Le mérite des femmes

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Ce traité en forme de dialogue dans la tradition du Décaméron se déroule sur deux journées et met en scène sept femmes, toutes issues de l'aristocratie vénitienne, mais d'âge et de statut civil variés.

Une fois répartis les rôles entre « accusation » et « défense » du sexe masculin, le procès intenté aux hommes est moins sommaire qu'on ne le pourrait croire. Le militantisme apparent du traité est miné par l'ambivalence des positions féminines et par la curiosité des devisantes, qui les induit à toutes sortes de digressions. Le fil du dialogue est entrelacé de textes poétiques et de récits divers, tandis que la querelle des femmes est enracinée dans un contexte socio-historique qui confère à l'ouvrage valeur de document sur la société vénitienne de l'époque.


Publié le : mardi 1 janvier 2002
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782728837762
Nombre de pages : 272
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Seconde journée
[LE CAUCHEMAR DE LEONORA]
Déjà la fraîche et rubiconde aurore était apparue aux fenêtres d’Orient et tout le reste du ciel, revêtu d’un air très pur entre le blanc et l’azur, annonçait aux mortels que la journée suivante serait très belle et limpide – raison pour laquelle Adriana et sa fille s’étaient levées. Pareillement, les autres femmes dans leurs maisons, après s’être réveillées, vêtues joyeusement et avoir fait les prières d’usage, montèrent en gondole et arrivèrent presque toutes en même temps à leur destination:la maison de Leonora. Il leur semblait en effet que ce fût là l’heure la meilleure et la plus opportune de toute la journée pour jouir de l’aménité du jardin à peine entrevu. Après que Leonora les eût reçues avec l’amabilité et la courtoisie qui lui étaient coutumiè-res, la Reine dit : « Ne vous semble-t-il pas, Leonora, que nous avons toutes bien tenu notre promesse d’hier ? Nous vous avions dit que nous viendrions prendre notre petit-déjeuner chez vous, mais nous sommes presque venues dormir, car, si nous étions arrivées un petit peu plus tôt, je crois que nous vous aurions trouvée au lit. — Hélas, puissiez-vous être venues ! répondit Leonora. Vous auriez interrompu un rêve étrange que je fis ce matin vers l’aube. Il me semblait (peut-être parce qu’hier soir nous en parlâmes) d’être aux mains avec ces méchants bonshommes, de batailler et faire un grand massacre. J’en mettais en pièces et en tuais un si grand nombre qu’ils prirent tous la fuite, et cela dans
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un tel vacarme que je me réveillai fort agitée. Comme le jour était déjà levé, je vis qu’il y avait eu une bagarre entre ma petite chatte et quelques vaillantes souris ou, disons, rats, dont elle avait fait une telle hécatombe que toute ma chambre était jonchée de sang et de morts ; et c’est ainsi que mon rêve s’expliqua. » Les femmes rirent de cette plaisante histoire. Et Verginia dit : « Il eût mieux valu, pour vous épargner cette nuit agitée, que nous fussions restées hier soir avec vous, car je gage que nous vous aurions laissée dormir si peu que vous n’auriez pas eu le temps de rêver de pareilles extravagances ni celui de vous montrer si hardie et valeureuse contre ces pauvres hommes, et votre petite chatte n’aurait pas eu le temps de se battre avec les rats. — Je suis sûre, moi, ajouta Cornelia, que si nous étions restées ici cette nuit, nous serions excusées pour aujourd’hui, parce qu’au lieu de dormir cette nuit nous aurions tant bavardé que nous aurions largement terminé la discussion que nous nous apprêtons à poursuivre aujourd’hui. — Comment cela ? poursuivit Leonora. — Or, savez-vous, dit la Reine, pourquoi nous sommes venues vous donner l’assaut de si bonne heure ? C’est que nous voudrions maintenant aller nous promener un peu dans votre jardin et profiter de sa fraîcheur. Oh ! oui, dit Leonora. C’est juste la bonne heure, puisque le soleil ne chauffe pas encore trop fort. Allons, nous cueillerons des figues, des prunes. Le raisin aussi commence à être mûr. »
[ÉTIOLOGIE DE L’AMOUR]
Les ayant ainsi conduites au jardin, elle les laissa muser autant qu’il leur plut et revint sur ses pas pour veiller à ce que le déjeu-ner fût prêt à temps. Une fois la table dressée et couverte de mets aussi convenables que suffisants, elle appela la noble compagnie. Toutes s’assirent à cette joyeuse table et, après avoir
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pris à leur goût une collation agrémentée de force rires et plai-santeries, elles regagnèrent le gracieux jardin et l’endroit habi-tuel, mais pour un temps bien plus long. Toutes s’assirent, puis, sur l’ordre de la Reine, Corinna commença par ces mots : « Hier, Lucrezia, vous avez soulevé une question d’une grande importance. N’allez toutefois pas vous imaginer que j’ai passé la nuit à l’examiner, car je ne voudrais pas perdre mon sommeil pour une pareille vétille, d’autant que c’est un point facile à élucider. Et si le temps nous avait favorisées ou que la Reine nous avait permis de parler hier jusqu’au soir, je vous aurais donné pleine satisfaction. La question que vous posiez était:“D’où vient que, malgré que les hommes soient si méchants, comme nous l’avons prouvé de toutes les manières, beaucoup de femmes, même bonnes et sages, ne laissent pas de les aimer très tendrement ?” Je réponds que cela peut procéder de trois raisons. D’abord il faut considérer comment ces femmes aiment et si c’est un amour sensuel qui les amène à enfreindre les règles. Cela naît alors de leur trop grande naïveté et complaisance envers celui qu’elles aiment: le seul défaut qu’ont les femmes, même si toutes ne l’ont pas. Mais que voulez-vous, Dieu seul est parfait, et l’on a déjà tant parlé de ce défaut qui ne dépare que certaines femmes que cela suffit. Ces femmes-ci aiment les hommes encore qu’elles les sachent indi-gnes d’être aimés, parce qu’au tout début de leur relation, eux (comme on l’a dit tant de fois) feignirent d’être bons et aimants envers elles. Et même si, avec le temps, elles ont ensuite décou-vert qu’ils feignaient, elles se sont déjà faites à cet amour et ne veulent ou ne peuvent plus s’en détacher, car vous connaissez bien le proverbe : 1 Plaie ne guérit pas de ce que la corde se détend . Si l’amour résulte d’un lien de parenté ou d’une honnête amitié envers ces hommes et que les femmes qui les aiment sont parfaitement conscientes de leur méchanceté, elles ne laissent pas pour autant de leur être bienveillantes et favorables.
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Cela, en vertu d’un excès de charité et de bonté par lequel nous imitons la divine clémence qui aime et favorise toutes ses créa-tures, nous, encore que nous l’offensions des milliers de fois à toute heure et lui rendions si mal son amour. L’amour de nombreuses femmes, quelle que soit sa qualité, procède souvent également, après lesdites raisons, des influences célestes. Cel les-ci inclinent de telle sorte que beaucoup d’entre elles qui connaissent pertinemment l’indignité et l’ingratitude de ces hommes et savent qu’elles gaspillent sottement leur temps et leur énergie après eux, se passeraient v olontiers de ce commerce pervers. Mais cette inclination, outre les autres raisons, est une cause très puissante et même la plus grande de toutes, les indui-sant d’abord à commettre, puis à persévérer dans l’erreur. Et bien qu’on dise à juste titre que les cieux inclinent sans forcer, dans le cas de l’amour, il semble qu’on ne puisse pas s’y fier de façon certaine et indubitable, parce qu’on ne peut juger sûrement des choses qui se produiront en ce monde. Toutefois, il n’y a pas de vérité déterminée, étant donné que, comme je l’ai dit, la prudence et la bonté de la créature raisonnable peuvent éviter beaucoup de maux et obtenir beaucoup de biens, indépen-damment de ces prédispositions. Ces influences et signes célestes, dit Verginia, ne pourraient-ils pas également prédisposer les hommes à nous aimer, comme vous dites qu’ils le font pour nous ? — Ils le pourraient, répondit Corinna, s’ils trouvaient la matière prédisposée à recevoir cette impression, car vous devez bien savoir qu’on ne peut faire prendre forme à rien, si la matière n’y est préalablement disposée. Nous, à savoir notre cœur, sommes disposées par une bonté innée à recevoir la forme du vrai amour, mais les hommes peu aimants par nature et par volonté ne sont pas très enclins à de telles dispositions et toutes les étoiles qui sont au ciel ne pourraient faire qu’ils nous aimassent. Elles pourraient bien les y incliner, comme je l’ai dit, mais pour être si éloignés du véritable amour, ils ne change-raient pas d’un pouce, et c’est pourquoi les célestes constellations,
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comme vous les appelez, Verginia, ne peuvent agir sur eux comme elles agissent admirablement sur nous et sur les autres corps inférieurs. Sans que nous leur soyons assujetties, elles nous influencent davantage, nous qui avons par ailleurs une libre volonté, étant naturellement disposées à la pitié et à l’amour. C’est ainsi que l’on voit qu’en amitié aussi une femme se liera rapidement avec une autre et conservera plus longtemps ce lien que ne font les hommes entre eux. Vous dites vrai, dit Lucrezia, ces influences ont une grande emprise sur nous et nous conditionnent particulièrement dans les cas d’amitié. Il m’est arrivé mille fois de voir dans une église ou à une fête ou à un banquet telle personne, aussi bien femme qu’homme, qui d’aventure n’était ni belle ni ne possédait aucune grâce apparente et que je ne connaissais point du tout. Cependant, elle me plut d’emblée et je m’attachai à cette personne au point de désirer immédiatement être son amie en tout bien tout honneur. Alors qu’une autre personne sera, au contraire, telle que sans m’avoir fait le moindre déplaisir et tout en ayant mille belles qualités, je l’abhorrerai au point de ne pas même souffrir sa vue. Ces effets si disparates doivent donc résulter de causes supérieures et non des personnes mêmes, et je ne saurais quant à moi en imaginer la raison. Il en va ainsi, ajouta Corinna, parce que ceux que vous aimez ont des affinités et des points communs avec vous, du fait des constellations astr ologiques qui présidaient à leur naissance. L’amour a également coutume de naître entre les personnes du fait d’affinités de complexion, sang et similarités dans les mœurs, conformément à la maxime selon laquelle chacun aime son semblable.
[DÉFINITION DE L’AMITIÉ]
— Oui madame, répondit Cornelia, mais, à cause de la malignité des hommes et malgré le concours de tant d’affinités, on trouve rarement ces amitiés si rares et indéfectibles entre
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eux et avec nous, parce que, comme on l’a dit auparavant, ils sont peu aimants. Sans compter qu’étant le plus souvent orgueilleux et fats, ils tiennent beaucoup à cette ineptie de vouloir être estimés et réputés de chacun, en usant de certaines manières distantes, faisant passer pour courtoisie ce qu’ils font par artifice, et, au lieu d’hono rer leurs amis, déshonorent ainsi l’amitié et ses saintes lois qui ne souffrent aucune affectation. Et en cela, ils se montrent non moins sots que non aimants, puisqu’ils ne semblent pas faire la différence entre la fréquen-tation de quelqu’un dont on veut être tenu ami véritable et les relations qu’on a avec de simples connaissances. Ils ne pensent pas, ajouta Leonora, que cette sainte vertu est toute simple et franche et ne souffre aucune fausseté, ignore les points d’honneur, ne se donne pas de grands airs, ne feint pas, ne simule pas et ne reste pas oisive, mais s’emploie à montrer son empire sur ceux qui ont pour elle des prédispo-sitions. Nombreux sont ceux, dit Corinna, qui parce qu’ils n’aiment pas, ne distinguent pas dans la manière de procéder. N’étant pas eux-mêmes de vrais amis, ils ne savent pas non plus traiter les autres comme tels. En vérité, l’homme qui serait un ami véritable doit procéder avec la plus grande liberté, sans aucun artifice ni égard ni considération de profit ni autre fin. Il traitera son ami exactement comme il traiterait son frère, père ou fils, c’est-à-dire avec cette manière et liberté de vivre ou bien de le rencontrer et même de lui commander, au besoin, avec assurance, donnant réciproquement à son ami la même assu-rance de pouvoir faire de même avec lui, sans jamais lui faire défaut. Et, croyez-moi, qui ne prend et ne donne en même temps cette liberté ne mérite pas d’être appelé ami, mais connaissance ; bref, un ami pour la galerie. Mais rien n’est 2 supérieur à l’amitié quand elle est vraie. Aussi Scipion Émilien ne quittait pas sa cour chaque matin qu’il n’eût acquis un proche et un ami. Le grand Alexandre dépensait les trésors gagnés en acquérant des amis, dont il faisait plus de cas que
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toutes les richesses du monde. Diogène le Cynique, considérant les obligations que crée l’amitié, avait coutume de dire que, quand il était dans le besoin, il demandait à ses amis un bien non comme s’il leur appartenait, mais comme s’il le leur avait 3 prêté . Androcleidas à qui l’on demandait comment se faire aimer des hommes répondit : “Avoir avec eux le plus doux des commerces et leur apporter les choses les plus utiles et 4 nécessaires .” Aristote laissa par écrit que nous devrions agir avec nos amis comme nous désirerions qu’ils agissent avec nous. » Cornelia dit alors : « On connaît ses amis, je crois, plus dans l’adversité qu’autrement, selon ce vers d’Ovide :
Quand tu seras heureux tu compteras beaucoup d’amis 5 Mais dans les heures de tourmente tu te retrouveras seul . Et le poète ferrarais laissa par écrit : Personne ne peut savoir de qui il est aimé 6 Tant qu’heureux il est assis sur la roue . Sénèque disait, ajouta Corinna, que la prospérité favorise l’amitié, mais que l’adversité la met certainement à 7 l’épreuve. Et Démétrios ajoutait que dans la prospérité les amis devaient êtreadvocati, mais dans l’adversiténon vocati, c’est-à-dire que d’eux-mêmes, spontanément et sans attendre d’être appelés, ils doivent nous secourir en cas de nécessité. Nombreux furent dans les temps anciens les couples d’amis véritables qui offrirent volontairement leur vie l’un pour 8 9 l’autre, comme Pylade et Oreste , Damon et Pythias , 10 Phocion et Nicoclès , Achille et Patrocle. Servius Terentius se fit passer pour Décimus Brutus, voulant mourir à sa place, 11 mais il échoua . De même, beaucoup d’autres furent amis 12 comme Scipion et Laelius, Nisus et Euryale , Hercule et 13 14 Philoctète , les philosophes Polystrate et Hippoclidès , nés le même jour, disciples d’un même maître et morts en même temps.
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