Le Porteur d'ombre

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Jamil, rescapé d'un voyage clandestin dans un train d'atterrissage, rencontre Léandra, une jeune mère élevant seule son enfant. Jamil ne parle pas, ne révèle rien de son passé. Il vit dans les airs et y entraîne Léandra.
Un monde s'ouvre, vertigineux, au moment où Jamil est accusé de meurtre.
Léandra s'obstinera à comprendre le secret de cet ange mutique.
Publié le : mercredi 17 août 2005
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782213674889
Nombre de pages : 216
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1
9 octobre 2003. Le vol Air France 897 quitte Brazzaville (Congo) pour Paris. Un passager clandestin s’est caché dans le train d’atterrissage. Il est 20h22. À Roissy, le lendemain, gendarmes, policiers et SMUR attendent sur le tarmac. Le corps congelé d’un garçon d’environ 16 ans est extrait de l’avion. Selon Air France, le commandant de bord, prévenu 1h20 après le décollage de la «présence éventuelle d’un clandestin», a poursuivi son vol.
Les syndicats ont exigé de la direction des explications. En vain.
Une enquête est en cours.
Libération/25 octobre 2003
2
De l’herbe rase, un sentier, un ciel bleu sombre. Un sommet à fixer. Au bout de cette mire, une croix, peut-être une balise de géographe qui par moment brille dans le soleil. Léandra monte sur le plateau, attelée à sa propre respiration, aux muscles de ses cuisses, au moindre souffle de vent. Les muscles résistent, la chaleur est harassante. Elle avance avec son fardeau sur les épaules, un petit tas de chair endormie qui ballotte, ne se pose pas de question. Vie confiante, paupières closes. Elle marche mécaniquement, en pensant à la Villa Étincelle qu’elle va devoir quitter. Elle se demande une nouvelle fois ce qu’elle fiche sur cette montagne aride, regarde le paysage en plissant des yeux, hésite, décide de s’arrêter à l’écart du sentier, sur un caillou plat et lisse, brûlant. Elle tord le dos, parvient à glisser la main dans la couche-culotte de la fillette, sans dégrafer le sac, et vérifie. Sec… Enfin, presque sec… Potelé, mouillé de transpiration. Elle passe les doigts sous son nez. C’est frais et ça sent bon, délicieusement bon. Devant un tel parfum de peau neuve, de plis, de sueur à goût de lait, on a envie de bénir ciel et terre, tout reprendre à zéro.
Elle va devoir laisser son travail à cause de ces moments qui la comblent avec Alice mais qui l’éreintent avec les vieux. Elle ne remerciera pas, avancera seulement vers un peu plus de lumière. Elle aime caresser ces visages, ces silhouettes qui marchent à reculons, incarnant le fond commun de l’humanité, sa dégradation poignante et inéluctable. Les pensionnaires de la Villa Étincelle ne sont pas menaçants. On peut approcher leurs rides, toucher leurs visages flétris. Ils dorment tout le temps, râlent beaucoup, pleurent en secret, ingurgitent, dégurgitent, régurgitent… Le matin, certains jours, après la toilette, ils manifestent une sorte de joie illimitée, une adhésion à la vie totalement naïve et enthousiaste. C’est déconcertant.
Léandra est tombée enceinte. Ça n’a bouleversé ni sa vie, ni son travail, ni vraiment ses relations avec Marc à la gendarmerie de Saint-Andéol, la brigade où ils habitaient encore. Elle a accepté cette grossesse comme une remontrance du destin lui signalant qu’il ne fallait plus tarder à son âge. Rien d’autre. Elle a un peu vomi, distendu au mieux son giron, gonflé son ventre jour après jour, accouché en moins d’une nuit en déplorant d’être femme, en jouissant d’être femme, puis maigri de semaine en semaine dans une sorte de combat acharné, de ferveur animale pour un corps qu’elle n’aimait plus guère. À présent, la petite Alice dans le dos, elle doit se violenter de nouveau. Elle marche sur la crête de Malaval, monte vers le sommet en se disant que, finalement, la brigade de gendarmerie de Saint-Andéol et la maison de vieux ont des points communs. Les bâtiments à un étage se font face sur l’avenue, massifs tous les deux, avec des couloirs interminables conduisant à des chambres encombrées de dossiers, de fauteuils, de placards métalliques ou de lits. On s’y ennuie. Les vieux y sommeillent tout le jour. Les plantons y attendent tout le jour. Les ordinateurs sont en veille, les cloisons minces, mal insonorisées et le café imbuvable. Deux voies de garage, n’en déplaise à leurs chefs respectifs, où on doit apprendre à se faufiler, montrer patte blanche, éviter les contacts, les coups, les lits et les dossiers sensibles. Certains résidents traversent l’avenue chaque matin, formant une sorte de cortège erratique qui passe à la queue leu leu d’une grille à l’autre, toujours à la même heure, selon un tracé immuable, une cartographie nickelée et tremblotante qui ignore les véhicules et rend toute chose possible. Ils se font engueuler. Rien n’est jamais possible à la Villa Étincelle. À la brigade, on ne sait pas…
Léandra est tombée enceinte. L’un après l’autre, les pensionnaires l’ont frôlée, ont réclamé de sentir la vie qui gonflait là-dedans, au-dessus des cuisses, derrière la blouse. Elle les a laissés poser leurs mains sur son ventre. Bien à plat. Dès qu’elle s’arrêtait de travailler, l’enfant se mettait à bouger, presque à la demande. Il suffisait de tirer une chaise longue, s’allonger un moment. Les petits vieux en tremblaient de joie.
Alice est née.
Marc est parti.
Il l’a quittée d’un coup de tête, sans se soucier d’elle ni de la gamine, filant au sud, changeant soudain de brigade. Il a fallu accepter ça aussi, oublier peu à peu sa présence, ses blagues incessantes, son corps musclé, ses amis flics, ses relations sportives. Et continuer à soigner Alice. Les mois ont passé, elle a oublié. Trois ou quatre fois par jour, elle change cet être neuf, volubile et charnu, puis le confronte malgré elle aux décrépitudes plus ou moins programmées des clients de la maison de retraite. Le frais, le flétri. Empaqueter le vivant, confronter les épidermes, comparer les intimités. Autrefois ça ne la gênait pas du tout, les intimités, même celles des pensionnaires. Elle adorait celle de Marc. Maintenant elle ne sait plus trop. On dit que les funambules, pour avancer sur leur fil, doivent fixer des yeux un éclat de verre miroitant au bout de leur câble, qui les maintient droits, concentrés. Sans quoi ils tombent. Pour Léandra, le miroir, c’est Alice. Pour les soignants de la Villa Étincelle, la mire, c’est le regard de leur clientèle flasque et sans nerf. Le reste à l’avenant. La chair des vieux, on la nettoie, on la panse et on l’aime, on ne la lâche plus. Sinon, on se détourne et ce sont eux qui s’écroulent.
– Vraiment trop chaud…
Léandra remonte la crête en suivant un sentier escarpé, de plus en plus caillouteux. Toutes les cinq minutes, elle s’éponge le front, arrange son sac. Le plateau du Vercors s’incline paisiblement derrière elle, nu, herbeux. Le ciel est immense, le soleil darde. La vue est magnifique.
Son dernier patient s’appelait René, un petit monsieur très doux, très poli, toujours embarrassé au moment de la toilette, qui déplorait de ne pouvoir rembourser quoi que ce soit de ce qu’elle lui offrait. Léandra s’en fichait. Maintenant, plus trop… Ça a commencé avec Alice, ce sentiment de trouille, de malaise, avec l’enfant tout neuf, frais, dispos, parfumé… En face, une cohorte de vieux… Et le souvenir de Marc, aussi, lui demandant parfois d’être savonné comme un bébé. Hommes, enfants, vieillards, tous en attente de lavage, de soin, de prise en charge. Le neuf et l’usé dressés l’un contre l’autre, qui n’en finissent plus de se contredire. Ils attendaient tous trop d’elle. Les motivations au travail se sont brouillées. Maintenant ils sont tous désemparés. Devant un corps abîmé ou souffrant, on s’ouvre, on se met à disposition. Léandra savait le faire sans trembler. Elle attendait le déclic. Le déclic arrivait, quelque chose se déployait à l’intérieur. Elle s’ouvrait, elle accueillait.
Alice est née. Le neuf a pris place. La mère est devenue maladroite, oublieuse, parfois brutale, s’impliquant de moins en moins dans l’hygiène. Marc l’a quittée. Aussitôt, malgré les problèmes d’argent, elle a envisagé d’arrêter le boulot. Un soir, monsieur René, le retraité aux yeux clairs, lui a murmuré que la merde des bébés et celle des vieux, c’est kif-kif, qu’au fond il ne s’agit que de nettoyer, et que le sexe finit toujours par arriver en complément. Enfants ou vieux, pareil. Caché ou pas, le sexe vient toujours en complément.
– En complément de quoi?
Il a souri.
Le plateau du Vercors est immense, nu, sans arbre, tout doré.
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