//img.uscri.be/pth/6a963be861cba35bb663f16ab92ee149c4603355
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 7,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Le livre du bonheur

De
226 pages
En 1923 à Paris, un jeune homme se suicide dans une chambre d'hôtel. Très émue, son amie d'enfance dévide le fil du souvenir pour évoquer ce violoniste pétersbourgeois.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

]>
LE LIVRE DU BONHEUR
Paris, 1923. Un jeune homme se suicide dans une cha mbre duGrand Hôtel. Sam Adler était violoniste, fils d’une famille de la haute bourgeoi sie juive. Il avait quitté Saint-Pétersbourg en 1918. A Paris, il a laissé les coordonnées de Véra, son amie d’enfance. Ce deuil inattendu provoque chez la jeune femme une vive agitation de la mémoire, et dès lors elle dévide le fil de ses souvenirs, oscillant entr e les années pétersbourgeoises et sa vie à Paris marquée par une recherche fébrile et obstinée d’un bonheur qu’elle finit par conquérir.
NINA BERBEROVA
Née à Saint-Pétersbourg en 1901, exilée en France en 1925 puis émigrée aux Etats-Unis en 1950, Nina Berberova est morte à Philadelphie en septembre 1993. o o Parus dans Babel,C’est moi qui souligne22), (n Chroniques de Billancourt120), (n Où il o os n’est pas question d’amour (n 186), deux volumes deRécits de l’exil (n 62 et 78), etLa o Souveraine(n 274). Le Livre du bonheurdate de 1936 et a été publié par Actes Sud après sa mort, en 1996.
]>
DU MÊME AUTEUR
L’Accompagnatrice*, 1985. Le Laquais et la putain*, 1986. Astachev à Paris*, 1988. Le Roseau révolté*, 1988. La Résurrection de Mozart*, 1989. Le Mal noir*, 1989. De cape et de larmes*, 1990. A la mémoire de Schliemann, 1991. Roquenval*, 1991. Chroniques de Billancourt*, 1992. Où il n’est pas question d’amour*, 1993. La Souveraine*, 1994. Les Dames de Saint-Pétersbourg, 1995. Zoïa Andréevna, 1995. Le Livre du bonheur, 1996. Tchaïkovski, 1987. Histoire de la baronne Boudberg, 1988. C’est moi qui souligne*, 1989. Borodine, 1989. L’Affaire Kravtchenko, 1990. e Les Francs-Maçons russes du XX siècle, 1990 (coédition Noir sur Blanc). Alexandre Blok et son temps, 1991. Nabokov et sa Lolita, 1996. “Thesaurus” Nina Berberova (essais), 1998.
Toute l’œuvre de Nina Berberova est publiée chez Actes Sud. Les titres suivis d’un astérisque sont parus dans la collection de poche Babel.
]>
Collection dirigée par Sabine Wespieser et Hubert Nyssen
Titre original : Kniga o stchast’e
© ACTES SUD, 1996 ISBN 978-2-330-08874-3
Illustration de couverture : Léon de Smet,Portrait de Mme Van Hecke (jaune)(détail), 1920 © ADAGP, Paris, 1998
]>
BERBEROVA
LE LIVRE DU BONHEUR
roman traduit du russe par Cécile Térouanne
ACTES SUD
]>
PREMIÈRE PARTIE
]>
I
Sam, les yeux clos, couché à la renverse, gisait au bord du lit large et bas. Il lui suffisait, semblait-il, de faire un simple mouvement pour rouler sur la peau de chèvre qui couvrait l’épaisse moquette rouge : sa main pendait vers la fourrure aux longs poils gris, elle tenait serré un revolver, le coup l’avait rejetée loin du corps. Son visage était tranquille et regardait le plafond, seule la tempe noire qui avait reçu le coup (et qui avait cessé de saign er depuis longtemps) donnait à la vague de cheveux roux et au front livide couvert de taches d e rousseur quelque chose d’inhabituellement triste. Il était en habit. Son torse blanc était encore bombé et saillait du gilet. Ses pieds étaient écartés ; chaussés de légers souliers vernis, on aurait dit ceux d’un homme endormi, tant ils semblaient la partie la plus vivante de son corps. Sa main gauche avait été posée sur sa poitrine (sans doute par le docteur, mais pourquoi avait-il alors laissé pendre la main droite ?), toute pulsation en avait bien sûr disparu. Et cette main un peu jaune, avec ses t aches de rousseur, ses doigts puissants d’authentique musicien (depuis l’enfance), couverte d’un imperceptible duvet, couleur bronze, que laissait passer la manchette amidonnée, cette main reposait là, comme si elle était partie pour écouter les battements du cœur mais n’était pas arrivée si haut, s’était arrêtée pour réfléchir et à présent dormait. Il y avait du bruit de l’autre côté de la fenêtre, le bruit d’une capitale au matin, et ce bruit, semblait-il, allait réveiller la main, elle allait se mettre à bouger, et à sa suite, sous l es paupières, les yeux allaient bouger aussi. Mais le hurlement des klaxons ne ressuscita pas ce visage figé. La quiétude froide de la mort, effrayante pou r les vivants, et fort incommode pour l’administration duGrand Hôtel, se dégageait de Sam, de son corps qui continuait de se raidir et menaçait, malgré le jour de mai ensoleillé, de se transformer en un bloc aussi dur que la glace. Le médecin légiste, qui cachait sa calvitie sous une mèche de cheveux, un agent de police, un pigiste tenant dans ses mains fébriles un bloc-note s et un monsieur fort, à l’air retenu, que l’on avait fait venir de l’ambassade américaine, s’étaient tous retrouvés là, et entre eux ne cessaient de défiler des garçons d’ascenseur, des garçons d’étage, des femmes de chambre et des employés des pompes funèbres. On avait tout de suite averti la p olice et l’ambassade lorsque Sam, qui avait demandé qu’on le réveille à neuf heures, n’avait pas ouvert à la femme de chambre : le plateau du petit déjeuner dans les mains, elle avait d’abord frappé doucement du coude, puis toqué, en vain. Le portier avait aussi joint par téléphone une dame dont Sam avait laissé l’adresse et le téléphone sur la table de nuit. “Vous êtes priée de venir, lui avait dit une voix étrangère qu’elle trouva trop impérieuse. Il est arrivé un malheur à votre ami.” “Où ça ? A qui ?” – avait demandé la dame d’un air incrédule, certaine que quelqu’un plaisantait et éprouvant au fond d’elle-même à la fois du dépit et du dégoût. “Il s’agit de votre ami auGrand Hôtel.” Silence. “Je n’ai pas d’ami auGrand Hôtel, je vous prie de me laisser tranquille.” “Madame, il s’agit de M. Adler…” Le portier avait ressenti un instant la joie cruelle de celui qui a touché au but : on s’était tu à l’autre bout du fil. “M. Adler est gravement malade. Il a donné votre adresse.” La jeune femme avait enfin parlé, arrachant quelques mots à sa mémoire en déroute. “Il est à Paris depuis longtemps ?” “Depuis deux jours.” Cette dame – plutôt d’ailleurs une toute jeune femme – se tenait maintenant en silence au milieu de la spacieuse chambre d’hôtel ; la porte donnant dans la salle de bains était ouverte, on entendait des pas crisser sur le sol carrelé. De la fenêtre on voyait la place de l’Opéra, le début du boulevard des Capucines, comme si quelqu’un avait projeté sur l’écran de la vitre une vieille bande cinématographique. A présent, du coin de la rue, dans une voiture tirée par deux chevaux blancs, allait déboucher Max Linder, qui lancerait des œillades à une belle passante tout en levant son haut-de-forme pour se cacher de l’agent. Comme c’était loin ! Le cinématographe dans cette baraque minable sur la Nevski – l’Union, ou le cinéma d’Art ; sur la toile, dans la pluie noire de la pellicule craquelée, la ville des places, des arcs et des automobiles, avec le profil de la tour d’acier dans le ciel moutonnant d’Ile-de-France. Et elle avec Sam, au fond de la salle obscure, à l’insu de tous, unis par le serment secret de la première fugue… Et le voilà couché ici, sur ce lit, avec sa main rigide qui tient toujours le revolver, qui hier encore devait tenir l’archet, tandis que de l’autre côté de la vitre, c’est Paris, ce carrefour, aperçu pour la
première fois sur l’écran dix ans plus tôt, un soir où il tombait une neige légère, où les réverbères scintillaient, où les fleurs derrière la vitrine du magasin promettaient une vie si heureuse, tellement immense, ce soir où lui portait une chapka en fourrure de loutre enfoncée sur les oreilles, et elle sa vieille pelisse, un peu usée aux épaules par son cartable. Elle se tient au-dessus de lui et s’efforce de retr ouver dans ce visage trop mort les traits qui, jusqu’à ce qu’elle franchisse le seuil de cette chambre, vivaient dans ses souvenirs. C’est comme si, dans un rêve, elle essayait en vain de replacer un négatif sur une photographie jusqu’à les superposer et qu’il ne reste aucune marque. Elle a dans les mains l’enveloppe sur laquelle sont écrits son adresse, son nom, elle porte des gants, et les larmes qui tombent dessus ne la gênent ni ne la distraient. Elle regarde le cadavre en habit, avec qui elle a vécu tout entière la longue histoire de leur enfance ; sans lui, après, ç’avait été le vide – personne ne pourrait jamais prendre cette place ; elle réfléchit que de l’autre côté de la fenêtre le cinéma continue, la vie continue, qu’il faudrait téléphoner à la maison, dire qu’elle rentrait tout de suite, télégraphier à Pauline, la sœur de Sam, quelque part dans le paradis montagneux suisse, Pauline, dont l’image demeurait celle de la fillette toute menue et ravissante qu’elle était à Pétersbourg avant le départ, et qu’il était impossible de se représenter épaissie, mère de deux enfants et férocement jalouse de son gros mari exophtalmique. Mais plus que tout, elle a envie de retourner chez elle, retourner aux lettres de Sam, car elle se souvenait parfaitement à présent des allusions qu’e lles contenaient à ce qui a eu lieu, pas des menaces, ni des plaintes, mais quelques mots terribles et ironiques de Sam sur lui-même ; pour lui, ces mots traçaient d’avance une ligne droite jusqu’ à la mort, tandis qu’elle les avait jugés sans conséquence, avait glissé dessus et les avait oubliés. Il avait commencé à lui écrire un an après qu’elle se fut installée à l’étranger et ils s’étai ent retrouvés. Ces années vécues depuis leur séparation constituaient une part de leur existence, leur jeunesse loin l’un de l’autre. Elle était à Paris, lui en Amérique. Il était le protégé du chef de l’orchestre philharmonique de Philadelphie. Une fois, Sam lui avait envoyé une longue coupure d e journal, le compte rendu de son premier concert. Ensuite, à quelques reprises, il lui avait expédié des photographies : ici il était en habit, le violon contre l’épaule, l’archet en plein vol ; là il portait un costume de bain, élevant un énorme ballon au-dessus de sa tête (on peut voir qu’il est devenu un garçon bien bâti) ; ici on le voit avec un camarade (un Russe aussi, critique musical à pré sent) et deux jeunes filles, au bord d’un précipice. L’une d’elles a une main posée sur son é paule. “Tu sais, je suis un peu amoureux, écrivait-il, d’une petite idiote qui ne cesse de pi ailler. Elle porte de ces petits nœuds, tout bonnement irrésistibles.” Ensuite on l’avait attendu, il devait venir en Europe à l’automne, son père voulait lui dire adieu avant de mourir ; mais il n’était pas venu et on avait enterré le vieil Adler sans lui. Oui, ils ne s’étaient pas revus une seule fois durant ces cinq années, mais il ne l’avait pas oubliée : il lui avait écrit hier sa dernière lettr e, qu’elle a dévorée dès qu’elle est entrée dans la chambre d’hôtel, et maintenant elle a le sentiment que tout cela, il le lui a dit en vrai, elle l’a entendu, et non lu… C’est le matin. Le bruit assourdi, pareil à la mer, monte jusqu’aux fenêtres. Le lustre en verre répond par un faible tintement aux klaxons des voitures, au vacarme des autobus. Véra s’approche du lit, et comme il n’y a nulle part où s’asseoir – Sam gît au bord –, elle s’assied sur la chaise à côté, prend sa main et le regarde. C’est son enfance morte qui gît ici, son passé mort, qui lui a été rendu si brutalement et si tristement. On a arraché un morceau de sa vie, et on va enterrer ce morceau au son de chants juifs, on va l’écraser sous le poids des cinq livres de l’Ancien Testament, et le rabbin, le même qui a enterré son père, fera un bref discours sur Sam, qu’il ne connaissait pas, mais qu’il placera dans la lignée d’Abraham, avec Isaac et Jacob.
]>
II
Jadis, la maison avait été un hôtel particulier. Une plaque était posée sur la façade qui donnait sur e une vieille rue calme : ici vécut et mourut un haut dignitaire français du début du XVIII siècle. Il y avait à présent dans cette demeure des appartements – des pièces immenses et froides, avec des plafonds très hauts, des fenêtres semi-circulaires habillées de bois sombre et tendues de rideaux de soie grège. On ne pouvait dans ce lieu ni déplacer un miroir – ils étaient enchâssés dans les trumeaux – ni bouger une armoire ou un canapé – tout s’était depuis longtemps ancré dans le sol –, et lorsqu’on voulait changer de place un tableau, ou simplement l’enlever, le ranger dans un réduit (des portraits d’inconnus, des batailles napoléonie nnes), cela aussi s’avérait impossible, tant la tenture murale s’était décolorée à la lumière. Les tapis épais cachaient un parquet noir et grinçant, tout fissuré, et les jours de soleil on pouvait voir dans le tourbillon de poussière près du rideau une mite repue voleter lourdement d’un pompon du cordon à l’autre. Véra entra et prêta l’oreille. Le calme régnait dans la maison ainsi que de l’autr e côté des grandes fenêtres, où le temps suivait son cours. Une odeur de vieille poussière, d’humidité de deux siècles régnait dès l’escalier, un large escalier de pierre, en hélice, où flottait, comme un hamac, une énorme toile d’araignée. On avait longtemps laissé les fenêtres larges ouvertes dans cet appartement (il y avait un malade), mais cela continuait de sentir le siècle dernier, ce siècle qui donnait mal au cœur à Véra. D’ailleurs il ne s’agissait pas tant du siècle dernier (celui “de la vapeur et de l’électricité”) que de l’avant-dernier, qui somnolait ici dans toute son irréductible grand eur et son accablante solidité. Véra lança son chapeau et son vêtement sur l’imposant portemanteau. Il n’y avait dans l’appartement ni enfant ni animal pour l’accueillir. Elle passa discrètement dans sa chambre. On entendait le ronronnement de Lioudmila dans la cuisine. Elle s’assit doucement à son bureau, de façon qu’on n’entende rien de la chambre voisine, et sortit une boîte. Parfois elle tendait l’oreille à ce qui se passait de l’autre côté du mur, de la porte : un froissement, une respiration, à présent il fallait tout faire pour qu’on ne devine pas qu’elle était rentrée, ne pas fouiller bruyamment dans les papiers. Les lettres de Sam, ses photographies, même la coupure de presse, tout était intact. Son télégramme, reçu quelques jours plus tôt – “Serai à Paris fin de semaine. Concert le 18. Communiquerai jour et heure d’arrivée” –, laissait percer maintenant la duperie, la résolution déjà mûrement réfléchie. Véra tira de son sac la lettre reçue aujourd’hui et la relut encore une fois : “Ma petite Véra, pardonne-moi le côté surfait de la chose, mais je me tire une balle dans la tête, sans t’avoir revue. Sans doute parce que je n’en ai pas particulièrement envie. Et c’est bien ainsi. La vie m’a trompé, tels sont les faits. Elle a gagn é la partie (en traître), et je me rends avec les honneurs, pendant qu’il en est encore temps. Adieu ! Me justifier de quoi ? Et devant qui ? Toi ? C’est certain, allons, tu vas dire : non coupable. Il y a eu trop de promesses. Comment a-t-on osé tant me promettre ? Car j’avais reçu à la naissance non seulement les capacités, mais « le mal du génie », le regard vague… tout ce qu’il faut. Ce qui est advenu, c’est un jeune homme, doué… pour le vio lon ? pour le commerce ? Tout n’est que hasard. Je ne suis pas devenu le premier, même pas le second, et je ne veux pas être le dixième. Jadis je voulais être le meilleur. Les gens, Dieu, moi-même, tout indiquait que j’étais unique. A présent cela m’est égal. J’en ai assez. Ce dont j’avais envie ne m’a pas été donné, et tout ce qui m’a été donné était dépourvu d’intérêt. Je suis las. Tu vas dire : il est trop tôt, il ne faut encore juger de rien, il faut encore faire des efforts. Je te répondrai : au contraire ! Il faut se dépêcher, autrement je manquerai de temps ensuite. Petite Véra, ma chérie, informe tout de suite Pauline et mon oncle (les adresses sont dans mon calepin, je n’ai pas envie de leur écrire). Gandelm an (mon ami et imprésario) viendra aussi. Les dispositions nécessaires sont prises pour lui. Si tu savais comme il est tentant à cette heure (il est minuit) de sortir duGrand Hôtel (que de littérature encore !), de prendre une voiture, de filer chez toi, de frapper, de sonner, de te dévorer de