Le Pont à cailloux

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Après une expérience commune au sanatorium de Montfaucon-du-Lot, Madeleine et Yvette reprennent une vie normale à Paris, où l’insouciance presque générale provoquée par un climat social clément, occulte la tragédie mondiale qui sournoisement et insidieusement se trame et se noue depuis le début des années 1930.

Madeleine, heureuse, prépare son mariage avec Many alors que Yvette persiste à regarder l’avenir avec inquiétude. Pourtant, un jour de l’été 1936, l’été des premiers congés payés, elle rencontre Antoine à Fort-Mahon. Mais, prisonnière de son passé et de son présent, la jeune fille se sent comme figée sur un des bords de l’Authie, la petite rivière qui coule paisiblement devant eux, et imagine Antoine sur l’autre rive évoluant dans un monde totalement différent du sien. Cependant, il existe un pont, le Pont à Cailloux, qui relie les deux rives avant qu’elles ne se rejoignent plus loin, un peu plus loin, vers la mer. Et quand, à la manière d’Apollinaire, Antoine assure que « Sous le Pont à Cailloux, l’eau coule sans remous… », Yvette ne peut s’empêcher d’ajouter : « Sans prendre garde à nous? Et que deviendrons-nous ? »

Et, en effet, tandis que les remous commencent à se manifester à l’aube de la seconde guerre mondiale, la question de Yvette ne cesse de hanter les personnages, et particulièrement Madeleine, tout au long du roman…


Prix d’Honneur de la Ville de Fort-Mahon 2006


Publié le : samedi 1 janvier 2005
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 2952184224
Nombre de pages : non-communiqué
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Chapitre I Le Plessis Robinson, 1933 La maison de reposLa grande bâtisse rectangulaire, large et massive, semblait avoir été plantée là dans le vaste parc, dans le seul espace laissé libre par les arbres touffus dont les branches et le feuillage épais se rejoignaient pour l’encadrer harmonieusement. Une petite haie d’épineux sur toute la longueur de la façade en-cadrait une terrasse qui permettait un accès direct à l’intérieur de la maison de repos par cinq baies vitrées aux volets blancs. Dehors, les jeunes filles se reposaient, allongées sur des chaises longues qu’elles avaient tournées vers le soleil. Il faisait chaud et tout était calme. C’était l’heure de la cure de silence. Certaines sommeillaient, d’autres lisaient, d’autres encore écrivaient, quelques-unes tricotaient. On n’entendait aucun bruit, si ce n’est celui des pages tournées, du papier griffé, des aiguilles entrecroisées ou de quelques bâillements étouffés. Madeleine et Yvette profitaient toujours de ce moment obligé de la journée pour mettre à jour leur correspondance ou effectuer quelques travaux d’écriture. Madeleine venait de recevoir la réponse qu’elle attendait depuis plusieurs se-maines de la mairie de Corbeil où sa mère avait été enterrée, il y avait bientôt près de quinze ans. On ne pouvait lui donner les renseignements qu’elle désirait si elle n’était pas en mesure d’indiquer le numéro de la concession achetée par l’oncle et la tante. Yvette, quant à elle, terminait le petit travail hebdomadaire que certaines jeunes filles acceptaient ici pour meubler leur temps libre et arrondir leurs indem-
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nités de congé de maladie. Il leur fallait inscrire sur des en-veloppes les adresses d’une liste qu’on leur fournissait. Cela leur rapportait quelques centaines de francs par mois, une somme bien rondelette pour elles. Encore un quart d’heure et tout allait brusquement s’animer. On pouvait déjà apercevoir par les baies vitrées ou-vertes Mademoiselle qui s’activait pour préparer le goûter. Comme toujours, après la cure de silence, tout le monde avait du mal à reprendre les conversations. Puis, peu à peu, on recommençait à parler, et la communication se réta-blissait péniblement tant le silence imposé avait brutalement et arbitrairement figé le flot de paroles qui ne demandait qu’à s’épancher naturellement. Alors, on parlait pour ne rien dire ou bien pour tenter de dire quelque chose. En fait, on continuait à penser tout haut. « Cela m’ennuie cette histoire de concession », déclara Madeleine brusquement. Elle poursuivait ses réflexions intérieures sans s’adresser véritablement à Yvette qui se trou-vait juste à côté d’elle. « Mon oncle m’avait dit que c’était une concession de dix ans mais il semblerait que non. Quinze ans, plutôt. Ils l’ont achetée en 1922… Je voudrais bien savoir quand même avant d’y aller avec Many. C’est lui qui me l’a proposé. Je veux que la tombe soit propre, c’est la seule chose que je puisse faire pour le moment… poursuivit-elle. Vous n’avez qu’à y aller le jour où je dois me rendre au dispensaire des postes, répondit Yvette. Comme cela, je ne resterai pas toute seule l’après-midi. » Madeleine sursauta légèrement. Elle n’attendait pas de ré-ponse à ses propos. « Ah oui ! Pourquoi pas ? », ajouta-t-elle cependant. Dans la salle à manger, Mademoiselle avait branché la T.S.F. mais les bavardages incessants, les rires et le bruit des cuillères dans les bols occultaient complètement la musique ou les paroles qui sortaient du poste. C’était une habitude depuis que l’on avait la radio. On allumait le poste.
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Madeleine n’aimait que les concerts. C’était un grand point de désaccord avec Yvette qui, elle, n’écoutait que « les nouvelles ». « Tu ne t’intéresses vraiment à rien », disait-elle énervée, quand Madeleine virevoltait autour d’elle, semblant totale-ment indifférente et imperméable aux informations. « La T.S.F., c’est fait pour se distraire, pour danser, pour chanter ! », rétorquait l’autre en esquissant quelques pas d’une valse imaginaire. Yvette soupirait. Madeleine ne comprenait pas vraiment pas pourquoi, mais quelle importance ! Le lendemain, Madeleine reçut elle aussi une convocation pour aller au dispensaire de l’Amicale des P.T.T. Elle s’y rendit donc avec Yvette. Le médecin la rassura pleinement sur son état, malgré la respiration trop courte à l’auscultation et des ganglions encore visibles à la radio. Ils reparlèrent du sanatorium de Montfaucon que le médecin connaissait bien, des anciennes et des anciens de là-bas, puis de la réintégration de la jeune fille. Cela faisait en effet deux ans et demi qu’elle était en congé. Elle répondit qu’elle devait reprendre son poste dans la Somme en février prochain. « Mais vous n’y pensez pas, s’écria-t-il en jetant les bras en l’air. C’est un pays épouvantable ! Froid, humide, un climat tout à fait contre-indiqué pour vous ! » Mais Madeleine avait sa petite idée. Si elle était mariée à cette date, elle pourrait demander sa mutation pour rap-prochement de conjoint… Et Many serait bien le premier à vouloir se marier tout de suite ! Après le sanatorium, il avait été nommé à Paris où il vivait dans une petite chambre d’hôtel en attendant une nouvelle nomination pour la pro-vince et le mouvement des mutations devait avoir lieu en janvier. Bien sûr, ce serait précipiter les choses mais enfin, tout le monde était d’accord. Madeleine craignait seulement la réaction de l’oncle. Yvette ne disait rien, elle écoutait.
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