec les curés du juvénat ? » Jean-François fut soudainement interrompu dans ses réflexions par Benoît qui passa par-dessus lui, presque somnambule. Il saisit le pot de chambre et pissa bruyamment. Jean-François assistait à la scène, sans que Benoît en ait connaissance. Ce dernier secouait son pénis, le faisant rebondir. Il devint vite en érection. Quelques jets de pisse tombèrent sur le plancher. Puis, sans porter attention à son grand frère qui l’observait, ébahi, il l’enjamba et retomba lourdement dans le lit, un bras étendu sur la poitrine de Jean-François. Ce dernier s’endormit, se délectant du plaisir de la chaleur d’un corps étranger collé au sien. Le lendemain matin, Jean-François sentit des mains qui le tapotaient. C’était Martin, le plus jeune de ses frères, et Colette, le bébé de la famille. – Que fais-tu ici ? Le collège est fini ? C’est le temps des vacances ? Chatouille-nous !, criait Martin. « Joue avec nous, ajoutait Colette. Jean-Paul ne veut jamais, il dort tout le temps. » Jean-François tenta désespérément de les sortir du lit. Rien à faire. Il fit signe de garder le silence aux enfants pour ne pas réveiller Benoît, mais celui-ci semblait n’avoir connaissance de rien. Les jeunes se calmèrent, se turent, immobilisés à la demande de Jean-François, qu’ils
aimaient bien. Jean-François les chatouilla quand même un peu, alors que les petits faisaient tous les efforts possibles pour ne pas rire et crier. Après s’être bien étiré, Jean-François s’habilla et descendit à la cuisine, attirant avec lui les deux marmots. Sa mère et ses grands-parents l’attendaient avec impatience : ils étaient tout sourire. Il prit place à la table, où on lui servit des fèves au lard et des rôties. Dans un silence solennel, on le regardait manger, comme s’il était le premier ministre. Dès qu’il eût terminé son copieux déjeuner, sa mère lui dit de se rendre au magasin pour remplacer son père, qui devait se préparer afin d’assister à une réunion, relativement à une mine d’or. Sans dire un mot, Jean-François l’écouta : – À cinq heures, j’irai prendre ta place. Tu viendras te laver et te préparer pour accompagner ton père. Il doit te prendre vers six heures. Vous irez ensemble à la réception, à Sherbrooke. En écoutant les consignes de sa mère, Jean-François se souvint qu’il n’aimait pas prendre son bain à la maison, car, contrairement au juvénat, il n’y avait pas de douche. Et à chaque fois, il fallait faire bouillir l’eau sur le poêle et la verser dans une grande cuve. Pour économiser l’eau et les efforts, il devait aussi se laver avec un de ses frères dans cet espace restreint. Quand il fut prêt, Jean-François courut au magasin. Il espérait rencontrer son ami Raymond, qui venait tous les samedis acheter des cigarettes. Mais la journée fut très longue pour lui, son ami ne vint pas. Forcé par les circonstances, Jean-François lui écrivit une note sur un bout de papier : « Je suis au magasin. Passe me voir. J’ai des nouvelles importantes. » Tout en lui recommandant de ne montrer cette missive à personne, Jean-François manda le petit Martin pour qu’il la porte à la scierie, où travaillait Raymond. Mais il faut croire que le billet ne fut jamais livré au destinataire, car Jean-François fut apostrophé par Gaston, l’employé de son père à la boucherie, qui lui dit : – Ta mère veut te voir tout de suite. Sans tarder, Jean-François se rendit à la cuisine, où sa mère l’attendait de pied ferme. Elle tendait le bout de papier incriminant. – Quel est donc ce message ? Jean-François resta silencieux et baissa la tête, coupable. – Tu sais que tu ne dois pas le voir… Tu ne dois pas fréquenter ce communiste. Monsieur le curé est même venu te l’expliquer avant que tu partes pour le juvénat. Le salut de ton âme, ça n’a pas d’importance pour toi ? Pourquoi t’acharnes-tu à être notre désespoir ? J’aurais cru que tes compagnons de classe te feraient oublier ce jeune homme. Il y a sûrement d’autres garçons avec qui tu peux te lier d’amitié, sans perdre ton âme ? Qu’a-t-il de particulier, ce Raymond, pour que tu t’obstines à ne pas comprendre que nous voulons ton bien en t’empêchant de le fréquenter ? Nous ne voulons pas ta damnation. Ce n’est pourtant pas difficile à comprendre. Jean-François se sentit l’âme d’un monstre. Il regarda sa mère pleurer. Il se demanda pourquoi cette amitié avait tant d’importance pour lui. Il ne put répondre et ne put non plus renoncer à cette liaison. « Aimez même vos ennemis ! », disait pourtant l’Évangile. Jean-François espérait secrètement convertir son ami. Dieu ne pouvait pas haïr quelqu’un qu’il aimait. – Ne comprends-tu pas ? Poursuivit sa mère. Heureusement que ton père t’envoie travailler en Ontario, sinon, tu me ferais mourir de chagrin, de te voir si peu obéissant. Jean-François faillit s’évanouir en apprenant qu’il allait partir pour l’autre bout du monde. Il ne put s’empêcher de se demander : « Quel est ce péché pour mériter un tel châtiment ? » Pour lui, c’était tellement loin, l’Ontario, qu’il n’arrivait pas à s’en faire une idée. C’était le pays des Anglais et des Sauvages… Aussi se prit-il à imaginer qu’il était entouré de ses bourreaux, comme Jean-de-Brébeuf, boucané comme un jambon. Il se mit à pleurer, même si
le petit Martin était là et que son orgueil en prenait tout un coup. – Je savais bien que tu n’es pas aussi méchant, dit sa mère, en le serrant contre elle. – Maintenant, va prendre ton bain. Ton père ne t’attendra pas indéfiniment. Tu sais qu’il n’aime pas attendre. Sans perdre un instant, Jean-François sortit de la pièce et se dirigea vers la salle de bain. Quand il arriva, Benoît était déjà nu, debout dans la cuve. Jean-François se déshabilla. Pour prendre place dans la cuvette, où l’on pouvait à peine s’asseoir deux, il bouscula son frère, qui riposta aussitôt, car la cuve ne leur allait qu’aux genoux et qu’ainsi bousculé, Benoît risquait de tomber. – Attention ! Tu vas me faire passer par-dessus bord. – Ce n’est pas toi qu’on va vendre, répliqua Jean-François, manifestement perturbé par la révélation de sa mère. Mais avant que Jean-François n’ajoute autre chose, sa mère frappa à la porte. Sans attendre, les deux frères s’assirent dans la cuve pour ne pas se montrer nus devant leur mère puritaine. Elle entra, faisant bien attention de ne pas regarder dans la direction de la cuve, plaça l’habit de son fils Jean-François sur la chaise, avant de ressortir aussi vite qu’elle était entrée. Dès sa sortie, les deux jeunes se relevèrent dans la cuve. Même si c’était inconfortable, cela l’était encore moins que de se trouver serrés comme des sardines en étant assis dans la cuvette. – Lave-moi le dos, je n’y arrive pas seul, demanda Benoît. – Fais-le-toi-même. Je ne suis pas ton serviteur, répliqua Jean-François, en infligeant une légère poussée à Benoît, qui chancela. Il faillit tomber à nouveau hors de la cuve. – T’es bien à pic ! On dirait que t’as mangé de l’ours. Habituellement… Jean-François ne parla point et se dépêcha de laver nonchalamment le dos de son frère, afin de dissimuler les larmes qui jaillissaient dans ses yeux. Ainsi, si Benoît s’en apercevait, il pourrait mettre la faute sur le savon dans les yeux. Son orgueil serait sauvé… un homme, ça ne pleure pas. Quand il eut terminé, Benoît prit la relève, comme dans un rituel. Chacun son tour… Jean-François était si absorbé par sa douleur intérieure, qu’il ne remarqua pas son érection, née de l’insistance inusitée de Benoît à lui frotter près du pénis. Comme si quelque chose le fascinait… Benoît se pencha, après avoir laissé tomber la débarbouillette. Il recommença à passer religieusement les doigts près des organes génitaux de Jean-François, qui prenait plaisir à jouer l’indifférent, même si les frissons dans son corps trahissaient son plaisir. – T’as beaucoup de poil, maintenant !, lança Benoît, ébloui, jaloux de ne pouvoir vraiment en dire autant, car dans son cas, les poils étaient encore presque invisibles. – Pis après ? Dépêche-toi ! Je suis pressé, papa va m’attendre. Jean-François se sentit un peu hypocrite, mais il ne voulait pas que Benoît s’aperçoive qu’il aimait être ainsi cajolé. Jean-François sortit précipitamment de la cuvette. Il empoigna la serviette et se sécha le corps. Même si on lui accordait toute l’attention d’un roi, Jean-François se sentait trahi par ses parents. Il n’avait jamais été aussi triste. Il aurait même supplié sa mère à genoux pour que tout cela n’arrive pas, mais celle-ci semblait heureuse des événements. En fait, Jean-François ne comprenait pas très bien le sens de sa punition, car sa mère était trop contente ; elle rayonnait littéralement. Pour lui, le mystère planait. Il pensa alors que grâce à lui, ses parents avaient gagné une fortune. Mais cette réponse ne le satisfaisait pas, car il se demandait ce qu’il avait de spécial : « Je ne suis pas très beau. Ni trop grand, ni trop gras. Je suis même un peu fluet. Je suis loin d’être le Ti-Jean des légendes québécoises qu’on raconte aux enfants. Je n’ai aucun pouvoir magique. »
S’il ne pouvait pas être vendu pour sa force ou sa beauté, qu’avait-il que les autres garçons de la famille n’avaient pas ? Ses études ? Sûrement pas, car il n’avait même pas terminé son classique. « Ils veulent me marier à une fille très riche ? Je suis bien trop jeune ! Je ne suis pas Samuel de Champlain ou Mahomet, pour marier une fille de douze ou neuf ans, ou comme Jefferson, le troisième président des États-Unis, qui eut une maîtresse noire de quatorze ans d’âge… de quoi rendre malade toutes les féminounes du Québec… – Dépêchez-vous ! Ton père s’impatiente. Lança sa mère dans la cuisine. Quand il fut habillé, Jean-François appela sa mère afin qu’elle lui sèche les cheveux. Elle se plaça de façon à avoir le dos à la cuvette, pour ne pas apercevoir Benoît, encore nu. Tout en s’exécutant, elle dit : – Nous comptons sur toi pour réussir. Notre avenir en dépend. Je suis très fière de toi. Elle embrassa son fils sur le...
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Les 12 portes du Kaama

de editions-edilivre

Le Prix des choses

de editions-edilivre

Le Chant de Marie

de editions-edilivre

suivant