Le Premier jour de l'automne

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Je m'étais levée du pied que j'espérais être le bon, prête me semblait-il pour affronter mon image dans le miroir. Il était temps de regarder la situation en face. J'étais prête et presque forte en entrant dans ma salle de bain; je m'étais postée fièrement face à mon miroir et je m'étais vue. Ma tête, bouffie de larmes inutiles, des yeux cernés d'insomniaque et au coin de mes lèvres apparaissaient déjà quelques rides tombantes dans un rictus douloureux. La situation était bien là, elle me faisait face dans le miroir. Posée sur le bord du chemin, larguée comme une vieille chaussette, zappée comme on appuie sur une télécommande, dégagée d'une simple pichenette. Cassée comme un jouet qui n'amuse plus. Transparente. L'idiote de service. Écrasée machinalement d'un revers de main comme on écrase un moustique. Pot de colle gluant. Vulgaire parasite. Vieux truc abandonné dans une malle au grenier. Mouchoir usagé. C'est à peu près ça que j'avais vu dans ma glace.
Publié le : jeudi 27 août 2015
Lecture(s) : 6
Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342041385
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342041385
Nombre de pages : 162
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Caroline Tobianah LE PREMIER JOUR DE L’AUTOMNE Mon Petit Éditeur
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Sommaire L’automne...........................................................................................9 L’hiver ...............................................................................................41 Le printemps ................................................................................. 105 L’été ................................................................................................ 125 Quelques maux d’amour ............................................................. 159
Que fait-on d’un chagrin dont on ne trouve pas le nom parce que l’histoire n’en avait justement pas, de nom ? Un simu-lacre d’amitié, un embryon d’amour, mort avant d’exister, un cœur déjà battant de vie et d’attente. Un fœtus dont la perte laisse un vide abstrait et dont le deuil est à peine légitime. On fait quoi ? On en parle à qui ? Sur quelle épaule pleure-t-on ?J’étais assise face à la fenêtre. J’avais réussi mon cappuccino, moi qui rate à peu près tout dans une cuisine et la mousse lé-gère de mon café résonnait comme une petite victoire quotidienne, une espèce de méthode Coué anti nullité. Mais ce matin, aucune thérapie ne serait venue à bout de cette nullité gluante, un sable mouvant qui m’engloutissait. Il parait qu’il ne faut pas se débattre dans ces sables mouvants, chaque mouve-ment y réduisant l’espérance de vie. Juste tendre une main et espérer que de l’autre côté, sur la berge et les pieds bien ancrés sur la terre ferme, un ami soit là, une main tendue. Mes amis ne se bousculaient pas ce matin dans ma cuisine et le seul que je n’avais jamais eu, celui que j’attendais, que j’espérais, que j’appelais en hurlant de toutes mes entrailles était celui-là même qui sans le savoir m’enfonçait dans le sable en appuyant dange-reusement sur ma tête.
L’automne Charlotte Samedi 21 septembre Il faisait pourtant beau ce matin-là, une année plus tôt, c’était le premier jour de l’automne. Le ciel était peut-être un peu plus bleu que la veille et l’air paraissait plus léger. Je ne me souviens plus du bruit des klaxons, de la grisaille des murs de la gare ni de la laideur des tags bâclés sur les sièges en skaï du tram. Même la concierge n’était pas dans sa loge ce matin-là, aux aguets des moindres signes qu’une mauvaise nuit aurait laissé sur les visages des locataires qui quotidiennement désertaient l’immeuble sans un regard pour elle. Une belle journée d’automne s’annonçait. Ce serait d’ailleurs le premier jour de ma vie, mais ça, je ne le savais pas encore. C’était même en mar-chant le pas léger, peut-être en sifflotant une petite chansonnette, que je m’étais rendue ce matin-là dans un super-marché où je n’allais jamais, simplement parce que l’Unico de mon quartier était en rupture de la seule lessive qui ne me don-nait pas des plaques d’urticaires sur tout le corps. Qui aurait pu prévoir le poids d’un baril de lessive dans la destinée d’une tren-tenaire célibataire eczémateuse ? Quel beau slogan ce pourrait faire : « Changez de lessive : lavez plus blanc et donnez un p’tit coup de pouce à votre vie ! ».J’étais donc entrée et étais passée fièrement sans un regard pour les caddies, persuadée que je résisterais pour une fois à ma frénésie consommatrice, mon addiction cachée, mon petit vice
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LE PREMIER JOUR DE L’AUTOMNE
à moi ; l’achat compulsif. Non, un kilo de lessive anti eczéma-teuse n’allait pas m’entraîner dans des dérives ménagères ! J’avais ma botte secrète pour lutter : ne jamais avoir de pièces de un Euro, ni aucun de ces petits jetons magiques, libérateurs de caddies, brisant du même geste la chaîne les liant les uns aux autres et ma si petite volonté. Les supermarchés devraient avoir des listes noires de leurs clientes addictives et les interdire de jetons.J’avais foncé, tête baissée, au rayon lessive et avais opté pour le format familial, amusée par l’image d’une famille entière pro-pre et blanche, la peau douce, respirant la fraîcheur printanière mais je m’étais vite rappelée le format réduit à l’extrême de ma famille et de mon appartement. Ce baril allait occuper près de la moitié de mon espace cuisine buanderie. La lessive était-elle périssable ? Je m’engageais avec ce format à cinquante-six lessi-ves et devrais en conséquence partager mon appartement avec ce baril pendant près d’un an.Rarement je n’avais connu d’engagement si long et à moins de rencontrer un homme le jour même et de lui proposer très vite de laver ses chemises, ce serait même le plus long.C’est en m’éloignant du rayon lessive, les bras chargés par mon baril familial et donc à l’abri d’autres tentations que je le vis pour la première fois : « Il ne porte même pas de chemise » fut la première réflexion qu’il m’inspira. Cette pensée fut suivie de très près par une exclamation qui, je l’espère, était restée silencieuse :« P… qu’il est sexy dans son petit pull rouge, ce mec ! ».À vivre seule, à dialoguer avec divers objets meublant mon quotidien, objets de consommation ou lots de consolation déni-chés au détour de mes folies compulsives, je ne savais plus vraiment à quel moment je passais de la pensée à la parole. Et c’est vrai qu’il était sexy dans son petit pull rouge, un peu serré, pas vraiment à la mode, peut-être même un peu ringard, avec un col en V, porté à même le corps.
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