Le Marais des ombres

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Un avion de tourisme s’écrase dans les vignes, non loin
de Marcilly, une petite ville de Touraine. Karine Delorme,
jeune romancière à succès retirée sur les bords du Cher,
assiste, épouvantée, à l’accident.
L’enquête est formelle : l’appareil a été saboté. Son unique
occupant était le fils cadet d’Alain Lauragais, un homme
politique mort trente ans auparavant dans des circonstances
troubles. Lorsque l’autre fils de Lauragais réchappe
miraculeusement à un accident de voiture, on soupçonne
une vendetta. Malversations financières, affaire de moeurs,
règlement de comptes politique, le commissaire Moreno
du SRPJ de Tours explore un monde peu reluisant…
Son amie Karine est quant à elle obsédée par une énigme
irrésolue : la mort d’une jeune fille de 17 ans, dont le corps
avait été découvert deux jours avant le suicide d’Alain Lauragais,
exactement au même endroit, un marais isolé de la forêt
de Marcilly. Y a-t-il un rapport entre les deux décès ?
Pour Moreno, le temps est venu de rouvrir des affaires classées…

 
Publié le : mercredi 1 avril 2015
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EAN13 : 9782702156612
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1

Lundi 7 avril 2014

En ce début d’après-midi, Vincent Lauragais, fils d’Alain Lauragais, ne pensait pas du tout à son père, mort trente ans auparavant dans des circonstances troubles. Son esprit était encore plein des souvenirs de la nuit tumultueuse partagée avec Vicky, sa voluptueuse maîtresse des Charentes. Une brouille les avait séparés deux semaines plus tôt, mais ils s’étaient réconciliés de belle manière. Vincent avait quarante-cinq ans, Vicky en avait dix-huit de moins. Elle possédait un corps affolant, une peau satinée à l’odeur subtile dont il ne pouvait plus se passer… et une imagination débordante au lit. Il était fou d’elle. Et éreinté…

Il l’avait rencontrée l’été précédent, alors qu’elle participait à un défilé de mode. Vicky était mannequin. Il avait immédiatement craqué et tout fait pour la séduire. Ce qui ne lui avait guère posé de problèmes. À son âge, Vincent promenait toujours un air d’éternel adolescent fragile qui faisait fondre les femmes. Cela aurait pu n’être qu’une banale aventure de vacances mais, avec le temps, il s’était créé entre eux une véritable liaison, faite de brouilles et de retrouvailles mouvementées, de grands moments de passion et d’affrontements homériques qui distrayaient beaucoup les voisins.

Vicky aurait pu s’installer à Paris. Mais la concurrence y était trop rude. Aussi demeurait-elle dans sa province maritime où elle pouvait régner sur les jeunes louves intéressées par le mannequinat. Elle organisait des défilés, des manifestations dont elle s’attribuait toujours le rôle principal. Tous les hommes étaient à ses pieds.

Ce qui flattait beaucoup son amant en titre.

Royan était à près de trois cents kilomètres de Marcilly. En voiture, cela représentait plus de trois heures de route. La distance aurait pu finir par miner leur relation, mais Vincent était pilote et possédait son propre avion, un Cirrus SR 20 qui lui permettait de rallier la côte en un peu plus d’une heure. Le Cirrus avait beaucoup contribué à attirer la demoiselle. Bien sûr, ce n’était pas le jet d’un grand businessman, mais tout de même, à Royan, cela en imposait.

La tête encore pleine d’images brûlantes, Vincent acheva son contournement de l’agglomération de Tours par le sud. Il s’engagea dans la vallée du Cher et amorça sa descente. Ce fut à ce moment-là qu’il s’aperçut que quelque chose clochait. Les commandes de son avion ne répondaient pas correctement.



Quelques kilomètres plus loin, plongée dans ses pensées, Karine Delorme suivait un chemin qui serpentait nonchalamment au milieu des champs, dont la plupart étaient couverts de ces vignes qui avaient fait la réputation de la petite ville de Marcilly-sur-Cher. Les ceps présentaient déjà de petites feuilles d’un vert tendre. Plus haut, en direction de la forêt, on devinait une loge de vigne. À l’origine, ces modestes constructions en pierre de Bourré servaient de refuge au viticulteur. Il y rangeait ses outils, y passait la nuit lorsqu’il travaillait tard. Certaines étaient équipées d’une cheminée ou d’un four à pain. Beaucoup possédaient une seconde pièce pour le cheval. La mécanisation avait rendu ces petites demeures inutiles, et la plupart étaient désormais en ruines. Mais parfois, les vignerons mettaient un point d’honneur à les entretenir en souvenir des anciens. C’était le cas de celle-ci, qui appartenait au père Béraud, président de l’association des vignerons de la ville.

Montée sur son cheval, Viking, Karine laissait sa monture flâner sans but, au gré de sa fantaisie. Viking nourrissant une passion débordante pour l’eau, elle avait évité de longer le Cher, dans lequel le cheval s’aventurait à la moindre provocation. Cela ne gênait pas Karine pendant les chaleurs de l’été, mais c’était beaucoup plus contrariant en ce début du mois d’avril. Même si le soleil était au rendez-vous, le temps restait plutôt frisquet. En juillet et en août, elle prévoyait la chose en montant en maillot de bain, ce qui ne manquait pas de susciter l’intérêt des promeneurs mâles, la plastique de la jeune femme ne laissant rien à désirer. Près du cheval, Baky, un golden retriever de quatre ans, batifolait, infatigable, en quête de mulots ou de lapins, voire des premiers papillons. De temps à autre, il se tournait vers sa maîtresse à laquelle il adressait un sourire ravi, toute langue rose pendante ; puis il repartait de plus belle.

Après avoir déposé sa fille, Laureline, à l’école primaire, Karine avait profité du temps magnifique pour s’offrir une évasion en pleine nature. Laureline possédait également sa monture, une demoiselle ponette prénommée Fanette, et elle aurait volontiers accompagné sa mère sur les chemins de campagne. Elle n’était pas de trop bonne humeur en rejoignant sa classe. Karine l’avait consolée en lui faisant remarquer que les vacances de Pâques approchaient et qu’elle pourrait bientôt monter à son tour.

Au-delà de la loge de vigne, la jeune femme passa à côté de la maison de celui que l’on surnommait l’Ermite. C’était une demeure ancienne, isolée, au toit de tuiles plates et qui ne devait pas comporter plus de trois ou quatre pièces. Elle s’attendit à voir l’homme surgir sur le pas de sa porte pour la saluer. Elle arrêta Viking devant le jardin et attendit quelques instants. Personne ne se manifesta. Il devait être parti faire quelques courses.

Cet Ermite intriguait beaucoup Karine. D’aucuns l’assimilaient à un clochard, parce qu’il vivait chichement, mais il n’était pas pauvre. C’était plutôt un marginal un peu anar qui préférait se tenir à l’écart du monde. On lui donnait une soixantaine d’années. Beaucoup ignoraient qu’il avait une activité professionnelle. Karine était l’une des rares personnes avec qui cet homme taciturne et bougon acceptait parfois de parler. Elle avait ainsi découvert un homme cultivé. Il travaillait en tant que traducteur pour des maisons d’édition parisiennes. Toutefois, ces échanges demeuraient limités. La plupart du temps, l’Ermite restait replié sur lui-même et fuyait les passants.

Ayant constaté l’absence du personnage, Karine reprit son chemin, humant avec délice les odeurs printanières qui montaient du sol sous les premières tiédeurs. À part quelques moutons qui paissaient dans un pré, il n’y avait âme qui vive. Tout au plus distinguait-elle à l’horizon, flanqués d’un rideau d’arbres, les bâtiments d’une ferme accrochés à mi-pente de la douce colline bordant la vallée, à peu de distance de la forêt. La ferme des Girardet.

Le bruit des sabots de Viking, le chant des oiseaux et le sifflement du vent léger dans les branches couvertes de feuilles vert tendre composaient une symphonie apaisante. Karine avait besoin de s’accorder quelques jours de repos. Elle venait d’achever l’écriture d’un manuscrit, La Peau sur les eaux, mais elle souhaitait, avant de l’envoyer à son éditeur, prendre un peu de recul et le relire une dernière fois dans une ou deux semaines, avec un regard neuf. Elle décelait ainsi parfois certaines erreurs. Elle devait aussi s’occuper de la publication de son nouveau roman intitulé Une main à couper dont le service de presse et les interviews allaient l’amener à monter à Paris. Elle déjeunerait avec Xavier Delapierre, patron des éditions du Carré d’As. Un homme étonnant, un complice et un ami qui avait remplacé le grand frère qu’elle n’avait jamais eu.

Tout à coup, son attention fut attirée par un bruit lointain, un ronronnement provenant de l’ouest. Elle écarquilla les yeux, ne vit rien dans un premier temps. Puis une tache noire apparut au-delà de la colline, en direction de Tours. Un petit avion de tourisme. L’inquiétude s’empara d’elle. Sa trajectoire était anormale. Pour une raison inconnue, l’appareil partait de droite et de gauche, comme si le pilote ne parvenait plus à le contrôler. Il ne devait pas voler à plus de soixante-dix, quatre-vingts mètres du sol. L’aérodrome de Marcilly n’était pas très éloigné, à peine quatre ou cinq kilomètres vers l’est. Mais s’il continuait à perdre ainsi de l’altitude, il n’y parviendrait pas. L’estomac de Karine se noua.



À bord du Cirrus, Vincent Lauragais vivait un moment de panique totale. Les commandes ne répondaient plus et l’avion oscillait dangereusement. Soudain, quelque chose lâcha ; l’avion bascula et piqua vers le sol. Dans un geste désespéré, Vincent tenta d’utiliser le parachute de cellule dont son appareil était équipé, et qui permettait de diminuer grandement l’impact au sol en cas de chute. Mais, là encore, la manœuvre ne fonctionna pas. Vincent comprit alors qu’il allait mourir. Il vit un champ de vignes se rapprocher à une allure vertigineuse.

Au même instant, dans un éclair de lucidité, il sut pourquoi il allait mourir. Une soirée équivoque, le visage d’une personne qui n’aurait jamais dû se trouver là. Un échange de regards qui n’avait duré qu’une fraction de seconde. Des yeux dans lesquels il avait décelé un éclair de haine auquel, sur le moment, il n’avait accordé aucune importance. Il aurait pourtant dû y lire sa condamnation à mort.

Il hurla de terreur et de rage.



À moins de trois cents mètres, Karine poussa un cri d’épouvante. Comme dans un cauchemar, elle vit l’avion percuter le sol avec une violence inouïe. Pétrifiée, elle s’attendit à voir la carcasse exploser comme dans les films d’action américains. Mais il ne se produisit rien. Réagissant immédiatement, elle lança son cheval au galop vers l’endroit du sinistre. Peut-être les occupants étaient-ils encore vivants…

Elle fut rapidement sur place. L’appareil s’était abattu dans un champ de vignes, qu’il avait détruites sur plus de trente mètres. L’engin était tordu, broyé, et l’arrière du fuselage avait en partie pénétré la cabine. Karine mit pied à terre et s’approcha avec circonspection, surmontant la peur qui lui enserrait les entrailles à l’idée de ce qu’elle allait découvrir. Elle avait suivi des cours de secourisme, mais elle doutait qu’ils lui soient très utiles dans de telles circonstances. Une odeur d’essence lui emplit les narines. Elle marqua un temps d’arrêt, puis recula en voyant des flammèches apparaître dans la cabine. Elle n’eut que le temps d’apercevoir un corps inerte, brisé et ensanglanté à l’intérieur. L’instant d’après, les décombres de l’appareil s’embrasèrent. Un souffle infernal projeta Karine sur les fesses. Viking poussa un hennissement de terreur et s’enfuit, aussitôt suivi par Baky qui couinait comme un chiot. Karine se releva en tremblant de tous ses membres. Hébétée, elle mit plusieurs secondes à retrouver ses esprits. Impuissante, elle ne put détacher son regard de l’incendie qui dévorait ce qui restait de l’appareil. Elle espérait que l’occupant de l’avion avait péri sur le coup. Apparemment, il était seul. Le cœur broyé par l’anxiété, elle guetta l’écho d’un cri de douleur. Mais il n’y avait plus rien que les craquements sinistres des flammes. Il avait dû être tué par le choc.

Karine essuya ses yeux brouillés de larmes. Le souffle court, elle s’écarta et sortit son portable.

2

Malgré les difficultés du chemin de terre, le véhicule tout-terrain des pompiers arriva très vite sur les lieux. Ils mirent immédiatement leur batterie en marche ; l’incendie fut rapidement circonscrit. Les gendarmes suivirent quelques minutes plus tard, en compagnie du docteur Christian Lorrain et de l’infirmière, Maïwen Cadoret, tous deux amis proches de Karine. En quelques instants, une vingtaine de personnes s’affairèrent autour du sinistre. Attirés par la fumée noire, quelques curieux apparurent, en provenance des fermes et habitations voisines.

Bouleversée, Karine s’était assise à l’arrière de la voiture de l’infirmière. Celle-ci lui donna un calmant.

– Je n’ai rien pu faire, je n’ai rien pu faire, ne cessait de répéter la jeune femme.

– Bien sûr que tu ne pouvais rien faire, lui dit doucement Maïwen. Personne ne l’aurait pu. Il ne faut pas que tu culpabilises.

– Il était peut-être encore vivant ! sanglota Karine. Mais je n’ai pas eu le temps de le sortir. Tout est allé trop vite.

Julien Ferrand, le capitaine de la gendarmerie, prit la parole :

– Vous n’avez aucun reproche à vous faire, Karine. Il y a peu de chances qu’il ait survécu au choc. Vu l’état de son avion, il a dû être tué sur le coup.

– C’était horrible, Julien. Il allait de droite et de gauche. Et puis, il a piqué vers le sol. Il a dû perdre le contrôle des commandes.

– Probablement. Il vaudrait mieux que vous rentriez vous reposer.

Karine secoua la tête et montra Viking qui revenait en trottinant en compagnie de Baky.

– Je ne peux pas laisser mon cheval et mon chien dans la nature.

– On va vous les ramener.

– Merci, mais ça ne sera pas nécessaire. Je suis solide, vous savez.

Elle se releva, respira profondément et adressa un sourire un peu contraint à Maïwen.

– Ça va déjà mieux !

Elle se tourna vers le capitaine. Ils se connaissaient bien. Souvent, elle prenait conseil auprès de lui pour tout ce qui concernait la gendarmerie dans ses romans. Elle tenait à éviter les erreurs que l’on rencontrait un peu trop souvent dans les fictions télévisuelles. Les conseils de Julien Ferrand complétaient ceux de Marc Moreno, commissaire au SRPJ de Tours, un autre ami proche.

Elle jeta un coup d’œil en direction de la carcasse noircie et dit :

– C’était quelqu’un de Marcilly, n’est-ce pas ?

– Il s’agit de l’avion de Vincent Lauragais, répondit le gendarme.

– Il m’avait semblé le reconnaître, en effet. Quelle horreur ! Mourir ainsi. Il avait à peine plus de quarante ans. Qu’est-ce qui a pu se passer ?

– Sans doute une défaillance mécanique. Les experts le confirmeront.

Il soupira :

– À présent, je vais devoir annoncer cette terrible nouvelle à sa famille.

Christian Lorrain intervint :

– Je peux y aller avec vous, si vous voulez, capitaine. Sa mère, Mme Lauragais, est âgée et malade du cœur. Le choc va lui faire du mal. Il vaudrait mieux que je sois présent. C’est l’une de mes patientes.

– Je veux bien, merci.

Ils regagnèrent leurs véhicules.

– Veux-tu que je te raccompagne ? demanda Maïwen à Karine.

– Non, ça va aller. Il faut que je récupère ma fille, de toute façon.

– Je passerai te voir dans la soirée.

– D’accord.

Karine siffla. Le cheval et le chien la rejoignirent prudemment, peu rassurés par l’agitation qui s’était emparée de la campagne. La jeune femme se hissa en selle et adressa un signe complice à l’infirmière avant de prendre le chemin de sa maison, située à l’entrée de Marcilly, sur la route de la forêt.

Maïwen la regarda partir, admirant au passage sa silhouette élancée. Karine était grande et possédait une longue chevelure brune qui lui retombait jusque sur les reins, et qu’elle nouait souvent en une queue-de-cheval retenue par un catogan de cuir. Selon Maïwen, elle avait aussi les plus beaux yeux du monde, bleu pâle, aux nuances turquoise qui contrastaient avec sa toison sombre. La plupart du temps, dans un but pratique, Karine portait des jeans et des bottes, avec des chemises à carreaux qui auraient conféré une allure masculine à toute autre femme qu’elle. Mais ses formes parfaites et sa grâce naturelle mettaient sa féminité en valeur.

Maïwen vouait une grande admiration à Karine. Elle-même était plutôt petite. Elle aurait aimé mesurer quelques centimètres de plus. « Je suis une femme de poche », disait-elle avec bonne humeur. Ce qui ne l’empêchait pas de mener ses malades récalcitrants avec autorité et fermeté. Même les plus grognons et les plus râleurs cédaient devant elle.

Elle s’était liée d’amitié avec Karine dès les premiers temps de l’installation de cette dernière à Marcilly. La petite Laureline avait besoin de soins particuliers en raison de certaines allergies et Karine avait appelé Maïwen pour les lui prodiguer. Comme elle était une grande lectrice, elles en étaient venues tout naturellement à parler bouquins, particulièrement ceux de Karine qu’elle connaissait pour en avoir déjà lu certains.

À trente-cinq ans, Maïwen menait la vie d’une joyeuse célibataire, et bien décidée à le rester, tout au moins pour l’instant. Parfois elle tentait d’entraîner Karine dans ses escapades nocturnes, sans grand succès. Si Maïwen collectionnait les aventures, Karine préférait rester seule. On ne lui connaissait d’ailleurs aucune liaison, ce qui ne manquait pas d’étonner la jeune infirmière, qui adorait faire l’amour et ne s’en privait pas.



Karine aurait voulu cacher l’événement à sa fille mais, à la sortie de l’école, les parents d’élèves venus récupérer leur turbulente progéniture ne parlaient que de ça. Bien que l’accident ne remontât pas à plus de deux heures, on savait déjà que Karine en avait été le témoin. On l’entoura, on la pressa de questions auxquelles elle refusa de répondre, prétextant qu’elle était encore sous le choc. Si la plupart des gens s’excusèrent de leur indiscrétion, quelques commères dévorées par la curiosité ne s’embarrassèrent pas de principes et la poursuivirent sans vergogne jusqu’à sa voiture. Elle les envoya promener, mais dans ces conditions, il était difficile de ne rien dire à la petite. Cependant, contrairement à ce que Karine redoutait, Laureline ne fut pas traumatisée outre mesure. Des accidents d’avion, on en parlait souvent à la télé. On voyait même des images. Elle n’y avait jamais prêté trop attention. Pour elle, les informations et les films, c’était du pareil au même. Le fait que cet accident ait eu lieu à Marcilly et que sa mère y ait assisté avait un peu éveillé son intérêt, mais sans plus. Elle comprit aussi que Karine n’avait aucune envie d’en parler et elle respecta son mutisme. Ce qui ne lui posa guère de problèmes. Elle avait tant d’autres choses à lui raconter de ses aventures de la journée.

Plutôt grande pour son âge, Laureline était aussi blonde que sa mère était brune. À l’inverse de Karine encore, qui parlait peu et écoutait beaucoup, elle était extrêmement bavarde. Laureline était un véritable feu follet, toujours en mouvement, bourrée d’une énergie parfois un peu épuisante pour son entourage. Elle ne marchait pas, elle courait ; elle ne sautait pas, elle bondissait ; elle s’exprimait en avalant la moitié des mots au passage. Le soir, elle tenait aussi longtemps que possible, négociant avec des ruses de Sioux et des assauts de charme l’instant fatidique où elle devrait aller se coucher. Elle prétextait n’être pas le moins du monde fatiguée, mais s’endormait comme une masse sitôt adoptée la position horizontale, un doudou aussi multicolore que japonais dans les bras. Laureline était fan de mangas.

Au moment sacro-saint du goûter, Karine avait droit à un récit ultradétaillé de la journée de sa fille, qu’elle écoutait avec philosophie, étant parfaitement incapable de situer les gamins et gamines dont elle lui faisait une description d’une redoutable précision. Jusqu’au moment où Laureline bondissait de sa chaise, gratifiait sa mère d’un bisou sonore pour aller rejoindre sa copine Emma. Emma était la fille de son institutrice, Lætitia, dont la maison était proche de celle de Karine. Les fillettes étaient dans la même classe et s’entendaient à merveille. Elles ne s’étaient pas quittées depuis la maternelle.

Karine la regarda partir en lui enviant son insouciance, puis elle entreprit de changer la place de certains meubles. Cet exercice n’avait aucune utilité, mais cela lui permettait de ne pas trop penser à ce qu’elle venait de vivre.

Située à la sortie de la ville, le long de la petite route à peine goudronnée qui menait vers la forêt de Marcilly, la demeure de la romancière était une longère de belle allure, qu’elle avait fait entièrement remettre à neuf dès son arrivée, sept ans plus tôt. Elle portait le nom exotique de Croix du Sud, donné par un ancien propriétaire qui avait longtemps vécu en Australie, cette constellation n’étant visible que dans l’hémisphère Sud.

La propriété était magnifique. Construite en L, la demeure comportait un grand corps de bâtiment avec, sur la gauche, une écurie qui accueillait Viking et Fanette. Le terrain se composait, devant la maison, d’un grand jardin paysagé et clos, qui se prolongeait à l’arrière sur plus de six mille mètres carrés, offrant ainsi aux occupants une vue imprenable sur la vallée du Cher. Derrière l’écurie, un pré de quatre hectares jouxtait l’écurie. Une belle allée bordée de huit tilleuls peuplés d’écureuils, de piverts et de pigeons bavards menait du porche à la maison. Un vieux puits bouché, mais garni de fleurs, trônait devant la demeure, au centre d’une petite placette couverte de gravillons blancs, et dont un élargissement faisait office de parking. Orientée au sud, en direction de la colline forestière, la maison était flanquée à droite d’une véranda qui prolongeait le bureau de Karine et, à gauche, d’une terrasse ombragée sur laquelle donnait le salon. Une mare ornée d’un petit pont de bois s’étendait au fond, à droite du porche ; un grand saule pleureur y baignait ses racines. Elle était le royaume des grenouilles, des tritons et des salamandres. Un chemin la longeait qui contournait la véranda pour mener derrière la maison, jusqu’au vaste terrain qui descendait en pente douce vers la vallée. De ce côté-là, près de la maison, une haie d’arbustes fleuris protégeait une piscine creusée, pour l’heure recouverte d’une bâche. Une muraille végétale délimitait ce terrain, sauf sur la gauche, à l’endroit où une ouverture permettait d’accéder au pré réservé aux chevaux… et aux taupes.

À l’entrée, sur la gauche du porche, une seconde maison de taille plus modeste, aux murs de moellons, abritait Mme Nicole Barmasse, une femme d’une cinquantaine d’années que Karine avait engagée dès son arrivée pour s’occuper de la maison. Elle faisait le ménage, le repassage, préparait la cuisine, gardait Laureline lorsque Karine était obligée de s’absenter. Cette dernière n’avait jamais eu aucun goût pour les tâches ménagères. Quant à la cuisine… mieux valait ne pas en parler.

Veuve et bien décidée à le rester après avoir partagé la vie d’un homme un peu trop admirateur de Bacchus, Nicole Barmasse avait trouvé chez Karine la place idéale, et presque une famille, car elle n’avait pas eu d’enfants. Elle prenait ses repas avec la jeune femme et sa fille. Laureline la considérait un peu comme sa grand-mère.



Il était presque 19 heures lorsque Maïwen vint prendre des nouvelles de Karine. Laureline, revenue de chez sa copine, se jeta dans les bras de l’infirmière. Une fois de plus, Maïwen s’étonna de la différence de couleur de cheveux entre la mère et la fille. Elle avait posé la question à Karine, qui lui avait répondu que son père était blond. Mais elle n’avait pas donné plus de détails. Karine ne parlait jamais de son mari. Maïwen avait tenté une fois d’en savoir plus sur ce mystérieux papa, mais Karine avait éludé la question, disant simplement qu’elle était veuve et qu’elle préférait ne pas en parler. Maïwen en avait déduit que cet homme-là l’avait fait souffrir et qu’elle ne souhaitait pas lui faire part de cette expérience douloureuse. Cela expliquait sans doute pourquoi Karine s’accrochait farouchement à son célibat. Mais il y avait peut-être une autre raison. Karine était très mystérieuse sur son passé.

En raison de la fraîcheur du soir, les deux jeunes femmes prirent place dans la véranda, envahie par des plantes exubérantes. Une véritable jungle. Le jardinage était une des passions de Karine. Tandis que Mme Barmasse préparait le thé, Maïwen demanda :

– Comment te sens-tu ?

– Ne t’inquiète pas, tout va bien. Le choc est passé. Et puis, Vincent Lauragais ne faisait pas vraiment partie de mes relations. Je le connaissais, sans plus.

– Tu connais mieux son frère Amaury.

Karine eut un petit sourire.

– Qui ne le connaît pas ici ? Il est partout, à tel point que parfois, je me demande s’il ne possède pas le don d’ubiquité.

– C’est un homme politique. Tu sais comment sont ces gens-là, toujours en représentation. Même s’il habite le plus souvent à Tours, il participe à toutes les manifestations locales. Il est né à Marcilly et il y possède une villa, près de celle de sa mère.

– C’est un macho ! Il m’a fait plusieurs fois des propositions.

– C’est normal, tu es une femme superbe.

Karine haussa les épaules.

– Il ne m’intéresse pas.

Maïwen écarta les bras :

– Il aime séduire. Et il ne s’en prive pas.

Elle laissa passer un silence et ajouta :

– J’en sais quelque chose.

Karine lui jeta un coup d’œil en coin.

– Ah oui ?

À l’inverse de la jeune romancière, Maïwen ne faisait pas mystère de sa vie privée.

– Nous avons eu une aventure il y a une dizaine d’années. Je venais juste de m’installer. Mais ça n’a pas duré.

Elle soupira :

– Qu’est-ce que tu veux… Les hommes politiques sont bien tous pareils. Ils ont besoin de plaire. Ça doit les rassurer. Mais dès qu’ils t’ont glissée dans leur lit, tu ne les intéresses plus. Je ne faisais pas exception à la règle.

– Il est marié, objecta Karine.

– Ça ne l’empêche pas de batifoler de l’une à l’autre.

– Et sa femme ne dit rien ?

– Elle en a pris son parti, je suppose. Je ne la connais pas bien.

Karine secoua la tête.

– Et c’est à ce genre d’individu que l’on confie les rênes du pays !

– Oh, ça ne l’empêche pas d’être efficace. Il est proche des gens. Il a un côté sympathique et attachant. Le copain que tout le monde rêverait d’avoir. Tu sais, ce n’est pas un mauvais bougre. Il a du charme et il est très apprécié dans la région. Logiquement, il devrait devenir le prochain chef de son parti, l’ACDS.

– Tu parles d’un sigle ! On dirait le nom d’un groupe de hard rock !

– Ça veut dire « alternative centriste, démocratique et sociale ». Amaury est en pleine campagne pour les européennes actuellement. Et il envisage de se présenter aux présidentielles, en tant que chef de parti. Il est fichu de faire un bon score. Il a un côté rassurant qui peut plaire. Mais il n’est pas encore le patron de l’ACDS. Il se heurte au chef actuel, Victorien Marchadier, le patron de la Cotrama, l’entreprise de travaux publics. Amaury voudrait prendre sa place, afin d’apporter du sang jeune, mais l’autre est un vieux requin. Il s’accroche au cocotier. Il a pourtant près de soixante-quinze ans.

– La mort de son frère va porter un coup au moral d’Amaury, dit Karine.

– C’est certain. Surtout que les journalistes vont s’en donner à cœur joie, ajouta Maïwen.

– Évidemment, le frère d’un homme politique…

– Ce n’est pas seulement pour ça. Les médias vont avoir vite fait de transformer cet accident en une nouvelle affaire Lauragais.

– J’ai vaguement entendu parler de cette histoire, mais elle est assez ancienne.

– Elle remonte à une trentaine d’années. Ailleurs, tout le monde l’a oubliée, mais ici, c’est encore dans les mémoires.

– Que s’est-il passé ?

– Je n’en sais pas grand-chose. J’avais cinq ans à l’époque. Mais j’ai souvent entendu mes parents en parler. C’est une histoire assez sordide. Alain Lauragais était né ici, à Marcilly. Il faisait de la politique et dirigeait l’ACDS. Il était promis à un grand avenir. Malheureusement, en 1984, sa réputation a été entachée par un scandale. Une histoire de viol, je crois. On l’a accusé d’être responsable de la mort d’une lycéenne. Il a tout nié, mais ensuite, il s’est suicidé. Ici, beaucoup de gens pensent qu’il n’a pas supporté le scandale et qu’il a préféré mettre fin à ses jours.

– Il y a de quoi ! s’exclama Karine. Le viol d’une gamine…

– Oui… sauf que… certains estiment que l’enquête a été bâclée et que les choses ne se sont peut-être pas passées comme ça. Ils sont convaincus que les deux morts ne sont pas liées. Sa veuve, Élisabeth Lauragais, est une de mes clientes. Elle m’a toujours dit que son mari était innocent. Jamais il n’aurait fait de mal à cette fille. Elle s’appelait Alicia, je crois. Elle était… une sorte de petite vedette locale. Élève brillante, excellente danseuse, douée en sport et dans différents domaines artistiques. Ma mère m’en a parlé plusieurs fois quand j’étais petite. Elle disait qu’elle était comme un « rayon de soleil ». Tous les garçons lui couraient après, mais elle sortait avec un gars de Tours auquel elle était très fidèle, à la grande désolation des garçons de Marcilly – Amaury en tête. Tout le monde l’aimait.

– Tout le monde l’aimait, mais quelqu’un l’a tuée, même si ce n’est pas Alain Lauragais.

– Oui. C’est bien triste. En fait, cette histoire n’a jamais été vraiment éclaircie. Lauragais a emporté son secret avec lui dans la tombe.

– Il n’a pas laissé de mot d’explication ?

– Aucun, d’après ce que je sais.

– C’est tout de même curieux, observa Karine. En général, quand on se suicide, on laisse une lettre.

– Il arrive parfois que les gens se flanquent en l’air sous l’effet d’une pulsion soudaine. C’est peut-être ce qui s’est passé pour lui. Il a pris conscience de ce qu’il avait fait et il a décidé d’en finir.

– Ouais. Peut-être…



Cette nuit-là, Karine eut peine à s’endormir. Le souvenir de la chute de l’avion ne cessait de la hanter. Elle ressentait encore sur sa peau l’onde de chaleur de l’explosion. Elle sombra dans une somnolence hachée de cauchemars. Elle s’éveillait alors, trempée de sueur, l’esprit empli de visions angoissantes. L’image de l’avion en feu lui en rappelait d’autres, plus anciennes, bien plus éprouvantes.

Elle finit par se lever pour aller écrire. C’était pour elle la seule manière de s’évader, de chasser ces pensées épuisantes. Avant de s’installer à son clavier d’ordinateur, elle fit un détour par la chambre de sa fille. Celle-ci dormait à poings fermés, la bouche délicate close sur un demi-sourire. Laureline était une enfant heureuse. Karine renonça à déposer un baiser sur son front, de peur de la réveiller. Puis elle gagna son bureau. Il était 5 heures du matin. Elle ne trouverait plus le sommeil désormais.

Elle fit apparaître à l’écran les premières esquisses de son prochain roman, lut les lignes sans vraiment les voir. Elle soupira. L’inspiration n’était pas au rendez-vous. Le dernier manuscrit était encore trop récent et ses personnages l’accompagnaient toujours. Il fallait leur laisser le temps de céder la place aux nouveaux.

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