Le maitre-mot

De
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Abel n’en croyait pas ses oreilles : il venait de prendre à la face l’évidence de sa propre responsabilité.
Lui aussi avait voulu jouer. Autant que Courriol.
Lors de leurs discussions, la flamme était la même de part et d’autre. Tous les deux voulaient trouver, aboutir, avec autant de hargne ; et tous les deux avaient voulu se mystifier mutuellement avec une égale détermination.
Abel était sans aucun doute, d’une manière ou d’une autre, l’une des origines du drame advenu.


Publié le : mardi 3 décembre 2013
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EAN13 : 9782332643506
Nombre de pages : 144
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-64348-3

 

© Edilivre, 2013

Dédicace

 

 

À Gilbert.

Chapitre premier

Abel s’était retrouvé ce matin encore assommé et suintant sur son lit, la peau tordue et endolorie par les durs plis des draps entortillés et humides. Hébété, comme s’il avait reçu un coup sur le front ; la bouche sèche, comme s’il avait trop longtemps haleté ; ou peut-être beaucoup trop bu hier soir…

Il restait là, couché sur le dos, regardant tomber la lumière par le puits ouvert sur le toit par la fenêtre.

Il ne devait pas être bien tard.

À nouveau, ce rêve était venu le visiter, le laissant là, vidé, sans aucune présence un tant soit peu dense, en ce moment où devrait naître pour lui le monde.

Il se demandait confusément comment de tels brouillards de néant pouvaient à ce point affecter le réveil, jusqu’à modifier intégralement la teneur de l’ordinaire perception.

Tout était là, comme d’habitude : ses beaux meubles de bois clair, les murs parfaitement lisses et bien peints, sa bibliothèque, ni trop bien rangée, ni trop disparate. Et ce contraste entre vieille structure et rénovation propre, qu’ordinairement il aimait bien !

Et puis le reste. La décoration minimaliste, dont ces quelques cadres, disposés sans trop de symétrie, aux contours dorés mais pas clinquants, qui portaient des photographies de statues du Louvre. Enfin, ce bel Alexandre, qui venait du cœur de l’Antiquité, amputé de la moitié du tronc, semblait être érigé là pour juger de son regard sévère et déterminé, tout ce qui arrivait ici…

Tout ce mobilier, méticuleusement choisi, traçait dans cet intérieur de nettes lignes, comme pour se sauver de toute pensée trop sauvage, qui ne manquerait pas de se présenter.

Cette précaution s’avérait maintenant un bien vain rempart : l’ambiance était créée, mais lorsqu’il le fallait, ce qui devait venir toujours venait !

Maintenant qu’il était seul, l’effet espéré semblait d’ailleurs produire son contraire : au lieu de le rassurer, tout regard autour de lui qui balayait cette pièce trop connue et trop bien agencée, multipliait l’angoisse, la compressait, la rendant plus piquante encore.

Abel restait là, de très longs instants passaient. Il ne pouvait rien faire. Il n’avait pas l’esprit assez clair pour amorcer la moindre intention suffisamment ferme, ni pour initier la moindre action.

Il laissait se vider son cerveau, filtrer et évacuer toute cette matière onirique, cette ordure, si malvenue dans l’existence éveillée.

Ce rêve, qui se ramifiait en pensées de différents types dans toutes les parties de son cerveau, était pour Abel d’autant plus éprouvant qu’il apparaissait manifestement chargé de préoccupations réelles – d’« éléments » pourrait-on dire, sans qu’il soit possible de dire lesquels, de les distinguer et de faire une claire ligne de partage – dans la mise en scène orchestrée par son esprit en délire.

Son corps aussi se retrouvait engourdi. Il avait l’impression de ne pas avoir le tonus nécessaire pour bouger.

Et, à se sentir, la tension avait dû transiter par les muscles, et les laissait comme courbaturés. Surtout le dos et la nuque : un torticolis le harcelait, d’origine manifestement physique autant que mentale, en venait à lui faire mal au crâne.

Abel fit l’effort de tourner la tête, puis de jeter un regard circulaire dans toute la pièce.

Petit à petit, des bribes de conscience revenaient : il était à demi de retour dans le monde des vivants…

Ce cotonneux état matinal, qui constituait une sorte de zone tampon, de frontière, où il ne savait plus très bien si c’était le réel qui se teintait de rêve, ou bien le rêve qui se laissait transpercer par le réel, il l’avait déjà connu. Maintes fois.

Mais depuis quelques temps, c’était toujours après le même rêve. Ce rêve assez transparent… et récurrent.

Abel se souvenait de presque tout, comme souvent aux portes du réveil.

Rien de bien ficelé dans ce magma, comme les petites histoires qui nous arrivent dans l’existence, dont on connaît chaque étape, et dont les petits mystères ne peuvent être que périphériques et solubles. Non ! De lourdes intuitions, traînantes et entrelacées, qui se surajoutaient les unes aux autres. Mystérieuses et fantastiques en soi. Ni une dramaturgie distincte, ni un simple flash : entre les deux. Rien de clair.

Une impression de temporalité épaisse, de mouvement collant, de péripéties informes, sans chronologie, se dégageait.

C’était des images de poursuites rocambolesques, interminables. Un décor tout marron. Il cherchait quelqu’un, puis le perdait, et encore… Il tentait de garder ce qui était en perpétuelle fuite. Et puis ça continuait, encore et encore, à l’infini…

Les images ne choquaient pas par des fragments de réel qui marquaient la conscience, comme dans de vraies situations, où une douleur, une vision insupportable, déclenchent une réaction : elles étaient en elles-mêmes des sentiments tourbillonnants, bruts, pesants ; les détails n’étant plus qu’ornementaux.

Dans le rêve même, il avait l’impression de suffoquer dans cette angoisse totale de l’impossibilité d’agir, de faire, et même d’être.

Il courait, et sa course même éloignait le lièvre ; il parlait, et s’en retrouvait à proportion incompris ; il se débattait dans un élément indéterminé, sableux peut-être, et s’enfonçait davantage ; il cherchait l’air le plus haut possible, et s’étouffait d’autant plus ; enfin, il refusait le saut, et chutait de plus belle ; un vol vertigineux, sans fin, qui lui éclatait la tête avant d’avoir touché le sol, par surpression…

Dans la réalité, nous supportons tout, de fait. Tout s’inscrit dans l’ordre de ce qui est. La « facticité », par définition, c’est ce qu’il faut accepter sans aucun compromis, sous peine de sombrer dans l’illusion la plus dangereuse.

Mais en rêve, il est possible d’avoir la sensation de l’insupportable lui-même, comme forme absolue, atténué par rien, sans aucune échappatoire que la réalité pourrait offrir, sans même avoir l’idée d’aucune possibilité.

Aucune souffrance réelle ne peut sans doute égaler dans l’effroi cette impression qui reste certains matins d’avoir touché un absolu, la forme pure d’un état sans mélange, qui ne passe pas, ne disparaît pas, et nous habite dans un présent sans porte de sortie !

Puis, tout s’achevait sans transition dans le meurtre, qui se donnait comme issue fatale. Là était l’horreur de cette soupe d’image, puant la culpabilité, sale au possible. Il se voyait, puni avant d’avoir agi, enterrant un corps, celui d’un être connu, la hantise d’être vu faisant trembler ses membres. La scène parfaite qui met en musique la crainte intégrale de l’action fétide, en train d’éclater au grand jour…

Et le rêve terminait toujours sur le sentiment de l’infamie propre, de l’angoisse coupable parfaitement intime, éternelle et imprescriptible…

Il ne s’agissait pas d’un rêve impersonnel, car dans ce demi-sommeil à moitié conscient, il se sentait clairement l’agent. Sans préméditation ni calcul, mais sans accident non plus… Rien pour le sauver : ni mobile, ni justifications, ni explications d’une part ; ni circonstances atténuantes venues de l’extérieur d’autre part. Une sorte de culpabilité absolue, qui aurait concentré en elle mille petites fautes, leur conférant par-là même un caractère négativement sacré…

Ce qui, dans ce télescopage incompréhensible avec la réalité, dans cet entremêlement ambigu et informe, était affreux, c’était que ce rêve lui semblait une parabole de la vie. Une vérité générale, plus vraie que n’importe quelle perception, plus manifeste que n’importe quelle évidence, dite sur son existence à lui.

Abel… Abel… Comment as-tu pu ? Est-ce ton vrai fond ? Te cacher… toujours ? Te faudra-t-il toujours vivre comme un petit tyran puni dans sa vie même par les conséquences de ses propres désirs ?

Objectivement, tu n’es pas un mauvais gars, même si tu ne sais plus toujours bien ce que tu as fait. Rien de terrible, assurément ! Pourquoi alors vient-on te chatouiller comme cela ?

Bien sûr tu es joueur ! La vie telle qu’elle se passe ordinairement ne te suffit pas. Tu veux la pimenter. Tu sais que le sel, la saveur, passent par quelques artifices et quelques risques.

D’ailleurs, vois comme certains mots agissent sur toi ! Dans ta tête, il y a des spirales, jusqu’au centre névralgique où c’est une idée fixe qui te téléguide.

Il faut bien remplir les vides ! Le jeu ne va-t-il pas trop loin ? Le maîtrises-tu encore ?

Il se parlait à lui-même. Peut-être une conjuration, un exorcisme. Les démons intimes n’ont jamais la forme que leur donnent les romans baroques, les imageries religieuses ou les mauvais films de cinéma. Pas de diablotins, mais soi, rien que soi, en monstre inexplicable. Bon sang…

Et ses paroles, son dialogue intérieur, tournaient en rond, comme le rêve… Sans fin et sans finalité.

Une machine à essorer qui vidait les tissus de leurs humeurs vitales sans rien engendrer de nouveau.

Un rouleau compresseur, aplatisseur de cerveau.

Il était enfermé en lui-même par toutes ces tautologies qui s’imposaient, et l’embarquaient dans un délire douloureux : tu es toi, tu es le coupable absolu, tout ce que tu fais t’enfonce, te précipite où tu ne veux aller… Tourbillons et mille étoiles.

Abel se sentait devenir une machine à ressasser, à la manière d’un vieil Œdipe dont la tragédie purement interne et privée serait dénuée de tout panache… une tragédie sans spectateur.

Il en venait à se demander, résistant au maximum à cette idée, si ces réminiscences de rêve ne plongeaient pas leurs racines dans une terre primitive et oubliée de vérité…

Il se leva doucement et arriva sous la fenêtre de toit, nu. Il fixa le ciel. Dehors, il s’apprêtait à faire très beau.

Là dessus pas de prise ! Le soleil matinal, dont les rayons obliques voulaient apporter une inopportune gaieté, narguait Abel, qui ne s’en trouvait que plus décalé.

Comment le monde peut-il chanter lorsqu’une seule conscience est si préoccupée ?

Cette stricte indifférence du ciel cependant n’était pas sans le réconforter un peu, soulignant la radicale relativité de son existence, dans ce grand ensemble.

Il fallait laisser le soleil à ses affaires… Abel enfila le caleçon de la veille, son vieux pantalon, et passa sans la boutonner complètement, une chemise propre.

Il adorait sentir des tissus propres venir flotter sur son torse maigre.

Il avait faim, mais ne mangeait jamais le matin. Cette faim habituelle lui creuserait le ventre jusqu’à midi.

Il avait besoin de boire un café. Il se retrouva bientôt nez à nez avec sa tasse et son contenu très corsé, avec des odeurs de chicorée qui le renvoyaient à son enfance, le dos courbé sur la table, encore perdu dans de vaporeuses méditations…

Franck entra dans la cuisine. Abel ne l’avait pas entendu frapper avec nonchalance à la porte. La grande carcasse du seul véritable ami qu’il avait vint lui faire de l’ombre, obscurcir son coin de table.

Franck, à la fois corpulent et musclé, avait le visage anguleux et de longues pattes frisées qui lui descendaient le long des joues, lui encadrant le visage. Il était sapé, comme à l’habitude, comme un vieux célibataire endurci qu’il était, mais avec un certain goût quand même. L’homme, même s’il se préoccupait peu de son apparence, aimait les belles choses, mais il détestait les apprêts.

– Salut, maître Abel.

– Salut.

– Alors, t’as pas l’air de forcer sur le travail, ce matin ?

– Rien foutu. Je suis dans le gaz.

Franck prit une tasse dans le vaisselier et se servit un café.

– Sers-toi, fais comme chez toi !

Assis, Abel paraissait deux fois moins large que Franck, qui s’étalait. Ils aimaient tous les deux rester ensemble, sans trop parler, sans aucune pression, à ne dire que quelques bêtises convenues entre eux, sans doute répétées des centaines de fois… Mais en ce moment, c’était triste.

– T’as l’air aussi en forme qu’une carpe hypotonique !

– ARRH… Au moins, elle, n’aurait pas mon mal de tête.

– T’as picolé ?

– Si peu !

– Tu deviens un vrai alcoolo…

– Et fier de l’être…

Les deux pouvaient tout se dire. C’était comme si chaque phrase, quel que soit son contenu, était doublée d’un deuxième sens, un contenu implicite, immédiatement compris et immédiatement sympathique à l’autre.

Franck aurait pu dire : – « Tu n’es qu’un rebut, une raclure d’humanité », ce qui commençait d’être vrai, cela fût passé pour un compliment…

– Où en est l’enquête, demanda Franck ?

– Nulle part ; ça piétine.

– Ça va, toi ?

– Oui. J’ai encore rêvé, cette nuit, si on peut appeler ça comme ça ! Je ne sais même pas si j’ai dormi ou pas ! C’était très bizarre ! Je revoyais des images qui me semblaient tristement familières. Et un mot qui me torturait, qui me tordait le cerveau à chaque fois, appelant d’autres mots : « enfouir », « enfouissement », « fuir », « finir »… C’est fou la puissance que cela a ! C’était comme si dire et vouloir, c’était tout un !

Le soir était tombé. Abel conduisait, une main sur le haut du volant, une autre sur l’accoudoir. Le paysage défilait sur le côté, sous forme de points luminescents plus ou moins éclatants, qui défilaient ensuite sur ses vitres latérales, en courtes et longues queues de comètes, dans de fascinantes pulsations.

Devant, il y avait le défilement rapide et régulier des bandes blanches de la route, sur lequel les yeux d’Abel ne cessaient pas de se focaliser.

Son regard était perdu, dirigé vers le lointain. Des pensées l’habitaient, qui flottaient à la lisière de la conscience. Il divaguait, d’images en sentiments.

Quelques instants, de croiser son propre regard dans le rétroviseur, de voir son visage alourdi de pesantes poches sous les yeux, et les rides qui venaient vertigineusement vite, il avait repris ses esprits, opéré un court retour dans l’univers attentif de l’objectivité pratique. Puis il replongea en apnée méditative.

Il voyait cette petite pelle articulée, courte, qui cognait avec un bruit métallique étouffé dans les pierres, se faufilant entre, pour frénétiquement jeter la terre sur le côté. La peur, le regret, le mot même d’« enfouissement », le mettait encore dans un état d’anxiété végétative aigu.

C’était encore son rêve…

Puis il pensait à Laura, les jours heureux. Tout cela était fini… Cet amour qui, se rendait-il compte, était resté fou jusqu’au bout, s’était arrêté net pour laisser place à une infinie tristesse.

Il revoyait passer, furtive, cette vision d’une rue de Vincennes, à l’automne finissant, où il s’était déclaré (c’était un 2 décembre, 13 heures 40 : il avait gardé, depuis 20 ans, le ticket de stationnement dans son portefeuille !). Il repensait à cette longue marche sur le trottoir, au milieu des feuilles tombées qui roussissaient le bitume ; à ces choses importantes qu’il avait dites, sans trop se rendre compte ; à ce don qui l’avait engagé sans retour possible, une chaîne en or (qui aurait pu, si elle avait été mal reçue à cet instant, tourner en offense : « Tu veux m’acheter ? ». Cent fois dans sa tête, il avait envisagé cette réponse possible !).

Laura marchant à côté de lui, dans son manteau trois-quarts de laine rouge évasé… Cette Laura qui, depuis un mois, était morte.

Abel devait faire une visite qui le contrariait. Il lui tardait d’être seul chez lui. Pour pouvoir laisser se dérouler tranquillement le film, sans y penser vraiment. La longue chevelure brune de Laura le hantait. Il se rappelait lorsqu’elle démêlait méticuleusement ses jolies mèches…

Maintenant qu’elle n’était plus là, il se rendait compte. Il mesurait le prix de ces souvenirs, de ces images, qui sur le moment déjà l’avaient interpellé. Laura grondant… Laura embrassant… Laura fouillant dans son sac à main, ou frottant la bouche du fils, petit, qui venait de manger du chocolat… Un sourire…

Il ne détestait rien tant que la sensiblerie mièvre et condescendante envers soi-même, ainsi que le romantisme bon marché, même sous forme de larmoyance intériorisée. C’est pourquoi il ne réussissait même pas à s’abandonner à un quelconque désespoir. Il résistait de tout son être ! Sa tristesse nostalgique actuelle n’avait rien de commun avec cela.

Le problème, il est vrai, c’est que l’on condamne cela en voyant les expressions qui se manifestent chez les autres, forcément coupables d’hypocrisie ou de faiblesse.

Mais lorsque cela se produit en nous, rien à faire, sauf à tenter de ne rien laisser paraître, il est déjà trop tard : les chavirements intimes sont, la plupart du temps invisibles, insensibles sur l’instant, vécus par soi sans aucune distance…

Cependant, il exigeait de lui de ne rien réinventer, de ne rien...

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