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Le Passant de l'été

De
182 pages
La solitude, pour Michèle Clément, ressemble à une plage où les souvenirs des amours passées se sont donné rendez-vous. Mais les vacances, parfois, ont plus d'imagination que n'en espère une femme esseulée. Au détour d'une galerie d'art, Michèle croise le regard d'Alexandre le peintre. Et son cœur s'emballe.
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Secrétaire de direction de carrière et mère de deux enfants,Anne-Marie Castelain partage son temps libre entre l’écriture, la peinture et le théâtre. Son premier romanUn été bigouden, paru en 2000, a reçu le prix Bretagne. Ses derniers romans, au style vif et coloré, ont tous été publiés aux éditions De Borée.
LEPASSANT DE L'ETE
La Dentellière de la brume La Promesse Le Loup du marais Les Amours de Louise Les Raisins du pardon
Les Voleurs de soleil Raconte-moi, Lucie Un été bigouden
Du même auteur
Aux éditions De Borée
Autre éditeur
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
©
, 2008
ANNE-MARIECASTELAIN
LE PASSANT
DE L'ETE
Je connais gens de toutes sortes Ils n’égalent pas leurs destins Indécis comme feuilles mortes Leurs yeux sont des feux mal éteints Leurs cœurs bougent comme leurs portes.
APOLLINAIRE J’ai la fureur d’aimer. Mon cœur si faible est fou. VERLAINE
I
ANS SA DESCENTE vers la mer, la plage affine son sable et joue ave c les D couleurs. Son appellation de Sables blancs n’est ju stifiée qu’à l’orée des dunes. Plus bas, elle blondit aux caprices des maré es, puis fraternise avec l’océan sur une palette d’ocres. La frange mousseus e des vagues laisse une humidité que le soleil n’a pas le temps d’absorber. Comme pour taquiner la plage, la mer envoie des cou ps de langue, dessine de petits méandres, puis suspend son va-et-vient de mé tronome. Elle abandonne des guirlandes d’algues qu’elle parsème sur le sabl e en pointillés. Le soleil a tôt fait de les mutiler. Ces plantes, qui déployaient l eurs verdures au rythme du flux et du reflux, deviennent squelettes noircis, recroq uevillés, nauséabonds et réceptacles à mouches. Il lui arrive de déposer des oboles exceptionnelles : un vieux cordage, un bout de planche ou un casier déchiqueté lors d’une tempê te. Allongée sur le dos, je me love dans le sable à la manière d’un serpent. Mes mains qui ne peuvent rester inactives s’enfilent da ns des myriades de grains blancs, les font couler comme le ferait un sablier. Mon attention est toute portée sur ce simple geste: essayer de retenir cette poussière fuyante. Les mains, dépendantes l’une de l’autre, se croient obligées d’opérer de concert. Parfois, la présence d’un coqu illage ou d’une algue séchée désorganise le manège. Les doigts s’attardent sur c et importun, l’autre main suspend son trafic. Lassée par ce petit jeu, les cuisses brûlantes, je me retourne tel un croque-monsieur. Le bronzage m’importe peu, mais sur le ve ntre, le prétendu «dormeur» devient «voyeur» sans en avoir l’air. Par le minuscule espace ménagé dans la pliure de mo n bras, je découvre la plage des Sables blancs sur toute sa longueur. Sa c ourbe se termine par une pointe rocheuse dont les coloris s’estompent avec l a distance. Ce n’est pas une plage bête et plate. Des dunes la surplombent, hérissées de chardons bleus ou argentés. D’autres herbes s’y agrippent. Placée en contrebas, je les vois gigantesques. Elles m’évoquent une sava ne d’où émergerait volontiers un tigre. Seul un petit chien apparaît p arfois, ou un ballon qui précède une bande de gamins. Par ma fenêtre d’un centimètre carré, je vois aussi la mer. Elle est verte. Le temps d’une distraction, elle sera peut-être gris a rgent. La voile orange d’un véliplanchiste apparemment en difficulté décrit des arabesques et disparaît par intermittence dans les flots. Une voile bleue coupe parfois mon chemin par de sévères diagonales. Je rè gle mon zoom et distingue l’île aux étrilles. À marée basse, ces rochers sont accessibles, mais ceux qui s’y aventurent doivent être prudents. Armés de tisonnie rs ou de vieux portemanteaux, ils taquinent les petits crabes nerv eux et vindicatifs qui riboulent leurs yeux rouges et ne prêtent aucune attention à la mer qui, insidieusement, les tient dans un cercle magique préludant à un sab bat infernal. Je ne vois plus mon acrobate orange. De deux choses l’une: ou il s’est empêtré dans sa mâture et vogue à la dérive, ou il a traversé l’Atlantique! Dans le même axe je devine, comme enveloppé de brume, un chalutier qui rentre au
port. Discipliné, il contourne la balise, et je dis tingue maintenant le ballet aérien des oiseaux de mer qui l’escortent. Déjà un autre c halutier monte de l’horizon, puis un troisième… Ils seront quarante à se succéde r entre 17 et 18heures, plus précis que des trains de banlieue. Chacun doit resp ecter son ordre d’arrivée. Qu’un bateau brûle la politesse à un confrère, il s e voit invité, par un coup de sirène, à passer le dernier. Manque à gagner de jou er les serre-files en débarquant sa marchandise dans une criée vide d’ach eteurs! Je déplie mon bras et détruis du même coup mon film en 16mm. À quelques pas de moi, quelqu’un s’agite dans une cabine en ép onge. À ses gestes vigoureux, je crains qu’il ne se fasse étriller. So udain, il marche sur son ourlet, perd l’équilibre et s’écroule dans sa housse. Au la rge – se plaît-il à l’imaginer –, un monsieur très respectable, que j’ai surnommé mon sieur le président-directeur général, flotte sur une chambre à air, les yeux clo s. Je rassemble mes affaires inutiles: les lunettes de soleil que je ne mets jamais pour ne pas ressembler à un panda à mon retour à Pa ris, l’Ambre solaire que j’oublie souvent au fond du sac car l’odeur m’empêc he de sentir celle des embruns, une tapisserie représentantLa Dame à la licorne qui ne fera pas de tort à son original accroché à Cluny. Deux pieds chaussés d’espadrilles dépareillées s’im mobilisent près de mon sac. Mon regard remonte le long d’un vieux pantalon de marin décoloré, anciennement rouge brique, accordé à une vareuse fa tiguée. Il s’arrête, ou plutôt se fige sur un visage inoubliable. Encore aujourd’h ui, je revois ses yeux. Ah! ces yeux! Leur bleu ressort d’autant plus que le visage est buriné, brûlé par le soleil. La bouche malicieuse découvre une dentition encore acceptable. Pas de moustache ni de barbe, mais des cheveux blancs ondu lés plantés à la diable, débordant d’une casquette de marin. Mon vieux bonho mme porte une musette d’où il extirpe un livre: «Vous êtes en vacances? Oui, ça doit se deviner. Je ne vous ai jamais rencontrée. Je viens pourtant chaque fin d’après-midi sur cette plage. Je propose mes livres comme l’autr e qui passe avec ses esquimaux. Lui, il fait ça au pas de course parce q u’il faut qu’il vende. Moi, je flâne.» Il paraît hésiter, puis questionne: «Permettez… Vous êtes seule, ici? Oui, seule. Affreusement seule.» Il n’insiste pas et continue: «Vous aimez les légendes bretonnes?» L’entretien commençait bien. Dommage, il gâche tout avec sa question. Pour dire la vérité, je ne m’étais jamais attardée sur c e problème, mais je réponds dans le sens qu’il souhaite sans doute: «Oui, bien sûr. J’ai lu à l’école des histoires sur les korrigans, la fée Morgane, etc.» Il semble satisfait et se campe devant moi, interce ptant le soleil: «Lorsque j’étais enfant, ma mère portait le blé à m oudre au moulin. Elle y rencontrait d’autres pratiques qui venaient pour la même opération. Le meunier, tout en meulant son grain, faisait patienter sa cli entèle en leur contant des légendes. J’étais fasciné par ces récits. Adulte, j e les ai consignés en plusieurs recueils. La transmission orale s’est perdue. C’est bien triste! Si vous êtes
intéressée, passez me voir. Je vous dédicacerai un de mes livres, et je vous parlerai de mon enfance.» Il me donne son adresse, soulève sa casquette et me lance un joyeux: «Kenavoérieux, et me dit d’un!» Il fait deux pas puis se ravise, l’air soudain s ton prophétique: «Vous ne serez pas seule longtemps…» Avant de disparaître. Je le vois partir à regret. Avec des gestes déjà fa miliers, j’enfile ma robe à bretelles sur mon maillot, déterre mes sandales et jette sur l’épaule le drap de bain qui me bat les mollets. Plusieurs chemins se peuvent emprunter pour m’en re tourner à la maison. Par la route intérieure je traverse le village, ce qui me permet, en passant devant le Grand Hôtel, de lire le menu des touristes. Je peux aussi suivre un dédale de sentes bordées de jardinets où sèchent des maillots de bain ou des jeans délavés. Ici, une planche à voile est accotée au mu r comme un os de seiche; là, un costume d’homme-grenouille égoutte sur un fil av ant de reprendre du service. Dans une cour, j’avise des épuisettes minuscules en batterie qui témoignent du jeune âge de leurs propriétaires. J’aperçois aussi des haveneaux immenses, disproportionnés avec l’objet de la pêche. Devant certaines villas, des Bigoudènes exposent le urs broderies. Elles ne perdent pas leur temps. Depuis leur enfance, leurs mains ne sauraient être inoccupées. Elles confectionnent des napperons tout en devisant. J’admire sans m’arrêter afin de ne pas leur donner de fausse joie . Comme chaque année, je ferai le plein de souvenirs le dernier jour. Ce soir, j’opte pour le troisième itinéraire. Il fa ut choisir: se déchausser ou porter des chaussures à crampons afin d’escalader l es rochers qui bordent la côte. Semblables à de gros éléphants, ils sont acco lés comme pour faire front. Ils surplombent la mer qui vient s’y heurter dans u n grand fracas d’écume. Parfois, elle s’insinue dans les failles qu’elle a su agrandir et ressort en gerbes par des trous dont elle polit inlassablement les pa rois. Certains «pachydermes» semblent s’être brisés comme s’ils avaient lutté entre eux. Mon jeu consiste à sauter de l’un à l’au tre sans me mouiller les pieds, car à marée haute l’eau s’infiltre partout et pouss e l’audace jusqu’à inonder ces énormes pierres. Agrippés dans les fentes, les bigo rneaux tiennent des conciliabules et sont ravis de ces douches rituelle s. Une dernière enjambée, un coup de rein, et je foule la terre ferme. Celle-ci est recouverte de chatons que le vent parcourt d’un perpétuel frisson. Au sémaphore, je quitte la côte à regret. Les trois routes se rejoignent ici. Je longe un camping qui ne me tente pas. Peut-être à c ause de la présence des poubelles déposées au bord de la route et regorgean t d’épluchures de langoustines. D’un seul coup, je suis dans la vraie campagne. Mes leçons d’écolière me reviennent en mémoire: les champs d’artichauts, les pommes de terre, les haies pleines d’oiseaux. J’emprunte un sentier encaissé bordé d’arbres et de taillis. Ceux-ci s’interrompent parfois, ce qui permet d’entrevoir u n cheval qui travaille dans un champ. Il est poilu, trapu, des pattes épaisses com me un tabouret, une tête chevelue avec deux gros yeux bonasses. L’engin qu’i l traîne est également antédiluvien. Le bonhomme qui l’accompagne est sile ncieux et semble inutile. Le
cheval connaît son boulot. Je ressens un mélange d’ émotion et de tristesse comme à la vue des Bigoudènes en costume que nous n e verrons plus dans quelques années. Ma maison fait partie d’un hameau de cinq fermes. D eux d’entre elles sont encore en activité. Deux autres n’ont plus de toitu re, mais abritent des charrues rouillées dont les bras se dressent vers le ciel. L es arbres s’enhardissent jusqu’à pousser leurs branches dans des ouvertures béantes encadrées d’un granit immuable qui, naguère encore, étaient des portes et des fenêtres. Ma «ferme» a survécu. Seule sa toiture de chaume do nne l’idée de sa dimension primitive. L’intérieur en est cloisonné e t loué à trois familles. La vieille grand-mère reléguée dans un angle de son ancien dom aine doit s’accommoder du transistor des Allemands du premier étage, et de s borborygmes de ma tuyauterie. Elle est bien sympathique, la maison que je retrouv e chaque année comme une amie. Dans mes moments de spleen, j’y pense par fois. Son jardin est fermé par un portillon de bambou. La cour intérieure, lim itée par des étables désaffectées, conserve plusieurs abreuvoirs qui att estent de l’importance de l’ancien cheptel. J’aperçois, de ma fenêtre sous le toit, la vieille femme, un seau à la main, puisant de l’eau à une fontaine qui n’arrose plus a ucun jardin. Elle a l’eau sur l’évier, mais les heures sont longues. Il faut les occuper, et certains gestes ne s’oublient pas… J’accroche mon maillot, vide mes sardines achetées au port la veille mais dont je n’ai plus envie, et mets mon couvert. À sa vue, ma solitude m’apparaît encore plus évidente. Agnès ne me rejoindra que dans une s emaine. Je vais m’asseoir sur un banc de pierre du jardin et mange sur mes ge noux à l’abri d’un mimosa.