Le Pont des rêves

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« Je n’avais pas le courage de tout mettre en ordre, de classer les vestiges d’une vie entière. Les saisons passaient, il faisait trop chaud, il faisait trop froid, je trouvais toujours un prétexte pour remettre le voyage. » Roman autobiographique, Le Pont des Rêves retrace les errances d’Helena Shillony : de sa Pologne natale en passant par la Russie et la Suisse, sans oublier l’escale nippone, jusqu’à l’installation en Israël. Sa vie, riche en anecdotes captivantes, croise sans cesse les bouleversements de l’histoire. Mais au cours de cette diaspora à échelle humaine, elle n’oublie jamais d’interroger les pouvoirs du souvenir et de la mémoire. Helena Shillony, née en Pologne à la veille de la Seconde Guerre mondiale, enseigne désormais la Littérature française à l’université de Jérusal
Publié le : lundi 20 juin 2011
Lecture(s) : 58
EAN13 : 9782304028607
Nombre de pages : 255
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2 Titre
Le Pont des rêves

3Titre
Helena Shillony
Le Pont des rêves

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2009
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02860-7 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304028607 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02861-4 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304028614 (livre numérique)

6





Pour Ami

Toutes ces images
D’un monde qui n’est plus
A quoi bon ?
Vienne le vent qui agite les cimes des pins
Et emporte les rêves inoubliables !

eLe moine Shotetsu, XIV siècle
8 E
CHAPITRE 1 : NOWY SACZ
Pendant neuf mois après sa mort,
l’appartement de ma mère à Tel-Aviv est resté
fermé. Je n’avais pas le courage de le mettre en
ordre, de classer les vestiges d’une vie entière.
Les saisons passaient, il faisait trop chaud, il
faisait trop froid, je trouvais toujours un
prétexte pour remettre le voyage et le moment
d’ouvrir les tiroirs pleins de papiers, les cartons
où s’entassaient les lettres et les documents. Je
savais que sur l’étagère supérieure du placard se
trouvait la grande valise ornée de mes initiales,
avec laquelle j’étais arrivée de Suisse. Mon beau-
père Méir, historien de formation et archiviste
dans l’âme, y gardait les lettres que j’avais
envoyées à ma famille pendant les années de
notre séparation. S’y trouvaient également le
certificat de mariage de mes parents et mon acte
de naissance. Apparemment tout ce qu’il me
fallait pour commencer l’histoire de ma vie.

La première phrase ne pose pas de
difficultés; je suis née, à telle date, dans tel
9 Le Pont des rêves
endroit. Mais après ? demande Georges Perec,
autobiographe en détresse durant toute sa vie
d’adulte, comment continuer après la phrase
banale et convenue ? Faut-il se couler dans le
moule classique de Rousseau : après la date et le
lieu de naissance, donner des détails concernant
les parents, avant d’aborder chronologiquement
le récit de l’enfance puis la vie tout entière ?
Tant d’écrivains l’ont fait, mais pas tous.
Stendhal se demande, la cinquantaine venue:
Qui suis-je ? Qu’ai-je été ? Comment suis-je
devenu l’homme obèse et mortel qui contemple
les collines de la Ville Eternelle ? Il répond dans
de brefs chapitres, qui ne sont que fragments,
éclats de souvenirs, et des croquis l’aident
parfois à mieux cerner les lieux dans le temps.
Ordre arbitraire ou caprices de la mémoire –
voilà la question préliminaire à laquelle doit
répondre celui qui veut raconter son histoire.
Elle n’est pas la plus ardue. Que faire de la
sincérité ? Rousseau et ses imitateurs croyaient
que l’intention de tout révéler suffit pour
garantir la véracité de l’écrit et une transparence
sans failles. Que valent ces déclarations dans un
siècle qui connaît la faillibilité de la mémoire, les
ruses de l’inconscient et la relativité du temps
passé ? Gabriel García Márquez place en
épigraphe de son autobiographie Vivre pour
raconter cette affirmation : « La vie n’est pas ce
qu’on a vécu mais ce dont on se souvient et la
10 Nowy Sacz
manière pour la raconter ». Ce dont on se
souvient, et non pas ce qui s’est passé, que
personne ne pourra retrouver. « Relater, c’est
nécessairement frelater » dira Michel Leiris.
François Mauriac abandonnera son
autobiographie Commencements d’une vie au bout
de quelques chapitres, et finira par affirmer que
paradoxalement « seule la fiction ne ment pas ».
Le Japonais Dazaï Osamu qui n’a cessé d’écrire
sa vie, déclare dans ses souvenirs de jeunesse
qu’il n’y a que deux faits véridiques : la
naissance et la mort, et encore cette dernière
n’intervient-elle qu’après l’achèvement du récit.
Comme nombre de ses compatriotes écrivains,
Dazai finit par se suicider. La tentation est
grande de multiplier les citations, pour retarder
le moment de vérité, toute relative, mais aussi
par déformation professionnelle de professeur
de littérature.

Il vaut mieux, peut-être, pour esquiver ces
embûches, renoncer à la première personne et
rédiger une autobiographie « oblique » : au lieu
de se mettre en scène, imiter Marguerite
Yourcenar et raconter l’histoire de ses ancêtres
ou celle d’un personnage à la fois historique et
fictif comme Hadrien. Ou bien mélanger fiction
et autobiographie, solution qu’adoptera
finalement Georges Perec dans W ou le souvenir
d’enfance. Mais tout compte fait, dans une
11 Le Pont des rêves
époque de licence totale, la solution la plus
originale serait peut- être la plus traditionnelle :
la date, le lieu, les parents, le récit d’enfance. Et
la vérité dans tout cela ? Il me semble que je n’ai
rien inventé sciemment, mais je n’ai pu tout
raconter, tâche impossible. Le fait de choisir tel
événement ou tel personnage est déjà une
déformation en soi. J’ai voulu être fidèle aux
faits, mais je n’ai pas vérifié les dates. Est-ce que
je me trompe dans l’interprétation du passé,
dans la compréhension des êtres qui peuplent
ma mémoire ? Probablement. Le passé dont
nous gardons le souvenir est fugace et
changeant. Et comment fixer les vertiges du
souvenir ? Je me suis accrochée aux lieux qui
ancrent la chronologie. Ils fournissent les
premières diapositives qui permettent de mettre
en branle la marche du temps.

Dire tout ? Là encore il s’agit d’un vœu naïf,
mais sans aucun doute il est plus facile d’écrire
sur soi après la mort de nos parents. Le deuil
fait naître le désir de les préserver de l’oubli, et
en même temps nous libère des obligations qui
peuvent durer toute une vie, celle de leur faire
plaisir, celle de les ménager, celle de cacher
leurs défaites ou les nôtres. Ce n’est pas un
hasard si Proust se mit à construire l’édifice de
La recherche après la mort de sa mère.

12 Nowy Sacz
Peut-être ferai-je mieux de renoncer aux
catégories bien nettes d’autobiographie ou de
mémoires pour adopter des termes suspects,
métissés, sans prétentions absolues : « roman
autobiographique » ou bien « autofiction ». Mais
il ne s’agit pas seulement de relater - et de
frelater- mon histoire à moi. Les gens que nous
avons connus, les destins que nous avons
croisés, les événements qui nous on frappés, se
pressent aux portes du souvenir. Dans le
chapitre « Les lucioles » du Dit de Genji, la
romancière japonaise du dixième siècle
Murasaki Shikibu met dans la bouche d’un
personnage l’explication de notre besoin de
raconter des histoires : « l’histoire commence,
lorsque le coeur du narrateur n’arrive plus à
contenir ce qui le remplit - la vie des hommes,
avec le bien et le mal qu’elle comporte, des
spectacles extraordinaires ou des faits
merveilleux, tout ce qu’il voudrait transmettre
aux générations à venir - c’est alors que
commence l’histoire ».

Il est temps de commencer. Je suis née. Je
suis née à Nowy Sacz, au sud de la Pologne,
une ville qui comptait avant la guerre trente
mille habitants, dont un tiers de Juifs. En
allemand et en yiddish on l’appelait Sanz, et elle
était célèbre grâce à la cour du rabbin
hassidique Halberstamm, que mon grand-père
13 Le Pont des rêves
rationaliste traitait avec un mépris tout
voltairien de « faiseur de miracles ». Non loin de
là à Stary Sacz ou peut-être à Sambor, naquit
mon grand-père en 1885. Je cherche des
coïncidences qui ne signifient rien en elles-
mêmes, mais qui semblent mettre une
apparence d’ordre dans le chaos du monde,
préfigurer un avenir ou justifier des choix qui
s’avéreront arbitraires en fin de compte. Je ne
peux m’empêcher de remarquer que la même
année 1885 vit naître mon grand-père aux
confins de l’empire austro-hongrois, et François
Mauriac à Bordeaux. Ont-ils quelque chose en
commun à part le fait que la petite-fille d’Alter
Neumann deviendra, entre autres, une
spécialiste de l’œuvre de Mauriac ? Tous deux
sont nés dans un monde dominé par la
hiérarchie bourgeoise, qui devait sembler
immuable à ceux qui l’habitaient. La religion
régnait suprême, un judaïsme orthodoxe pour le
petit Alter envoyé à trois ans à l’école
rabbinique, un catholicisme fervent pour le petit
François, élevé par des religieuses et des prêtres.
Mais une coïncidence plus grave que ces
ressemblances superficielles, rapprochait les
deux enfants. La mort avait rôdé autour de leurs
berceaux. Mauriac perdit son père dans sa
première enfance, celui de mon grand-père
mourut avant la naissance de son fils.

14 Nowy Sacz
Pour sauver le nouveau-né des griffes de la
mort qui venait de frapper la famille, on donna
au bébé le prénom d’Alter, c’est-à-dire « le
vieux ». La mort, on le sait, guette les nouveaux-
nés, et on croyait qu’elle ne se dérangerait pas
une deuxième fois pour emporter un vieillard. Il
faut dire que le stratagème réussit : mon grand-
père vécut presque quatre-vingt-dix ans, lucide
et actif jusqu’à son dernier jour. Son nom de
famille, Neumann, qui veut dire « homme
neuf », était lui aussi le fruit d’une ruse. Il était
issu d’une famille de rabbins de Lemberg
(Lvov), mais pour échapper au service militaire,
quelqu’un - son père ou son grand-père - avait
eu l’idée de changer de patronyme, pour
tromper l’administration autrichienne, comme
le prénom plus tard devait induire en erreur
l’ange de la mort. Il s’appelait donc Alter
Neumann, le vieillard qui était aussi un homme
neuf, un nom qui semblait résumer sa condition
de Juif au seuil du vingtième siècle. Dans
d’autres circonstances, dans une autre vie, il
aurait sans doute choisi une profession plus
intellectuelle, mais Nowy Sacz au début du
siècle le destinait à une carrière de commerçant.
Il devint le représentant pour la Galicie d’une
firme de caoutchoucs de Vienne, et sillonna des
années durant la Pologne orientale. Il avait peu
de goût pour le commerce, l’argent ne le
passionnait pas, mais il en gagna suffisamment
15 Le Pont des rêves
pour vivre dans un grand et bel appartement, et
assurer à ses deux filles une bonne éducation
dans un lycée polonais, et à la cadette, ma mère,
des études universitaires.
La famille de ma grand-mère, les Krischer,
avait le commerce dans le sang. Huit sœurs et
frères de ma grand-mère, tous mariés, vivaient à
Nowy Sacz ou dans les environs, personne n’a
survécu à l’extermination. Aux yeux des
Krischer pratiques, mon grand-père qui aimait
les livres, faisait figure de doux rêveur, mais il
était issu d’une famille respectable. Le mariage
eut lieu. Mariage arrangé, comme le voulait la
coutume, ou amour ? Mon grand-père racontait
toujours que sa future femme, la jolie Miriam,
lui avait plu avant qu’on ne vînt lui proposer le
parti. Des années plus tard, c’est lui qui
remplaça mon père pour l’enfant que j’étais. Ma
grand-mère, une femme maladive et
précocement vieillie, ne m’a laissé qu’un vague
souvenir, et il m’est difficile de l’imaginer en
jeune femme pleine de vie, qui aimait sortir
avec ses soeurs, et laissait ses deux filles aux
bons soins de leur gouvernante polonaise
Hanka. La première photographie des deux
fillettes, avec de grands rubans dans les
cheveux, semble préfigurer leur sort. Nous
avons appris à interroger ces moments figés du
passé, à y trouver ce que nous cherchons, les
lignes de l’avenir. L’aînée Rachel au long nez a
16 Nowy Sacz
l’air boudeur et renfrogné, la cadette Itta ma
mère, est jolie comme un cœur, le regard confiant
et un sourire mystérieux aux lèvres.

Toute ma vie on m’avait rebattu les oreilles
des charmes de Nowy Sacz, et j’étais
convaincue que la nostalgie embellissait pour
ma mère et ma tante la ville de leur jeunesse,
des années bienheureuses d’avant la guerre.
Encore à quatre-vingt-quinze ans,
recroquevillée dans son fauteuil roulant dans
une maison de retraite, ma tante ne cessait de
murmurer : « Je veux rentrer à Nowy Sacz, sois
gentille, ramène-moi à Nowy Sacz ». Je me
trompais : quand je revins en 1989 dans la ville
où j’avais passé la première année de ma vie, je
me rendis compte qu’elles n’avaient pas
exagéré. Au confluent de deux rivières, pleine
de parcs et de verdure, c’est une ville
pittoresque que la guerre a épargnée. Au centre
de la ville, construit sous l’empire de François-
Joseph, des maisons bourgeoises cossues se
pressent autour de la grand’place et du clocher
de la mairie. Une de ces maisons appartenait
aux grands-parents Krischer, et c’est là que je
suis née le 5 octobre 1938, à la fin du jeûne de
Kippour. Dans une rue proche se trouvaient
l’appartement de mes parents et la clinique de
mon père. Mon père dont l’ambition
professionnelle ne connaissait pas de bornes,
17 Le Pont des rêves
voulait être le dentiste le plus moderne de la
ville, le premier à se servir des rayons X dans
son métier. Parmi les documents que ma mère
avait gardés, j’ai trouvé une attestation jaunie :
après la fin de ses études, il avait suivi à
Varsovie un cours de radiographie. Quelques
jours après l’entrée des Allemands à Nowy
Sacz, en septembre 1939, des camions
emportèrent en Allemagne tout l’équipement de
la clinique et les meubles de mes parents. Les
nouvelles nous parvinrent à Lvov où nous nous
étions réfugiés au début de la guerre. A la fin du
siècle dernier j’étais invitée par le département
de littérature française de l’Université
Jagellonne de Cracovie. Une des enseignantes
s’excusa de ne pouvoir me rencontrer pendant
le week-end, parce qu’elle devait aller à Nowy
Sacz voir sa mère âgée. Je ne résistai pas à la
tentation d’ancrer dans la réalité ce père que je
n’avais pas connu : « Demandez-lui si elle se
rappelle le dentiste Kornreich » Elle revint avec
la réponse : « Elle se souvient de lui. C’était un
homme charmant et un dentiste bien connu ».

Il n’était pas né à Nowy Sacz mais à une
quinzaine de kilomètres de là, à Piwniczna, un
village proche de la frontière slovaque
aujourd’hui, tchèque alors. Les Kornreich, les
Ableser, les Lustbader, y habitaient depuis des
générations et se mariaient entre eux. Certains
18 Nowy Sacz
étaient blonds, avec des physionomies de
paysans polonais, dont le sang s’était sans doute
mêlé au leur, au fil des siècles. Les grands-
parents Kornreich étaient avec les Ableser
propriétaires d’une scierie. Ils avaient épargné
assez d’argent pour les dots de leurs trois filles,
et les études des deux fils. Jacob, que tout le
monde appelait Janek, avait fait sa médecine à
Cracovie, et mon père Aaron, qu’on appelait
Artur ou Arek, avait étudié à Varsovie. Après
leurs études, ils rentrèrent tous les deux à Nowy
Sacz pour s’y marier et établir leurs
consultations. Mon père réussit immédiatement,
mais son frère, d’après le folklore familial, fit
appel à ses amis qui devaient remplir à tour de
rôle son antichambre, pour encourager les rares
malades qui se risquaient à consulter un jeune
pédiatre sans expérience. Mes parents s’étaient
connus au lycée : à quatorze ans mon père avait
dû louer avec un camarade une chambre à
Nowy Sacz, afin de poursuivre ses études. Ils
faisaient tous partie de cette première
génération d’étudiants juifs qui cherchaient à
s’assimiler au milieu polonais. Ils ne parlaient
plus yiddish, la langue de leurs parents, ils
n’allaient plus à la synagogue. On m’a raconté
que chez eux à Piwniczna, les deux frères
gardaient une calotte dans la poche pour s’en
couvrir le chef dès qu’ils voyaient leur grand-
père qui était resté un Juif orthodoxe. Mais
19 Le Pont des rêves
pour eux la poésie polonaise qu’ils récitaient
avec ferveur remplaçait les prières en hébreu.
Cette génération était la première mais aussi la
dernière d’un processus d’assimilation qui n’a
duré que vingt ans, le temps de la Pologne
indépendante, entre les deux guerres. La plupart
des Polonais étaient hostiles, et la Shoah mit fin
à cet amour non partagé. Mais la passion,
presque l’obsession, de la langue et de la vie
polonaise a fait naître des écrivains comme
Bruno Schulz, des poètes comme Lesmian ou
Tuwim. Comme les virtuoses Albert Cohen ou
Georges Perec en France, les Juifs polonais
voulaient eux aussi, consciemment ou non,
manifester leur maîtrise de la langue pour
s’assurer une place dans la cité littéraire de la
majorité.

L’amour pour la Pologne n’effaçait pas
l’identité juive et sioniste. Les deux sœurs
Neumann faisaient partie dans leur adolescence
de l’organisation sioniste de gauche Hashomer
Hatsaïr, les deux frères Kornreich jouaient au
football dans l’équipe juive de Maccabi. Mon
grand-père était sioniste, de ceux qui
encourageaient les autres à émigrer en Palestine,
tout en continuant de vivre bourgeoisement
loin de la Terre promise. Mais il paya le passage
de ses nièces qui fondèrent avec leurs
camarades deux des kibboutzim les plus
20 Nowy Sacz
importants en Israël du mouvement Hashomer
Hatsair.

De notre visite à Nowy Sacz nous avons
rapporté des diapositives que nous avons
projetées devant ma mère et sa sœur dans leur
appartement de Tel-Aviv. Assises sur le divan,
elles voyaient défiler, comme des ombres
fugitives sur la paroi, les lieux de leur enfance et
de leur jeunesse, les maisons, les rues, les
jardins. D’autres photos, plus anciennes, se
retrouvèrent par hasard à Tel-Aviv où deux
sœurs de ma grand-mère s’étaient installées
avant la guerre. Un de leurs enfants vint visiter
ses cousins et prit des photos de ma mère avec
ses camarades. A la campagne, un été polonais
sans souci, elle est encore lycéenne, elle porte
une blouse au col marin, elle sourit. Mon père,
un dandy avec une raie de côté et une cravate
négligemment nouée, pose la tête sur les
genoux de ma mère, et fixe le photographe.

Ils se marieront dix ans plus tard, après la fin
de leurs études. Ma mère qui avait des gènes
Krischer fit un diplôme de hautes études
commerciales, et toute sa vie s’efforça de
rappeler à la réalité sa fille qui manquait d’esprit
pratique. Le jour de leur mariage ma tante
Rachel eut une crise de nerfs : l’aînée aussi était
amoureuse du bel Artur, et elle fit tout pour
21 Le Pont des rêves
gâcher la journée. Elle remplit ce rôle de
trouble-fête jusqu’à la mort de ma mère. Restée
célibataire, elle suivit comme une ombre ses
parents, puis sa sœur. Elle n’avait pas de pareille
pour déceler les points faibles de ses proches, et
semer la zizanie dans la famille. Ses
manipulations étaient transparentes, mais à
force de persévérer elle finissait par
empoisonner les esprits. Plus de soixante ans
après l’événement, j’entendis pour la première
fois l’épisode de ses évanouissements le jour du
mariage de ma mère. Elles étaient déjà très
vieilles, et après la mort de mon beau-père, elles
vivaient ensemble dans l’habitude et la rancune.
L’âge venu, elles revivaient sans trêve les années
de Nowy Sacz.
22 E
CHAPITRE 2 : LA FUITE
La guerre surprit mes parents au bord de la
mer Noire. Ils étaient partis en vacances en août
1939 malgré tous les avertissements, et
m’avaient laissée à la garde de notre bonne
Stefa et celle de mes grands-parents. Cette
décision dépourvue de sens commun n’était pas
la seule : l’idée de mettre au monde un enfant
juif à la fin des années trente dans une région de
plus en plus antisémite et hostile s’avérait elle
aussi plus optimiste que rationnelle. Ma mère
racontait toujours que son camarade de classe le
médecin Henryk Maschler avait présenté une
conférence devant la communauté juive de la
ville. Il venait de rentrer de Vienne où il avait
été témoin de l’Anschluss et du nazisme
triomphant. « Tous les Juifs sont menacés, et
n’ont pas d’avenir en Europe. J’espère
qu’aucune femme juive ne songe à avoir des
enfants à une époque pareille » termina-t-il son
discours. Ma mère, enceinte de quelques mois,
se faisait toute petite sur sa chaise. Maschler,
fidèle à sa recommandation, n’eut pas d’enfants.
23 Le Pont des rêves
Quand il arriva avec sa femme en Israël, après
maintes tribulations, il était trop tard.

La guerre, comme toutes les guerres, arracha
les gens à leur train-train quotidien. La
deuxième guerre mondiale fut la plus atroce de
toutes, et une catastrophe (c’est la signification
du mot Shoah) pour les Juifs. La vie de
nombreux survivants ressemblait à un roman
d’aventures incroyables, fuites, poursuites,
sauvetages miraculeux, actes d’audace inouïs. Si
la menace de mort ne planait sans cesse sur eux,
si la fumée ne s’élevait pas des fours
crématoires, on pourrait lire leurs histoires
comme une suite d’événements passionnants.
Mais en fait ce n’est possible que pour les
milliers de Juifs qui trouvèrent un refuge en
Union soviétique. Là aussi la vie était pleine de
dangers : la famine, les épidémies et la menace
du goulag, mais les réfugiés n’étaient pas une
proie, ils ne risquaient pas la mort brutale et
subite, les affres du ghetto et des camps
d’extermination, qui étaient le lot de ceux qui
étaient restés en Pologne. En Russie la vie
devenait un roman picaresque aux péripéties
inattendues. Un jeune rabbin qui se préparait à
partir en Palestine pour y cultiver la terre, se
trouva sergent de l’Armée rouge dans un
bataillon qui construisait des aéroports. Comme
les Soviétiques se méfiaient des citoyens
24 La fuite
polonais, même s’ils avaient opté pour le
passeport russe, on ne les envoyait pas au front,
ce qui sauva probablement la vie au jeune
soldat. Il voyait une fois par an sa famille
réfugiée dans un kolkhoze. Sa femme,
passionnée de littérature polonaise, faisait
pousser des pommes de terre pour nourrir leurs
deux enfants. C’est l’histoire des parents de
mon mari. Un jeune historien, qui avait eu en
Pologne des sympathies pour le communisme,
se trouva accusé d’être un intellectuel bourgeois
parasite, et expédié dans un goulag où il devait
abattre des arbres par trente degrés au-dessous
de zéro. On finit par l’affecter à l’infirmerie du
camp, ce qui lui sauva la vie. Après sa libération,
il se trouva gardien de moutons dans les steppes
de l’Asie centrale. C’est l’histoire de mon beau-
père. Une jeune fille que la vie avait gâtée se
trouva vendeuse de boissons dans le souk de
Boukhara, c’est l’histoire de ma tante. Leurs
vies devenaient des romans d’aventures, ou
plutôt des romans picaresques, dont le
protagoniste se meut à la fois dans l’espace
géographique - ici, dans les vastes étendues de
l’Union soviétique - et dans l’espace social, un
jour, mourant de faim, le lendemain sauvé par
miracle, un jour sûr de sa position, le lendemain
tombé en disgrâce, en prison ou au goulag.

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