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le petit monde merveilleux de l'interim

De
229 pages
« Mais pourquoi ne fait-elle que de l’intérim ? » s’exclamaient tous les DRH à la réception du CV de Julie, 38 ans, plusieurs diplômes en poche et des années d’expérience derrière elle. Les sociétés d’intérim elles-mêmes restaient perplexes. « Avec votre CV, vous méritez mieux que ça. » avait même un jour commenté un recruteur lors d’un entretien d’embauche. « C’est pour élever vos enfants ? » essayaient-ils de comprendre. « Non, je n’en ai pas » répondait-elle sobrement sans fournir plus de détails. Mais pourquoi choisir librement de faire ces boulots ingrats ? s’interrogeaient-ils tous avec suspicion.
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2 Titre
Le petit monde
merveilleux de l'interim

3Titre
Claire Bourgery
Le petit monde
merveilleux de l'interim

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2009
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02698-6 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304026986 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02699-3 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304026993 (livre numérique)

6 8 Le petit monde merveilleux de l’intérim






Julie venait de repousser sur elle le battant
gauche de la lourde porte, passablement décré-
pie, de son immeuble et se dirigeait machinale-
ment vers sa boite aux lettres située sur la der-
nière rangée.
Une enveloppe blanche gisait au fond qu’elle
attrapa sans y prêter particulièrement attention
quand un nom et une adresse au dos la réveilla
en sursaut :

Mme Monique P.
Auxerre

Elle resta tétanisée par la vue de ce nom ac-
colé à cette adresse. Jamais elle ne s’était imagi-
née les relire à nouveau ! Elle avait déménagé
dans l’espoir de tout pouvoir recommencer à
zéro. Presque quinze années plus tard, un banal
dos d’enveloppe blanche venait lui dire le
contraire. Elle sentit l’angoisse monter en elle
en même temps que les larmes. Cette réaction la
surprit elle-même car elle ne lui ressemblait
pas ! Elle abordait plutôt les évènements qui lui
arrivaient avec indifférence.
9 Le petit monde merveilleux de l’intérim
Elle se précipita dans l’escalier étroit et tout
aussi croulant que la porte d’entrée, monta
d’une traite les quatre étages pour s’enfermer à
double tour chez elle comme si un dangereux
criminel était à ses trousses pour l’égorger.

La journée avait été morne et ennuyeuse. Ju-
lie après des études longues et un peu chaoti-
ques, qui l’avaient menée à une licencie d’AES,
n’avait jamais trouvé de poste à son niveau. Elle
avait donc enchaîné les emplois d’assistante ce-
ci, assistante cela… Elle se sentait particulière-
ment frustrée par ce statut, essentiellement en
raison du fait qu’il est exclusivement réservé
aux femmes ! Un homme qui effectue les mê-
mes tâches a toujours droit à un titre plus pres-
tigieux : collaborateur, attaché, chargé de…
Cette fonction typiquement féminine, et
donc sous-payée, l’agaçait au plus haut point.
L’agaçait aussi le fait de n’être pas capable d’en
sortir une bonne fois pour toute ! Mais la rési-
gnation et la paresse s’étaient installées : elle re-
trouvait toujours facilement du travail, les ho-
raires lui permettaient d’avoir une seconde vie
après le boulot et le fait de n’avoir quasiment
aucune responsabilité était finalement reposant !
Mais l’ennui la rattrapait de plus en plus rapi-
dement avec pour conséquence qu’elle n’arrivait
pas à rester longtemps au même poste. Et cela
ne faisait qu’empirer avec l’âge. A 38 ans passés,
10 Le petit monde merveilleux de l’intérim
elle n’arrivait plus à rester une année entière
quelque part et le mouvement semblait encore
vouloir s’accélérer ! Elle s’en inquiétait parfois
et puis la routine la faisait penser à autre chose.

Elle ouvrit la lettre restée un moment posée
sur le petit bureau en pin naturel de sa chambre,
qui servait aussi, occasionnellement, de table à
manger. Elle reconnut immédiatement la grosse
écriture, les lettres rondes si féminines ! Son
écriture à elle, à force de devoir toujours écrire
dans la précipitation, avait pris quelque chose
de stressé et perturbé. L’anxiété se lisait dans
ces lettres toutes tremblantes et mal formées
qu’elle écrivait avec plus de mal chaque jour.
Un phénomène de régression semblait avoir
pris possession d’elle au point qu’elle formait
ses lettres avec autant de maladresse qu’un en-
fant en apprentissage.
La lettre était relativement brève et sobre ce
qui l’étonna car cette personne l’avait habituée à
d’autres choses.
Elle la relut une seconde fois avant de la re-
plier, la remettre dans l’enveloppe et
l’abandonner à nouveau sur la table.

Elle retourna dans le salon qui faisait aussi
office de cuisine et salle à manger et prit un
yaourt dans le frigo pour tout repas avant d’aller
se coucher.
11 Le petit monde merveilleux de l’intérim
CHAPITRE 1
« Mesdames, Messieurs, en raison d’un pro-
blème de signalisation, tous les trains de la ligne
A ont un retard moyen d’environ 10 minutes »
Julie retourna se rasseoir, avec agacement et
résignation, en essayant de ne pas se retrouver à
côté d’un des clochards installés là en perma-
nence.
Elle hésitait même parfois à profiter d’un des
sièges, se demandant qui y était passé avant et
quelles traces y avaient été laissées (poux, puces,
excréments, urine…). Encore hier, elle avait vu
une femme jeune, obèse, le pantalon baissé en
haut des cuisses sur des fesses volumineuses,
qui, sans l’ombre d’une hésitation, avait passé la
main dans sa culotte (une loque jaune par en-
droit et visiblement assez odorante) pour se tri-
poter énergiquement ! Le moment de stupeur
passé, elle s’était retournée.
Le RER daigna enfin arriver. Il était déjà bien
rempli et la foule sur le quai était compacte.
Un mouvement de panique s’empara de tous
au moment de l’ouverture des portes ! La ruée
13 Le petit monde merveilleux de l’intérim
vers l’or ne devait pas déchaîner plus de pas-
sions ! Une jeune femme très enceinte et donc
moins à même de se défendre, se fit jeter par
terre sans plus de manières !
Julie arriva à se faufiler et se retrouva écrasée
contre la porte. Ce ne fut qu’au troisième essai
que le conducteur arriva à les refermer !
A chaque station, la même folie furieuse
s’emparait de la foule ! Personne ne voulait des-
cendre de peur de ne jamais pouvoir remonter !
Ceux qui étaient arrivés à destination devaient
jouer des mains, des coudes, des pieds pour
parvenir à la porte tandis que ceux sur le quai
poussaient violemment en un mouvement in-
verse !

La défense !
Enfin, le gros des troupes dégueula du RER
et les quelques rescapés qui allaient plus loin
purent respirer un peu et se remettre en état.
Julie alla s’effondrer sur un strapontin avant
de se rendre compte que sa chemise était tota-
lement trempée de sueur ! Son maquillage,
pourtant fort léger, avait commencé à couler, à
former des paquets et elle n’avait guère meil-
leure allure que les clochards qu’elle regardait
avec suspicion quelques instants plus tôt.
Houilles !
Elle sortit du wagon et fut accueillie par un
vent glacial.
14 Le petit monde merveilleux de l’intérim
Et bien, si avec cela elle ne tombait pas ma-
lade, elle aurait de la chance.

Elle s’engagea dans une rue déserte et bordée
de maisons individuelles relativement simples,
le coin n’étant pas très fortuné. Tout au fond,
elle ouvrit la grille de l’une d’entre elles et se di-
rigea vers la porte d’entrée. Elle monta
l’escalier, ouvrit les volets, mit en route la cafe-
tière et alluma les deux ordinateurs : celui de sa
collègue et le sien. Cette dernière arrivait tou-
jours beaucoup plus tard pour une question de
complexité de transport. Mais cela ne
l’empêchait pas de partir en même temps
qu’elle. Julie ne trouvait pas spécialement nor-
mal ni juste qu’elle fasse systématiquement une
demi-heure par jour de moins qu’elle !

Le gérant, M. Da Silva, arriva. Il la salua de
façon tellement appuyée que cela en était sus-
pect !
Si Julie avait d’abord été surprise qu’une so-
ciété distribuant en France des montres répu-
tées, ait pour locaux un pavillon privé, en plus
ou moins bon état, elle l’était, au bout de deux
mois, beaucoup plus par le comportement de
son supérieur dont la vraie nature commençait à
apparaître !
« Julie, vous avez regardé les mails ce matin »
« Pas encore, je viens d’arriver »
15 Le petit monde merveilleux de l’intérim
Il se pencha vers le poste de Nathalie, le seul
à recevoir les mails de la société »
« On reçoit de plus en plus de trucs pornos »
« Oui » se contenta-t-elle de répondre le plus
sobrement possible.
Comment les nombreux messages journaliers
pour obtenir, prolonger, durcir les érections au-
raient-ils pu lui échapper ! !
Et encore, ce n’était rien comparé aux pho-
tos obscènes qui tombaient, elles aussi, sur la
messagerie. La dernière en date illustrait des
« salopes qui aiment les grosses bites » dixit le
commentaire qui accompagnait des photos as-
sez éloquentes !
Il fallait bien que quelqu’un, dans la société,
ait été se promener sur des sites pas très catho-
liques pour que la société soit inondée comme
elle l’était de publicité X.
« C’est ignoble ! Julie, venez voir ! Il y a des
photos avec des femmes enceintes »
« Non ! » Lâcha-t-elle presque dans un cri !
L’idée de voir une femme enceinte se faire
prendre par on ne sait combien d’orifices à la
fois, lui donna l’idée de vomir rien que d’y pen-
ser.
M. Da Silva, quant à lui, semblait assez exci-
té. Julie ne pouvait voir l’écran mais elle crut
deviner qu’il resta sur cette page plus longtemps
que de raison.
16 Le petit monde merveilleux de l’intérim
Elle ne savait comment elle devait prendre le
fait qu’il lui ait proposé de venir contempler ce-
la avec lui !

Le tintement de la porte d’entrée se fit en-
tendre. Nathalie arrivait enfin au grand soula-
gement de Julie qui éprouvait toujours un sen-
timent de malaise à rester seule avec M. Da Sil-
va.
Et la société ne comportant que trois em-
ployés dans les bureaux, cela pouvait arriver as-
sez souvent !
Un grand sourire aux lèvres, Nathalie entra
dans le bureau. De taille supérieure à la
moyenne, très mince, une longue crinière rousse
bouclée, elle était aussi extravertie et vivante
que Julie était renfermée et triste.
« M. Da Silva, bonjour, salut Julie »
« Venez voir, les trucs dégueulasses qu’on a
reçus sur le mail »
Tout en retirant son manteau, elle jeta un re-
gard indifférent à l’écran avant de se retourner
pour l’accrocher au porte manteau.
Devant ce peu de succès M. Da Silva retour-
na dans son bureau où son téléphone sonnait.
« Ah ! Sophie c’est toi »
Sophie était une employée de la société en
charge de la communication. Suite à de graves
problèmes de santé, elle travaillait dorénavant
de chez elle.
17 Le petit monde merveilleux de l’intérim
« Qu’est-ce que c’est que cette pro-format
que tu m’as envoyée hier soir ! ! Tonna-t-il.
Tout est faux ! Tu es conne ou quoi ! C’est la
deuxième fois que je te demande de la corriger !
C’est trop difficile de faire attention ! ! J’ai ai
vraiment marre de travailler avec des incapa-
bles »
Julie et Nathalie ne perdaient pas un mot de
la conversation qui devenait de plus en plus
brutale et agressive. M. Da Silva hurlait dans le
téléphone ! Il raccrocha de façon tout aussi vi-
rulente, visiblement sans laisser Sophie finir sa
phrase !
Julie et Nathalie se regardèrent avec un air
inquiet. Pour l’instant, les sautes d’humeur du
gérant les avaient épargnées mais pour combien
de temps ? Aucune des deux n’était dupe : leur
tour allait venir !
Le troisième employé sédentaire entra avec
mollesse. Il s’agissait d’André, le neveu du gé-
rant, qui faisait office de magasinier. Il avait l’air
en permanence shooté et ne s’intéressait nulle-
ment à son travail.
Les foudres de son oncle lui tombaient quo-
tidiennement dessus mais cela ne semblait lui
faire ni chaud, ni froid. Il attendait alors, avec
une indifférence totale et sans jamais répondre,
que les hurlements prennent fin. Nathalie et Ju-
lie en sortaient beaucoup plus perturbées alors
que ce n’était pas elles qui étaient en cause !
18 Le petit monde merveilleux de l’intérim
« Bonjour »
« Salut » répondirent les filles en chœur.
« Tu n’as pas l’air d’avoir beaucoup dormi »
lui demanda Nathalie
« Je me suis couché tard ! J’étais sur internet »
répondit-il avec un accent portugais à couper au
couteau.
« Pourquoi il lui crie dessus comme ça ? » Lui
demanda Julie.
« Je ne sais pas. C’est toujours comme ça »
« Qu’est ce qu’elle a comme problème de
santé ? » Nathalie était assez directe dans ses
rapports à autrui. Julie mourait d’envie de le sa-
voir mais n’aurait jamais osé poser la question
de peur de paraître indiscrète.
« Ben, elle a eu des hémorroïdes qu’elle n’a
pas fait soigner assez tôt. Ça a dégénéré et elle a
dû être opérée. Maintenant, on essaie de lui
mettre un anneau mais ça ne marche pas. Alors,
elle doit porter des couches !
Julie ne comprit pas bien comment des hé-
morroïdes non soignées avaient pu donner un
tel résultat mais après l’épisode de la femme en-
ceinte, cela en était un peu trop ! Elle essaya de
penser à autre chose pour chasser les nausées
qui montaient.
19 Le petit monde merveilleux de l’intérim
CHAPITRE 2
La lettre était restée sur la table, l’enveloppe
décachetée à la va-vite. Julie après une hésita-
tion, la prit en mains pour la relire à nouveau.

« Si je t’envoie ces quelques mots, c’est pour
que tu saches qu’au bout de toutes ces années
de silence, je pense toujours aussi souvent à toi
et que tu me manques terriblement.
Il m’en aura fallu du temps pour oser rédiger
cette lettre. Combien de brouillons ai-je grif-
fonné, recherchant les mots justes susceptibles
d’aboutir à des retrouvailles tant souhaitées.
Pourquoi éprouve-t-on si souvent ce senti-
ment de gêne au moment d’accomplir les actes
qui nous tiennent le plus à cœur ?
Bref, aujourd’hui, je me lance à l’eau et t’écris
ces phrases toutes simples.
Je voudrais juste avoir des tes nouvelles, une
lettre de temps en temps afin de renouer le
contact puis retrouver notre entente d’autrefois.
J’espère que tu en as autant envie que moi et
que tu me répondras très vite.
21 Le petit monde merveilleux de l’intérim
En attendant, je t’embrasse très fort.

Monique »

Avec un sentiment de malaise, elle replia et
rangea la lettre.
La naissance d’Agathe lui revint en mémoire.
Une fille fut une telle déception que Julie ne fut,
tout d’abord, pas jalouse le moins du monde de
l’arrivée de cette petite cousine.
Les choses évoluèrent de façon plus sour-
noise !
Agathe était un bébé d’une mollesse inquié-
tante. Elle ne bougeait pas, ne criait pas, ne
pleurait pas. Même si cet état de fait convenait
fort bien à sa mère, d’une nature très pares-
seuse, cette dernière se posait malgré tout des
questions. Elle en vint seulement à la conclu-
sion que Julie avait été un bébé spécialement
agité et instable. Et elle ne se privait pas pour le
lui rappeler régulièrement.
Plus tard, Agathe ne manifestant toujours
aucune volonté de vouloir évoluer de la posi-
tion allongée, il fallut la mettre assise de force et
l’y maintenir sinon elle glissait à nouveau sur le
dos. Pourtant, physiquement, rien ne l’en em-
pêchait. C’est juste qu’elle ne devait pas en voir
l’intérêt.
L’acquisition de la parole ne fut pas une
mince affaire non plus ! Peut être le fait que sa
22