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Le Mystère de Montmajour

De
357 pages
1539 Abbaye de Montmajour : fuyant l’Inquisition, Michel de Nostre-Dame s’y réfugie et découvre une fresque du IIIe siècle représentant Jésus devant le temple de Dendérah. Intrigué, il part pour l’Égypte. Des rencontres passionnantes et passionnées apporteront les réponses à ses questions. Il découvrira également ses dons prophétiques dans une des chapelles osiriennes du temple. Il voit, avant la fin du IIe millénaire, une guerre meurtrière et le sort atroce réservé aux juifs. 1542 Venise : voulant avertir le monde, il écrit une lettre cryptée au 111e pape de la liste de Malachie et la cache dans la bibliothèque du cardinal Aleandro à qui il rend visite. 1938 Rome, Le Vatican : à la veille de la seconde guerre mondiale, Aldo, un jeune archiviste la trouve et la montre à Pie XI.
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2 Titre
Le Mystère de
Montmajour

3Titre
Anne Andrews-Hart
Le Mystère de
Montmajour
De Nostre-Dame à Nostradamus
Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00324-6 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304003246 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00325-3 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304003253 (livre numérique)

6 .
DU MÊME AUTEUR
Le serment de Damas, éditions Le Manuscrit.
8
CHAPITRE 1
La diligence, en ce matin d’octobre 1539,
quittait Agen en direction de Montauban. A son
bord, deux notaires allaient régler une
succession à Moissac. Ils étaient accompagnés
par deux femmes en grand deuil, d’une fillette
et d’une domestique. Un marchand en grains
qui se rendait à la foire la plus proche détonnait
avec ses braies courtes en tissu grossier et ses
galoches à semelles de bois. Le dernier
voyageur, un bel homme élégant, coiffé d’une
toque noire, chaussé de bottines en cuir souple,
avait rabattu le col de sa houppelande grise sur
son visage. Il s’appelait Michel de Nostre-
Dame, un médecin d’Agen qui fuyait
l’Inquisition et quittait la région en espérant
bien ne jamais y revenir.
Les deux tabellions parlaient affaires, les
deux femmes éplorées reniflaient dans leur
coin, quant à l’enfant, elle fascinait le médecin
par sa vivacité et sa gaieté qui contrastaient avec
le reste de l’assemblée. Elle jouait avec un petit
chien en bois qu’elle faisait galoper et aboyer
9 Le mystère de Montmajour
sur ses genoux. Un monde la séparait de celui
des adultes, un monde cruel fait de chagrin, de
maladies et de mort. Michel frissonna en la
regardant, il pensait à sa famille disparue et au
manque d’attention dont il avait bien souvent
fait preuve à son égard. La plus jeune des
femmes devait le trouver à son goût, car après
une heure de route, elle avait entrepris, cachée
derrière un mouchoir brodé, de lui adresser
quelques œillades. S’il n’avait pas été aussi
inquiet il se serait bien pris au jeu, mais
l’humeur n’y était pas.
Après avoir regardé plusieurs fois par la
lucarne arrière et n’y voyant rien de suspect,
maître Michel se détendit et essaya de dormir.
Mais dès qu’il fermait les yeux, des scènes de
cette annus horribilis, revenaient sans cesse le
hanter. Il revit la violente épidémie qui avait
ravagé l’Agenais, ce n’était pas la peste, mais il
n’avait pu l’identifier. Les malades étaient pris
de forte fièvre, de perte de connaissance et de
toux. La mort survenait sans qu’on puisse faire
quoi que ce soit pour sauver les contaminés.
Les cadavres que l’on ne ramassait pas assez
vite pourrissaient dans les fossés à moitié
dévorés par les animaux sauvages. Comme pour
la peste on enterrait les morts la nuit dans des
fosses communes que l’on recouvrait de chaux,
mais l’odeur de mort empestait la ville et ses
faubourgs.
10 Le mystère de Montmajour
Sa femme Henriette et ses deux enfants
étaient morts au début de l’épidémie, alors qu’il
parcourait la ville pour essayer de sauver par la
prévention et l’hygiène, les bien-portants. La
famille de sa femme l’avait accusé de les avoir
contaminés, et ensuite, lui avait fait un procès
pour récupérer la dot versée au moment du
mariage.

Puis, l’Inquisition de Toulouse avait envoyé à
Agen Louis Rochetto le grand Inquisiteur de la
foi, un religieux de l’ordre des Frères Prêcheurs.
Il était arrivé avec ses chariots, accompagné des
sbires chargés des tristes besognes et des
assesseurs qui le secondaient dans ses fonctions.
A la suite d’un sermon, fait en chaire en l’église
de Saint-Phébade, il avait demandé aux fidèles,
avec véhémence, de dénoncer voisins et amis
propageant des idées hérétiques. Des plaintes
avaient été déposées contre Michel. Il se
rappelait qu’en 1529, il avait déjà été convoqué
une première fois par l’inquisition à Toulouse.
Il reverrait toute sa vie la Grand chambre du palais
de Justice, où, aux côtés de l’Inquisiteur,
siégeaient les greffiers et les justiciers en robes,
accompagnés des notables, archevêques et
abbés de la région. Les questions insidieuses et
malsaines résonnaient encore à son oreille
comme si elles avaient été proférées la veille :

11 Le mystère de Montmajour
Prêtez serment sur les évangiles, toutes
erreurs ou omissions seront retenues contre
vous. Vous êtes accusé de pratiquer une
médecine non conforme à celle qui vous a été
enseignée, ainsi que la magie et l’astrologie. Que
répondez-vous ?
C’est par expérience, après avoir combattu
les épidémies que j’ai acquis la certitude que la
saignée et la purge n’étaient pas une panacée et
qu’elles affaiblissaient le malade, avait-il
répondu. Quant à l’astrologie, je préférerai dire
astronomie car je me contente de soigner mes
malades en fonction de la lune montante ou
descendante, comme le font nos paysans lors
des semailles. Je pense avoir eu de bons
résultats. Il n’y a aucune magie la dessous, juste
du bon sens, de nombreux malades pourront en
témoigner.
On vous a vu plonger un enfant malade dans
l’eau glacée. Que répondez-vous ?

Comment pouvait-il avouer, ici, qu’il avait eu
en mains des livres de médecine défendus. Ces
livres, cachés dans le grenier de son grand-père
Saint-Rémy, avaient été brûlés à la mort de ce
dernier, car ils étaient, à cette époque, devenus
trop dangereux. Puis, lorsqu’il étudiait à
Avignon avec un moine franciscain, il avait lu
d’autres livres écrits par des médecins italiens,
dont il ne pouvait pas parler. Hérétique ? Il
12 Le mystère de Montmajour
l’était suivant les critères de l’Inquisition et
peut-être encore plus que ne pouvaient se
l’imaginer ces bourreaux assoiffés de sang
n’attendant qu’une défaillance de sa part pour le
précipiter dans leurs cachots.
Puis on lui avait rappelé qu’il était issu de
deux familles d’origine juive. L’Inquisiteur lui
avait dit avec méchanceté que les juifs convertis
ne faisaient jamais de bons chrétiens et, s’il ne
tenait qu’à lui, tous les juifs auraient été
expulsés de ce pays comme l’avait fait
l’Espagne, convertis ou non. Pour cette raison
l’Inquisition le gardait sous haute surveillance.
Il avait rappelé qu’il avait été baptisé à sa
naissance, qu’il suivait les préceptes de la Sainte
Église et qu’il ne manquait jamais l’office du
dimanche. Le fait qu’il se soit dévoué corps et
âme lors des dernières épidémies l’avait sauvé.

Cette fois-ci, l’affaire semblait plus grave. Il
avait été accusé d’hérésie par des religieux du
couvent des franciscains pour des propos qu’il
aurait tenus en 1534. Après avoir reçu quelques
explications sur lesdits propos, l’Inquisiteur
l’avait attaqué sur ses relations avec César
Scaliger, un ami de longue date pour qui il avait
de l’admiration. Scaliger, humaniste, poète et
philosophe avait fondé à Agen, le Cénacle, un
cercle philosophique fréquenté par des
convertis, des adeptes de la Réforme et des
13 Le mystère de Montmajour
alchimistes. Récemment, lors d’une réunion,
Scaliger avait fait l’apologie de Luther et s’en
était pris à Erasme ce qui avait suffi à inquiéter
les autorités religieuses. Effarées par les propos
outranciers de Scaliger, elles avaient alerté
l’Inquisition.
Scaliger, personnage important qui avait des
appuis puissants, s’en était tiré à bon compte et
c’est sur Michel qu’avaient pesé reproches et
soupçons. Il avait cru, à ce moment là, que
Scaliger l’avait trahi, mais pour une raison
inconnue tenant du miracle, il était sorti libre et
terrifié du tribunal où des badauds bien
pensants l’attendaient sous une pluie battante
pour l’insulter.

A mort, sorcier, magicien, chismati !

Une litanie qu’il connaissait depuis son
enfance à Saint-Rémy. Les gardes de
l’Inquisition, comble de l’ironie, avaient dû le
raccompagner jusqu’à sa porte pour lui sauver
la vie. La nuit suivante, obsédé par la vision des
cachots, des tourmenteurs en longues robes
noires armés de tenailles au fer rougi, il n’avait
pas réussi à dormir. Il craignait, si on le
torturait, d’avouer des choses dont il ne pouvait
parler sans mettre toute sa famille en danger.
C’est pourquoi, à 36 ans, en ce petit matin
pluvieux, maître de Nostre-Dame quittait
14 Le mystère de Montmajour
l’Agenais comme un voleur sans attendre que la
soldatesque vienne à nouveau sonner à la porte
de son logis.


A Montauban il prit la diligence pour Albi. Il
trouva la ville en effervescence. La population
depuis la répression cathare, n’avait jamais
adopté la religion catholique et s’était tournée
petit à petit vers la Réforme prêchée par les
moines Augustins.
Au relais de poste, on racontait que les
jésuites avaient investi la ville, soutenus par une
garnison de mercenaires italiens chargée de
réprimer l’hérésie luthérienne. De nombreux
pendus ornaient déjà les gibets, et Michel se dit
que l’Inquisition n’était pas loin. Il pensait qu’il
n’avait plus sa place en France et choisit de fuir
vers Italie, mais le destin allait en décider
autrement.

Une grande partie du voyage se fit sous une
pluie battante portée par un vent d’autan à
écorner les bœufs. La neige qui couvrait les
monts de l’Espinouse avait apporté les premiers
frimas, son moral était au plus bas et son avenir
incertain.
A Béziers, il se sentit revivre. Il faisait beau, il
passa la journée sur le port, assista à la criée et
déjeuna de sardines grillées. Lorsqu’il chercha
15 Le mystère de Montmajour
un refuge pour la nuit, on lui conseilla de
coucher chez l’habitant. Il traversa la ville en
charrette. Dans la campagne, les moutons
tondaient la coussoul, une herbe sèche sentant
le thym et la lavande et les vignerons rentraient
les derniers raisins. A la sortie de la ville, il
trouva une chambre au mas du Valabregue, une
bâtisse rustique où la salle commune et l’étable
communiquaient par une demi-porte. Les
effluves animales se mêlaient aux odeurs de
cuisine qui venaient de l’âtre où brûlaient
quelques bûches qui réchauffaient la soupe de
légumes. Dans le fond de la pièce, un pétrin
voisinait avec les jarres d’argile cuite contenant
les réserves en huile et en grains. Sa chambre
était spacieuse, une large paillasse et une
armoire en tilleul la meublaient. Près du lit, sur
un trépied en bois, étaient posés une lampe à
huile, un broc en faïence bleue et une cuvette
assortie. Son hôte, un homme solide, rentrait
des champs alors que sa femme servait la soupe.
Michel remarqua qu’il boitait.
– Votre jambe semble vous faire souffrir,
mon brave ?
– C’est le pied, Maître Michel, dit la femme
avec inquiétude. Il s’est blessé avec la fourche il
y a quelques jours.
– Je suis médecin, vous me montrerez votre
pied après le souper.
16 Le mystère de Montmajour
Le pied était gonflé et rouge. Michel ouvrit
son sac de voyage, prit dans sa trousse une
lancette dont il mit la pointe dans le feu. Il
demanda à la femme un linge propre et d’un
coup précis perça l’abcès. L’homme poussa un
cri alors qu’un pus jaune et épais coulait de la
blessure. Michel prit dans un flacon des pétales
de lys confits dans l’alcool et en posa quelques-
uns sur l’ouverture, puis il banda le pied avec le
tissu.
– J’ai peut-être sauvé votre jambe de la
gangrène. Demain je ferai à nouveau votre
pansement et ensuite, votre femme devra le
faire jusqu’à guérison complète. Cette nuit vous
allez souffrir. Je vais vous donner un calmant. Il
sortit de son sac un flacon de suc de pavot et en
fit boire quelques gouttes au paysan.

Deux jours plus tard, il avait repris sa fuite en
avant. Et, c’est assis à côté du cocher qu’il
aperçut au loin les remparts de Montpellier. Il
connaissait bien cette ville où il avait passé son
doctorat. Il décida d’y faire un court séjour
avant de s’embarquer à Marseille pour Gênes.
Pendant les douze jours qu’avait duré son
voyage, à l’entrée des villes et des villages des
nuées de corbeaux annonçaient les gibets où les
corps suppliciés des condamnés se balançaient
comme de lamentables pantins. Pire encore,
l’âcre fumée des bûchers empuantissait
17 Le mystère de Montmajour
l’atmosphère, et rappelait à chacun l’abominable
cruauté d’une église qui n’hésitait pas à
pratiquer, au nom de Dieu, meurtres, tortures et
destructions.

A Montpellier, rien de pareil, des bannières
colorées agrémentaient l’entrée des portes de la
ville. La diligence arriva jusqu’au relais de poste
sans avoir rencontré la maréchaussée. Les étals
du marché regorgeaient de fruits et de légumes
et les ménagères insouciantes jacassaient au
milieu des cris joyeux des commerçants. Des
musiciens jouaient sur les placettes à côté de
montreurs d’animaux savants et les enfants
joyeux se poursuivaient en criant. Les femmes
étaient excitantes dans leur robe longue au
corsage échancré. Il se surprit à plusieurs
reprises à suivre avec intérêt le balancement
d’un jupon ou le minois coquin d’une servante.
Pour la première fois depuis la mort
d’Henriette, il regardait les femmes avec envie.
Il prit une chambre dans une auberge derrière la
cathédrale et sortit se promener dans les ruelles
autour de la faculté de Médecine. Il y retrouva
les mêmes tavernes, où, lorsqu’il était étudiant il
venait le soir discuter et boire la cervoise tiède
ou le vin du pays. Les chaudes soirées se
terminaient souvent en rixes violentes qui
attiraient les autorités.
18 Le mystère de Montmajour
Le soir, avant d’aller dîner, il s’arrêta chez le
barbier qui lui tailla cheveux et barbe et il
s’acheta une chemise blanche brodée et un
pourpoint court de couleurs vives. Sur le
chemin de la taverne, il passa devant l’enseigne
en fer forgée de Bertran Aubanel, un jeune
médecin ayant obtenu son doctorat en 1529,
comme lui. Ils avaient aimé la même fille, Nine
Roumanille, une des beautés de Montpellier, et
c’est Aubanel qui avait obtenu sa main. Cette
petite incursion dans le passé l’avait rendu
morose. Il avait été fou de Nine et pendant plus
d’une année, il lui avait fait une cour assidue à
laquelle elle semblait répondre. Le père de Nine
l’avait convoqué. Il lui avait fait comprendre
qu’il n’était pas question d’une alliance avec une
famille juive, même convertie.
Il avait compris que cet héritage le
poursuivrait toute sa vie, et surtout qu’il ne
serait jamais comme tout le monde pour bien
d’autres raisons. Ce soir, avant d’aller dîner, il
erra encore longtemps dans les ruelles
pittoresques de la vieille ville en méditant sur
cette vie de fugitif qui ne faisait que
commencer.
Le souvenir de Nine l’avait hanté pendant
des années et même ce soir, le fait d’évoquer la
jeune femme faisait revivre des réminiscences
comme le parfum fleuri que la coquette
n’omettait pas de mettre lors de leurs rendez-
19 Le mystère de Montmajour
vous secrets. Maintenant qu’il la savait si
proche, il n’avait qu’une idée en tête, la revoir
juste une fois.
A la taverne des Micocoules, il avait dîné de
porc à l’ail arrosé de vin du cru. La clientèle
était jeune et peu raffinée, assez semblable à
celle qu’il avait connue il y a quelques années.
Après le souper, des comédiens et des
musiciens proposaient ce soir un divertissement
tiré du Gargantua de Rabelais, moine défroqué
dont les écrits étaient interdits par la Sorbonne.
Rabelais avait fait des études de médecine, mais
était bien plus connu pour les excès de sa plume
et sa paillardise que pour sa réputation de
médecin. L’ambiance était la même qu’il y a dix
ans. Les étudiants avaient fait grand tapage lors
des passages sur l’ivresse, les beuveries et la
scatologie. Lui aussi avait fait partie d’une
bande de joyeux lurons qui, lorsqu’ils avaient
trop bu, reniaient pères et mères et la vie
éternelle et se gaussaient des crédules adeptes
des prédictions astrologiques. Il avait bien
changé depuis.
Michel s’était bien diverti et en regagnant la
soupente lui servant de chambre, il repassa
devant la maison des Aubanel. Une fenêtre au
premier étage laissait entrevoir une faible lueur.
Il pensa à Nine. Il l’imaginait à sa toilette se
préparant pour le coucher et il ressentit un
sentiment de frustration.
20 Le mystère de Montmajour
Après une nuit agitée où il avait bataillé
contre les insectes partageant sa paillasse, il
avait succombé aux images érotiques évoquées
par la présence de Nine à quelques ruelles de là.
Le lendemain, il avait réussi avec le broc d’eau
apporté par une servante, à faire un semblant de
toilette. Il prit son sac de voyage et sa
houppelande, régla sa note et, après avoir
déjeuné d’un œuf dur et de fromage dans un
estaminet, se dirigea vers la maison des
Aubanel. Une jeune servante lui ouvrit la porte.
– Maître Aubanel pour Michel de Nostre-
Dame.
Elle le regarda éberluée :
– Maître Aubanel est mort depuis plus de dix
mois, messire.
– Nine ? Dame Aubanel ? murmura-t-il,
interloqué.
– Entrez, maître de Notre-Dame, je vais la
prévenir.

La maison sentait la cire et la lavande, il
apercevait une pièce où brûlait un feu de
cheminée. Dans l’entrée, sur une console, un
grand pot en cuivre rempli de roseaux décorait,
avec ses panicules bruns et ses longues feuilles
vertes, un pan de mur blanchi à la chaux. Il
entendit un bruit, se retourna. Elle était là.
21
CHAPITRE 2
Quelques jours plus tard, un peu avant
minuit, Michel débarquait à Arles. Le voyage
avait été pénible, car la diligence avait versé
dans le fossé et il avait fallu attendre de l’aide.
Pour se loger, le cocher lui avait conseillé le
couvent des Grands Carmes, se trouvant non
loin de l’église Sainte-Anne, qui acceptait les
voyageurs jusqu’à une heure tardive.
Le moine portier qui lui ouvrit l’accueillit
avec sollicitude et lui proposa une cruche d’eau
fraîche, un morceau de pain et du fromage. Puis
ils traversèrent un cloître dont la lune
blanchissait les allées de fusains taillés au
cordeau et d’où l’on pouvait entendre
psalmodier la prière de minuit. C’est dans un
dortoir où quelques gueux étaient couchés sur
des paillasses, qu’il essaya en vain de trouver le
sommeil.
La tête en ébullition et le bas ventre en feu, il
ne pouvait s’empêcher de penser à ce qui s’était
passé à Montpellier. En dix ans, Nine, la
ravissante beauté de ses souvenirs s’était
23 Le mystère de Montmajour
transformée en matrone dont les traits gracieux
s’étaient fondus dans un double menton. A sa
vue, elle avait poussé des cris de joie, et intimé
l’ordre à la servante de déposer son bagage dans
leur meilleure chambre. Puis, installés près du
feu, ils avaient évoqué les souvenirs du passé.
Aubanel était mort d’un arrêt du cœur au début
de l’année. D’après les dires de sa veuve, le
mariage ne fut pas heureux et aucun enfant
n’était venu bénir leur union. A mots couverts,
Nine lui avait fait comprendre qu’elle l’aurait
préféré à Aubanel, mais que son père avait été
intraitable. Il avait du mal à ôter son regard du
visage bouffi, essayant de retrouver les traits qui
l’avaient séduit dans le passé. Il finit par y
renoncer, étourdi par le verbiage de Nine
s’efforçant d’alimenter une conversation à sens
unique où elle faisait les demandes et les
réponses. Après une journée bien remplie ils
avaient visité des amis communs, et il était
monté se coucher. Onze heures sonnaient au
clocher de Saint-Pierre lorsqu’il entendit un
léger grattement à la porte de sa chambre. Elle
s’ouvrit lentement et Nine sans chemise, un
bougeoir à la main, se dirigea vers le lit. Après
avoir soufflé la bougie, elle se glissa à côté de lui
entre les draps frais.

Penser aux trois dernières nuits lui donnait
encore des frissons. Etait-ce la frustration des
24 Le mystère de Montmajour
dix mois de veuvage qui avait mis Nine dans cet
état ? Ou était-ce, ce que certains médecins
appelaient hysteria, une exacerbation des sens
que l’on connaissait mal, mais que l’Église
condamnant le plaisir de la chair, assimilait à la
sorcellerie ? Certes il en avait profité, car il
l’avait montée pendant trois nuits comme un
âne en rut ! Après trois jours de ce régime il
s’était enfui, épuisé, pensant qu’Aubanel y avait
peut-être succombé. Il avait fui aussi parce que
Nine commençait à faire des projets dans
lesquels il ne se reconnaissait pas, n’éprouvant
pour la Nine d’aujourd’hui, aucun des
sentiments qu’il avait eu pour celle d’antan.

Fada ! l’as escapado bello, (fou ! tu l’as échappé
belle), murmura-t-il avant de s’endormir.

Visiter Arles fut un plaisir qu’il avait jadis
partagé enfant avec son grand-père Saint-Rémy.
Ils partaient à cheval, couchaient à Fontvieille et
passaient une journée entière à Arles. L’aïeul lui
racontait en latin l’histoire romaine et lui avait
fait visiter les plus beaux vestiges,
l’amphithéâtre, les thermes et les nécropoles. Il
décrivait la bataille opposant Julius César à
Pompée et où Arelatensium et Massilia étaient
ennemies.
Arles était à quelques lieues de Saint-Rémy, il
fut tenté de revoir sa famille et décida de s’y
25 Le mystère de Montmajour
rendre malgré le danger de l’Inquisition. Il
réserva une place dans une calèche pour le
lendemain matin.
La voiture avait parcouru une demi-lieue
lorsque émergea du brouillard dans le lointain,
sous les rayons du soleil, le monastère de Saint-
Pierre avec ses remparts et sa tour aux
mâchicoulis. Il connaissait de vue ce lieu
magique couronnant le Mont-Majour, mais il ne
put jamais expliquer pourquoi il s’était levé et
avait prié le cocher de l’arrêter près du chemin
serpentant vers le monastère. Beaucoup plus
tard, il s’était demandé quel genre de vie il aurait
eu si, au lieu de prendre la route du Mont-
Majour, il s’était rendu à Saint-Rémy.
Le soleil, en partie dissimulé par les nuages,
n’adoucissait plus un paysage qui lui avait paru
agréable auparavant. Pourquoi se sentait-il
angoissé au fur à mesure qu’il cheminait vers
l’abbaye ? Peut-être à cause de l’inconnu qui se
cachait derrière ses remparts. Il frissonna en
pensant au mistral qui devait balayer le Mont au
plus fort de l’hiver. Pourquoi venir se réfugier
ici, alors que l’Italie, qu’il avait déjà visitée
plusieurs fois, le fascinait par sa culture et son
climat. Il imaginait qu’une fois dans les lieux il
serait prisonnier du silence, face à une vie ratée
dont il ne pourrait parler à personne. Il pensait
que seuls les murmures des prières parcouraient
26 Le mystère de Montmajour
les galeries du cloître et les travées des
chapelles, et ce silence qu’il redoutait.
Arrivé devant la lourde porte encastrée dans
les remparts, il se demanda encore une fois ce
qu’il venait faire en ce lieu. Prêt à repartir, il
s’assit pour se reposer sur le couvercle sculpté
d’un sarcophage romain et épongea son front
moite. D’où il était, il apercevait Arles dans le
lointain, la plaine de la Crau, les marécages au
pied du Mont. Le soleil réapparut entre deux
nuages, éclaboussa les vignes que l’automne
avait roussies et fit briller les terrasses plantées
d’oliviers.
En chemin, alors qu’il lui restait à parcourir
un peu moins d’un demi mille, il s’était
demandé quel accueil pourraient faire des
moines bénédictins à un mécréant tel que lui.
Les inquisiteurs ne s’étaient pas trompés. Il
n’avait été un bon catholique que dans sa tendre
enfance. Dès la puberté son grand-père avait
fait de lui, grâce à son enseignement et à sa
sagesse orientale, le digne descendant d’une
famille qui était fière d’avoir appartenu au
collège des prophètes, et qui avait toujours fait
partie de l’élite intellectuelle. Il avait lu en
hébreu tous les livres déclarés hérétiques,
cachés dans le grenier de la maison de Saint-
Rémy, et il savait qu’il ne pourrait jamais renier
ses racines et sa culture. Puis il avait appris le
grec, le latin, l’astronomie et les mathématiques,
27 Le mystère de Montmajour
pour perpétuer une tradition qui voulait que
dans leur tribu, à chaque génération, un élu
devait posséder la connaissance. C’était donc à
lui qu’incombait la lourde tâche de transmettre
ce savoir déjà acquis, ainsi que celui qu’il
envisageait d’acquérir au cours des jours qui lui
restaient. Avant de mourir, son grand-père
l’avait fait venir à son chevet. Dans un tête-à-
tête qui restera présent jusqu’à son dernier
souffle, le vieil homme, un sage qu’il vénérait,
lui avait dit des paroles terribles « Tu
découvriras un jour que les trois religions
monothéistes sont bâties sur des traditions
orales erronées qui ont donné lieu à bien des
confusions. Tu découvriras aussi, qu’elles ne
servent qu’à maintenir les peuples dans la
dépendance et à fomenter des répressions
sanglantes. Il existe, avait-il ajouté, des systèmes
de pensée pouvant mener à la connaissance
suprême, un savoir venu de la nuit des temps
permettant de comprendre les lois de l’univers,
l’écoute des phénomènes naturels et les
mécanismes du corps humain. C’est par ce
chemin que l’on peut rencontrer l’Esprit saint
dont une parcelle est en chacun de nous. Hélas,
ce savoir et cette sagesse se sont perdus à cause
de la folie des hommes et lorsque certains ont
essayé d’en parler, d’autres hommes ont réussi à
les détruire ou à les faire taire pour garder le
pouvoir. Mon enfant, au cours des dernières
28 Le mystère de Montmajour
années, je t’ai préparé pour une mission, car je
savais par les signes que tu avais été choisi. Un
jour, tu m’avais demandé pourquoi le peuple
juif était persécuté depuis des millénaires. Je ne
t’avais pas répondu, car tu n’étais pas prêt. Pour
changer le cours des temps et éviter le chaos, il
faudra que l’homme acquière sagesse, amour et
tolérance. Pour commencer, il faudra trouver la
réponse aux 3 questions : les Hébreux étaient-ils
le peuple élu de Yahvé (du Seigneur) ? Moshe
(Moïse) était-il Juif et quel peuple a-t-il convoyé
hors d’Egypte au moment de l’Exode ? Enfin,
la question la plus essentielle pour l’avenir de
l’humanité : Judas était-il celui des Evangiles ?

Ce furent ses derniers mots.
Plus tard, Michel avait cherché le sens caché
de ces paroles sans le trouver. Quel était ce
système de pensée permettant d’atteindre la
connaissance suprême ? La vie qu’il avait menée
jusque là ne lui avait pas permis d’en apprendre
davantage car, en raison des circonstances, il
avait dû comme le roseau, plier au gré des vents
pour survivre et surveiller chacune de ses
paroles. Quant aux 3 questions de l’énigme, il
avait préféré les ignorer. Il se demandait si son
aïeul, dans cet ultime instant, n’avait pas perdu
la raison. Maintenant il avait un doute et après
ce bref retour en arrière, il sut qu’il n’avait pas
rempli sa mission malgré les soins prodigués
29 Le mystère de Montmajour
aux malades avec compétence et compassion
pendant des années. Il eut soudain l’impression
qu’il était destiné à autre chose et à l’aube de
cette nouvelle vie qui s’offrait à lui, il implora
son grand-père de lui montrer la voie.

Sur le chemin montant vers le monastère
apparut un moine menant une mule aux bats
chargés. Lorsqu’il arriva à sa hauteur il se leva :
– Ce monastère reçoit-il des visiteurs, mon
frère ?
– Voulez-vous faire retraite, mon fils ?
demanda le moine en arrêtant sa monture.
Entrez avec moi, cette abbaye est bien plus
accueillante que ses remparts.

Après avoir franchi le portail, il fut conduit
chez le portier qui lui demanda nom et qualité.
Il bafouilla pendant quelques secondes et
s’entendit dire :
– Bertran Aubanel, médecin de la faculté de
Montpellier.
– Médecin ? C’est Dieu qui vous envoie ! Un
de nos moines se meurt.
– Montrez-moi le malade.
– Je dois en référer au Prieur. C’est lui qui est
responsable de l’ordre et de la discipline, mais je
suis sûr qu’il y verra le doigt de Dieu. Voici des
serviettes pour votre toilette et une bougie pour
l’éclairage.
30 Le mystère de Montmajour
Le portier se tourna vers le fond de la pièce.
– Frère Remi, conduisez maître Bertran à
l’hostellerie.

L’homme qui apparut dans l’embrasure
portait une énorme barbe noire. Il était vêtu
d’une robe de bure marron, serrée à la taille par
une cordelette. Un scapulaire noir couvrait ses
larges épaules. Il fixa Michel d’un regard
scrutateur et fiévreux. Michel appris plus tard
que c’était un convers. Ces laïcs prononçaient
des vœux monastiques, mais leurs tâches
restaient manuelles. Ils s’occupaient du bétail,
défrichaient les terres, maçonnaient lorsque
c’était nécessaire. Ils faisaient aussi les achats et
les ventes sur les marchés et bien souvent
servaient de domestiques. Dans le monastère,
ils logeaient à part et ne participaient pas au
chapitre. Les autres moines portaient des robes
blanches et des chasubles noires.
L’hostellerie, un bâtiment médiéval restauré,
s’élevait sur deux niveaux. Les chambres, au
premier, étaient claires et propres. Michel se vit
attribuer une pièce avec un vrai lit en bois, un
bureau et, dans une encoignure, cachés en
partie par un rideau, une cuvette et un seau
pour la toilette. Au rez-de-chaussée, un
réfectoire pouvant recevoir une trentaine de
personnes, ouvrait sur une cuisine et un cellier.
Ces logements servaient d’accueil pour les hôtes
31 Le mystère de Montmajour
de passage qui n’avaient accès ni au cloître, ni à
la bibliothèque ou à la salle capitulaire.
Lorsque le moine le quitta, Michel, en le
remerciant croisa un regard dépourvu de toute
aménité. Etant donné qu’ils n’avaient échangé
aucun propos, il se demanda d’où venait cette
agressivité qu’il avait perçue pendant quelques
instants. Il venait à peine de ranger ses affaires
sur des étagères lorsqu’on frappa à la porte.
– Maître Aubanel.
– Oui !
– Je suis le Prieur. Suivez-moi jusqu’à
l’infirmerie. Nous avons un de nos moines qui
s’est fait piquer par un serpent et qui est au plus
mal. Les remèdes de l’infirmier ont été sans
effet.

Onze heures sonnaient lorsque Michel
regagna sa chambre ce premier soir. Le moine
qu’il avait soigné avait été piqué à la jambe dans
une veine et le venin s’était répandu avec
rapidité dans son corps. Il avait réussi à lui faire
avaler toutes les deux heures, une décoction
préparée avec des feuilles d’olisatum, du vin et du
miel. Puis il avait posé sur la plaie envenimée un
cataplasme de poudre d’eschios efficace contre les
piqûres d’aspics. Ce soir, le malade semblait
sauvé et respirait normalement. L’hôpital
comptait une quinzaine de lits, occupés en
grande partie par des pauvres venant d’Arles
32 Le mystère de Montmajour
pour se faire soigner gratis. Il n’avait pas
chômé, soignant toux quinteuses, mauvaises
fièvres, coliques foireuses et plaies gangrenées.
En l’absence du père Abbé, en visite dans
une maison sœur, la charge de l’abbaye était
entre les mains du Prieur. C’était un homme
grand et sec, d’un abord froid, mais qui avait
montré beaucoup de compassion lors de sa
visite à l’infirmerie. Il n’avait posé aucune
question à Michel sur sa vie privée et ce dernier
lui avait dit qu’il était veuf et qu’il souhaitait un
peu de paix après une année assez éprouvante.
Michel avait demandé s’il pouvait avoir accès à
la bibliothèque du couvent, offrant ses services
pour d’éventuelles traductions du grec, du latin
ou de l’hébreu. Le Prieur avait dit que seuls les
moines y étaient admis et que l’Abbé pouvait
permettre ce manquement à la règle. En
attendant son retour, il avait donné son accord
pour que Michel participe à la cueillette des
plantes médicinales avec l’infirmier responsable
de la pharmacopée. Ce dernier disposait d’une
chambre particulière dans l’hôpital et y
possédait un armarium (bibliothèque)
comportant de nombreux livres de médecine et
des herbiers de plantes médicinales qu’il mit à la
disposition de Michel.
– Mon père, en venant ici, j’étais persuadé
que les moines n’avaient pas le droit de parler.
Le Prieur sourit.
33 Le mystère de Montmajour
– Le silence règne au réfectoire, dans les
dortoirs et dans le cloître. Dans la salle
capitulaire, l’Abbé lit chaque jour un chapitre de
la règle de Saint Benoît. Les moines n’y parlent
que pour confesser à haute voix des omissions à
cette règle. Dans l’abbatiale, ils ne parlent pas,
ils chantent ! En dehors de ces lieux, ils peuvent
prendre la parole.
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CHAPITRE 3
En quelques jours, Michel avait fait le tour
des lieux. Contrairement à ce qu’il avait
imaginé, l’abbaye, malgré l’importance des
bâtiments, donnait en raison de son
environnement, une impression d’espace et non
de confinement. Collée à la tour de défense, la
petite chapelle Saint-Pierre, plus intime que
l’abbatiale, était l’endroit qu’il préférait. Il
sentait que ce lieu privilégié avait une histoire et
que ces murs et ceux de la partie troglodyte
situés sous la chapelle et creusés dans le rocher,
dégageaient un influx puissant qui semblait
prendre possession de son esprit à chaque
visite. Un moine qu’il avait rencontré là aux
cours de ses pérégrinations, lui avait dit que
l’histoire s’était perdue, mais que la légende
disait qu’un ermite y avait vécu dans les
premiers siècles de l’ère chrétienne.
Sur l’autre flanc du Mont, on avait une vue
magnifique sur les Alpilles et lorsqu’il faisait
beau, Michel y cueillait, avec l’infirmier, les
plantes destinées aux soins. Il y découvrit de
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