Le Phare de Casa

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A la mort de son père, Antoine reprend en mains l’usine familiale, une raffinerie à Tourcoing, dans le Nord de la France. Il est engagé par le chef de la résistance du réseau Verdun pour la communication de renseignements mais la Gestapo l’arrête sous de fausses accusations d’entrées et de sorties de corps gras et d’hydrocarbures. De prisons en Camps de Concentrations, Antoine doit faire face à de nombreuses responsabilités pendant son absence loin de l’usine et de sa famille. Marie a quatre petits garçons, peu de revenus. Ce sont des visites courtes et espacées. Les trajets sont longs et difficiles. Un jour, il se voit libéré mais c'est dans le seul but de le suivre pour tracer le réseau qui lui ordonne de quitter le pays. Direction Casablanca. Une filière sera mise en place pour la traversée des Pyrénées. Un trajet long et pénible pour Antoine qui ne pèse pas lourd. Arrivera-t-il à destination ? Par quels moyens ? Quand ? Retrouvera-t-il Marie qui n’a plus de nouvelles et qui doit faire face à beaucoup d’obstacles? Un long chemin à parcourir... 
Publié le : mardi 19 janvier 2016
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EAN13 : 9791026203667
Nombre de pages : non-communiqué
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Janine Gladstone-Thompson — J-P. Bernard

Le Phare de Casa

Un long chemin vers laliberté

 


 

© Janine Gladstone-Thompson — J-P. Bernard, 2016

ISBN numérique : 979-10-262-0366-7

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Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

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NOTE DE L’AUTEUR

 

J’avais le choix : rédiger la biographie de mes parents pour raconter leur histoire ou narrer un roman. J’ai choisi ce dernier justement pour avoir plus de liberté dans le choix des noms, des faits et des détails personnels. Raconter une histoire vraie sous la forme d’un roman permet d’inventer, ou adapter, simplifier ou supprimer. Les personnages qui y figurent sont bien réels mais ne portent pas leur nom véritable.

Je raconte ici l’histoire de mes parents qui s’est déroulée pendant la seconde guerre mondiale grâce à des documents réels, que ce soit lettres, récits, coupures de journaux…que mon père m’a confiés.

Il faut savoir aussi queles noms de Boches, Frisés, Fritz, Chleus sont des noms considérés péjoratifs et utilisés familièrement pour indiquer celui d’Allemands mais ils sont employés ici dans un contexte lié à une époque, en l’occurrence celle de la seconde Guerre Mondiale pendant laquelle ce roman est vécu…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Première partie

 

I

 

C’est une question lancinante, à la fois fugace et poisseuse, qui vous saisit sans prévenir et vous laisse plus ou moins en sueur, la mâchoire plus ou moins serrée. Une question qui vient rôder quelques secondes sur le visage de votre vis-à-vis, puis va s’essayer sur un autre, en masque imaginaire, pour voir si vos soupçons l’épousent mieux. Une question qui s’imprègne de l’odeur ambiante de pisse, de crasse, de pieds, de bile. Qui plane dans les tourbillons et les remugles du cachot froid où l’on vous cantonne, puis repart se coucher pour deux minutes, pour deux heures, pour dix à la rigueur, mais jamais deux jours d’affilée. Elle fait partie du quotidien, on l’apprivoise, et l’on apprend peu à peu à l’accueillir sans bouillonner.

Nous sommes le 24 décembre 1942 et le codétenu Montel vide son verre. Un torchon noué autour du crâne, plus pirate que Lénine, il entonne L’Internationale et me défie de l’accompagner.

Contrairement à lui, le policier déchu, je ne viens pas du prolétariat mais plutôt de la bourgeoisie. La catholique du nord, mais pas celle des rentiers non plus : la bourgeoisie travailleuse, celle partie de rien. Alors ma foi, si cela lui fait plaisir, je peux donc suivre Montel sans trop me renier. Le suivre vocalement, tout au moins. Car courir autour des tables, ça ne m’amuse qu’à la maison.

Jusqu’à peu, je dirigeais la raffinerie d’huiles et de graisses industrielles fondée par mon défunt père au début du siècle. Elle est aujourd’hui fermée, sur décision des mêmes qui m’ont envoyé ici, en attente de jugement. J’ai l’impression que cela fait des mois, mais je ne suis derrière ces barreaux que depuis une semaine. Hors ces instants d’agapes, les journées se ressemblent tellement que leur durée s’en trouve décuplée, et en définitive il suffit de trois jours pour prendre ses marques et sombrer dans la monotonie. Le premier soir, vous vous couchez dans telle position. Le second, vous en essayez une autre. Et dès le troisième, vous comprenez que vous passerez la moitié de chaque nuit à contempler le plafond, tenaillé entre mal de dos et gamberge.

Il ne s’agit pas tant de savoir ce que l’on fait là. Cette question, le pays entier se la pose, jusque dans les rangs de l’occupant où de jeunes Boches venus malgré eux apprennent la haine pour tenir. Non, celle-ci est un tantinet plus précise.

Qui m’a dénoncé ? Qui m’a trahi ?

Montel repasse en trombe devant moi, torse nu et côtes saillantes, aux trousses d’un camarade mi-hilare mi-inquiet. Son chant de lutte s’essouffle et les paroles partent à vau-l’eau :

Viens là que... je... t’empa-leuh !

Je jette un coup d’œil vers les gardiens. Leurs poitrines hoquettent sous leurs bras croisés et ils soubresautent sur leurs rires retenus.

Montel et sa proie repartis en cuisine, j’empoigne le violon que nous a prêté Louria, le directeur des lieux, et j’amorce une petite Traviata, très staccato pour l’entrain. Nous imaginerons un instant que le gros rouge qui tache est un chianti perlant, et l’ampoule nue au-dessus de nos têtes le soleil d’Italie. D’une Italie sans Duce, voisine d’une Allemagne sans Führer, et d’une France sans Pétain, ainsi soit-il.

Dans un pays occupé, tout s’inverse. Nation chavirée, valeurs renversées. La veulerie devient un devoir, la justice du sabotage, les pleutres prennent du galon et le désordre offre des aubaines aux médiocres. La présomption d’innocence n’existe plus, n’importe qui peut être suspecté de ne pas être un salaud. Le patriotisme devient un crime. La droiture, une tare. Le courage, un acte de sédition.

Mon concours à la Résistance a duré un peu plus d’un an, de manière intermittente, de l’hiver 1941 à l’été 1942. Les autorités ne disposent toutefois d’aucune preuve à ce sujet, et ce n’est pas cela qui m’a valu d’échouer à la prison de Lille puis ici, dans cette citadelle de Doullens où même les blattes grelottent. On me reproche d’avoir triché avec les règles de la kommandantur en sous-évaluant à dessein mes stocks de graisses et de lubrifiants industriels, denrée ô combien précieuse pour les machines de guerre de l’occupant. C’est parfaitement faux, mais la Gestapo a découvert dans l’usine un livre de comptes qui atteste le contraire. Un livre truqué, confectionné par je ne sais quels ennemis et dont j’ignore l’auteur, et qui m’accable pour peu que l’on avale ses nombreuses incohérences.

Montel refait surface, en slip et chaussettes, les joues en feu et l’œil vitreux. Il esquisse une sorte de polka :

C’est Boutry, avec son violon…

Puis il consacre ses dernières forces à viser la chaise où il s’écroule, pantelant de bonheur soûl.

Est-ce lui qui m’a dénoncé, ce flic pourri de Montel que j’ai retrouvé ici par un amer hasard, et qui jure ses grands dieux n’être pour rien dans mes ennuis ? Ou bien son complice et ex-collègue Geoffroy, qui pour sa part refuse d’aborder le sujet au motif qu’il faudrait savoir tourner la page et « aller de l’avant » ? Comme si nous n’étions pas entourés de murs !

Ou bien serait-ce Adèle, ma secrétaire à la cuisse si légère devant l’uniforme nazi ?

Ou tout simplement Pinçon, le jeune directeur financier qui s’est livré au marché noir avec les stocks de l’entreprise, et qui a encouragé les deux véreux susnommés à m’extorquer de l’argent ?

Qui m’a trahi ? Qui m’a piégé ? Et dans quel but ?

S’il est un seul mérite à cette question, c’est d’en étouffer une autre. La grande, l’insoutenable, celle qui vous rend fou d’angoisse et ivre de douleur. Et que Garcia, un autre codétenu, rallume soudain en me réclamant à minuit Il est né le divin enfant.

Mon épouse Marie, mes jeunes fils Antoine, Henri, Adrien, François.

Que deviennent-ils ?

Les reverrai-je un jour ?

 

Le lendemain matin, l’aumônier paraît aussi blanc que son col. Ayant eu vent de scènes peu chrétiennes la veille au soir, il exige de nous confesser avant la messe de Noël. On a les angoisses qu’on peut, et les réponses qu’on mérite. À moins que ce ne soit l’inverse.

 

II

 

En ce printemps 1934, nos mères nous surveillent. La mienne me tient à l’œil mais me laisse libre de mes mouvements tandis que celle de Marie la chaperonne serrée, collante comme une ombre, étouffante comme une muselière cachée sous un mouchoir de soie. Nous faisons donc avec les moyens du bord : regards appuyés et battements de cils, dodelinements de tête, moues conquises et brûlantes en toute autonomie. Elle m’avouera plus tard que ces œillades mettaient son petit cœur émotif à rude épreuve, en le faisant palpiter d’un bout à l’autre de l’office, et à mon tour j’admettrai que le mien n’en menait pas beaucoup plus large, la grande difficulté consistant à ramener nos yeux sur le curé avant que la mère ne tique. Depuis deux ans déjà je choisis mes habits du dimanche avec un soin extrême, et j’arrive toujours en avance de peur de rater les places stratégiques. Nef de droite, septième rang. Les deux élégantes s’assoient toujours au troisième.

La messe terminée, j’attrape la main de ma sœur Geneviève – c’est elle qui m’a présenté ce gracile ange blond qu’elle côtoyait au lycée – et nous sortons en hâte. Sitôt le parvis, demi-tour, raclement de gorge, et nous interceptons la paire : « Mme Delvaux ! Marie ! Comment allez-vous ? » Geneviève empile alors quelques banalités auxquelles Marie et moi opinons d’un air rêveur, béats de pouvoir nous dévisager quelques minutes de plus, puis enfin, à l’instant précis où Madame Delvaux tourne les talons pour remmener sa fille, je peux articuler sans bruit à celle-ci : « Je t’aime. » Tout est question de temps et de patience.

De retour à la maison, je file dans le petit bureau encombré de fûts graisseux pour jeter sur papier mes sentiments incandescents. Après quoi, la langue aigrie par la colle de l’enveloppe et du timbre, je rejoins mes neuf frères et sœurs dans la salle à manger. Depuis la mort de Père, c’est moi qui porte cette famille sur mes épaules, et les regards sombres que ma Mère me lance du bout de la table semblent me demander : « Antoine, comment ferons-nous sans toi ? » Elle sait pourtant que je ne les abandonnerai pas, et que pour rien au monde je ne lâcherai l’entreprise que notre père a bâtie à la sueur de son front. En pratique, mon départ consistera en un simple déménagement, à peine quelques rues plus loin.

Oui, Mère sait tout cela. Comme elle sait que de toute façon je me marierai tôt ou tard, que ce soit avec Marie ou avec une autre. Mais justement, pense-t-elle, pourquoi pas plus tard ? Ton père vient juste de nous quitter…

Au fond, c’est la seule chose qu’elle reproche à Marie Delvaux, vingt et un ans, future infirmière et fille d’honnêtes lainiers tourquennois: d’être arrivée un peu trop vite dans la vie de son aîné chéri. Mais comme l’argument ne vaut pas un clou, que depuis deux ans ma promise et moi nous consumons d’impatience, et qu’au surplus mon futur beau-père me tape déjà sur l’épaule « Alors Antoine, comment allez-vous aujourd’hui ? », elle ne peut décemment nous refuser sa bénédiction.

 

Mon oncle Georges, père missionnaire lazariste, ne fut pas chargé de toute la cérémonie du mariage, mais uniquement de l’homélie. Et c’est heureux car il fut incapable de parler tant l’émotion lui nouait la gorge, en cette altière église Saint-Christophe de Tourcoing, tendue vers les cieux telle une flamme. De le voir si touché, mes yeux se sont mouillés, et devant mes larmes ceux de Marie se sont brouillés à leur tour. Quelle paire nous faisons…

Ensuite, tout s’enchaîne à une vitesse étourdissante, et c’est avec de la nougatine au coin des lèvres que nous faussons compagnie à la centaine de convives pour sauter dans la Delage de l’ami Alphonse, direction le Grand Hôtel de Lille. Le lendemain matin, le soleil a chassé la pluie, et le bonheur dissipe déjà la fatigue d’une nuit très courte. Planté sur le balcon, le cheveu humide et parfumé, j’ai une pensée pour mon père qui n’aura manqué mon mariage que de quelques mois. « Mon pauvre grand », me disait-il sur son lit de mort, citant une réplique du Don Quichotte que nous avions vu ensemble au théâtre. Il pensait m’accabler en me transmettant les rênes de la raffinerie, quand moi-même j’y voyais surtout un formidable honneur. Mon père aura connu les affres de la Grande Guerre, puis au soir de sa vie la dépression économique. Et pourtant, vous nous annonceriez ce matin une nouvelle catastrophe planétaire, que Marie et moi nous vous ririons au nez.

Par la naissance de notre premier enfant, Antoine troisième du nom, notre union sera officiellement bénie des cieux, ce qui nous incitera à la consommer avec une ferveur redoublée. Par celle du deuxième, Henri, nous assurerons le renouvellement de la France et de la chrétienté. Par celle du troisième, Adrien, nous croîtrons, et par celle du quatrième, François, nous multiplierons. Il en faudra davantage pour impressionner Mère, qui elle a pondu sa dizaine, mais d’ores et déjà, et quoi que l’avenir nous réserve, nous pouvons nous étreindre avec le sentiment du devoir accompli.

Pour le seul plaisir des sens et de l’âme. Parés pour cinquante ans de bonheur.

 

III

 

En découvrant que j’étais incarcéré avec ces crapules de Montel et Geoffroy, mes deux maîtres-chanteurs, j’ai d’abord cru à une hallucination. Puis à une mauvaise plaisanterie. Puis à un grossier stratagème pour pousser les détenus à s’entretuer. Mais vraisemblablement, il s’agirait d’un simple concours de circonstance – ou plus exactement d’une coïncidence prévisible. C’est que j’ai vu comment ils les remplissaient, leurs geôles où des rats moribonds s’ennuieraient moins que nous : à la pelle, et sans tamis. Un officier boche entre sans frapper dans le bureau d’un commissaire de quartier et l’interrompt en plein interrogatoire – par exemple le mien – pour lui réclamer une liste d’indésirables à coffrer. Alors le fonctionnaire discipliné fournit ce qu’il peut. D’abord les communistes, bien sûr, avérés ou présumés, mais il n’y en a jamais assez. Alors, on ajoute les fous. Puis les bruyants. Puis les louches, les suspects, tous ceux qui pour une raison quelconque se sont fait remarquer un jour. Les « connus des services » et ceux qui gagneraient sans doute à l’être pour ce qu’ils menacent potentiellement les desseins de l’occupant. Au bout du compte partiront une poignée de résistants, quelques originaux – dans ma fournée, deux policiers véreux – et pléthore de quidams ayant fait commerce illicite d’aliments, de grains, d’essence, de tissu, de tout ce qui manque, c’est-à-dire tout.

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