Le Livret de famille

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Explorer non pas le vide mais un vide, un manque, un creux, une absence, un non advenu. C'est ce que Paul tente de faire tout au long de cette quête pour savoir, pour comprendre comment ce qui n'a pas existé pouvait avoir été si présent, être demeuré si douloureux malgré le temps passé et les différentes strates de bonheur sous lesquelles ce non vécu était enfoui.
Publié le : jeudi 18 septembre 2014
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EAN13 : 9782342028416
Nombre de pages : 118
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Pierre Vauconsant LE LIVRET DE FAMILLE
Mon Petit Éditeur
Retrouvez notre catalogue sur le site de Mon Petit Éditeur : http://www.monpetitediteur.com Ce texte publié par Mon Petit Éditeur est protégé par les lois et traités internationaux relatifs aux droits d’auteur. Son impression sur papier est strictement réservée à l’acquéreur et limitée à son usage personnel. Toute autre reproduction ou copie, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon et serait passible des sanctions prévues par les textes susvisés et notamment le Code français de la propriété intellectuelle et les conventions internationales en vigueur sur la protection des droits d’auteur. Mon Petit Éditeur 14, rue des Volontaires 75015 PARIS – France IDDN.FR.010.0119852.000.R.P.2014.030.31500 Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication par Mon Petit Éditeur en 2014
De quoi voudrait-on que je guérisse ? Pour trouver quel état, quelle vie ?
Roland Barthes Journal de deuil
Mères
Elle vient d’avoir quatre-vingt-quinze ans et moi soixante-dix. C’est la première fois qu’elle m’embrasse. Je veux dire… la première fois qu’elle me prend dans ses bras. C’est la veille de sa mort. C’est la première fois qu’elle me presse contre sa poitrine, qu’elle m’étreint. Elle m’étouffe. À la façon des noyés, elle a jeté ses bras autour de mon cou et s’agrippe comme pour m’entraîner au fond de sa nuit pour que je descende, moi aussi, au cœur noir de l’outre-monde. Achab non consentant, je me débats pour ne pas couler. Cauchemar éveillé. Éternité sans durée. Une seconde. Deux secondes. Pas plus. Un temps infini avant d’oser défaire l’étreinte, avant d’oser desserrer l’étau de ses deux bras soudain dotés de force et qui nous retiennent étroitement enlacés pour une danse immobile comme en gravait Dürer. Pendant une poignée de secondes nous avons vu, elle et moi, la porte étroite. Nous avons vu ce passage tellement resserré qu’on ne saurait y entrer à deux de front, épaule contre épaule, main dans la main et qu’il n’est d’autre choix que de le franchir seul.
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Je sors de la nasse, de l’arceau des deux bras squelettiques. Elle demeure un long moment sur son séant le buste raide, l’œil fixe, l’index pointé sur le téléviseur accroché au plafond où al-ternent en silence des images publicitaires et celles d’un grand prix automobile, puis, lentement, tandis qu’Alonso asperge de champagne ceux qui partagent avec lui le podium, elle s’affaisse contre ses oreillers. Ses traits se sont détendus. Un sourire passe sur ses lèvres. Elle s’endort, apaisée. Je tremble comme une feuille. Je reste là longtemps, incapable de faire un geste, pas même de ramener sur l’obscénité de son corps déformé et à demi dé-nudé le drap qu’elle a rejeté dans son combat contre la mort. À l’extérieur, sur l’avenue Émile Zola, sur le jardin entourant l’établissement, la nuit descend lentement, silencieusement comme pour s’accorder au chuchotis des conversations que les « accompagnants » entretiennent dans les couloirs avec les fa-milles. Étranges passeurs. Avec au visage le sourire des bienheureux, ils vont tel Charon dans sa chaloupe, du monde des vivants à celui des morts. Un voyage pour lequel à l’instar du rameur de l’ombre, ils possèdent, eux et eux seuls, contrai-rement à leurs passagers, un billet aller et retour. Une infirmière, en poussant la porte, fait entrer dans la chambre le murmure de leur componction feutrée. Je sors de ma torpeur, de mon hébétude. Jeanne, c’est son nom, tire le drap sur le vieux corps défait comme on tire un linceul. Je me demande un instant pourquoi une fille aussi jeune et aussi belle vient ici, chaque jour, torcher la mort. Pourquoi elle a choisi ce poste-là plutôt qu’un job en maternité ou en pédiatrie. Pourquoi avoir choisi la fin et non le début ; la cour des départs et non celle des arrivées.
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— Vous savez, Monsieur, elle va faire sa nuit à présent. Si vous voulez, vous pouvez partir. On vous appellera s’il se passe quelque chose. — Vous avez sans doute raison. Je vais y aller. Je me lève, m’approche du lit, me penche pour embrasser ma mère, mais ne peut m’y résoudre. Pendant le voyage du retour, tout en conduisant, je tente – en vain – de comprendre pourquoi je me suis cabré, pourquoi j’ai refusé cette toute première bien qu’ultime effusion. Pour-quoi ai-je été si rétif à son désir de fusion trop tard exprimé ? Pendant toutes ces années l’ai-je réellement désirée cette ac-colade ou bien ai-je feint de l’attendre ? Ce qui n’était jamais advenu peut-il encore se nouer là, en cet instant, dans cette chambre ? Déjà, quand enfant, de retour après mes longs séjours à la campagne, je la retrouvais, nous nous tenions à distance, gauches, raides, embarrassés d’un désir de tendresse que ni elle ni moi ne savions exprimer. Un baiser rapide, distrait, puis im-médiatement quelques questions sur la santé des oncles et tantes qui m’avaient accueilli. Rien. Rien sur elle. Rien sur moi. Rien qui aurait pu nous rappro-cher. Incapables de trouver le point de rencontre et jusqu’à aujourd’hui, malgré sa fin si proche, inaptes à partager. N’est-il pas… soixante-dix ans trop tard ? Je n’ai pas eu le courage d’embrasser, même du bout des lèvres, ce déjà cadavre non pas immobile mais au contraire, convulsif. J’ai refusé de comprendre qu’en m’étreignant, elle ne m’attire pas dans son abîme mais qu’au contraire, elle me de-mande de la sortir de là, de l’aider à s’extraire de ce lit, à
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s’arracher à ce drap, à ce suaire, à cette mort qu’elle refuse de toutes les pauvres forces qui lui restent. Elle s’accroche à moi parce que j’appartiens au monde des vivants. Elle compte sur moi pour prolonger son titre de séjour. Je suis la vie. Je suis la vie qu’elle a donnée, qu’elle m’a donnée voici soixante-dix ans. Je lui dois cette vie. Je la lui dois, mainte-nant ! Je dois aujourd’hui ou jamais m’acquitter de ce qu’à ce mo-ment précis je ressens comme une dette dont elle exige le solde. J’en jurerais, elle compte sur moi pour lui faire exécuter un demi-tour. Ou je l’exfiltre de son unité de soins palliatifs et la ramène vers la vie ou je l’abandonne au moment de faire les derniers pas, au moment de basculer comme ces marins dont on rend la dépouille à la mer. Pourquoi n’est-il pas prévu que les vivants fassent quelques pas avec les mourants par-delà la porte étroite, pour leur faire, comme on dit, « un petit bout d’accompagnement» ? Seraient-ils ras-sérénés si leurs proches, leurs enfants leur lâchaient la main un peu plus loin, s’ils éteignaient la veilleuse un peu plus tard ? Leur repos éternel serait-il plus apaisé s’ils s’étaient vus accorder une courte visite accompagnée tout au moins du narthex, de l’antichambre ? Juste quelques pas, le temps de s’habituer à l’obscurité, au silence, au néant. Juste le temps de comprendre que leur effroi tient moins à l’au-delà qui les attend qu’à cette vie qui les abandonne et ne fait même pas semblant de les retenir. Cette vie, cette jeunesse qu’ils regrettent mais qui n’a eu de cesse de les pousser vers l’abîme. La vie est devenue un rivage d’où leurs enfants les regardent s’éloigner sans leur lancer la bouée qu’ils espèrent encore. Les accompagnants, eux, ne leur parlent que d’une autre rive diffi-cile à imaginer, invisible. Non pas une autre rive où la vie continuerait à peine changée, sans rupture entre l’avant et l’après, mais un monde où tout commencerait pour de bon et où se déploierait l’infinitude.
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