Le masque d'or

De
Publié par

Le masque d'or ou le dernier Négus est un extraordinaire roman d'aventures signé Henry de Monfreid.
Publié le : mercredi 1 janvier 1936
Lecture(s) : 43
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246768791
Nombre de pages : 256
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
I
L'IDOLE BRISÉE
Juin 1935.
Chaque jour, je reçois de nombreuses lettres de ceux qui, sans doute, ont lu mon livre sur l'Afrique. Ils me demandent pourquoi aujourd'hui je semble brûler ce que j'adorais, il y a deux ans, dans Terres Hostiles de l'Ethiopie.
Sans doute, leur esprit est-il hanté par les visions bibliques et la beauté barbare d'un peuple demeuré hors du temps; sans doute leur cœur est encore ému de toute la tendresse mise en ce livre où malgré moi chante tant de nostalgie.
Je comprends leur déception de croire qu'aujourd'hui je puisse profaner l'idole que je leur avais rendue chère; je le comprends d'autant mieux que, moi-même, je vois se briser cette idole, et c'est contre le crime de ses iconoclastes que je ne cesserai de protester.
Il y a plus d'étonnement que de reproche dans ces lettres ; aussi ai-je le devoir de répondre à cette confiance par l'absolue franchise.
Quand j'ai écrit mon livre sur l'Ethiopie en 1933, j'ai senti le danger qui menaçait de détruire la seule chose capable de défendre encore ce pays contre l'Europe : son originalité.
J'ai montré l'âme des peuples de cet empire isolé du monde, dans leur cadre de vieille civilisation où les générations toujours semblables à elles-mêmes laissaient aux hommes la sérénité des immortels.
J'ai vanté cette sagesse inconsciente aboutissant à un équilibre social stable comme celui de la nature où la vie ne s'épuise pas en perpétuels changements. J'ai aimé ce pays où l'on semble ne point vieillir, car rien autour de soi ne change, tout comme son soleil dont aucun hiver ne vient ternir l'éclat.
C'est pour avoir profondément aimé tout cela que j'ai dit au Négus, en 1933, combien grand était le danger d'y introduire les mœurs d'une autre race.
Mais le fils de Makonen avait besoin de l'appui de cette autre race pour garder le pouvoir pris aux descendants de Ménélik, le bienfaiteur de son père. Pour avoir l'appui de l'Europe contre son peuple,
il a accepté les obligations imposées par Genève sans tenir compte de l'invincible inertie des masses populaires encore imperméables à toute influence.
II
LA PROPRIÉTÉ
Le conflit italo-éthiopien tient aujourd'hui l'affiche. C'est le grand spectacle attendu, comédie ou drame, et le public discute, pronostique et juge, mais sans savoir au juste sur quoi il base ses opinions.
A beau mentir qui vient de loin et ceux qui arrivent d'Addis-Abeba semblent à mes yeux user largement de ce privilège. Je dis semblent user, car à coup sûr ils sont sincères et c'est là le grand danger de ce bluff éthiopien qui est parvenu à faire illusion même au plus clairvoyant. C'est le chef-d'œuvre, le tour de force incroyable du Négus actuel qui a réussi à le monter de toute pièce avec la naïve confiance de quelques nations étrangères et en particulier de la France.
Dans mon livre paru en 1933, Terres Hostiles de l'Ethiopie, j'écrivais en préface : « Si la civilisation éthiopienne est fixée depuis tant de siècles, c'est qu'elle correspond exactement à l'âme de ce peuple : lui imposer brusquement une autre civilisation, c'est à mon avis lui donner la mort. »
Le mal est fait maintenant ; le Négus a attiré dans son empire trop d'intérêts européens pour que son peuple puisse demeurer ce qu'il était depuis deux mille ans. L'arme se retourne contre lui, l'armure dont il voulait se protéger devient une tunique de Nessus.
L'œuvre à accomplir pour sortir de leur état primitif plus de dix millions d'êtres humains des races les plus diverses est, non seulement écrasante en elle-même, mais surtout impossible à la civilisation éthiopienne qui est restée stationnaire à travers les siècles, précisément parce qu'il lui manquait cet élément de perpétuelle transformation d'où résulte notre progrès, – bon ou mauvais, je ne le discute pas.
Il faut donc aujourd'hui l'intervention directe de l'Europe; il faut une grande nation pour accomplir cette œuvre difficile. L'Italie a accepté ce rôle. Sa forte natalité, l'étroitesse de son territoire et le manque de colonies justifient le lourd sacrifice.
Les peuples si divers qui forment l'Ethiopie sont aujourd'hui opprimés par les charges de besoins nouveaux et tout maintenant vaut mieux pour eux que la tyrannie de ce gouvernement artificiel qui a fait litière de toutes les coutumes qui leur faisaient accepter sans se plaindre une féodalité où leur vie simple se rythmait depuis les millénaires.
Les voyageurs qui passent à Addis-Abeba, les écrivains, les journalistes, les philanthropes, tous ceux qui sont reçus par le Négus et s'en vont à sa table sabler le champagne, tous ceux-là ignorent qu'aucune loi n'existe en ce pays pour leurs compatriotes. Ils ne savent pas combien de pionniers français sont venus user leur vie et sont morts obscurément, ruinés, dépouillés par ce nouveau gouvernement cupide et sans frein qui bêtement détruit pour un maigre profit immédiat les œuvres péniblement réalisées dont il ignore la valeur, comme une troupe de singes saccage un jardin.
La liste serait longue: les mines de Prasso, le monopole des alcools, les plantations de coton, les Centrales Electriques de Diré-Daoua et d'Harrar, etc.
Savent-ils, tous ces voyageurs pressés, que personne ne peut posséder le moindre jardinet, la moindre maison en Ethiopie? Tout appartient au Négus, et en vertu de ce principe, le Négus peut tout prendre quand bon lui semble.
Le spectacle lamentable de cette parodie de civilisation, l'hypocrisie de cet humanitarisme de convention m'a révolté par toute la barbarie maintenant abjecte qu'il dissimule.
J'ai cru nécessaire de compléter les récits de mon reportage à Paris-Soir, réunis sous le titre : Les Guerriers de l'Ogaden, par un coup d'œil au fond de la mystérieuse pénombre où la véritable vie éthiopienne déroule ses secrètes tragédies, ses drames barbares, poignants, héroïques ou cruels.
Le Négus Hailé Sélassié, véritable responsable de la guerre actuelle par le bluff dont il a abusé l'Europe, doit être jugé par l'Histoire.
Les crimes politiques peuvent quelquefois s'excuser quand ils sont nécessaires à défendre la liberté d'un peuple, jamais quand ils servent à enrichir et à protéger un homme, fût-il Empereur.
Hailé Sélassié s'est fait un masque de bonté, de générosité, de loyauté pour se préparer une auréole de martyr en cas d'échec.
Le monde doit savoir ce qu'il y a derrière ce masque. Il doit entendre la plainte étouffée de ce peuple sacrifié à un maître qu'il n'a pas choisi et comprendre pourquoi il le nomme en secret « el Banian » (l'Indien)...
C'est parce que je sais que le peuple se cache pour gémir, c'est parce que j'ai vu
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.