Le journal d'Eva Braun

De
Publié par


Eva Braun a 17 ans lorsqu'elle tombe amoureuse d'Adolf Hitler, 40 ans.

L'amour est universel, un sentiment qui touche tous les hommes. Même les pires d'entre eux.
En 1929, celui qu'on appelle déjà le Führer n'est pas encore reconnu comme le monstre qui marquera le XXe siècle de son empreinte sanglante. Lorsqu'il pousse la porte de la boutique où travaille la jeune Eva, elle est, comme tant d'autres, aussitôt fascinée par cet homme à l'aura magnétique. Trois ans plus tard, elle devient sa maîtresse et tire un trait sur ses rêves de mariage pour se mettre au service d'Hitler qui, lui, a épousé le destin délirant d'une Allemagne fantasmée. Prisonnière de son ombre impérieuse, elle le suivra jusqu'aux ténèbres.


Compilant témoignages et archives, Alain Régus nous livre un journal intime romancé, tel qu'il aurait pu être écrit de la main même d'Eva Braun...





Publié le : jeudi 2 juillet 2015
Lecture(s) : 46
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782823818239
Nombre de pages : 269
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Couveture
titre1.jpg

 

La foule est femme

Adolf Hitler

 

PRÉFACE

Un premier Journal d’Eva Braun a été publié en Allemagne juste après la guerre. Un obscur comédien allemand du nom de Luis Trenker, dont le seul titre de gloire fut d’être à l’affiche de plusieurs films exaltant le nazisme, affirma avoir reçu le document des mains d’Eva Braun. Les parents et les sœurs d’Eva firent un procès au prétendu confident et le gagnèrent. En l’occurrence, la justice allemande ne s’est pas trompée. Les anachronismes entre les dates données par ce journal et celles historiquement attestées sont si nombreux qu’aucun doute ne peut subsister sur l’escroquerie. D’autant que s’y ajoutent des anomalies et des contresens grossiers (on y voit notamment Hitler au volant d’une voiture alors qu’il n’a jamais eu le permis). Il est évident que l’acteur poursuivait deux buts. D’abord se faire beaucoup d’argent avec la dépouille encore tiède de la jeune femme. Ensuite se dédouaner de ses connivences coupables avec le régime en rédigeant des mémoires dans lesquels il n’apparaissait pas. Bien que le livre ait été retiré des catalogues et des bibliothèques, quelques exemplaires circulent encore. J’ai pu moi-même m’en procurer un via Internet. Ce faux éhonté contribua largement à construire une légende totalement fantaisiste de la relation entre Eva Braun et Hitler. Les fantasmes du faussaire attribuaient au Führer des pratiques sexuelles très particulières (pédophilie, fétichisme, scatologie...) et à sa maîtresse l’image d’une Pompadour de pacotille, vivant dans la luxure et dormant dans des draps brodés de croix gammées. Ces assertions continuent à traîner malgré tous les témoignages de celles et ceux qui ont recueilli les confidences d’Eva sur sa vie privée. Tout porte à croire que Hitler avait une sexualité « ordinaire » mais sans grand relief. Sa libido s’épanchait certainement davantage dans les délices du pouvoir et de la guerre que dans ceux de l’alcôve.

Pourtant, Eva Braun a bien écrit un journal. D’après certains témoins, elle le tenait encore à jour en avril 1945 tandis que les « orgues de Staline » secouaient les murs épais du bunker de Berlin. Le mystère demeure sur ce qu’il est devenu. Seules une vingtaine de pages, dont l’authenticité a été prouvée, nous sont parvenues grâce à Ilse. Dans la nuit du 28 au 29 mai 1935, l’aînée des sœurs Braun entra dans la chambre d’Eva. Elle revenait d’un championnat de danse et voulait lui rendre une robe empruntée pour l’occasion. Elle trouva sa cadette dans le coma, une tablette de somnifères presque vide à ses côtés. Ilse appela immédiatement le docteur Marx dont elle était la secrétaire médicale et certainement aussi la maîtresse cachée. Elle trouva le journal ouvert et arracha les derniers feuillets, ceux qui explicitaient clairement la nature des relations entre sa sœur et le chancelier du Reich, les tourments provoqués par l’indifférence de son amant et les raisons de son geste désespéré. Ce faisant, elle protégeait la réputation et le secret de sa cadette. Les époux Braun, catholiques fervents, auraient mal supporté d’apprendre la liaison hors mariage d’une de leurs filles. Ils se seraient sentis déshonorés. De plus, Fritz Braun, à cette époque tout du moins, était très méfiant vis-à-vis du nazisme et ne portait pas Hitler dans son cœur. Ilse voulait sûrement aussi protéger le docteur Marx et sa propre intimité. Il était juif et donc déjà très vulnérable même si les lois de Nuremberg n’avaient pas encore été promulguées. Mais quelle aurait pu être la réaction de Hitler en apprenant l’incident ? On affirma donc qu’Eva avait involontairement pris une dose excessive de somnifères. D’ailleurs, elle ne mit que quelques jours pour se rétablir.

Ce 28 mai, Eva confie à son journal : « Mon Dieu, j’ai peur qu’il n’y ait pas de réponse aujourd’hui. Si seulement quelqu’un m’aidait. Tout est si horriblement sans consolation. Peut-être ma lettre est-elle arrivée à une heure inopportune. Peut-être n’aurais-je pas dû lui écrire [elle avait envoyé une sorte d’ultimatum à Hitler]. Quoi qu’il en soit, cette incertitude est plus difficile à supporter qu’une fin brutale. Cher Dieu, aide-moi, il faut que je puisse lui parler aujourd’hui, demain il sera trop tard. Je me suis décidée pour vingt-cinq comprimés. Cette fois-ci, il faut que ce soit absolument “sûr comme la mort” [Eva fait référence à sa première tentative de suicide en 1932]. Si seulement il faisait téléphoner. » Ces quelques pages et les témoins dignes de foi nous donnent une image bien éloignée de celle de la catin, de la « favorite » perfide, égoïste, insensible, vivant dans les ors, le lucre et le stupre ou, bien pire, celle d’un « ange de la mort » se faisant livrer au Berghof des abat-jour en peau humaine. Certes, elle est une femme entretenue. Hitler lui fait verser un salaire très important pour un travail de secrétaire qu’elle n’exerce pas. Mais cette oisiveté lui pèse bien souvent car elle alourdit encore davantage ces semaines, ces mois entiers où elle ronge son frein dans l’attente des retours de son amant. Sur les films amateurs qui nous la montrent (le plus souvent filmés avec la caméra que Hitler lui avait offerte), elle nous apparaît en vacances permanentes, nageant, skiant, grimpant dans les arbres, jouant avec ses chiens... mais elle est d’abord une recluse dans la prison dorée du Berghof. Le Führer surveille ses sorties, son emploi du temps et ses fréquentations. Il la consigne dans sa chambre lors des visites des hôtes étrangers. Durant la guerre, comme toutes les épouses ou fiancées de soldat, elle vit constamment dans l’angoisse du danger couru par son homme au front, sans compter les risques d’attentat dont il est menacé. De plus, Hitler déclare qu’il n’a d’autre épouse que l’Allemagne. Eva ne peut donc occuper que la place ingrate de la maîtresse cachée d’un « homme marié », non reconnue, discrète, presque honteuse, celle gardée à distance en public, sans vie sentimentale apparente et dont la propagande officielle ne doit jamais parler. L’histoire d’Eva Braun est donc d’abord l’histoire d’une femme amoureuse. Il s’agit d’un amour sans partage, exclusif, absolu, soumis, béat. Ce genre de passion repose sur le déni. Les défauts et les manquements de l’être idolâtré doivent être évacués au plus vite. Rien ne doit entamer l’image idéalisée que l’on s’en fait. La souffrance ressentie est le prix à payer pour conserver les bonnes grâces du géant. Il faut aussi fermer les yeux et les oreilles à tout ce qui, dans l’attitude ou les propos de l’être adulé, pourrait secouer la conscience humaine de celui qui l’adore. S’agissant d’Adolf Hitler, la fascination d’Eva Braun confine, jusqu’à l’écœurement, à la pire des complicités. Même si le Führer restait discret dans sa vie privée sur les affaires de l’État et de la guerre, il est difficile de croire que la jeune femme n’ait pas saisi, au fil des interminables monologues de son amant à la table du Berghof ou des discussions de ce dernier avec les caciques du régime, ce que pouvaient impliquer des termes comme « lutte raciale » ou « guerre d’anéantissement ». L’aveuglement d’Eva Braun vis-à-vis de son amant se confond avec celui du peuple allemand pour son chef. Il en est la synthèse, la caricature. L’homme parfait d’Eva est aussi l’homme providentiel des Allemands. Dans les deux cas, la relation est marquée par la cécité intellectuelle, l’abandon complet de son libre arbitre et, bien pire encore, de toute notion de conscience humaine.

Que pouvait bien écrire la jeune femme durant les années terribles de la guerre ? A-t-elle confié à son journal certains doutes, certaines interrogations ? Nous ne le saurons jamais. Mais, pour ma part, je suis parti de ce postulat. J’ai cherché à rendre une Eva Braun dans toutes ses ambiguïtés, de son humanité la plus touchante à son indifférence la plus révoltante. Il fallait cela pour interroger cette part qui demeure en chacun de nous, prête à se livrer pieds et poings liés, dans nos vies privées ou de citoyen, à l’autorité de celui ou de celle qui nous fascine et nous manipule.

Le Journal d’Eva Braun est donc une fiction, mais une fiction ayant pour toile de fond et décor des faits historiques attestés. Rien ne prouve qu’Eva ait discuté un soir sur la terrasse avec Wallis Simpson, l’Américaine pour qui le roi Édouard VIII abdiqua en 1936, mais les deux femmes étaient bien au Berghof à la date indiquée dans le livre. Il en va de même pour tous les personnages, connus ou inconnus, mais réels, pour qui j’ai « reconstitué » la relation avec la maîtresse de Hitler. Ce journal revendique pleinement son caractère apocryphe. Il n’est qu’une hypothèse, mais une hypothèse je crois bien argumentée, sur ce qu’a pu être l’authentique journal d’Eva irrémédiablement perdu. Comme les secrets de l’âme de la jeune femme.

Alain Régus

 

Berlin, le 30 avril 1945

Ma très chère Herta,

 

Il aurait aimé mourir un 5 mai. Comme Napoléon. Mais nous devons nous hâter. Nous ne serons pas pris vivants par les Soviétiques. Je vais mourir. Pardon de commencer cette lettre par une phrase aussi dramatique. Mais c’est la vérité. J’ai trente-trois ans et je vais disparaître de la surface de la Terre. Je sens la capsule de cyanure au fond de ma poche. Ce sera très rapide. Quelques secondes et aucune souffrance. Je partirai avec lui, dans son bureau, il me l’a promis. Ce sera vers quinze heures. Un officier va tenter de rejoindre Munich. Il t’amène ce courrier, mon journal, mon alliance et la charmante petite saucisse que tu découvriras. Il nous reste peu de temps pour dire un dernier adieu à ceux qui restent dans le bunker : les ultimes soldats et officiers, le personnel, les époux Goebbels et leurs enfants. Mon cœur se déchire en pensant à ces petits. Ces six enfants. Je connais le sort que leur réserve leur mère. J’ai tenté plusieurs fois de convaincre Magda mais sa décision est irrévocable : ils ne vivront pas dans un monde sans national- socialisme. Je te le demande, Herta : était-il vraiment nécessaire de les sacrifier ? Mais enfin, je n’y peux plus rien à présent. Et je ne veux pas que ce triste événement à venir gâche mon bonheur du moment. Car je suis heureuse, Herta, même si je sais que ce bonheur s’achèvera dans quelques heures. Je suis heureuse car j’ai réalisé mon rêve le plus cher. Je suis mariée. Il m’a épousée. Je m’appelle dorénavant Eva Hitler. Mon Dieu, j’étais si émue en signant l’acte : j’ai commencé par écrire Braun. J’ai dû barrer le B avant d’écrire Hitler. Le Führer a souri. L’officier de l’état civil m’a dit : ce n’est pas grave, madame Hitler. Madame Hitler ! Enfin ! Mais tu trouveras le compte rendu complet de la cérémonie à la fin de mon journal. Je ne veux pas consacrer trop de temps à cette lettre. Il est presque neuf heures du matin et l’officier de liaison attend dans mon antichambre. Pourvu qu’il ne soit pas blessé ou tué avant d’atteindre Munich ! Berlin est totalement encerclé. Des unités soviétiques sont à moins de trois cents mètres de la chancellerie. Les Berlinois se battent avec courage mais il ne reste plus que des enfants et des vieillards pour défendre la capitale en ruine. L’officier de liaison va partir en civil et sans arme. C’est sa seule chance de passer les lignes. Mais toi tu vas vivre, Herta, ma très chère amie. Et mes parents vont vivre également comme mes deux sœurs, Ilse et Gretl. Les soldats américains seront bientôt en Bavière. Ils sont, paraît-il, moins cruels que les soldats soviétiques. Les Russes violent et assassinent nos femmes. On raconte des choses horribles, ici. Je suis un peu triste de m’être disputée avec Ilse la dernière fois que nous nous sommes vues. Embrasse-la bien fort de ma part. Quant à Gretl, je suis également bien malheureuse pour elle, car le père de son enfant est mort hier. Hermann a trahi. Je me suis jetée aux pieds du Führer pour implorer sa clémence mais il n’a rien voulu entendre. Hermann a été fusillé. N’en dis rien à Gretl. Laisse-la à son bonheur de maman. Elle le saura bien assez tôt. La saucisse est pour elle. Je le lui avais promis. C’est un chiot de Blondie, le berger allemand du Führer. Les autres sont morts. Blondie aussi. Le Führer a essayé le cyanure sur elle. Il a pleuré comme un enfant. Quel homme étrange. Il n’a pourtant eu aucune réaction quand je l’ai mis au courant du terrible projet des Goebbels pour leurs enfants. Mon Dieu, la mort est partout. Cela n’empêche pas les derniers soldats du bunker de faire la fête en permanence. Il règne ici une ambiance de fin du monde. Ils boivent, fument et chahutent tandis que les bombes font trembler les murs. Ils vont chercher des femmes dans Berlin. Elles se donnent sans pudeur contre la protection toute provisoire des souterrains. J’ai croisé des gens presque nus en train de copuler dans les couloirs. Je ne veux plus voir ça. J’en ai assez et je suis contente de partir bientôt avec lui. C’est à toi, mon amie de toujours, que je remets mon journal. « Journal » est un mot un peu impropre pour ces cinq cahiers tenus de loin en loin depuis mes dix-sept ans. Tous de la même marque, du même format et de la même couleur. J’ai laissé les quatre premiers aux bons soins de ma petite sœur. Je te confie le dernier. Je te permets de tout lire. Tu me connais depuis les bancs de l’école, tu as partagé mes secrets les plus intimes, tu as été ma confidente sans jamais me juger. Ce sont les souvenirs d’une femme éperdument amoureuse. Je bénis le jour où Hoffmann m’engagea comme secrétaire dans son magasin. J’étais si jeune. Ensuite, en l’absence de mon bien-aimé, ma vie ne fut qu’attente. J’ai attendu son amour, ses caresses. J’ai attendu ses lettres, ses coups de téléphone. Avant la guerre, j’ai attendu ses retours de campagnes électorales, de meetings, de voyages officiels... À partir de 1939, ses retours du front, tremblant pour lui à chaque seconde. J’ai attendu qu’il m’épouse, d’être enfin à lui à la face du monde. Toute cette patience angoissée, je t’en fais don avant que la mort me consume. Je n’ai vraiment existé qu’en présence du Führer. Mon amant, mon époux, mon Dieu. Je suis une sati (le mot m’est resté de mes études au couvent). Sais-tu qu’en Inde certaines femmes consentent à brûler vives sur le bûcher avec leur mari décédé ? Qui les jugera ? Je meurs sans me soucier de ce que l’Histoire dira de moi. Je te confie les traces de mon existence. J’aurai ainsi l’impression de continuer à vivre un peu à travers toi. Tu feras de ces feuillets ce que tu voudras. Mais attention, je ne veux pas qu’ils te portent préjudice. Dans l’Allemagne d’après-guerre, il ne fera peut-être pas bon d’avoir été l’amie intime de la femme du Führer. Cache-les si c’est nécessaire. Fais-les publier si cela est un jour possible. Je vais maintenant entamer mes dernières heures dans la peau de la première dame du Reich. Quelle promotion ! Qui aurait prédit un tel destin à la petite Bavaroise blonde et rondelette, celle du 3 octobre 1929, le jour où il entra dans le magasin de Hoffmann et dans ma vie ? Il se lèvera sûrement vers midi. Nous mangerons avec les secrétaires comme chaque jour. Je lui consacrerai ensuite le temps qu’il voudra. Et puis, nous nous retirons dans son bureau...

Vis et sois heureuse.

Ta très dévouée...

Eva Hitler

 

Jeudi 3 octobre 1929

Papa a gardé des habitudes de militaire. Extinction des feux à vingt-deux heures. Il ne se contente pas de nous envoyer au lit. Il coupe l’électricité. C’est avec une lampe torche que je rédige mon journal et j’ai ce soir beaucoup de choses à lui confier. Cette journée, commencée comme toutes les autres, est la plus importante de ma vie. Je le sens. Mon intuition ne me trompe jamais. Je dois la fixer sur le papier pour n’en oublier aucun détail. En fait, rien de particulier à signaler jusqu’à dix-sept heures. J’avais rangé mon bureau et je m’apprêtais à partir lorsque Hoffmann s’approcha de moi et me demanda de rester un peu plus longtemps pour classer des dossiers dans son bureau. Bien entendu, il ne me proposa pas de me payer cette heure supplémentaire. Hoffmann est un pingre qui n’engage que des jeunes filles pour dépenser le moins possible. Il aime aussi regarder leurs jambes quand elles montent sur les escabeaux. Je prends toujours soin de m’habiller le plus long possible, y compris l’été. Même sa fille Henriette n’échappe pas à ses regards en biais. Mais c’est un homme gentil et indulgent pour mes petites erreurs. Et Dieu sait que j’en commets plus qu’il n’en voit. Mais bref. Je me remets donc au travail. Une demi-heure plus tard, la sonnette de la porte retentit et un homme que je ne connais pas entre dans le magasin. Hoffmann se précipite vers lui avec cet air empressé et obséquieux qu’il a toujours avec les clients importants. L’homme doit avoir une quarantaine d’années. Il porte une gabardine fermée par une ceinture et une cravache à la main qui lui donne un air viril. Ses cheveux sont noirs comme le jais et plaqués en arrière par de la brillantine. Il a une toute petite moustache amusante qui semble directement lui sortir du nez. Il pose sa cravache sur le comptoir et enlève sa gabardine sous laquelle il découvre un magnifique complet veston sombre à fines rayures. Ses chaussures sont en cuir et parfaitement cirées. Il se tient droit et ses yeux ont une étrange fixité. Il a de l’allure et je suis immédiatement impressionnée. Je me cache un peu derrière Hoffmann qui, après avoir échangé avec l’inconnu les formules d’accueil d’usage, me tire par le bras et me pousse devant son invité. « Voici notre chère petite Fräulein Eva », dit-il en mignardant et presque plié en deux comme un vil courtisan. L’homme fait glisser son regard de mes pieds à ma tête et pendant quelques secondes je me sens comme nue. Puis il me prend la main et se courbe devant moi dans un geste d’une infinie galanterie. Ma température augmente d’un coup. Je dois être toute rouge. J’ai l’impression de mûrir sur pied. « Je te présente Herr Wolf qui viendra bientôt faire des photos chez nous. » J’arrive à balbutier un « bienvenue » puis je propose de préparer du thé car je suis sûre de mourir si je n’arrive pas à m’éloigner pour cacher mon trouble et recouvrer mes esprits. Quand je reviens avec le plateau, je les trouve assis autour du bureau de Hoffmann. Ils devisent en riant sur un certain Streicher qui, paraît-il, porte autour du cou l’effigie d’un rabbin pendu à une ficelle. L’inconnu s’interrompt dès mon entrée comme si cette discussion était indécente devant une jeune femme. Un étrange silence s’installe. De nouveau, son regard se répand sur moi. La sensation est presque physique. J’ai l’impression que quelque chose de brûlant a recouvert ma peau. Mes mains tremblent un peu lorsque je pose les tasses et les cuillères devant les deux hommes. Le silence s’éternise. Ils ne se servent pas. Ils attendent visiblement que je m’en charge. Mon corps frôle celui de l’inconnu lorsque je me penche avec la théière. Ses yeux plongent dans mon décolleté. Je sens aussi le regard du patron. Il ne perd rien de la scène. Je dois me concentrer pour ne pas rater la tasse qui semble prendre une éternité à se remplir. Puis je sers Hoffmann. J’ai hâte de sortir de la pièce comme les usages l’exigent et pourtant je me sens irrésistiblement attirée, tel un papillon de nuit autour d’une ampoule allumée. Hoffmann rompt enfin le silence. Il tire une chaise et m’invite à m’asseoir. Ma confusion monte d’un cran. Il n’est guère bienséant qu’un patron et son client fassent la causette avec une aussi jeune employée. Pourtant, je m’assois avec la rigidité d’un automate. L’inconnu fait remarquer que je n’ai pas de tasse. Hoffmann se lève d’un bond et sort du bureau. Me voilà seule avec cet homme que je ne connais pas et qui continue à me dévorer des yeux. Je cherche désespérément une contenance et m’en sors tant bien que mal par une banalité sur le temps particulièrement doux pour la saison. Il ne répond pas mais regarde vers la fenêtre, comme pour vérifier mon opinion. Le patron revient et pose une tasse et une cuillère devant moi. Chose incroyable : l’inconnu se lève, se saisit de la théière, se penche au-dessus de la table et me sert. Puis il me tend le sucrier et enfin le petit broc de lait. Mon Dieu ! Je ne me souviens même plus si j’ai pris du sucre ou du lait. Est-ce que je l’ai au moins remercié ? Mon émotion était à son comble. Hoffmann tenta d’engager la conversation sur la future séance photos mais le monsieur préféra s’intéresser à moi. Il me posa des questions sur mes origines, ma vie, mes loisirs et mon travail, profitant de ce dernier sujet pour brocarder sans méchanceté le patron (qu’il semble décidément bien connaître) sur ses petites manies. Ce dernier riait de bon cœur et me poussait même à révéler ses travers d’employeur pour amuser son invité. Les deux hommes s’esclaffaient. Cette complicité masculine dont je n’ai pas l’habitude finissait de me mettre mal à l’aise. Les réponses que je fis se perdent dans les brumes de ma confusion. Je me souviens d’avoir parlé de mes deux ans d’études et de mon diplôme de secrétariat passés dans mon école religieuse. L’inconnu fit une plaisanterie dont je ne me souviens pas sur les curés et les bonnes sœurs. Hoffmann enchaîna sur une histoire un peu grivoise concernant les juifs. Les deux hommes riaient aux éclats tandis que je portais à mes lèvres ma tasse de thé, vide depuis longtemps. L’œil de l’inconnu s’éclaira lorsque je parlai de mon père qui porta l’uniforme des corps francs contre les communistes durant la révolution munichoise de 1919. Son estime pour moi sembla monter d’un cran. Il me fit un compliment sur ma coiffure et me demanda si j’avais un amoureux. « J’ai dix-sept ans » fut ma seule réponse, ce qui déclencha une nouvelle tornade de rires chez les deux hommes. J’étais mal à l’aise mais pourtant flattée de l’intérêt qui m’était soudainement porté. Peu avant dix-huit heures, je me résolus, d’une voix faible et un peu geignarde, à faire remarquer à Hoffmann que mon dernier tram partait dans quelques minutes. L’inconnu me proposa immédiatement de me raccompagner en voiture. Il tendit le bras vers la fenêtre et j’aperçus une énorme berline noire où patientait un chauffeur en uniforme brun. « Non merci », lui répondis-je en me levant un peu trop promptement. Il se leva à son tour et s’excusa, me montrant ainsi, avec une touchante délicatesse, qu’il avait saisi l’inconvenance de sa proposition. Un homme de son âge ne raccompagne pas une fille mineure chez ses parents. J’imagine la tête de papa. Il fit le tour de la table, me prit la main et eut de nouveau ce geste d’une exquise politesse. Je lui répondis par une petite courbette en pliant légèrement ma jambe gauche, comme on me l’a appris chez les religieuses. « Nous nous reverrons dans une semaine », me dit-il. « Ce sera avec un grand plaisir », lui répondis-je. Et nous échangeâmes un dernier regard d’une émotion toute nouvelle pour moi, à la fois perturbante et agréable. Je passai dans la pièce principale pour remettre mon manteau et mon béret. J’allais franchir la porte lorsque le patron s’approcha de moi avec un air de comploteur. « Sais-tu qui est ce monsieur ? – non ! – C’est Hitler, Adolf Hitler. Il dirige le NSDAP. Monsieur Wolf est son pseudonyme. » Il en parlait comme du Christ ressuscité et semblait effaré que je ne le connaisse pas. J’avais effectivement déjà entendu le nom de Hitler et du NSDAP au magasin. C’est un petit parti politique dont Hoffmann se proclame le photographe officiel, mais en quatre semaines de travail chez lui je n’ai jamais eu le temps ni l’envie de m’intéresser au sujet. Je ne comprends rien à la politique. Je fais juste mon travail. J’acquiesçai poliment puis quittai le magasin, heureuse de retrouver l’air frais de l’automne et un peu de mes esprits. Au repas ce soir je touchai à peine à mon assiette. Quelque chose tenaillait mon estomac. Papa, maman, Ilse et Gretl parlaient de choses et d’autres, mais leurs voix me parvenaient comme étouffées. Je restais silencieuse. Maman s’inquiéta de mon mutisme et de mon manque d’appétit. Je la rassurai d’un mot et d’un sourire. Un peu plus tard, n’y tenant plus, je demandai à mon père (toujours très au courant de la politique du pays) : « Qui est Adolf Hitler ? » Il me regarda étrangement, posa sa fourchette et prit le temps de s’essuyer la bouche avec sa serviette. Il se pencha un peu vers moi et me dit : « Hitler est un jean-foutre qui se croit omniscient. Un peintre raté. Un sale clochard d’Autrichien. » Il s’essuya de nouveau la bouche comme pour enlever la trace des injures qu’il venait de proférer et se remit à manger en silence. Papa n’a pas l’habitude de s’exprimer ainsi. Nous en fûmes toutes les trois choquées. Surtout Gretl. Elle n’a que quatorze ans. Une ambiance glaciale s’installa jusqu’à la fin du repas. Je me sentais coupable de quelque chose. Mais de quoi ? Je suis montée dans ma chambre à peine le dessert achevé et j’ai passé le reste de la soirée allongée sur mon lit, les yeux perdus au plafond. Tout à l’heure, juste avant l’extinction des feux, Ilse est venue me voir dans ma chambre. Elle m’a dit : « Papa a raison. Hitler est un homme dangereux. Il a même fait de la prison. Méfie-toi. Hoffmann travaille pour lui. » Et voilà ! Ilse, qui est majeure depuis quelques mois, se permet de me dire ce que je dois faire. Je suis assez grande pour décider toute seule. Moi, j’ai hâte de revoir Herr Hitler. Je vais compter les heures jusqu’à sa prochaine visite au magasin.

Vendredi 4 octobre 1929

J’ai hésité toute la journée à questionner le patron sur notre visiteur de la veille. Ma pudeur m’en a empêchée. Je ne voulais pas non plus trahir la fièvre que cette rencontre a laissée en moi. Je n’ai presque pas fermé l’œil de la nuit. De plus, je connais Hoffmann. Il a l’esprit mal tourné et traîne derrière lui une réputation de coureur de jupons. C’est aussi un buveur invétéré. Je rougis en pensant à ce qu’il pourrait raconter à ses amis, tard le soir, dans une quelconque gargote : « Notre cher Adolf a fait de l’effet sur notre petite Eva. » Rires gras au comptoir devant une chope de bière. Non merci ! Je tiens à ma réputation. Je prendrais moins de risques en questionnant Henriette. Aussi, ce matin, juste avant son départ pour une audition, je suis convenue avec elle de boire un verre à l’Osteria à dix-sept heures. Elle passe de moins en moins de temps dans le magasin de son père. Elle prend des cours de danse et de théâtre et cherche du travail dans le cinéma (sa défunte mère était artiste de music-hall). Je l’entends souvent faire les cent pas et parler à voix haute au-dessus de ma tête (les Hoffmann habitent au premier étage). Elle répète ses textes. Elle a joué de petits rôles dans quelques films. C’est du moins ce qu’elle affirme. De toute façon, je ne risque pas de la voir sur grand écran, je déteste les films allemands. Rien ne vaut Hollywood et Douglas Fairbanks. Elle aide souvent son père pour les tirages et lui sert parfois de modèle. Les tâches ingrates – secrétariat, comptabilité, accueil des clients – sont pour moi. Henriette n’est pas à proprement parler une amie car je la trouve un peu orgueilleuse et superficielle. Mais nous avons le même âge (elle est née trois jours avant moi). Cela nous rend complices. Nous discutons parfois lorsqu’elle est au magasin, ce qui me change des plaisanteries un peu lourdes du patron et de ses clients. Nous buvons quelques verres à l’Osteria. Nous allons parfois au cinéma le dimanche, même si nous n’avons pas les mêmes goûts en la matière. Bref ! La journée a été marquée par le passage d’un étrange petit homme d’une trentaine d’années, alerte et souriant, au visage en lame de couteau et claudiquant sur son pied bot. Il me salua d’un simple mouvement de tête puis suivit le patron dans son bureau. Ce dernier laisse toujours sa porte entrouverte (il est claustrophobe, m’a dit sa fille). Sous prétexte de passer le plumeau sur les appareils photo en vitrine je laissai traîner mon oreille et ne tardai pas à comprendre que le petit homme venait préparer la future séance de poses de Herr Hitler prévue pour le jeudi suivant. Le visiteur parlait de propagande et de « travail sur l’image ». Hoffmann lui répondait en lui donnant du monsieur le député toutes les demi-phrases. Député ! Décidément, ce Hoffmann, sous ses airs bonhommes et son ventre gras, connaît du beau monde. L’entretien ne dura pas plus de dix minutes. Le patron précéda son invité à travers le magasin pour lui ouvrir la porte avec célérité. J’étais encore derrière la vitre à repasser inutilement le plumeau sur les mêmes objets, et l’air glacial me saisit le corps. L’homme traversa la salle en boitant, serra la main du patron puis, restant dans l’encadrement de la porte, se tourna vers moi. Debout sur le présentoir, je le dominais d’une bonne tête mais cela ne sembla pas le gêner. Son sourire disparut d’un coup, ce qui donna à ses traits saillants quelque chose de cruel qui me glaça les sangs. Il ressembla un instant à un rapace prêt à fondre sur sa proie. Puis son visage s’illumina de nouveau. Il mit son chapeau, salua derechef le patron et traversa rapidement la rue de son étrange démarche. Hoffmann ferma la porte et, aussi fier qu’un coq sur ses ergots, me dit : « Tu viens de croiser le docteur Joseph Goebbels, l’un des douze députés NSDAP au Reichstag. Un petit groupe encore mais, comme l’a dit Herr Goebbels lui-même, nous sommes entrés au Reichstag comme des loups dans la bergerie. » À dix-sept heures je me précipitais à l’Osteria Bavaria. Ce bar restaurant est ce qui se fait de plus chic dans le quartier. Et c’est à deux pas du magasin. L’établissement se veut une pizzéria mais on peut tout aussi bien y trouver ce qu’apprécie un Bavarois digne de ce nom : de la bière, du schnaps et des saucisses. Henriette n’était pas encore là. Cela me gêna fort car une jeune fille ne doit pas se trouver seule dans ce genre de lieu. Dieu merci, elle arriva moins de cinq minutes plus tard et se lança avec volubilité dans l’explication détaillée de son audition de l’après-midi. À l’entendre, les studios lui faisaient un pont d’or et elle deviendrait une star avant la fin de l’année. J’eus toutes les peines du monde à l’aiguiller sur le sujet qui m’intéressait. Je devais faire vite, pas question de rater le tram de dix-huit heures sous peine d’être en retard au sacro-saint repas de dix-huit heures trente. Papa en ferait une jaunisse. Il était déjà tard et je lui posais franchement la question : « Tu connais Herr Hitler ? » Elle se lança dans un de ses monologues interminables et décousus dont elle a le secret. Inutile d’essayer de l’interrompre. « Herr Hitler ? Appelle-le Herr Wolf, il préfère. Bien sûr que je connais Herr Wolf. C’est un grand homme. Comme dit papa : l’homme énergique dont l’Allemagne a bien besoin en ce moment. Cette crise ! Tous ces chômeurs ! As-tu lu Mein Kampf  ? Non bien sûr ! Tu ne lis que des romans-photos. (Là, j’ai eu envie de la gifler). Je te passerai le livre. Il a bien compris pourquoi tout va mal. Le traité de Versailles, les dommages de guerre et tous ces juifs qui dominent la finance. Herr Wolf veut redonner sa dignité à l’Allemagne. Il dirige le NSDAP. Ou parti national-socialiste. Ou, plus simplement, nazi. Un petit parti encore mais nous avons déjà des députés au Reichstag (ce nous m’intrigua venant d’une fille de dix-sept ans). Notre journal s’appelle le Völkischer Beobachter. La rédaction est un peu plus loin dans la rue. Herr Wolf vient souvent à l’Osteria avec d’autres responsables du Parti. Tu trouveras leurs portraits chez mon père. Papa s’occupe de toutes les photos officielles. Tu peux en être sûre, ces tirages vaudront de l’or dans quelques années. Herr Wolf est depuis longtemps un ami intime de la famille. Il vient souvent manger à la maison. Mais nous ne l’avons pas vu beaucoup ces dernières semaines. Je crois qu’il a passé beaucoup de temps à Berlin. Sais-tu qu’il a été emprisonné ? Un an à la prison de Landsberg. Il a tenté un coup d’État avec le général Ludendorff il y a six ans. Papa te donnera des précisions. C’est pendant son incarcération qu’il a écrit Mein Kampf. Herr Wolf bien sûr, pas mon père. (Là, elle s’est esclaffée et tous les clients se sont retournés vers nous). Papa ne rédige que des factures. Et encore ! Avec mon aide ! Herr Wolf vient parfois avec Geli. C’est sa nièce. Ou sa demi-nièce plutôt. Oui, puisque la mère de Geli est la demi-sœur de Herr Wolf. C’est son tuteur car la mère de Geli est bien incapable de s’occuper de sa fille. Il habite avec Geli. Je crois qu’elle est majeure maintenant. Malgré tout, on dit que Herr Wolf la surveille de près. Ils ne se quittent pratiquement jamais : cinéma, restaurants, concerts, pique-niques... On raconte des choses sur leur compte. On dit que leurs rapports ne sont pas que... familiaux. (Elle susurra ce dernier mot avec un sourire ambigu.) On parle même de mariage. Il paraît qu’avec une dispense du pape c’est possible. Mais on dit tant de bêtises, parfois. Ce dont je suis sûre, c’est que Herr Wolf aime les filles de notre âge. Sais-tu qu’il a essayé de m’embrasser ? (Elle s’est penchée vers moi et a pris son air de conspiratrice.) Un soir, nous mangeons à la maison, lui, papa et moi. Vers dix heures il veut prendre congé. Papa me demande de le raccompagner jusqu’à la porte. Cela me surprend. C’est lui qui s’en charge d’habitude. Me voilà seule avec Herr Wolf à la porte du magasin. Au lieu de me faire un baisemain comme à son habitude, il me prend par les épaules et m’attire contre lui. Mon premier réflexe est de le repousser. Je lui dis : “Voyons, que faites-vous ?” Il insiste et me pose un baiser rapide sur le front. Il me lâche et me dit : “Pardon petite Henriette.” Puis il s’en va sans rien ajouter. Quelle sotte j’ai été. J’aurais dû me laisser faire. J’ai bien l’âge de recevoir mon premier baiser... » Elle continua ainsi pendant un quart d’heure. Des on-dit des racontars... D’après elle, Herr Hitler est un pervers qui séquestre sa nièce, et les cadres du Parti font des gorges chaudes de cette histoire. Je n’en crois pas un mot. Je suis sûre que c’est un gentleman. Je ne l’imagine pas se conduire ainsi avec une jeune femme et faire du gringue à une oie blanche comme Henriette. Elle se délecte de ces rumeurs, elle se complaît à s’en faire l’écho et s’invente des histoires. J’ai senti la colère monter en moi et j’étais heureuse de couper court en regardant ma montre. Je lui ai dit que je devais partir très vite. Elle ne voulut pas rester seule dans le bar. Alors nous avons payé avant de nous précipiter dehors. J’ai vu mon tram arriver au bout de la rue et je me suis pressée vers l’arrêt, Henriette sur les talons. Jusqu’au dernier moment elle a continué à parler de Herr Hitler et de son goût pour les jeunes filles. Je suis certaine qu’elle est amoureuse de lui. Je lui ai fait la bise sur le marchepied et l’ai vue s’éloigner avec soulagement.

Lundi 7 octobre 1929

J’étais heureuse de repartir au travail ce matin. Samedi et dimanche ont été d’un ennui mortel. Il a plu sans discontinuer sur Munich et le froid de l’hiver commence à s’installer. J’ai passé mon temps à faire de la couture avec maman. Dans le tram, j’évite de regarder par la vitre. Les gens font grise mine. Tous ces clochards qui errent dans les rues ou tendent leur sébile aux passants. Ces femmes mal fagotées tirant derrière elles des enfants en guenilles. Trois millions de chômeurs, a dit papa, et le gouvernement ne fait rien d’après lui. De temps en temps on voit passer des hommes en uniforme brun, un peu comme celui du chauffeur dans la voiture de Herr Hitler. Les Braun ont vraiment de la chance. Papa a un bon salaire de professeur d’architecture. Ilse, à vingt et un ans, est déjà secrétaire médicale chez un médecin juif. Notre petite sœur Gretl fréquente un des meilleurs collèges catholiques de la ville. Maman s’occupe de la maison et de sa gentille famille sans jamais manquer de rien. Quant à moi, mon sort n’est pas des moins enviables. Mon travail chez Hoffmann me pèse parfois, mais ce que je donne à papa de mon salaire me laisse quand même un peu d’argent de poche. Bien sûr, je préférerais prendre des cours de théâtre comme cette grue de Henriette, pour partir un jour à Hollywood, mais papa s’y oppose. J’attendrai (suggestion : je dois attendre) mes vingt et un ans. Grosse effervescence aujourd’hui au magasin. Le lundi est traditionnellement le jour où les clients viennent chercher leurs tirages de la semaine précédente. Des photos de famille essentiellement. De grandes tablées de gens hilares, des couples souriant se tenant par l’épaule, des enfants bien habillés exhibés devant l’objectif... Qui pourrait croire que notre pays va si mal ? J’ai passé la journée derrière le guichet, essayant de ne pas me tromper dans le rendu de la monnaie. Le patron est resté dans son bureau, ne se levant que pour accueillir les gros clients et papoter avec eux. On parle beaucoup de politique. Il y a des élections en Bade à la fin du mois et Hoffmann fait l’éloge des candidats nazis. J’ai attendu patiemment la pause de midi. Je suis seule à ce moment-là dans le magasin. Hoffmann mange au premier étage avec sa fille (quand elle n’est pas en vadrouille). J’expédiai rapidement ma gamelle. J’avais envie de voir les fameux tirages dont me parlait Henriette vendredi. Ceux des dignitaires du Parti. J’ai librement accès au bureau du patron mais je me sentais quand même comme une cambrioleuse. J’avais déjà remarqué un classeur métallique étiqueté NSDAP. Je découvris à l’intérieur des dossiers suspendus classés alphabétiquement. J’allai immédiatement à H mais ne trouvai rien sur mon cher visiteur (pas plus qu’à W pour Wolf). Par contre, je tombai sur le portrait d’un certain Himmler (les noms sont au dos des photos), un homme sec et raide au pince-nez de précepteur, et un autre de Hess, un grand mince au visage fermé et aux sourcils broussailleux. Je continuai à fouiller. Tous ces noms et ces visages me sont inconnus : Amann, Bormann, Bouhler, Rosenberg, Röhm, le fameux Streicher et bien d’autres... Je trouvais aussi la photo en pied de Joseph Goebbels en uniforme noir. Une seule photo de femme : Winifred Wagner. Elle a une énorme poitrine et pose comme une duchesse dans une superbe robe de soirée. Personne ne sourit. Les regards sont fixes, l’allure déterminée, le maintien militaire. Tout cela tranche avec la douce amabilité de Herr Hitler. Il doit avoir fort à faire avec tous ces gens se prenant au sérieux. C’est ce moment-là qu’a choisi cette cruche de Henriette pour entrer en trombe dans le magasin, un lourd document entre les mains. Elle m’aperçoit et s’immobilise. Ma présence dans le bureau de son père n’a rien de suspect, mais je me sens honteuse comme une petite fille surprise le doigt dans un pot de confiture. Je referme le classeur un peu trop brutalement. Elle a deviné mon trouble et s’approche de moi avec la démarche féline d’une star devant une caméra. Elle pose nonchalamment la main sur le chambranle de la porte. Elle fait une petite moue en plissant les yeux et me dit : « Tu sais, je ne serai pas là jeudi prochain. Tu devrais lire quelques pages de son livre d’ici là. Tu paraîtras moins gourde. »

Mercredi 9 octobre 1929

Hier, j’ai rapporté le livre à la maison, bien caché au fond de mon cabas sous mon écharpe de laine et quelques courses. Pourquoi papa déteste-t-il autant Herr Hitler ? Je n’aime pas dissimuler les choses. J’ai horreur du mensonge. Ce n’est pourtant pas un livre licencieux dont on doit avoir honte. J’avais l’impression que mon « forfait » se voyait sur mon visage. J’étais pressée d’embrasser mes parents et de déposer les courses dans la cuisine pour me précipiter dans ma chambre mon cabas sur l’épaule. J’ai provisoirement glissé l’ouvrage sous le lit le temps du souper. Quelle épaisseur ! Près de cinq cents pages. Et ce n’est que le premier volume. Henriette voulait me « fourguer les deux », comme elle dit. Je lui emprunterai le second tome le moment venu. Si tant est que j’arrive au bout du premier. Comment une seule personne peut-elle écrire autant de choses ? Herr Hitler est sûrement un génie. En tout cas, un homme très intelligent. J’ai été tentée d’ouvrir le livre dans le tram du retour, mais je n’ai pas osé. Une fille de mon âge lisant un livre politique... Et puis Herr Hitler doit avoir des ennemis. On en a sûrement beaucoup dans ce milieu. Je n’avais pas envie d’essuyer des réflexions en public. Le repas a été interminable. J’étais tellement impatiente. Gretl a raconté une bagarre entre une petite juive et une autre élève de sa classe qui se moquait d’elle. « Il ne faut pas faire de différence », a dit Ilse. Papa et maman n’ont rien répondu. Après le repas, je ne me suis pas attardée au-delà de ce que la politesse exige. Je n’avais pas envie de partager une des immuables soirées chez les Braun : maman coud après vaisselle et rangement, Gretl fait ses devoirs dans la cuisine, papa lit le journal, Ilse des revues de médecine et moi un périodique de cinéma ou un western de Karl May. Je prétextai une grande fatigue pour rejoindre ma chambre au plus vite. J’ai saisi le livre comme une relique. Je me suis allongée tout habillée sur le lit, le dos tourné à la porte. Mes sœurs entrent parfois sans frapper (je leur ai pourtant dit mille fois que je déteste ça), j’aurais eu ainsi le temps de glisser le livre sous l’oreiller. Il me restait deux heures avant l’extinction des feux. Je caressai longuement la couverture du bout des doigts puis retournai l’ouvrage. Sa photo occupe la moitié supérieure de la page. Je passai un long moment à contempler ce visage ferme, bien dessiné, ce regard intense et perçant qui semble défier l’objectif. Il m’a fallu beaucoup de temps avant de tourner la première page. Quelque chose me disait que en entrant dans ce livre, je pénétrerais dans un monde inconnu, tumultueux, inquiétant, un univers d’adultes. Je crois qu’hier soir j’ai définitivement quitté l’enfance. Enfin je me décidai, et les mots dansèrent devant mes yeux. Herr Hitler commence par ses premières années à Linz. Il est né en 1889 (mon Dieu, il a donc bien quarante ans !). Il est le quatrième enfant d’une fratrie de six, mais seuls sa sœur Paula et lui ont survécu. Il raconte la maison familiale, l’école primaire, ses longues promenades solitaires au bord de l’Inn (c’est un romantique, j’en étais certaine). Son père Alois, douanier à la frontière austro-allemande, voulait que son fils devienne fonctionnaire mais le petit Adolf rêvait d’être peintre. Il s’opposa souvent à ce père violent et porté sur l’alcool qui mourut en 1903. Sa mère, qu’il adorait, s’appelait Klara. Elle aussi est morte. En 1907. Herr Hitler ne semble pas avoir eu une enfance très heureuse. L’extinction des feux me surprit en pleine lecture. J’enfilai ma chemise de nuit dans le noir et me glissai dans la chaleur des draps avec ma lampe torche. Je me sentais très fatiguée. Je n’ai pas l’habitude d’une telle concentration. Les romans de Karl May sont plus faciles à lire. Mais je luttai quand même pour terminer au moins le premier chapitre. Lorsque je refermai le livre, Herr Hitler, orphelin et vivant d’une petite bourse, partait à Vienne fin 1907 pour s’inscrire à l’Académie des beaux-arts. Mon Dieu, à peine plus âgé que moi, il était déjà sur les routes, prêt à vivre son destin. C’est un extraordinaire aventurier. Il me restait, avant de m’endormir, à trouver une cachette pour le livre. Maman fait la chambre tous les matins et rien n’échappe à son inspection. Je songeai un moment à le faire suivre tous les jours de la maison au magasin et du magasin à la maison mais cette solution n’est pas très pratique. Le livre est trop volumineux. Finalement je me suis dit que l’endroit le plus propice était le tiroir où je range mes sous-vêtements. Maman en respecte l’intimité. J’ai rougi en pensant à la réaction de Herr Hitler si je lui disais demain où je dissimule son œuvre... Mais je pouvais m’occuper de la cachette au réveil. Je gardais le livre sous la couette. J’eus du mal à trouver le sommeil. J’avais des picotements dans tout le corps.

Dimanche 13 octobre 1929

Dimanche après-midi pluvieux. Mon cœur est gris et lourd comme le ciel. Je suis dans ma chambre. Je n’en ai pratiquement pas bougé depuis vendredi soir. Officiellement, j’ai pris froid, j’ai de la fièvre et je ne veux pas être dérangée. J’ai fait promettre à mes sœurs de ne pas entrer sans frapper (pourquoi dans cette maison n’y a-t-il pas de clé aux serrures ?). J’ai de plus en plus de mal à avancer dans le livre. J’ai pourtant dévoré le deuxième chapitre comme un roman d’aventures : le jeune Adolf se bat pour survivre à Vienne. Des gens incompétents lui ont fermé les portes de l’Académie. Il multiplie les petits boulots et vend ses croquis dans la rue. Mais dans le troisième chapitre, il part dans des considérations politiques très compliquées pour moi. Je ne comprends pas grand-chose à tout cela. Henriette m’a affirmé avoir lu les deux tomes. Elle ment, j’en suis sûre. Même papa n’aurait pas la patience d’ingurgiter des volumes aussi épais. Et puis, je n’ai pas le moral depuis jeudi soir. Herta, Herta ! Tu es si loin, ma chère amie. Quelle idée de partir faire tes études à Berlin. Je me sens si seule. J’aimerais me confier à toi. Papa ne veut toujours pas nous faire installer le téléphone. Le patron est trop avare pour me permettre de me servir du sien. Il y a bien les cabines publiques, mais elles dévorent la monnaie à une vitesse folle et Herta n’est jamais chez elle quand je cherche à la joindre. Je lui ai envoyé une longue lettre hier où je lui raconte mon chagrin d’amour. Je connais déjà sa réponse : « Eva, Eva... Incorrigible sentimentale, te voilà tout enflammée pour un preux chevalier, un héros des temps modernes... » Et elle aura bien raison. Comment ai-je pu penser une seule seconde qu’un homme de cet âge, un homme public, presque une célébrité, puisse trouver un quelconque intérêt à une donzelle telle qu’Eva Braun ? Beau comme il est, il doit être entouré de jolies femmes, à Munich et à Berlin. Hoffmann m’a dit qu’on le considérait de plus en plus comme un candidat sérieux pour la chancellerie. Il exagère certainement mais tout de même... Il doit avoir ses admiratrices, des femmes autrement plus intéressantes, plus riches, plus en vue, plus entreprenantes, plus captivantes, plus excitantes. Il ne se mariera jamais avec moi. De toute façon, papa s’y opposerait. Quand je serai majeure peut-être ! Est-ce que j’aurai ma chance dans quelques années ? Herr Hitler ne peut pas épouser une fille mineure. Dans sa position... Mais tais-toi donc, idiote. Tu n’es pas dans un film avec Pola Negri. Il ne t’a même pas adressé un regard digne de ce nom jeudi après-midi. C’est vrai ! Je devais être transparente. Il est descendu de son énorme berline. Le chauffeur (un homme à la carrure d’athlète) lui a ouvert la portière arrière. Une jeune femme s’est glissée hors de la voiture juste après lui. Herr Hitler a ouvert la porte du magasin sans avoir la courtoisie de laisser d’abord entrer celle qui l’accompagnait. Elle ferma derrière elle et demeura sagement en retrait, emmitouflée dans un manteau au col relevé. Je m’approchai, le cœur battant, un grand sourire aux lèvres, prête à lui souhaiter la bienvenue. Le patron me devança, alerte comme un jeune homme, courbé en avant, plus obséquieux que jamais. Hoffmann eut un drôle de geste : bras tendu au-dessus de sa tête. Herr Hitler se contenta de lui serrer la main, le visage fermé. Hoffmann a dit : « Bonjour Geli. » Les deux hommes se sont dirigés immédiatement vers le studio. Herr Hitler avait l’air pressé et en colère. Avant de passer la porte, il s’est retourné vers la jeune femme et lui a dit : « Tu t’assois sur cette chaise et tu m’attends. » Elle a obéi sans commentaire. Enfin, il m’a remarquée. Il m’a saluée d’un petit geste de la tête. Le minimum de politesse. Puis il s’est enfermé avec Hoffmann. Je me suis retrouvée seule avec la nièce de Herr Hitler. Elle restait prostrée sur sa chaise, le menton sur la poitrine et les mains sur les genoux comme une petite fille qui vient de se faire tancer. Elle n’avait même pas enlevé son manteau malgré la chaleur du magasin. Je suis revenue derrière le guichet, toute chamboulée. J’étais malheureuse de l’indifférence de Herr Hitler à mon égard et je ne savais que dire à sa nièce. Au bout de dix minutes, je me suis enfin décidée à lui proposer du thé. Ma question a semblé la sortir d’un songe. Elle a timidement levé la tête en repliant son col. Elle s’est tournée vers la porte du studio comme pour demander l’approbation de son oncle. « Merci, vous êtes bien aimable. » Elle a une voix soufflée, retenue, presque sans épaisseur. Quand je suis revenue avec le plateau, elle avait enfin ôté son lourd manteau. Il reposait à plat sur ses genoux, qu’elle tenait toujours bien droits. Je posai le plateau sur la table à côté d’elle. Elle me remercia avec un petit sourire timide. Je fus tentée de revenir dans mon bureau mais je trouvai impoli de la laisser sans compagnie. Je revins derrière le comptoir sans avoir rien d’autre à y faire qu’à attendre le prochain client. Je l’observai à la dérobée. Je la vis, avec une délicatesse d’enfant trop sage, remplir sa tasse, y plonger un sucre puis un nuage de lait. Elle souffla plusieurs fois sur sa boisson trop chaude et l’avala par petites gorgées comme un moineau dans un bain d’oiseaux. Elle a un visage complètement rond, presque lunaire. Ses cheveux sont courts et châtain foncé, frangés à gauche. Elle est plutôt petite et un peu rondelette. Je ne pus m’empêcher de remarquer ses seins, fermes et pleins sous son pull en cachemire. Je suis un peu... jalouse des filles qui ont une vraie poitrine. Moi et mes deux œufs au plat... Elle jeta fréquemment des regards vers la porte du studio où son oncle et mon patron continuaient de travailler. Lorsqu’elle eut terminé son thé, elle reprit sa pose de statue égyptienne, son regard fixé sur un point invisible au sol. Elle n’avait visiblement aucune intention d’engager la conversation et, pour ma part, je ne trouvai rien à lui dire. Elle me paraissait troublée, abattue, soumise, piteuse... Je crois qu’elle retenait ses larmes. Est-ce donc là la jeune femme que Herr Hitler projette d’épouser ? Cette poupée de porcelaine au teint blafard ? Elle a vingt et un ans d’après Henriette. Elle semble pourtant n’en avoir guère plus de quinze. C’est peut-être sa tristesse qui lui donnait jeudi son allure d’adolescente. À quoi ressemble-t-elle quand elle s’amuse ? Cette situation s’éternisa plus d’une heure, d’autant plus gênante qu’aucun client ne franchissait le seuil du magasin. Au bout d’un moment, je décidai de retourner dans mon bureau. Son attitude m’agaçait. Je crois surtout que j’éprouvais de la colère envers cette fille ayant le privilège de partager l’intimité de Herr Hitler. Je ne ferais pas la tête à sa place. Il n’a qu’à m’épouser moi si elle ne veut pas de lui ! Je n’ai rien à lui envier, après tout. À part ses seins... Elle a dû l’irriter dans la voiture, lui dire quelque chose de déplaisant. Herr Hitler s’est énervé. Il avait sûrement raison. Certaines filles sont si capricieuses. Tant pis pour elle. Les deux hommes sortirent enfin du studio. Geli se leva d’un bond, comme un soldat au garde-à-vous. Hoffmann était jovial et parlait sans arrêt. Herr Hitler paraissait un peu plus détendu mais ne répondait que par de courtes phrases, visiblement agacé par la prolixité du photographe. J’avançai jusqu’à la porte ouverte de mon bureau. J’attendais un regard, un mot, une attitude. Mais c’est sur sa nièce qu’il posa les yeux. Celle-ci baissa la tête. Je vis qu’il était encore courroucé. Il serra la main de Hoffmann. Le patron eut de nouveau cet étrange salut bras tendu, ajoutant cette fois un petit claquement des talons très militaire. Il ajouta : « Au revoir, Geli. » La jeune fille lui répondit en esquissant une révérence. Elle eut ensuite un très rapide regard vers moi où je sentis toute la détresse du monde. L’oncle et la nièce s’engouffrèrent dans la voiture stationnant toujours sur la place privée face au magasin. La berline se glissa tout en douceur dans la circulation de la Schellingstrasse. Hoffmann sauta de joie en frappant dans ses mains. Puis il se précipita vers moi en riant, me prit par les épaules, me secoua comme un prunier avant de faire claquer un baiser sur chacune de mes joues. J’étais sidérée. Il se dressa sur la pointe des pieds et me dit : « Hoffmann n’est plus un petit photographe de quartier. Hitler ira loin. Tu peux en être certaine, et tu as devant toi son photographe attitré. Notre fortune est faite (ce notre me laissa pantoise, connaissant son avarice). Je vais m’occuper du développement tout de suite. Je te laisse la boutique. » Il me tourna le dos et, tout en marchant à vive allure vers la chambre noire, il ajouta : « Sois gentille, petite Eva, reste donc jusqu’à dix-huit heures aujourd’hui. » Je demeurai immobile de longues minutes, encadrée comme une nature morte dans le chambranle de la porte. D’ailleurs, je me sentais comme morte. Je ne respirais plus que par réflexe. J’avais tant espéré de cette deuxième rencontre. Espéré quoi ? Qu’il s’attarde longuement après la séance photos. Nous aurions bu un thé, mangé des gâteaux. Il m’aurait fait des compliments sur ma robe, ma coiffure. Un brin de cour en somme. Avant de partir, il m’aurait dit : « Fräulein Eva, me permettrez-vous de vous inviter bientôt à boire un verre à l’Osteria ? En tout bien tout honneur, bien sûr. » Je lui aurais répondu : « Avec joie, Herr Wolf. Un samedi après-midi peut-être. » J’ai rêvé et me voilà bien punie. Je me suis retrouvée seule dans le silence du magasin, rigide comme un mannequin de cire. J’étais malheureuse, et frustrée, et en colère. J’avais envie d’arracher les yeux de cette Geli. C’est elle qui a tout gâché. Mais quelle idée, aussi, de l’amener avec lui ? Ce n’est plus une petite fille. Continuera-t-il à la traîner derrière lui lorsqu’il sera chancelier ? Elle ne doit rien savoir faire de ses dix doigts. Elle est sûrement un vrai boulet pour lui. Je passai le reste de l’après-midi à faire les cent pas entre mon bureau et l’accueil, recevant quelques rares clients avec un minimum de politesse. Je me réconfortai en me disant qu’il faudrait bien que Herr Hitler vienne chercher ses photos. Seul cette fois, et plus détendu, du moins je l’espérais. J’aurais peut-être une deuxième chance. Passera-t-il demain ou la semaine prochaine ? C’est sur cette espérance que je traversai la soirée et la nuit. Le lendemain matin, en entrant dans la boutique, la première chose que je vis fut le dos de Hoffmann et de sa fille, penchés sur le bureau du patron. Alerté par la sonnette de la porte, ce dernier se retourna et d’un grand geste de la main m’invita à les rejoindre. Je ne pris même pas la peine d’enlever mon manteau. Je me précipitai et me glissai entre eux deux. Il était là, sur la pellicule : une série de vingt photos proprement rangées les unes à côté des autres. Hoffmann rayonnait. Sa fille partageait son enthousiasme. Il me dit : « Alors, qu’en penses-tu ? Elles sont formidables ! (Cette façon qu’a Hoffmann de répondre à ses propres questions...) J’ai appris l’art de la gestuelle au Führer », ajoute-t-il en toute modestie. Le Führer. C’est la première fois que le patron l’appelle ainsi. Herr Hitler est en pied, en buste ou en portrait. Je dois bien avouer que les photos sont de qualité et très parlantes. Elles le mettent en scène dans un simulacre de discours. Il a sur chaque photo des expressions faciales et corporelles différentes, mais toujours passionnées, vibrantes, profondes. Il a l’air en extase. Ses yeux noirs semblent lancer des flammes. Quelque chose d’animal irradie de sa personne. Une force brute, primitive, attire instinctivement l’attention. La gestuelle est variée et étudiée. Tantôt le bras est projeté vers l’avant, main et doigts ouverts comme pour saisir un objet invisible devant lui, tantôt ils sont pliés vers le torse, poings fermés, dans une attitude de boxeur. Ailleurs on le voit dresser une main menaçante au-dessus de sa tête comme un prophète maudissant ses ennemis. Les photos en contre-plongée sont les plus saisissantes. Elles lui donnent des allures de chevalier indomptable. Les jeux d’ombre et de lumière soulignent encore le caractère dramatique et puissant de son visage, la forme aiguë, saillante de chaque expression. L’ensemble est impressionnant. Il suggère le combat, la force et une détermination sans faille. Je sens encore ces picotements dans mon corps. Hoffmann se tourne vers moi avec un sourire béat. Il attend visiblement de ma part une approbation totale et sans réserve. Je ne peux que lui donner satisfaction. « C’est vraiment bien », lui dis-je. Il a une petite moue dépitée. Il espérait des superlatifs, mais je ne lui ferai pas ce cadeau. Il me doit trop d’heures supplémentaires. « Est-ce qu’il viendra chercher ses photos dans la journée ? » Il me répond un peu brutalement : « Non, c’est Herr Goebbels qui passera. Le Führer sera sur les routes jusqu’à la fin de l’année. Nous avons des élections en Bade, à Lübeck et en Thuringe. Il part soutenir les candidats du Parti. » Puis, comme un professeur signifiant la fin du cours, il posa rapidement les photos les unes sur les autres avant de les ranger dans le classeur NSDAP. J’eus du mal à cacher ma déception. Je passai dans mon bureau et j’enlevai enfin mon manteau. Henriette me suivit. Elle me dit : « Tu as fait la connaissance de Geli hier ? – Oui, drôle de fille, ai-je répondu. – Drôle de fille, tu as bien raison, mais c’est elle qu’il aime. » Elle me tourna le dos et je l’entendis monter l’escalier vers l’appartement. Quelle chipie. Je m’en veux de n’avoir rien trouvé à lui répondre. Dimanche pluvieux. Triste, triste, triste... J’ai un chagrin d’amour, un gros chagrin d’amour. Le premier. J’aimerais pouvoir en parler à Ilse mais elle n’aime pas Herr Hitler. Il faut absolument que j’arrive à joindre Herta, même si je dois sacrifier tout mon argent de poche dans une cabine.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.