Le Nerf c'est l'Argent

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Simon, tenace dans sa volonté, n'est pas pour autant un ambitieux. Il aime l'argent ; il adore l'argent. À son oreille, le froissement des billets de banque produit le même effet qu'une drogue injectée dans ses veines. Toujours un peu plus. Mais au sommet de cet enthousiasme, de cette joie délirante, n'y a-t-il pas une descente ? L'argent est-il le terreau de l'arriviste ?

Marcel Andiné nous fait ici découvrir le coeur de Marseille dans les années 1980-90, les habitants et les commerçants du centre-ville, leurs commerces et leurs habitudes, tout un peuple bigarré.


Publié le : samedi 1 janvier 2005
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EAN13 : 9999998872
Nombre de pages : non-communiqué
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Une proposition inattendue Un jour terreux sétait levé ; un jour dautomne gris, presque froid. Des nuages damaient le pion au soleil. Le vent poussait les feuilles dans les recoins des portes. Une odeur humide de fumées emplissait lair. Dun pas pressé, Simon allait à son travail, au centre-ville. Les passants ne sattardaient plus contre les vitrines des magasins. La tête enfouie dans leur manteau, ils couraient les rues, le nez enflammé, disparaissant dans des couloirs humides et noirs. Des gens comme lui, qui travaillaient. Il nétait pas à plaindre, il gagnait bien sa vie. Mais depuis quelque temps il sentait que quelque chose lui échappait. Il lui semblait que sa tête nétait plus au-dessus de celle des autres. Il avait des envies quil ne pouvait combler par manque dargent. Il en avait suffisamment mais pas assez pour réaliser ses projets ambitieux et téméraires. Manipuler des chiffres grands comme des années de salaires lui donnait le vertige. Comment le monde en arrivait-il à gagner des sommes aussi importantes ? Sa femme aussi disait plusieurs fois que les gens avaient de beaux habits et de belles voitures. Elle en était à calculer pour les autres. Tous gagnaient plus dargent queux, cétait la seule réponse à leurs questions. Pourtant, rien ne leur manquait. Simon et sa femme étaient riches de quelques milliers de francs, les portes étaient ouvertes devant eux. Simon avait la vue large et les poches grandes. M. Jeanart, dans une courte phrase, avait insinué un jour à Simon quil était le garçon quil recherchait. Cest une étincelle qui mit le feu dans sa tête. Il navait encore rien dit à sa femme. Il fallait réfléchir et sentir doù pouvait souffler le vent. Aujourdhui encore M. Jeanart lavait fait demander. Une af-faire urgente, difficile à remettre à un autre jour.
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Il était près de dix heures quand il pénétra dans les bureaux de M. Jeanart. Celui-ci lavait vu arriver. Il se rendit à sa rencontre. « Comment allez-vous monsieur Roy ? Par un temps pareil, on noserait pas mettre un chien dehors. Lhiver sera rude, nous allons faire un chiffre daffaires excellent avec les chauffages. Jai commandé trois cents appareils à gaz ; cent sont déjà vendus.  Effectivement, ces appareils dune manipulation fort simple, sans être coûteux, sont aussi pratiques. Ils sont dune grande utilité avant lhiver, en chauffage dappoint, ils tiédissent les appartements. Par des températures moins clémentes, ils sont complémentaires aux chauffages traditionnels.  Vous voyez juste et jugez bon. Mais je sais votre temps précieux M. Roy et je nirai pas par quatre chemins. Entrons dans mon bureau, nous serons à notre aise pour discuter. » Simon sécroula dans le fauteuil usé, installé toujours en face du bureau quoccupait M. Jeanart. La pièce nétait pas très grande. Il y avait deux tables qui croulaient sous des classeurs fatigués, sentant la poussière et le vieux papier. Un bureau minable qui ne reflétait pas la bonne marche de lentreprise. Cétait que M. Jeanart ne voulait pas montrer son or dans lachat de meubles cossus. Aussi les vers, dans le bois datant dun demi-siècle, avaient tracé de profondes rainures sinueuses. Simon Roy commença à sortir, de sa serviette ventrue, le dossier volumineux de lentreprise. « Jai à vous entretenir dun projet qui me trotte dans la tête depuis de nombreux jours. Nous nallons pas parler de lexercice comptable, vous pouvez ranger le dossier. Jai autre chose à vous dire et à vous expliquer. » Simon replaça limportante chemise dans son cartable en cuir. Il posa au sol son bagage en songeant à quoi voulait lentretenir son client. Méfiant comme une souris qui trouve un morceau de fromage et flaire un piège, il le regarda fixement. « Monsieur Roy, vous connaissez depuis assez de temps la marche de mon entreprise et sa température. Cest une très bonne affaire qui fait vivre, à leur aise, plus de trente personnes. Je viens de dépasser soixante-dix ans, mes yeux fatigués ne peuvent plus voir derrière mon dos. Jaurais voulu
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me délester de la succursale située sur le boulevard de Paris. M. Villebon, qui est un garçon honnête, na cependant pas létoffe pour élargir la rentabilité de ce dépôt. Sil sen donnait la peine, il gagnerait le double. Dailleurs vous-même en avez convenu à létude de son bilan. On ne peut rien lui reprocher. Mais, ce manque dambitions paralyse le reste du personnel qui vit dans linertie. Ce que je recherche, ce serait une raison solide, une volonté forte, un homme qui eût lintelligence et lénergie nécessitées par cette situation. Il me faudrait quelquun qui ait de la trempe et du caractère, un mordant. Un homme qui serait assez ambitieux pour réussir dans cette affaire. Une personne dans votre genre ou une connaissance dans votre entourage faite du même métal que le vôtre. » On venait de frapper à la porte du bureau. M. Jeanart autorisa lentrée. Cétait sa secrétaire, confuse de déranger le monde, qui avait des choses à dire. « Je mexcuse, jai là le représentant des radiateurs, je lui dis de repasser ou dois-je le faire attendre ?  Quil patiente une minute, nous avons terminé. » Puis la secrétaire sortit, mâchant encore des excuses. Ne voulant pas pour linstant ébruiter laffaire, M. Jeanart demanda à Simon Roy de garder cet entretien sous silence. « Ne me donnez pas votre réponse immédiatement. Prenez quelques jours pour réfléchir. Revenez me voir quand bon vous semblera. Et, nous en causerons encore ensemble, nous prendrons des décisions. » Simon Roy sentit lui pousser des ailes. Grelottant dune espérance, il voyait déjà ses mains saisir des liasses, ses yeux sagrandir, ses oreilles sélargir, écoutant le froissement du papier faisant une douce musique, comme une pluie dor. Pour linstant, il ne fallait pas hurler un cri de triomphe mais une goutte dor brillait au fond des ténèbres, le laissant espérer quun feu couvait. Il sentit un sang nouveau lui monter à la tête. En garçon réfléchi et pondéré, il sobstina à demeurer calme. Il prit congé de M. Jeanart. Ils se serrèrent la main comme si une bonne affaire venait dêtre conclue. M. Jeanart avait vu juste. Dans le regard de Simon il reconnut ce début dincendie dont bien des fois il avait allumé la mèche sur dautres avant lui.
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Dans la rue, le jeune homme commença à réfléchir. Il marchait en parlant, faisant des gestes, les yeux grands ouverts, regardant dans les magasins les tiroirs-caisses souvrir, dans des bruits joyeux de clochettes, les jours de fête. Les passants ébahis se retournèrent, croyant avoir croisé un être échappé dun asile, illuminé par des grands rêves denfants. Puis il se calma, il se mit à marcher doucement, le front bas. Il fallait écouter ce que M. Jeanart avait encore à lui dire. Rien ne sert de se précipiter et de courir, il avait du temps. M. Jeanart était vieux mais il lui attribua la voracité de lintérêt. Simon avait un bon métier, cependant difficile et ingrat mais il sy plaisait. Il avait aussi à parler avec Rachel. Les femmes détectent mieux que les hommes les faces cachées des situations mirifiques. Son épouse lui était dun précieux secours car Simon, opiniâtre, sobstinait dans des idées qui nétaient pas toujours celles des autres. Il ne voyait que des grosses sommes qui se traduisaient en liasses. Cétait des chiffres qui sautillaient sous ses yeux, le narguant de haut dans les millions, lui mince comme un sou. Cela avait même une odeur de fond de vieux sac et de tiroir. De plus en plus il fut convaincu que posséder des liasses dans son portefeuille devait vieillir des jeunes et rajeunir des vieillards. Puissant comme le tonnerre, brillant comme léclair, largent pleuvait pour qui savait se mouiller. Sûrement dans son petit trou, à labri, la souris ne peut amasser grand-chose si ce nest une piètre nourriture rongée par lhomme. Cétait lui qui, additionnant les chiffres, faisait des tas, des monticules. Des autres plus malins dévoraient ces amas ; le goitre gonflé, jamais rassasié, secoué par des rires bachiques découvrant encore de lor dans leur bouche grande ouverte, persuadés que respirer une bouffée dair suffirait à asphyxier leurs voisins. De là, ils leur prendraient leur argent, à la fin du repas. Ils en riraient en se couchant, en y rêvant encore en dormant. Toute la semaine Simon éprouva une grande peine comme si chaque jour le mettait à la ruine en gagnant peu de son travail. Cétait comme une soif, une ivrognerie dans ce besoin dargent. Il lui prenait des envies de détruire, à coups de
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chiffres, ceux qui spéculaient. Une haine lanimait dune rage violente. Alors sa vue sagrandit, il ne vécut que de cette pensée grisante, celle de gagner pour amasser et entasser. Il y avait, chez Simon Roy, pareil à Encelade, une recherche entêtée de fortune. Sans sen rendre compte, il avait attrapé cette teigne contagieuse, une maladie incurable, ramenée en se frottant aux chiffres. Il prit une heure dans son travail. Il avait à se rendre sur le boulevard de Paris. Quand il fut en face du magasin de M. Jeanart, il fut atterré dindécision face à ce quil voyait. De la grande porte ouverte, des gens entraient et sortaient comme si un intérêt commun les réunissait puis les séparait. Simon Roy voyait là des clients avec des poches remplies dargent, gonflées dor. Cependant peu les vidaient. Le malheur était que peut-être ces gens-là allaient jeter leur richesse dans dautres magasins. Cétait le reproche que lon pourrait faire à Villebon. Il fallait être présent et trouver un moyen pour tondre ces riches, raser ces pauvres. Cest ce que demandait le client sans bien même sen apercevoir. Lacheteur, fauché ensuite, sen allait, joyeux des nouvelles acquisitions. On retournerait le mois prochain avec un peu plus dargent. Le personnel était compétent et dune gentillesse remarquable. Cétait un magasin comme il faut, il y avait de bonnes affaires. La semaine suivante, Simon, obsédé par de nombreuses pensées, les yeux à terre, semblait tombé dans des réflexions inquiètes, envahi de doutes et dhésitations. Il jugea utile de se pencher, un peu plus, dans les comptes de M. Jeanart. Avec son aisance naturelle dans les opérations les plus compliquées, il essaya de détecter une faille dans les chiffres. Il établit des ratios dans tous les postes. Il étudia lactif. Il contrôla la gestion et la rotation du stock. Tout était clair et limpide. Plus il étudiait les chiffres, plus il voyait que lentreprise gagnait de largent, accumulant de lor. Et ce magasin insignifiant, telle une gangue, cachait un diamant. Alors il résolut de sexpliquer franchement avec sa femme et de linstruire. Depuis quelque temps déjà elle sétait aperçue que son mari était préoccupé. Mais de cela, elle ne pouvait rien
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entendre, ne comprenant pas un iota du calcul. Elle sappuyait sur Simon qui jonglait avec aisance dans les opérations, jouant avec elles à des jeux compliqués. Elle vouait à son mari un sentiment très net, dune intelligence et dune volonté qui, nétant pas à leur place chez lui, devaient monter très haut. « Nous savons tous deux ce que nous gagnons mais je sais ce que je perds en restant à compter largent des autres. Dailleurs rien nest encore fait. Je me fais peut-être des idées dans cette bourrasque de gros chiffres. Je me méfie aussi de la tendresse commerciale quil pourrait avoir, comme les gens habiles en ont pour leurs dupes, ce que je ne suis pas.  Jusquà présent nous avons réussi, nous avons même quelques économies. Ce que tu penses entreprendre est difficile mais pas insurmontable. Je ne peux que te demander dagir à ton idée, selon ton intuition. Un jour nos enfants nous remercieront de nos efforts. Nous sommes encore jeunes, rien ne devrait nous arrêter. Cependant, je crois quil faut laisser venir M. Jeanart. Sil a besoin dun homme comme toi, il sera prêt à faire des sacrifices. Ensuite nous pourrons faire le bilan pour lavenir. En garçon réfléchi, laisse-le parler, écoute ce quil a encore à te dire.  Je pensais comme toi ; puis jen ai assez de vivre à la remorque des autres. Nous reparlerons de cela sil y a du nouveau. En attendant, comme il se fait tard, nous devrions nous coucher », finit-il avec une voix dun timbre argenté. Simon tourna et retourna sa tête sur son oreiller. Le sommeil ne venait toujours pas. Il donna de fortes diversions à ses pensées et dans une soudaineté, la nature lemporta.
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