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Le Murmure des ruisseaux

De
434 pages

Du gardien de chèvre au photographe d'art devenu écrivain, Gérard Ronsheim relate des petites histoires vécues, de celles qui forment l'esprit et le caractère. Le premier temps, de la naissance à l'âge de 13 ans, vous transporte de l’innocence aux premiers émois d'un enfant de la dernière grande guerre. Père juif, mère protestante, élevé par des nourrices catholiques et instruit par des instituteurs déjà farouchement laïques, il découvre ses neuf frères et sœurs à 13 ans. Il commence alors un nouveau parcours.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-10401-7

 

© Edilivre, 2017

 

Ce que l’on apprend de la vie ne vient pas des livres. Ceux-ci ne sont que des aide-mémoire déformés au bon plaisir de leurs auteurs.

La vie s’invente en parcourant les chemins que les hommes qui nous ont précédés ont tracés et au bord desquels, ils ont laissé des signes qu’il faut que chacun d’entre nous reconnaisse afin de les adapter à leur façon de penser et d’agir.

Certains ne voient jamais ces nombreuses marques. Elles jalonnent pourtant le parcours de leur existence. Ainsi, Ils disparaissent, aussi isolés qu’ils ont vécus. D’autres par contre, dont il me semble avoir fait partie sur le tard, ont remarqué un jour quelques pousses nouvelles et comme elles ne demandaient qu’un peu de soin, ils s’y sont attachés en prenant garde de ne pas en détruire les racines renaissantes.

Pour mes enfants et ma famille dont les racines ont su si bien résister à la bêtise humaine en leur demandant de prendre un soin attentif pour mes petits-enfants.

 

Il m’a semblé intéressant de raconter à bâtons rompus des histoires vécues. Je destine avant tout, ces extraits de souvenirs à mes enfants. J’ai peu vécu avec eux et je n’en doute pas, ils pourront au travers de ses récits revivre quelques sensations endormies dans leur mémoire d’enfant.

Cette première partie n’est qu’une mise en bouche dont le goût je l’espère leur donnera l’envie de me connaître mieux.

Fanny

Fanny a l’habitude d’aller faire ses besoins, lorsqu’elle est à la « Siouère », derrière la grange à foin, un peu en retrait du corps de ferme réservé à l’habitation, invisible de la route, à l’abri des regards indiscrets. Elle déteste la fosse d’aisance, car, été comme hiver, les mouches y organisent un ballet interminable perturbant le bon déroulement du procédé naturel et Fanny a l’habitude d’affirmer que rien ne remplace la sérénité pour accomplir une tâche essentielle.

C’est ainsi que le silence se fait son complice car, si quelqu’un venait à s’approcher, Fanny dont l’attention met tous ses sens en éveil le devinerait. La trêve du silence le dénoncerait plus sûrement que les trompettes de Jéricho. Ce n’est pas que Fanny ait peur de qui que ce soit, voire même de quoi que ce soit, c’est simplement par amour-propre. Être surpris dans cette position ne serait certes pas très glorieux.

Fanny, grande femme mince, parisienne jusqu’au bout des ongles, blonde aux yeux bleu clair, est plus habituée au confort bourgeois par ses fréquentations professionnelles et sa vie passée qu’aux astreintes rurales, et sa fierté en souffrirait fortement.

Paul Valéna, Italien réfugié a fui les sévices de Mussolini avec toute sa famille pour ses idées. Célibataire, beau parleur, la trentaine, coqueluche des femmes du village et beau-frère de Jésuine, se décide. Un soir au repas, en présence des convives de la famille Malacrida et Valéna, il demande à Fanny si elle sait d’où viennent les morceaux de soie lui servant à faire les chemises de ses enfants. Fanny lui répond :

– Oui, des toiles de parachutes des résistants Français et des Anglais qui viennent rejoindre les forces de résistance dans le maquis.

Paul sourit et lui demande encore :

– Et sais-tu où ils sont cachés lorsqu’ils atterrissent ?

– Non, dit Fanny.

Alors, tous les convives se mettent franchement à rire jusqu’aux larmes, et Paul, avec des hoquets dans la voix, au bord de l’asphyxie, lui avoue :

– Dans la grange à foin.

Fanny rougit, pense aux planches disjointes clouées sur la structure du bâtiment faisant office de grange puis panique un peu, regarde les convives sans les voir, regarde Paul, les yeux fixes, emplis de colère, elle regarde à nouveau les convives, ils rient toujours aussi fort et de bon cœur, et enfin se détend en disant simplement.

– Qu’ils ont sûrement vu pis que cela durant cette vilaine guerre, et l’incident fut clos.

Pour Fanny, le temps n’est pas à la rigolade, même si sa bonne humeur est permanente.

Elle doit faire face aux problèmes de l’alimentation, des vêtements, des chaussures, problèmes cruciaux et primordiaux pour la vie de ses enfants.

Le village de Saint-Mézard, avec ses cent trente âmes, installées sur l’ensemble de son territoire, ne possède aucun magasin d’alimentation ni boutique de mode, pas même un petit comptoir de distribution ou de représentation.

Pour ses achats, il faut se rendre à Lectoure ou à Auch en autocar car, pendant cette guerre, plus aucun véhicule de commerce ambulant ne passe dans le village. L’entreprise de transport en autocar Ménard dessert ce secteur, les cars ne peuvent circuler que lorsque le temps s’y prête et surtout, si les routes le permettent, car, les bombardements deviennent assez fréquents depuis que la résistance se développe dans cette contrée.

Pourtant, Fanny sait bien qu’il faut faire vite, Pierre, Claude, Jacques et Gérard, ont besoin de vêtements et de chaussures. Elle-même a un besoin urgent de quelques petites choses indispensables, afin de garder une certaine féminité malgré les événements tragiques de cette période troublée, et les enfants grandissent chaque jour un peu plus. La guerre peut-être, mais la vie doit continuer. Après s’être renseignée en utilisant le seul téléphone du village, cela est possible, elle va pouvoir se rendre en ville comme chaque mois ou presque.

Il ne fait pas très chaud, il pleut de temps en temps. Novembre est à la porte. Cette fraîcheur, après ces mois d’été que personne n’a encore oubliés, va faciliter la tâche de Fanny si rien ne vient perturber le déplacement de Monsieur Ménard et de son autocar.

Après s’être préparée, elle passe dans le cellier, sous l’escalier. C’est là qu’elle enferme Grutsie le cochon d’intérieur, une truie de deux cents bons kilogrammes de viande et de couenne, mais attention, que personne n’y touche car, tout le village connaît Grutsie.

Elle passe devant chez chacun des habitants au moins deux fois par jour durant les périodes scolaires. Elle va soit accompagner, soit rechercher les enfants à l’école du village. Lorsque les cours ne sont pas terminés, elle s’assied en se tenant bien droite, son regard fixé sur la porte d’où sortiront Pierre et Claude, comme chaque jour que Dieu fait et dont elle ignore l’existence.

Elle ignore également l’heure, et pourtant, elle n’est jamais en retard et jamais en avance.

Son horloge interne fonctionne parfaitement, probablement parce qu’elle lui fait confiance, instinctivement, sans se poser de questions.

Quand Fanny entre dans le cellier, Grutsie ne s’y trouve pas. Elle ouvre son manteau et saisit, pendus aux poutres par des vieux clous rouillés par l’âge et l’usage, deux poulets, déjà attachés par un cordage à chaque paire de leurs pattes.

Elle les passe à son cou, sous le col, elle y ajoute deux canards et deux lapins, le tout déplumé et dépiauté la veille au soir.

La voici fin prête à se rendre à la ville. Bien sûr, elle paraît un peu forte ainsi, mais le regard des autres, lorsqu’il s’agit de la survie de ses petits, ne laisse en elle aucun sentiment particulier. Seul compte le résultat et non pas les apparences qui les amènent.

Elle sort du cellier, regarde autour d’elle et constate que la truie est assise au bord de la route. Il semble que cette petite maligne ait compris que Fanny se prépare à partir et, désireuse de ne pas gêner sa maîtresse, elle se met volontairement à l’écart de l’agitation.

Fanny crie à sa voisine, sortie à ce moment sur la terrasse de son escalier, de prendre bien soin des enfants quand ceux-ci reviendront de l’école.

Elle prend la direction de l’église afin de se placer au bord de la route de Lectoure pour y attendre l’autocar. Le village est calme, les hommes valides sont dans les champs et les femmes préparent des plats dont elles ont le secret. Cette fin d’octobre est encore verdoyante. Les côtés de la route sont humides, les flaques y sont nombreuses, et Fanny prend bien soin de ne pas marcher dans l’eau, ses chaussures de ville ne sauraient résister à une faute d’inattention, ce serait impardonnable. C’est la dernière paire de chaussures acceptable et mieux vaut faire envie que pitié lorsque l’on se déplace pour négocier.

Sortant de ses pensées, Fanny entend un léger frottement derrière elle.

Sans crainte, elle se retourne pour constater la présence de Grutier ; celle-ci, comme à son habitude, a emboîté le pas de sa maîtresse. Elle sait parfaitement où elle se rend et Fanny, avec un sourire, pense que cet original animal domestique l’attendra au bord de la route à son retour. Son instinct d’animal la guidera à l’heure voulue afin de ne pas faillir à ce qui semble lui être comme un devoir que rien au monde ne pourrait contrarier.

Fanny aperçoit l’église sur sa gauche, et un peu en contrebas, le petit lac entouré d’arbres dont le reflet s’étale à ses pieds, comme dans un miroir. Sa surface frissonne, caressée par ce petit vent toujours présent lorsque la pluie n’est pas loin. Le clocher semble se dresser contre les mauvais esprits. Ils sont hélas légion quand l’opportunisme prend le pas face aux devoirs de civisme. La route de Lectoure est maintenant très proche.

Fanny ne juge même pas utile de se retourner, elle sait que rien de mauvais ne peut lui arriver dans son village d’adoption.

Le ronronnement d’un moteur se fait entendre, l’arrêt de l’autocar est vide, elle sera donc la seule de Saint-Mézard à se rendre à Lectoure cette fois-ci.

La route est cahoteuse, les trous de bombes mal réparés ou simplement à nouveau découverts, sont un handicap sérieux à l’avance de l’autocar. Les passagers sont remués dans tous les sens. Fanny reconnaît certaines têtes qu’elle a déjà aperçues, soit dans l’autocar, soit à Lectoure.

Chacun commente durant le voyage les derniers événements vécus dans leur village respectif. Les uns ont entendu les avions, de plus en plus proches des villages :

– Avant, ils ne faisaient que passer, dit l’un,

– Maintenant, ils tournent au-dessus, constate une autre.

Un autre encore jure avoir vu sauter des parachutistes en plein jour au-dessus de son village. Le ton est inquiet, bien sûr, il faut que cesse cette guerre :

– Mais pas à n’importe quel prix, disent les uns.

– Et surtoutpas en sacrifiant quoique ce soit, renchérissent les autres.

– Nous avons tellement de réfugiés en zone libre que nos villages ne pourront bientôt plus faire face aux besoins de tous.

On finit par se demander, dit une des passagères, si les Allemands ne vont pas prendre ombrage de cette situation.

Monsieur Ménard qui écoute d’une oreille discrète mais sensible fait tout de même remarquer que :

Se plaindre quand le seul souci est de surveiller les volailles grossir, traire les vaches et faire du marché noir, est peut-être un peu excessif.

Le silence s’établit pour quelques instants, personne n’en veut à ce brave homme, d’autant moins que tout de même, si celui-ci vient à manquer, c’est l’isolement garanti, plus de chauffeur, plus d’autocar, plus de contacts avec les autres villages et avec les villes avoisinantes, si nécessaires à la survie des Gersois. Bien sûr, tout cela n’est pas très intéressant, et pourtant, quel plaisir d’écouter ces voyageurs !

Être parmi eux simplement après avoir vécu tant de situations pénibles et souvent dangereuses. Être là, ballottée par des amortisseurs fatigués, malmenée par les nids de poules et les manœuvres hasardeuses d’un conducteur laborieux et courageux. Vivre pour faire vivre ceux que l’on aime, et pour qui le combat de chaque jour n’est qu’une apparence trompeuse. Avoir su trouver si loin de tout, ce havre de repos pour toute sa famille, cet espoir de survie. Un lieu épargné par cette tourmente et son souffle mortel de privations et de persécutions.

Toutes ces pensées envahissent l’esprit de Fanny, bien calée dans son fauteuil, elle aperçoit au loin, après plusieurs virages, sur sa colline, Lectoure.

C’est une cité médiévale bâtie sur les rochers avec les pierres de la région, claire et lumineuse comme seules savent l’être les villes du pays du soleil, superbe sur sa hauteur comme le serait un château protégeant ses vassaux. La végétation est rare, le vent chaud de la vallée du Gers a asséché la sève des plantes sauvages. L’automne commence à faire son travail de fossoyeur d’été, emportant la verdure des arbres fruitiers, pêchers, cerisiers, pommiers et même des poiriers.

Les oliviers font déjà triste mine. Seuls quelques noyers semblent se satisfaire de cet état de choses, car bientôt viendra le temps de la cueillette de leurs fruits. Ils constitueront une réserve nécessaire en apport gras.

Elles feront la transition de l’hiver au printemps. Ces noix, par leur saveur et leur goût merveilleux, aideront à oublier un peu la disparition des rayons chaleureux du soleil.

Déjà, l’autocar ralentit, gêné par un début de circulation. Les nombreux piétons et cyclistes s’entremêlent et se croisent. Les rues du centre-ville ne sont pas très larges, quelques Klaxons se font entendre. Monsieur Ménard doit freiner à plusieurs reprises. Il doit serrer son autocar au plus près du bord de route pour laisser passer d’abord une automobile, dont la chaudière du gazomètre fume un peu obligeant Fanny à fermer le carreau de l’autocar. Elle l’avait ouvert pour mieux s’imprégner des bruits, symboles de vie et de joie de vivre. La ville lui manque.

Elle aperçoit ensuite le Docteur Roux, assis seul sur le siège de cuir de sa berline, tirée par un de ses magnifiques chevaux, jumeaux de ceux qu’il élève à Château-Feuga, tout proche de Saint-Mézard.

Le docteur est le maire de Saint-bernard. Ses trois enfants jouent souvent avec Pierre et Claude en sortant de l’école.

L’été, c’est plaisir de les regarder dans les prairies de la propriété du docteur, ils dévalent les collines, ils courent à toutes jambes en criant et en hurlant pour que l’écho amplifie leur voix.

Ceci doit probablement les rassurer car, malgré leur joie de vivre, les problèmes qu’ils rencontrent sont certainement durs à résoudre, même et surtout s’ils n’en parlent jamais.

L’hiver, lorsque la neige est suffisamment épaisse, les enfants sortent la luge et avec les jeunes du village, font des concours de glisse, parfois à huit ou neuf par luge. Le spectacle est réjouissant, les culbutes sont nombreuses.

Les rires, les cris de plaisir et de joie apportent le bonheur, il fait autant de bien que de crainte. Il inspire cette sauvage équipée inconsciente et pourtant nécessaire à leur équilibre.

Lectoure est bruyante aujourd’hui. Cela est probablement dû à un de ces jours de foire où tout le canton se retrouve ainsi qu’une bonne partie des âmes de ce département. Ils ont besoin de cette ambiance conviviale et bon enfant et rassurante, car l’isolement forcé que les événements les contraint à accepter ne saurait pour les Gascons être un état définitif. Fanny est inquiète car ce n’est certainement pas le meilleur jour pour faire de bonnes affaires, quoique, à bien y réfléchir…

L’autocar s’arrête enfin après avoir contourné la Grand-Place. Les passagers descendent, non sans avoir écouté les instructions de Monsieur Ménard. Le départ pour le retour est à dix-sept heures pile, au même endroit. C’est vrai, il ne faudrait pas rouler de nuit, les risques seraient trop grands avec les trous dans la chaussée, et puis, il ne faut pas oublier l’aviation allemande, elle surveille de possibles parachutages. Fanny est bien placée pour le savoir, le risque est réel, mais comment le leur dire.

Après être descendue et avoir salué d’un petit signe le conducteur, Fanny se dirige avec fermeté vers les étals des volaillers. Son intention est de découvrir leur prix de vente, ceci afin de définir sa stratégie envers les commerçants qu’elle doit fréquenter pour ses propres achats. Elle constate que les prix sont en forte hausse. Le beurre est pratiquement introuvable et elle s’en veut de ne pas en avoir emmené.

Elle se satisfait d’avoir pensé aux lapins, ceux-ci ont pris une plus-value importante, cela fera bien son affaire le temps venu. Les poulets ont gardé le même cours et les canards sont introuvables. Noël est dans deux mois et les habitudes sont tellement bien ancrées que les fermiers, malgré cette longue guerre, se réservent les canards et les oies pour le traditionnel foie gras.

Le Gers est et sera probablement toujours le premier producteur de ce mets de premier choix, première ressource de revenus de cette belle région. Ne dit-on pas que lorsque l’on arrive à Aix, le son des cigales nous informe que nous sommes dans le midi de la France et que les cancans annoncent le Périgord et les magrets du Gers ?

Fanny, avec en tête le cours tout à fait aléatoire des produits du terroir, fait du lèche-vitrines. Elle pousse la porte du magasin de vêtements. Elle a vu dans la vitrine un petit manteau, il ira très bien à Jacques. Il n’a plus rien à se mettre sur le dos, comme disent Jésuine et sa fille unique, celle qui s’occupe de Gérard. Celui-ci visite toutes les maisons du village à l’heure du repas pour grignoter tout ce que veulent bien lui donner les habitants en guettant son arrivée avec un plaisir évident car son comportement surprenant réjouit tout le village. Cet instinct de l’heure n’est donné qu’aux enfants inconscients du monde et de son entourage, et dont la pureté ne saurait être mise en doute. Cette faim perpétuelle est un signe de santé disent les anciens.

Fanny a également remarqué dans la vitrine un tablier aux couleurs discrètes, pour elle-même, ainsi que des pantalons courts et deux gilets de laine qui seront parfaits pour Claude.

Elle demande au vendeur des chaussettes chaudes aux tailles des enfants et le montant de ses achats. Fanny ouvre discrètement son manteau pour laisser entrevoir, pendue à son cou par les ficelles, sa monnaie d’échange.

Nul n’a besoin de prononcer des mots, chacun connaît la valeur des choses. Le marché est vite traité et aussi discrètement que possible. Cette transaction pourrait être interprétée comme du marché noir et sévèrement sanctionné si un corbeau traînait dans les parages.

Cette opération aura coûté à Fanny ses deux lapins et un poulet. Elle s’en est bien sortie et continue son périple à la recherche, cette fois ci, de chaussures pour Claude et pour Jacques car ils en ont un besoin urgent. Elle trouvera tout ce dont elle a besoin. Les enfants vont pouvoir passer cet hiver dans un confort relatif que les enfants des grandes villes voudraient certainement connaître.

La campagne a des avantages qu’ignorent les citadins et, si le travail des habitants ruraux est parfois pénible, il faut le reconnaître, dans certaines circonstances les compensations y sont avantageuses.

Fanny a également pensé à Jésuine et nombre de ses voisines. Elle rapporte de Lectoure, du sel et quelques épices qu’elle partagera ainsi que du tabac et des feuilles pour cigarettes pour les hommes encore au village, ils ne manqueront de rien, chacun aura une part du tabac. Paul Valéna leur fournira l’essence ou l’amadou pour les briquets.

Les bruits que font les freins de l’autocar en ralentissant ramènent Fanny à la réalité du moment. Elle est arrivée. Elle rassemble ses sacs.

Quand l’autocar s’arrête à Saint-Mézard, Grutsie est là, fidèle à son habitude. Monsieur Ménard descend et ouvre les soutes à bagages pour en sortir les cabas, il monte ensuite sur le toit de l’autocar en empruntant l’échelle sur le coin arrière droit et passe les cartons et les cageots. Fanny rassemble tous ses achats au sol. L’autocar reprend sa route.

Paul Valéna arrive tranquillement, poussant une brouette. Il charge le tout en laissant à Fanny les petits cabas. Ils se dirigent tous les trois vers le village, Grutsie fermant la marche.

Le jour commence à descendre, accompagné par un voile de brouillard que l’on aperçoit en contrebas du chemin.

Sa grisaille humide recouvre entièrement le petit lac et l’église de Saint-Mézard. Seul le clocher dépasse de ce laitage humide.

Demain il fera beau, décrète Paul. Fanny ne répond pas, l’un et l’autre sont avares de conversation, la fatigue en est probablement la cause. Paul a labouré toute la journée avec les bœufs. Il est harassé d’avoir tenu et dirigé, la charrue à un soc et à piquer les bêtes, soutenu par le désir de réaliser le sillon le plus parfait et la surface la plus grande en trouvant la force de mener sa tâche à bien. Fanny pense à ses enfants qu’elle n’a pas vus de la journée et au plaisir qu’ils vont avoir à déguster les quelques sucreries qu’elle leur destine.

La ville, Fanny la connaît bien. Elle est arrivée à Saint-Mézard dès 1940, quelques mois après la naissance de Claude. Dès 1939, à la déclaration de guerre, la vie dans Paris, la capitale, est devenue impossible. Dans la rue des rosiers, les mouvements de locataires sont nombreux. La boucherie de Fritz, le mari de Fanny ne fait plus recette. Fritz est inquiet.

Fanny reçoit régulièrement des nouvelles d’Alsace, elles ne sont pas fameuses. De nombreux réfugiés arrivent d’Allemagne, des juifs ne font que transiter. Ils repassent la douane pour la Suisse, un pays neutre, et de là s’envolent pour l’Amérique. Fanny ne risque rien bien sûr. Elle n’est pas juive. Mais Fritz a tenu à faire circoncire Claude avant de partir et elle est inquiète pour ces deux-là. On entend tellement de bruits sur les traitements que les Allemands font subir aux familles juives.

Déjà, ils ont arrêté en Allemagne toute la famille de Fritz. Personne n’a voulu fuir devant les brutalités policières et militaires. Depuis, plus personne n’a donné de nouvelles.

Très rapidement, la débâcle des armées se transforme en fuite pour une grande partie de la population. Mais comment peut-on attendre l’évolution d’événements que l’on ne contrôle pas ? Car enfin, après l’affaire du Reichstag et la lecture de Mein Kampf, tout est possible. Être juif, c’est la certitude d’être la cible aux brimades et aucun être humain ne doit tolérer cela. Que l’on brûle les livres soit, mais que l’on s’en prenne aux enfants et aux malades aurait dû donner l’alarme. Les hommes sont-ils lâches ou sont-ils simplement bêtes à en mourir ?

Les Parisiens et banlieusards, ceux dont la famille est à la campagne, ne se font pas prier pour plier bagages.

Fritz espère que l’armée va faire barrage, tout comme le pensent les grandes familles encore installées rue des Rosiers. Et puis, les nouvelles deviennent vraiment alarmantes.

Toutes les frontières viennent d’être fermées, avec la Suisse, l’Allemagne, et l’Italie. Fritz a reçu un ordre de mobilisation malgré ses trois enfants.

Fanny ne veut pas rester rue des Rosiers, seule avec eux, elle n’est pas juive, elle sait maintenant que même ses enfants, malgré la circoncision ne sont que tolérés et n’attend donc aucune aide de cette colonie. Elle partira donc de Paris avec ses enfants, et sans tarder…

C’est la seconde fois qu’elle quitte un foyer. Alsacienne, fille de viticulteurs protestants, rigides, sévères et intransigeants, Fanny est l’esclave des principes ancestraux que régissent les lois de cette famille dont les seules valeurs sont : respect des principes, du droit d’aînesse, agrandissement du territoire familial par tous les moyens, famille et patrie.

Fanny se souvient. A vingt et un ans pile, le jour même de son anniversaire, elle annonce à sa mère son intention de quitter la maison familiale sans plus attendre.

Ce n’est pas la première fois qu’elle brandit cette menace, seulement cette fois ci, il y a une telle détermination dans l’expression de Fanny que sa mère en reste sans voix. Mais, se ressaisissant, elle hausse le ton et menace :

– si tu quittes la maison tu n’y remettras jamais les pieds.

Fanny hausse les épaules au grand dam de sa mère.

La mère colère un peu plus devant ce comportement décidé et irrespectueux, elle craint soudain de la voir exécuter sa menace et souhaite l’en dissuader.

– Tu seras déshéritée !

Fanny jette un regard apitoyé sur sa mère, blessant celle-ci au plus profond d’elle-même.

La mère le sait, elle vient subitement et définitivement de perdre sa fille. Quoiqu’il advienne, Fanny partira.

Elle abandonnera tout et tout le monde. Son caractère impétueux et volontaire ne cédera plus aux pressions familiales.

Sa décision étant prise, Fanny rassemble quelques effets légers, le peu d’économies en sa possession, elle se couvre chaudement et se dirige vers la gare sans plus attendre. Elle ne se sauve pas mais ne souhaite pas continuer à discuter. C’est trop tard. Elle a vingt et un ans et travaille depuis l’âge de onze ans, dans les vignes, aux écuries, à la cuisine, à faire le ménage pour toute la famille. Aucune vie personnelle, pas de lecture, pas de sortie ou alors sous surveillance. À part les promenades familiales dans le centre-ville de Mulhouse et les visites dans les vignobles voisins, toutes les autres formes de sorties sont considérées comme compromettantes pour la dignité de la famille Reichelé.

Il y avait bien les deux professeurs, celui de français, d’instruction civique et d’histoire, et Madame Schneider pour l’allemand, un peu d’italien et de latin, juste pour que mes enfants nemeurent pas idiots disait le père. Ces deux personnages apportaient des images de vie que Fanny ne pouvait qu’imaginer.

Pour elle, c’est le début d’une aventure. Son aventure. La gare de Mulhouse ressemble à un énorme bateau dont elle a toujours été interdite de visite. Pourquoi aller y rencontrer des voyageurs dont la vocation est de partir vers des destinations inconnues alors que les paysages et les coteaux entourent la propriété familiale avec tant de beauté. Ceci est le discours du père. Il impose aussi un troupeau de vingt têtes de bétail pour le lait, le beurre et le fromage et la mère est bien trop occupée aux travaux de la ferme pour contrarier les affirmations de son mari.

Le père a l’habitude de dire que les laitages frais sont un bienfait pour les enfants et puis, le lait les fromages et le beurre se vendent toute l’année alors que le vignoble pourrait bien un jour jouer un mauvais tour. Le gel tardif, le mildiou ou même une forte grêle et les revenus de l’année seraient compromis. Aussi la mère n’a guère le temps de se poser des questions quant aux désirs de ses enfants Gabrielle et Fanny. En fait, le père ne souhaite qu’une chose, marier ses filles à des garçons du pays pour continuer le travail à la ferme.

A la naissance de Jacques, Fritz réussit à le faire circoncire par un rabbin venu de Toulouse sans que Fanny ne puisse intervenir. Avec le soutien du maire de la commune, Fanny décide de le faire baptiser catholique puisque c’est la seule possibilité pour éviter à l’enfant de possibles tracasseries avec les Allemands.

Il sera toujours temps de trouver un pasteur quand les événements le permettront. Avec l’accord du prêtre, Danielle et Claude seront également baptisés, ainsi, Fanny pourra présenter des documents en cas de besoin et dire que le nom est Alsacien. Cette formalité se fait sans le consentement de Fritz. Il est absent. Il s’est engagé. Il n’a pas souhaité répondre à l’ordre de mobilisation parce que le danger est trop grand, sa destination aurait été le front Est et en tant que juif, le premier incident lui aurait été fatal. Fanny a respecté sa décision.

En souriant, Fanny se dit que Jacques est le résultat de sa première permission. C’est aussi le seul des garçons qui ressemble à son père, tout comme sa seule fille Danielle. Lucien, Pierre et Claude ressemblent à Fanny, le même front, la même bouche, le même menton et, tous les enfants sont destinés à devenir plus grand que Fritz.