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Le Livre de Maupassant

De
250 pages
Recueil de nouvelles drôles et émouvantes, où tout, finalement, n'est qu'imposture. Il réunit quelques épisodes parisiens, bretons, et africains en neuf histoires brèves et inoubliables. Elles tiennent leur originalité des thèmes abordés. Humour, fantaisie verbale, canular, et absurde en sont les maîtres mots. Ces histoires auraient bien pu vous arriver, et c'est peut-être cela qui les rend résolument contemporaines. Archie aurait mieux fait de dormir cette nuit-là, tout le monde comprendra Caramel, et personne ne plaindra Dynamo Var...
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LE LIVRE DE
MAUPASSANT
CHARLY-GABRIEL MBOCK
FILS
LE LIVRE DE
MAUPASSANT





NOUVELLES








Le Manuscrit
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Éditions Le Manuscrit
20, rue des Petits-Champs
75002 Paris
Téléphone : 01 48 07 50 00
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com
 Éditions Le Manuscrit, 2005
ISBN : 2-7481-5227-1
ISBN : 2-7481-5226-3
CHARLY-GABRIEL MBOCK FILS





Je deviens énorme et je pénètre
Avec ma tragique hérédité
Dans la secrète alcôve des tiges
Où couve le bouillon de la vie
Avec l’aveugle tourmente de l’amour

Oscar Ferreiro

7 LE LIVRE DE MAUPASSANT
8 CHARLY-GABRIEL MBOCK FILS





Brisures à la barre
Au Douzième de Courbevoie…
Nos soirées endiablées !


9 LE LIVRE DE MAUPASSANT
10 CHARLY-GABRIEL MBOCK FILS



I

- Jurez-vous de dire la vérité, toute la vérité, rien
que la vérité, dites : « Je le jure ! ».
- Je le jure !
- Nous vous écoutons !
« Y a même pas à réfléchir monsieur le juge, de
toutes, c’est Babette qu’était la plus tendre avec moi. Par
un hasard pur elle avait des yeux ronds tout à fait bleu,
Babette, monsieur le juge, des joues blan-ches remplies
de petits points marron clair, une bou-che en feuille de
camélia, un nez véruqué, un corps de maugrabine… En
tous les cas c’est de cette ma-nière que je la vis comme
elle débarquait un jeudi matin vers dix heures à la
maison.
Depuis que maman avait chassé Balbine, une sale
voleuse, j’attendais la nouvelle nourrice avec beaucoup
d’impatience monsieur le juge. La pancar-te apposée en
bas de l’immeuble la voulait mamelue, juteuse, et aimant
beaucoup les enfants !…. Babette remplissait bien ces
trois critères d’embauche, et je crois que c’est la raison
pour laquelle maman décida de la garder.
Maman aimait bien Babette parce que Babette ne
mentait jamais et ne filoutait pas monsieur le ju-ge…
Par contre elle me dévergondait, mais ça ma-man elle le
savait pas.
Chaque fois que Babette et moi étions seuls à la
maison elle me sortait du berceau et nous jouions à ma
renaissance…D’abord je lui mettais un orteil, deux, puis
11 LE LIVRE DE MAUPASSANT
trois, etcetera… dans le fond du petit cul monsieur le
juge, qu’elle retirait d’un coup, ce qui la faisait
doucement gémir… Et souvent lorsque mon pied
commençait de pénétrer son cul sans accrocha-ges elle
me chantonnait que j’étais entièrement re-né monsieur
le juge, et arrêtait arbitrairement le jeu !… J’implorais
alors de tous mes poings, voulant tou-jours jouer,
monsieur le juge, jouer, jouer, jouer ; elle, dévissait son
gros téton ramollo et me le foutait en pleine bouche !…
Je suçais monsieur le juge, et c’était bon !... « Pleure pas
mon gros petit n’enfant, pleure pas… » qu’elle me disait
monsieur le juge, la Babette, en me bécotant les
joues…C’était notre se-cret, à Babette et à moi, et
personne ne se doutait de rien… Même pas maman, qui
pourtant avait une seconde vue pour ces choses-là…

Au temps dont je parle je faisais encore pipi au lit
monsieur le juge, et je trouvais ça misérable. Oui ! d’être
un petit pisseux, ça, ça me foutait une honte pas
possible !… Pourtant la nuit, je me voyais bien me lever
et aller le faire proprement dans les toilet-tes, comme
tout le monde monsieur le juge, mais à potron-minet je
trouvais toujours une tache jaune, humide, fétide, à la
même place. Je restais des heu-res et des heures au lit,
faisant semblant de dormir, monsieur le juge, mais
personne à vrai dire n’était dupe de mon petit manège.
On me guettait du coin de l’œil, ça sentait trop mal, et
on venait finalement me sortir de mon déshonneur.
Maman, elle me gourmandait monsieur le juge,
disant qu’un homme ça ne pissait pas au lit… Indi-
gnités ! Qu’elle ajoutait que c’était…Qu’on allait me
couper le zizi si je continuais !… Moi j’en tremblais
monsieur le juge, ah ça j’avoue sans la honte mon-sieur
12 CHARLY-GABRIEL MBOCK FILS

le juge, parce que je savais pertinemment que le zizi était
une chose capitale dans la vie d’un hom-me… d’un vrai,
du moins.
La réhabilitation c’était quand maman acceptait
que je rejoue dans sa tignasse monsieur le juge. Elle
aimait bien que je fourrage dans sa chevelure noire.
C’était son dada ! Elle disait que j’allais y trouver des
poux, des gros… « Cherche encore mon chéri, cher-che
encore… » Qu’elle répétait maman monsieur le juge,
mais je dois avouer que je n’avais jamais vu un seul pou
de mes yeux vu (sauf un voisin qu’on disait laid comme
un pou, mais je pense qu’on exagérait un tout petit peu
quand même, le pou pouvait pas être aussi laid !)… Mes
dix petits doigts courraient sur le crâne de maman et elle
souriait. « Pourquoi que tu souris maman ? » Que je lui
demandais…Elle ne ré-pondait rien monsieur le juge,
continuait de sourire, tout bêtement. Parfois, comme
elle était fâchée avec Josaph, elle disait :… « Qu’est-ce
que t’as à me cher-cher des poux, Josaph ?! »…Sans
doute n’aimait-elle pas qu’il le fasse lui, ce privilège était
pour moi tout seul.
Josaph c’était le mari de maman. Il ne m’aimait pas
beaucoup parce que maman m’avait accouché avant de
le connaître… Paraît que je lui rappelais un sale type.
Lorsqu’on se croisait, Josaph et moi, on se reniflait
comme deux hyènes. Je pouvais pas le voir monsieur le
juge, et je crois que c’était réciproque… Mais, comme
j’avais pas vraiment le choix de mon endroit, vous
voyez ? Pour avoir maman pour moi tout seul je
m’inventais des maladies, comme ça elle venait dans ma
chambre et on restait tous les deux tout seul, tranquilles,
au fond du petit lit… J’aimais bien ces moments-là
monsieur le juge, la tendresse et tout, ça me manque
13 LE LIVRE DE MAUPASSANT
terriblement !... Faisant tou-jours mon malin, un beau
jour je fus malade pour de vrai, j’avais attrapé la
varicelle, j’avais des boutons partout jusque dans le fion
et c’était pas commode pour chier !…Je passais des
heures et des heures au cabinet et maman elle croyait
que je prenais mon pied de cette manière, elle avait lu ça
dans un bou-quin !…

II

Nous habitions une cité où on trouvait beau-coup,
beaucoup d’immigrés, monsieur le juge. Com-me
maman n’aimait ni les Noirs, les Arabes, et tout ça, y
avait qu’une personne que je pouvais voir avec son
acceptation… Elle s’appelait Ninon, venait sou-vent à la
maison avec sa mère, Mme Rummaud, une femme bien
remarquez ! C’est pourquoi je pouvais voir sa fille sans
limitation de gentillesses.
J’aimais bien ma Ninon monsieur le juge, fou
d’elle ?… oui j’étais ! Ah ça oui monsieur le juge ! Nous
étions en tous points semblables. Mais parfois je la
voyais qui s’à-quatre-pattait dans le fourré du parc et je
trouvais ça bizarre, l’eau qui lui tombait directement du
bas-ventre monsieur le juge !… Sou-vent je l’imitais
pour voir, et elle riait beaucoup de ma pendule, disant :
« Mon papa a la même, mais en plus grosse ! » Je revois
encore son sourire monsieur le juge, ses yeux qui
pétillaient, ah ! Pauvre Ninon… Ç’aurait dû me mettre
la puce à l’oreille, mais j’étais trop petit pour
comprendre, trop petit…
Ce matin-là, le quartier gardait une physiono-mie
14 CHARLY-GABRIEL MBOCK FILS

morose. Les rues qui d’ordinaire jouaient d’une infinité
de clameurs, de couleurs, restaient obstiné-ment
désertes. Les « blocs », jaunis par les lueurs du levant,
s’accordaient dans un profond silence !...Aux fenêtres,
les familles accoudées allongeaient les têtes vers la
demeure endeuillée. Elle était là monsieur le juge, à trois
pas, mystérieuse comme un tombeau d’Egypte…Un
homme passait en bas, dans le parc, et c’était lui
monsieur le juge, mais il ne faisait aucun cas des regards
qui le toisaient… (et qu’il avait d’ail-leurs toujours
méprisé !)… Il allait, sifflotant, l’air de rien se reprocher.
La nuit d’avant Ninon s’était tran-chée les veines !
Oh quelle histoire ! Monsieur le ju-ge, quelle sale
histoire, trop petit pour comprendre.

J’avais voulu rester à la maison, à jouer au Nin-
tendo avec Bobby, un voisin sympathique, mais ma-
man m’avait dit : « Maxime, habille-toi, c’est la ren-trée
des classes…». Et comme je voulais faire bonne
impression, j’avais finalement rentrée des classes.
J’aimais bien mon école, monsieur le juge, par-ce
qu’elle avait une cour de récréation… ; elle seule
comptait à mes yeux, le reste je m’en foutais.
Parfois, lorsque je repense à ma cour de récré des
larmes me montent aux paupières, ce sont des larmes de
mélancolie. Je me rappelle comme hier de la course qui
me jetait dans la gadoue, du pano qui me « bombardait »
la figure, du quatre-heures qu’on m’arrachait de force.
Ah ! Le primaire, je vous jure monsieur le juge, c’était
bon ! Plus j’avance en âge, plus je me rends compte que
c’était là le meilleur de ma misérable existence.
Voici une histoire incroyable, quoique véridi-que,
qui me marqua au fer rouge monsieur le juge.
15 LE LIVRE DE MAUPASSANT
C’était au Cours Moyen Un qu’on fit connais-
sance Pétronille et moi.
Pétronille était la plus belle fille du monde ! La
plus intelligente. Un jour je lui avais dit ça, elle avait
simplement répondu : « Et alors ?! »…Je n’avais rien dit
après monsieur le juge. Je ne voulais plus planter les
choux, ni finir au piquet.
La classe attendait impatiemment le retour de
Mme Louloutte. Les gros bavards, dont j’étais (bien
entendu), qui d’ordinaire s’en donnaient à cœur joie
lorsque la maîtresse était ainsi absente, demeuraient
muets comme des poissons, tourmentés par la pro-
chaine remise de bulletins. Les minutes s’écoulaient,
convoyées par des cœurs qui battaient en mesure, le sort
partagé durant l’année maintenant s’individuali-sait,
moment de sérieuses réflexions et de regrets a-mers.
Lorsque Mme Louloutte pénétra en classe, le
sourire qu’elle tirait jusqu’aux oreilles s’abattit vers son
col sévèrement dressé. C’était une jeune femme élégante
d’air et de chanson que certains maîtres ve-naient
beaucoup voir (surtout Monsieur Brunot, un gros type
avec une moustache noire)… Elle tenait la pile de
bulletins de notes, ballotta langoureusement son
popotin jusqu’à son bureau en angle, un rapide
croisement de jambes, voilà son string rouge !!!..... Je
l’avais vu, parole d’honneur ! Ce qui fait la force d’une
femme c’est la raison pour laquelle les hommes l’aiment... J’ai dû
relire ça quelque part…. Je pense que c’était vrai. Mme
Louloutte, elle, tenait le monde avec ces jeux de jambes-
là. Habiles. Dégourdis. Violents !
Grâce au Ciel je passais au Cours Moyen Deux.
« Pas fameux pour un gros tricheur ! » Qu’elle m’a-vait
dit Mme Louloutte monsieur le juge ; franche-ment je
16 CHARLY-GABRIEL MBOCK FILS

sais pas qui lui avait demandé quelque cho-se !…Elle
avait même pas honte de me montrer son
string !…Pétronille s’en était sortie beaucoup mieux que
moi, comme d’habitude ! « T’es une brave fille,
Pétronille… » avait dit Mme Louloutte. Elle m’épa-tait
cette petite. Fallait vraiment que je fasse des ef-forts si je
voulais devenir comme elle…

Finalement, je pouvais pas manquer la fête de
l’école monsieur le juge. Je sais pas ce que Josaph il
racontait, fallait vraiment être fou pour manquer ça ! Je
m’étais donc fait porter malade à dîner, feignant une
grosse fièvre, et avais fugué comme je l’enten-dais qui
ronflait dans la chambre de maman.
C’était un samedi soir. Il crachinait dehors.
Pétronille et moi on dansa beaucoup ce soir-là. On
rit beaucoup…Ah ! Quelle soirée ! Mais il fallait bien
qu’elle finisse un jour, et comme la nuit avançait
rapidement, elle parla de rentrer chez elle et j’offris
poliment de la raccompagner….. On marcha long-
temps dans le froid. Comme elle grelottait je lui pas-sai
mon blouson sur les épaules…. Maintenant c’est moi
qui grelottais monsieur le juge, mais je pouvais rien dire,
vous comprenez ?
Sa maman ne dormait pas encore à cette heu-re…
Elle entendit nos rires dans la rue, nos baisers, nos
promesses d’au revoir, et comme elle vit bientôt remuer
les branches du prunier qui accotait la clôtu-re de leur
villa, elle se leva d’un bond et secoua son mari… « Jean-
Mi ! Jean-Mi ! Des bandits ! Des ban-dits ! On te vole
tes prunes !!! »… Le papa de Pétro-nille, qu’était un
militaire farouche, méchant comme un âne roux, lança
un bras sous le lit et ressortit une carabine, un 22 long
17 LE LIVRE DE MAUPASSANT
rifle ou une Winchester, je ne sais plus exactement…
Dans le prunier jouait une silhouette affublée d’un
blouson que le papa de Pétronille ne reconnut pas… Il
visa bien dans l’entre-sourcils du voleur, et appuya sur la
gâchette ! Tgoum ! Le voleur de prunes s’abattit au sol
dans un fracas sourd de prune mûre monsieur le juge…
Pétronille n’avait pas non plus prévenu pour la fête !….
Elle était morte, bien mor-te !… Y avait finalement que
les premiers et les der-niers de la classe qui pouvaient
pas aller aux fêtes de l’école j’ai conclu monsieur le juge,
moi j’ai pas de-mandé mon reste vous savez ? Et j’ai filé,
il fallait voir comme….
On pleura beaucoup Pétronille à l’école mon-sieur
le juge, vous vous en doutez bien !... c’était de bon aloi,
surtout Mme Louloutte finalement… C’était sa
préférée !...Y avait pas idée de prendre sa fille pour un
voleur de prunes qu’on disait !…Je pleurais avec eux,
bien sûr, mais ne fis pas mon malin bien long-temps
monsieur le juge. Un jour, comme on appor-ta le
blouson à l’école, pour voir, comme ça, par ha-sard, à
qui il appartenait, je vous laisse, monsieur le juge,
imaginer la tête que fit la classe toute entière après
ça !…

III

Maman se ruinait à vue d’œil. Elle avait les ar-
ticulations à huiler… Elle pouvait plus remuer sans dire
« aïe ! ». Elle était plus regardable comme avant. Elle
méritait une cure de jouvence, une chirurgie, quelque
chose, enfin !…Mais maman avait une peur noire des
18 CHARLY-GABRIEL MBOCK FILS

cure-dents et des bistouris !…Comme elle pouvait plus
rien faire à la maison, elle céda à la re-quête de Josaph et
accepta la bonne qu’il présentait comme une cousine
lointaine qu’il voulait rappro-cher…. Un joli brin de
nana je reconnais.
Quoique occupée à chérir maman alors souf-
freteuse, Fortunée dotait encore plus l’attachement
qu’elle avait pour Josaph et moi !… C’était Germinie
Lacerteux sauf l’originelle candeur, et ses singulières
attentions faisaient brèche en tous points monsieur le
juge, je dis bien en tous points !!! En définitive je savais
que c’était une femme sûre à laquelle je pou-vais
absolument me remettre, pas une phrase elle ne disait,
pas une action elle n’accomplissait, qui ne mit un amour
à jour !… Josaph pouvait donc la culbuter dans le
sommeil de maman (ce que je comprenais tout à fait), je
dois dire que je m’en fichais pas mal, …Je pouvais rien
faire pour maman, elle était assez grande.
Un jour maman mourut tout à coup monsieur le
juge, après de longues souffrances…On la trouva
comme ça, dans sa causeuse, la figure violette, avec un
filet de sang noir qui coulait d’une commissure. C’était
vraiment pas beau à voir !… Elle me manque monsieur
le juge… Elle me manque affreusement… Josaph,
c’était lui le coupable, j’en suis sûr monsieur le juge !
Fortunée avait la maladie que vous savez ! »
- Ooh ! S’offusqua l’audience.
- Silence ! Requit le juge en tambourinant du
marteau.
Et je retournais m’asseoir, emmené par des po-
liciers dans ma camisole de force.
19 LE LIVRE DE MAUPASSANT
20 CHARLY-GABRIEL MBOCK FILS







Le livre de Maupassant

Pour Liza O.
Tous les tam-tams de mon coeur
21 LE LIVRE DE MAUPASSANT
22 CHARLY-GABRIEL MBOCK FILS




I

Napoléone Bel Appart Deverhoncel n’était pas
comme qui dirait un foudre de guerre… Membre né de
la grande bourgeoisie parisienne, unique descen-dante
d’une lignée de banquiers prospères, elle était d’un
caractère lisse à proprement parlé, sans pro-fondeur ni
hauteur, d’où ne filtrait aucune disposi-tion particulière,
mais avait un joli appartement rue La Boétie parce que
son père était riche ! C’est d’ail-leurs la raison pour
laquelle les membres du Club de Maupassant (qu’elle
présidait depuis deux ans), usant tou-jours de pseudonymes
pour faire chic, l’avaient sur-nommé Bel Appart, une
trouvaille judicieuse, par al-lusion au Bel Ami, qui faisait
flèche lors des rencon-tres organisées par le Club de
l’Ecole des Beaux-Arts.
Recalée une première fois au concours d’entrée en
la prestigieuse école parisienne, Napoléone avait été
admise à la seconde épreuve avec une mention passable,
ce qui, disons le carrément, correspondait assez
clairement à son caractère. On ne lui disait pas
franchement oui, on ne lui disait pas franchement
non… La fortune de son père lui ouvrait des portes
closes pour d’autres, une curiosité les entrebâillait…
« Napoléone dites-vous ? Entrez donc je vous prie »
On voulait recevoir cette jeune femme effarouchée,
qu’une vraie sympathie auréolait, et de prime abord
enthousiasmait.
N’ayant toujours vécu qu’à travers, d’une part,
23 LE LIVRE DE MAUPASSANT
l’œuvre délicieuse, prolifique, de l’auteur Normand, et
d’autre part, sous l’autorité et les caresses de ses parents,
Napoléone se sentait un peu seule au mon-de, éperdue,
depuis qu’elle avait quitté la maison fa-miliale de
Bougival pour l’appartement rue La Boé-tie, les
verdoyantes berges de la Seine pour les tapa-geuses
avenues parisiennes. Elle vivait solitudement,
mélancoliquement, loin maintenant de la bibliothè-que
de son enfance et de cette édition anachronique d’Une
Vie, dédicacée par l’auteur à une de ses paren-tes, et
qu’elle allait embrasser toutes les nuits avant de s’aliter.
Le hasard, dit-on bêtement, avait fait que l’ad-
mission de Napoléone à l’Ecole des Beaux-Arts coïn-cidât
avec celle de Paul Roland, un jeune provincial qu’elle
avait tout de suite remarqué parce qu’il s’ap-pelait
comme Pierre et Jean…Paul était un bel hom-me que le
charme, la force de caractère et la vigueur intellectuel
distinguaient rapidement. Il tenait sa na-ture énergique
d’une enfance laborieuse passée dans les vignes de
Provence, et d’une adolescence rigoris-te passée au
Pensionnat de Fontvieille. Il songeait, le disant parfois,
qu’en acceptant le sacrifice consenti par ses parents
pauvres, c’est-à-dire qu’il montât à Paris, il avait
contracté envers eux une dette sévère et se sentait en
toutes initiatives entreprises le devoir de réussir.


II

Napoléone avait déjà passé 23 ans sur la planè-te
mais en paraissait dix-huit tout au plus, c’est là le trait
qui frappa Paul en premier lieu… La première fois qu’il
24 CHARLY-GABRIEL MBOCK FILS

la vit elle portait un jeans délavé qui mou-lait
parfaitement sa croupe ondulante, et puisqu’on était en
octobre, un pull en laine rouge décolleté en fer de lance
et qui laissait voir la naissance de sa poi-trine lourde et
là comme des pastèques de nationali-té
brésilienne…Elle avait des yeux bleu mélangés de vert,
crayonnés comme des gouttes d’eau, des lèvres
paresseuses, un nez fin, et une lourde chevelure noi-re
qu’elle peignait de huit heures à huit heures et de-mi
chaque matin. Physiquement elle laissait penser à ces
femmes replètes et anonymes qu’on voit parfois folâtrer
sur d’anciennes peintures et qui font envier la place du
peintre… Elle était charmante, il est vrai, vraiment
mignonne, et Paul le remarqua après.
C’était en cours, peu avant l’arrivée du Profes-seur
Lambin, que Napoléone se faufila jusqu’à Paul,
bousculant au passage un blanc-bec qui faisait mine de
dormir, un classeur blotti contre la poitrine, et qu’elle
dit : Cette place est-elle libre ? …Lui, surpris, répondit :
« Oui ! » De son plus franc sourire… Elle fouetta sa
lourde chevelure noire, s’assit en croisant l’une sur
l’autre ses cuisses entrelardées en riboulant des yeux
ouvertement séducteurs.
Ce parage impromptu troubla profondément la
tranquillité cardiaque de Paul. Elle sentait bon la la-
vande, un souvenir d’enfance…Il ne voulut pas mê-me
lutter, sachant le combat perdu d’avance.
Ils nouèrent donc connaissance.
Comme Nadja, Napoléone était de ces femmes qui
se savent un pouvoir sur les hommes, particuliè-rement
ceux de race noire, qu’elles disent attirer com-me un square
le chant du moineau !...Une flamme qu’elle avait allumé en
le jeune cœur de Paul nécessitait main-tenant qu’elle
25