Le Premier Homme que j'ai tué

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Comment oublier que, lorsqu'on avait vingt ans, on a dû tuer d'un coup de baïonnette un jeune soldat allemand ? Les souvenirs de Marcel Sauvage, antimilitariste convaincu, rendent un ultime hommage aux victimes anonymes de la Première Guerre mondiale.

Publié le : vendredi 11 février 1994
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EAN13 : 9782246795001
Nombre de pages : 264
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RÉFLEXIONS APRÈS COUP
Dans une de ses pensées et maximes, Chamfort écrit : « Quand on a été bien tourmenté, bien fatigué par sa propre sensibilité, on s'aperçoit qu'il faut vivre au jour le jour, oublier beaucoup, enfin éponger la vie à mesure qu'elle s'écoule. »
D'autre part, un jeune écrivain, prix Goncourt, affirme : « La vie est faite d'oubli. »
Je regrette, je n'ai pu éponger certaine partie de ma vie. Et j'ai dit non à l'oubli, parce que la vie est également faite de souvenirs et que, malgré tout, les plus tristes sont souvent les plus forts. C'est pourquoi j'ai réuni, dans ce livre, les contes, nouvelles et notes que j'ai écrits en 1914-1918 ou peu après.
Qui se souvient des soldats de 14-18 ?
Convient-il de se souvenir des combattants de la Marne, de Champagne, de Verdun... d'en appeler une fois encore à l'opinion, pour les derniers survivants qui disparaissent dans l'indifférence ?
Peut-on oublier, sinon mépriser, même à longue échéance, la souffrance des hommes qui se sont battus pour une cause qu'ils croyaient juste ?
Trop tard, pour juger des résultats d'une hécatombe ?
J'ai vu s'éteindre tant de lumière humaine au fond des yeux des camarades moribonds, dans la gadoue des champs ou des tranchées ! Leur mort, au bout de leur humble existence, avait toujours, qu'on le veuille ou non, l'aspect d'une défaite soumise aux révisions de la postérité.
Je suis, de foi, antimilitariste, parce que je pense et espère qu'un jour — au-delà des contingences fatales du moment — l'imbécillité humaine et sa férocité conjointe en d'impitoyables volontés de puissance, céderont la place à un véritable esprit de communion et de progrès humanisé, pour aboutir à une paix générale entre les tenants du phénomène humain.
Mais — ce n'est pas contradiction — par un rappel de mémoire, celui en particulier de ma jeunesse, je veux évoquer le souvenir des soldats — partis innocemment pour la der des der — soldats qu'il a été, qu'il est encore de bon ton, en France, de mépriser dans des milieux différents, alors que la folie militariste est promue à l'extrême, par ailleurs, sous des couverts idéologiques, d'autant plus effarants qu'ils sont en majeure partie périmés, dans un climat qu'on dit nouveau, en proie, hélas, aux mêmes appétits de violence que ceux des pires époques de l'Histoire. C'est à quoi je pense chaque fois que je regarde avec une émotion, qui ne va pas sans restriction, la statue banale d'un poilu de village planté sur des plaques de marbre où s'alignent des noms de morts pour la patrie.
***
En Russie comme en Chine, c'est un honneur d'être soldat pour défendre inconditionnellement l'autorité de la bible marxiste, selon que chacun l'interprète ou se l'adapte.
(Ainsi est née une nouvelle race de conquérants et colonisateurs cosmopolites, soumis ou fanatisés. Se rappeler à ce sujet le serment du soldat soviétique1.)
A l'opposé, cependant, c'était un devoir, en Amérique, pour défendre au-delà même des frontières, un monde qui se veut libre et qui ne l'est ni d'un côté ni de l'autre.
Chez nous, dans de vieilles casernes, sinon des baraquements toujours provisoires, le soldat renie d'abord l'armée « de papa ». Une armée qui ne colle plus au peuple, tout ce qui est « de papa » étant considéré comme nul ou non avenu.
Le soldat n'est pas gâté, ni même très bien vu dans le commun. Sous toutes nos républiques, le ridicule du comique troupier ou du pauvre troupier comique, a été à la mode.
En retour, notre soldat réclame, aujourd'hui, n'importe quoi : des émoluments de mercenaire, un peu plus de sucre dans le jus du matin, davantage de poulet à l'ordinaire, son petit quatre heures avec saucisson pur porc, deux ou trois jours de perm' par semaine avec solde supplémentaire, voyage gratuit. Il se révolte, pour un respect accru de la part des galonnés — ces « gueules de vache » — que les sans-grade trouvent de plus en plus insupportables, parce que sans liant avec lui, pour la faculté, en outre, de porter des cheveux aussi démocratiquement longs que ceux des filles d'autrefois et surtout, surtout, qu'on ne le barbe plus avec les notions, qu'il trouve désuètes, de patrie, de nation ou d'Etat.
Quant à son attitude à l'égard des anciens combattants, le soldat du jour — qui, sauf exception et sans penser à ses lendemains, ignore l'histoire de son régiment ou de son arme, sinon même la véritable histoire de son pays — il s'en fout, lorsqu'il ne leur est pas délibérément hostile... Comme si nous n'avions pas réussi la der des der pour lui éviter de nouvelles der des der et la désintégration en chaîne d'un monde révolu.
— Tels pères, pas tels fils, cela se comprend.
— Minorité, affirme la presse officielle.
— Voire !
En tout cas, ce n'est pas probant pour une prochaine étape.
Ludendorff, dans sa stratégie, affirmait naguère : « Le danger de la supériorité numérique sur l'adversaire, n'existe que pour les faibles. »
Des minorités agissantes, ne manquant pas de force, gagnent. L'audace supplée au nombre. D'autant que les tendances les plus absurdes ont d'étranges couvertures.
« Le plus souvent c'est le petit nombre qui fait la loi, la masse qui l'avilit. »
Sans doute faut-il, dans tout cela, en prendre et en laisser.
En attendant, on colmate à la hâte les failles — causes évidentes d'un malaise, soudain plus ou moins concrétisé — pour établir un équilibre de tonus populaire dans un vieil état de fait. Mais la contestation pour la contestation — comme, d'autre part, dans le civil, le contentement dans le mécontentement — se suffit à elle-même. Et quand elle est politiquement guidée, elle surenchérit sans plus de souci des motifs valables.
Braves soldats, bons citoyens, belle jeunesse plus ou moins bien émerillonnée, promise à la mort dès la fleur de l'âge, sur les nouveaux champs de bataille de la grande civilisation scientifique industrielle, par des princes qui n'ont plus de titre que roturier, mais des intérêts certains, la plupart chez les marchands de canons qui n'ont jamais été aussi florissants, sous tous les gouvernements.
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