Le Photographe

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Chaque récit a pour noyau dur un rendez-vous d’amour, qu’il s’agisse de la passion foudroyante dans un avenir qui se dessine "Le Photographe"; de l’ultime rencontre entre un père et une fille, les peintres Orazio et Artémisia Gentilheschi; des amours tenues au secret, "sans feu ni lieu" mais toujours présentes "Appel, Au Parc1 et 2"; la prise de conscience d’une vocation Ophélia; même dans l’existence la plus désespérée "Fête des Lumières", l’amour est là, dans un geste simple et désintéressé. D’une nouvelle à l’autre, des phénomènes d’écho tissent les fils de ces vies qui se tendent, parfois prêts à se rompre, mais tout ce qui est éloigné dans l’espace et dans le temps, comme les œuvres d’art "Primavera" ou les mythes "Procris", vient irradier l’expérience intime et ce qu’on ne dit pas devient, par l’écriture, les Fastes du silence.
Publié le : jeudi 1 mars 2012
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Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782748364200
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782748364200
Nombre de pages : 62
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Catherine Cerdelli
LE PHOTOGRAPHE
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IDDN.FR.010.0116286.000.R.P.2011.030.31500
Cet ouvrage a fait lobjet dune première publication par Mon Petit Éditeur en 2011
Le photographe La place de la mairie de ce petit village était aussi celle de léglise. Les groupes des invités se constituaient au fur et à me-sure que les véhicules sarrêtaient, avant daller se garer non loin de là Les parents, les amis, puis le marié Enfin la mariée ! jeune, resplendissante, la robe était à son image, longue, élé-gante avec la touche de modernité simple et raffinée comme elle, ivoire ou pétale de rose jaune pâle baignée de la lumière dun soleil naissant. Quelques notes de couleur dans le bouquet de la mariée. Lenfant de trois ans, leur fils, était présent, che-veux blonds ombrés, teint ivoire ou pétale de rose jaune pâle et, sur les joues, le reflet dun pétale de rose plus vif Soudain les yeux de la mariée rencontrèrent ceux du tout jeune photogra-phe incliné devant elle comme un ange de lannonciation. De part et dautre des épaules, au lieu où les peintres italiens figu-rent la naissance des ailes, les attaches du sac de lappareil porté dans le dos. Toute lassemblée fut stupéfaite de la beauté du visage, chevelure bouclée, dont lexpression était déjà connue de quelques-uns qui ne savaient pas encore à qui lattribuer, mais lorsquil sourit indiquant ainsi que cétait le moment de la prise, son sourire ressuscita celui dun immense comédien aux traits aujourdhui décharnés comme ceux des rares ascètes dignes de leur art, et je vis clairement tout à coup, en ce lieu où nul nattendait ce prodige, Laurent Terzief jeune, irradiant de sa présence la scène sur laquelle il se produisait. Je vis se réaliser sous mes yeux léblouissante synthèse de luvre immortelle
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rendue sensible par la créature éphémère transfigurée par linoubliable acteur. Chaque sourire du photographe enthousiaste faisait naître un sourire semblable sur les lèvres de la mariée, tandis que ses yeux semblaient chaque fois plus grands. Puis tout se déroula comme il était écrit. Lordre des photographies dans un reportage de mariage est fixé de toute éternité, tout au moins depuis que la photographie existe, immuable comme lordre des actes dans une tragédie. Le « oui » fut prononcé à la mairie dune voix claire et bien timbrée, et toujours les yeux du photographe venaient sattacher, ou peut-être était-ce le contraire, sur ceux de la ma-riée encore plus beaux de moment en moment, comme sils venaient de découvrir un nouvel infini dans lequel ils puisaient non seulement la force mais soudain la grâce dexister, des yeux qui proclamaient :« Cest le plus beau jour de ma vie ».La musique emplissait léglise augmentant dintensité au fur et à mesure que les bancs se remplissaient, et la lumière du so-leil, cruellement absente depuis longtemps, on avait rarement connu un printemps aussi pluvieux, magnifia soudain les vitraux comme si elle était le signe tangible de lémotion que nos curs éprouvaient. Quand le prêtre, reconstituant lhistoire que les postulants au mariage lui avaient livrée, leur amour mutuel, ac-cru par la présence de lenfant, et qui leur commandait de sunir aujourdhui pour toujours, elle savait que tout cela était vrai, de ses yeux et de toute sa personne émanait cette précieuse certi-tude. Quand les époux se donnèrent le sacrement du mariage, le photographe sinclina encore plus profondément de sorte que sil était bouleversé, nul ne sen aperçut. Il se releva ensuite len-tement vers eux, officiant dun rituel tout aussi sacré, instrument don ne sait quelle foudroyante volonté qui unissait maintenant son regard au regard subitement vide et sans pas-
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sion de la mariée. Et durant un instant, un instant très fugitif, mon cur se glaça deffroi. Nul ne les suivit dans la sacristie. La scène qui se déroula aux pieds de la croix est connue de tous. En présence des témoins, quatre jeunes femmes, toutes les quatre étrangement belles et figées dans un silence impénétrable, à tour de rôle, chacun des époux sinclina pour apposer sa signature à lendroit prescrit sur le registre. Le photographe maintenant les dominait, le regard semblable au soleil de midi sur un paysage de glaciers. Ce nétait plus lange de lannonciation, cétait on ne sait quel archange rebelle, ou bourreau brandissant linstrument de torture que son impitoyable beauté rendait encore plus redoutable. Auprès de lui, le prêtre nétait plus quune ombre. Le moment si longuement attendu qui orientait de façon dé-cisive et claire lavenir à la lumière duquel le passé fut interprété, découvrit des horizons nouveaux et mystérieux, et jaillir une étonnante lumière qui révéla des gouffres infinis Le chemin, du chur au portail de léglise navait rien de commun avec celui quils venaient, il y a moins dune heure - ou peut être une éternité- demprunter. La mariée sentit que ses forces labandonnaient, elle eut limpression quelle naurait bientôt plus rien delle-même à donner aux autres, et elle ne voyait pas pourquoi, pourquoi aujourdhui, il fallait quelle accomplisse ce qui ressemblait inexplicablement à un chemin de croix. Ils simmobilisèrent sous le porche de léglise. Errants avant de sattacher encore lun à lautre, les regards une fois encore tissèrent entre eux un espace nouveau, qui serait bientôt défini-tivement aboli. Alors, son visage au teint ivoire quaucun soleil ne ranimait se tourna vers tous ceux qui étaient là, quelle aimait et qui laimaient, et mon cur défaillit quand je la vis sourire, sans me voir sourire à son époux, à son enfant non loin delle, à la vie quelle voulait plus belle. Le photographe blêmit, ses mains semblaient accomplir seules leur besogne, tandis quil prenait les derniers clichés, tandis quelle revenait lentement à la
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vie, la vie que nous connaissons tous, le lieu familier et indéchif-frable où lon ne sait jamais qui vient du ciel ou bien de lombre, où tout se confond, se mélange et nous échappe, car tout sévanouit sur terre, sauf le visage de ceux que nous aimons.
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