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Le Port intérieur

De
191 pages
« C’est dans une venelle du Tarrafeiro, sordide quartier marécageux près du port intérieur de Macau, que s’est réfugié Breughel. Membre d’une société secrète évoquée à travers les noms énigmatiques de "Paradis", "Grand-mère" ou "Les Îles", Breughel a quitté l’Occident. Il a fui avec Machado, un Brésilien, et Gloria Vancouver, l’une des responsables de l’organisation, en détournant une importante somme d’argent. À Macau, les fugitifs ont pris la nationalité portugaise pour effacer leurs traces. Depuis, Machado est mort, mais le "Paradis" veille. Un tueur, Kotter, est envoyé en mission pour apurer les comptes et exécuter Gloria Vancouver.
Le Port intérieur gravite autour de l’interrogatoire de Breughel, situation narrative récurrente chez Volodine. Ce seront des interrogatoires successifs que le lecteur va découvrir et dont il ne pourra jamais évaluer précisément le degré de réalité. Car pour protéger Gloria Vancouver, Breughel a anticipé de longue date l’arrivée du tueur, disséminant dans son taudis des textes et des photographies devant amener Kotter à la certitude que Gloria est morte accidentellement lors d’un séjour en Corée. Le lecteur va se retrouver pris malgré lui dans une toile d’araignée d’une finesse extrême, faite de dialogues et de monologues entrecoupés de récits de rêves.
Le Port intérieur est écrit dans une langue musicale suspendue au-dessus du silence. Théâtrale, scénique, presque gestuelle, la phrase s’arrête parfois sur l’impossibilité qu’il y a de conclure. Le point final se transforme en trou noir qui aspire tout à la fois les ruminations et les remembrances de Breughel las, exilé, et semble le conduire au silence ultime. Car Le Port intérieur, c’est le lieu même de la littérature. » (Jean-Didier Wagneur, Libération)
Le Port intérieur est paru en 1996.
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La bouche tremble. On voudrait ne plus parler. On aimerait rejoindre l’ombre et ne pas avoir à décrire l’ombre. Le mieux serait de s’allonger dans l’amnésie, à la frange du réel, les yeux mi-clos, et d’être ainsi jusqu’au dernier souffle, momifié sous une pellicule trouble de conscience trouble et de silence. Mais, malheureusement, on ne réussit pas à se taire. Un homme est là, très près, attentif à ce qui émerge. Il menace, il écoute. Il menace de nouveau, il écoute. On essaie d’éviter son regard. Toutefois, si les lèvres tremblent, ce n’est pas dans la crainte de la douleur et de la mort. C’est plutôt le vieil instinct du bavardage qui les agite. On a trop long-temps cru que parler tissait quelque chose d’utile sur la réalité, dans quoi on pouvait s’envelopper et se cacher, quelque chose de protecteur. Parler ou écrire. Mais non. S’exprimer n’aide pas à vivre. On s’est trompé. Les mots, comme le reste, détruisent. Venons-en au fait, dit Kotter. Quoi, dit Breughel. Arrêtez de marmonner, dit Kotter. Racontez ce que vous avez à dire. Qu’on en finisse.
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dit Breughel. Commencez par Machado, le Brésilien, suggéra Kotter. Il est mort, dit Breughel. Il faut bien commencer par quelqu’un, pourquoi pas par lui, dit Kotter. Il était malade, dit Breughel. Il est mort beaucoup trop tôt. Il nous a laissés en territoire chinois, Gloria et moi, exilés au bord de la rivière des Perles, dans une situation d’attente. Ensuite nous avons vivoté. Rien n’arrivait de ce à quoi je m’étais préparé, ni l’inquiétude ni le bonheur. Le provisoire s’épaissis-sait. Puis le temps est devenu immobile. Idéal pour vieillir sans peine, fit Kotter. Pardon ? dis-je. Rien, dit Kotter. Continuez, Breughel. La rivière des Perles. LarivièredesPerles,soupirai-je.Undeltasu-perbe. Canton, Macau, Zhuhai, Hong Kong. Je sais, dit Kotter. J’ai survolé en venant. Superbe, oui. Magnifique. On a beau chercher les mots pour peindre, pour dépeindre, on ne. Oui, dis-je. Cette teinte de la mer près de la côte. Une nuance de vert inconnue en Occident. Il y eut deux ou trois secondes vides. La pièce mal aérée ruisselait d’humidité. La plupart des objets répandaient des odeurs désagréables. L’évier, les livres, les vêtements sales et à moitié sales, le lit. Kotter de nouveau leva la main. Sur son poing gau-che, la sueur luisait. Donc, Machado, reprit Breughel. Un ami. Et je dis ami pour lui rendre hommage et parce que je le
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