Le prince charmant existe... je l'ai rencontré

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Ce livre est le premier d'une collection que l'auteur étoffera à chaque fois que les personnages présents entre ces pages en manifesteront le souhait. Premier livre de la collection Madelon, il est traité comme une fable truculente et rocambolesque. Il met en scène Madelon, une jeune femme célibataire dont le compteur a du mal à passer les 35 ans. Madelon évolue dans un monde intime, une réalité transcendée par son regard passionné et naïf. A la recherche de l'homme idéal, elle vascille sur le fil des émotions et aborde des sujets humains, l'amour, l'amitié, le travail, sa condition de femme, sans jamais perdre son âme d'enfant. Sur son chemin, elle croise Enzo, un homme joueur et fragile, obsédé par le mythe du prince charmant.
Publié le : samedi 2 septembre 2006
Lecture(s) : 83
EAN13 : 9782748169089
Nombre de pages : 325
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2 Le Prince charmant
existe…
4 Mademoiselle Kô
Le Prince charmant
existe…
Collection Madelon Tome I




ROMAN









Le Manuscrit
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© ÉDITIONS LE MANUSCRIT, 2006
20, rue des Petits Champs
75002 Paris
Téléphone : 08 90 71 10 18
Télécopie : 01 48 07 50 10
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ISBN : 2-7481-6909-3 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-6908-5 (livre imprimé)
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A Olivier pour la dimension verticale qu’il m’apporte tous les jours

9 10 PARTIE I
Madelon
«… du mascara partout sur ses joues, le doudou de
travers, et une chaussure dans chaque cour…
… Elle a vraiment un châssis de taxi. T’as envie d’y
monter et de la laisser te balader ».


PARTIE II
Enzo qui es-tu ?
« … Enzo traînait un passé d’homme à côté des
modes et des envies.
Un homme épanoui avant l’âge, trop tôt inscrit dans
les critères de survie de l’espèce…
… Lui, l’Homo Erectus primaire, complètement
humain mais enfermé dans une apparence primitive qui
lui donnait un air sauvage et animal, côtoyant la grande
majorité de ses contemporains, déjà passés au stade bien
propre et bien joli de l’Homo Sapiens ».


Partie III
Zorro est arrivé
« Édouard leva son masque, il avait les cheveux
mouillés de sueur et les yeux plus brillants que les
étoiles d’un ciel de juillet. Madelon et lui se dévisagèrent
sans retenue… après le passage de quelques étoiles
filantes, Édouard se lança… ».

11 12 MADEMOISELLE KÔ











PARTIE 1


Madelon
13 LE PRINCE CHARMANT EXISTE
14 MADEMOISELLE KÔ








1


« Je suis libertine, je suis une catin »…
C’est ce que chantonnait Madelon à chaque fois
qu’elle se réveillait avec à ses côtés un homme quasi
inconnu dans son lit.
Elle avait trop bu hier soir, son mascara avait coulé et
bon Dieu que ce cul d’homme étalé sur son lit comme
un maquereau sur l’étal d’une poissonnerie était beau…
C’était la seule vision qui pouvait rendre Madelon
heureuse…
Un cul d’homme rebondi et puissant avec par-ci par-
là quelques poils bien drus.
La pêche avait été bonne…
Et maintenant, Madelon avait envie d’un café.

Elle décida d’aller le prendre chez Momo, le petit bar
du coin.
Elle vit avec plaisir que le café était presque désert et
elle alla s’asseoir bien au chaud dans l’arrière-cuisine, là
où seuls quelques privilégiés avaient le droit d’entrer.
C’est comme ça que Momo, le propriétaire du café,
traitait ses V.S.H., Vraiment Sympathiques Habitués.
15 LE PRINCE CHARMANT EXISTE
En pénétrant dans la salle, petite, borgne, aux murs
avachis, ternie par la fumée et les vapeurs grasses
d’alcool, Madelon se sentit aussitôt en sécurité.
De cette pièce émanait, par sa capacité à retenir les
secrets et à offrir le réconfort d’un abris, une odeur
maternelle qui faisait vibrer les âmes sensibles, et
naturellement Madelon se mit à entretenir avec cette
pièce, une relation particulière et inversée :
– La salle lui livrait ses secrets.
Assise à la seule table recouverte d’une vieille nappe
rouge usée jusqu’au formica, Madelon pouvait entendre
les confessions de tous les gens qui y étaient passés.
Il lui suffisait de passer la main à un endroit choisi
parmi les ronds de verre, les brûlures de cigarettes, les
coupures d’épluchures et les crottes de nez, pour que les
murs se mettent à cancaner.

Madelon caressa la table et cette dernière
s’abandonna aux petites mains expertes en se mettant à
frissonner.
Une légère chair de poule l’envahit des pieds au
plateau et les histoires commencèrent à sortir en flots
spasmodiques.
Ça y était…
Madelon en tenait une et celle-là, avait un bon fumet.
Elle ouvrit son cœur, ferma les yeux et toutes les
notes de la petite histoire vinrent s’afficher derrière
l’écran rouge vermillon de ses paupières.

– Tiens, c’est un inconnu à la bande, se dit Madelon
intriguée.

Madelon imagina d’abord des mains larges.
16 MADEMOISELLE KÔ

Pleines de vies, robustes et bien entretenues, elles les
voyait se croiser et se décroiser avec une rapidité inouïe.
Les ongles étaient ronds, longs et lisses, coupés nets
et pas une saleté n’y était accrochée…
La voix de l’homme qu’elle écoutait, se faisait de plus
en plus claire, assez virile, à la fois basse et posée avec
un rythme léger, entrecoupé de silences et de soupirs.
Une voix presque animale, assez sensuelle par son
aspect primitif.
Madelon imagina facilement le travail colossal de la
langue de cet homme, qui devait monter, descendre,
secouer les cordes, sonner la glotte et rebondir aussitôt.
À la seule idée de ce bel organe, Madelon ne put
contenir une montée de frissons.
Comme à leur habitude, ils étaient tapis du matin au
soir dans le bas de son dos et ils sortaient à la moindre
occasion. En général, Madelon pouvait les cacher car ça
l’affichait toujours mal, surtout au travail pendant les
réunions. Heureusement, en cette saison, il faisait froid
et elle portait ses vêtements comme unique rempart à
cette furieuse invasion.
Ses frissons se déchaînaient maintenant, la laissant
seule face à ce débordement…

La voix de l’inconnu la ramena au sujet et ce qu’elle
entendit, la laissa stupéfaite.
Cet homme parlait d’elle, Madelon en était sûre.
Il avait décrit sa robe rouge à pois bleus et verts, celle
que lui avait tricotée sa grand-mère, et son inénarrable
chapeau en peau de son ancien doudou qu’elle portait
toujours en hiver.
17 LE PRINCE CHARMANT EXISTE
Ce même doudou, qu’un jour Madelon avait décidé
de recycler en bonnet, vexée d’avoir été surprise par une
de ses amies en flagrant délit de câlins.
La voix de cet inconnu faisait maintenant sur le ton
de la confidence une description précise de la tenue de
Madelon et de son air totalement ARRACHÉ.
La voix se faisait si basse que Madelon avait
l’impression de sentir le souffle de l’inconnu dans sa
nuque et aussitôt l’armée en déroute de ses frissons
pervers se remit en marche.
Il poursuivit :
– Elle est, comment dire… comme un arbre dans la
ville, comme un épouvantail dans un champ, comme
une tortue sur la route…
– Ouais, comme une crotte de nez sur un clavier !
trancha une voix de femme.
– Oui c’est ça, totalement ARRACHÉE… continua-
t-il.
À l’intérieur, c’est comme du beurre, ça doit être
tendre et nourrissant (sauf si tu as passé la date de
péremption), ponctua dans un rire tonitruant la femme
inconnue que Madelon venait d’entendre…
Elle a un petit air décalé. Un je-ne-sais-quoi, ponctué
de naïveté et de sensibilité. Tu la sens prête à tomber,
vacillant sur la corde raide de la réalité.
Elle avance et s’y accroche… Mais on voit bien
qu’elle n’a pas encore trouvé son chemin.
– Celui de ta braguette, peut-être ?
– Arrête Marie-Sauge, je te reconnais bien là, prête à
saisir le moindre argument pour en rire, lui lança-t-il
gentiment.
Puis il reprit.
18 MADEMOISELLE KÔ

– Non, tu sais bien… le chemin de l’équilibre… de
l’entrain… de la force pure qui te fait dépasser les
difficultés… transcender le quotidien… échapper à la
réalité, et réinventer la vie avec l’énergie d’un nouveau-
né.
– Quoi, tu penses déjà à avoir un bébé?
– Si tu la voyais, tu comprendrais.
Elle est ARRACHEE…
Complètement ARRACHÉE.
Elle semble vivre dans une dimension parallèle.
Elle traverse le temps et les évènements avec l’insou-
ciance et la légèreté d’une enfant, spontanée, pleine de
joie, et pleine d’illusions aussi…
Rien qu’à la voir, on a envie de la protéger.
Qu’est-ce qu’elle me plaît…
– Alors quoi ? Qu’est-ce que t’attends pour te la
faire ?
– J’y pense mais j’ai un doute !
– Un doute ? Tu plaisantes ! C’est bien la première
fois que je te vois dans cet état. Toi, un doute.
D’habitude ce genre de sentiment, tu connais pas. Mais
qu’est-ce qui t’arrive ma parole. C’est pas toi, ça !
– Je sais bien.
Mais j’ai un problème … Elle ne me voit pas.
À chaque fois que j’essaie de l’approcher, elle se
détourne et s’en va.
C’est sûr, je n’ai vraiment rien du prince charmant…
Mais quand même, être à ce point transparent, ça finit
par devenir humiliant !

La voix de l’homme qui parlait d’elle avec autant de
sensibilité et de clairvoyance fit une pause. Madelon
était suspendue à ses lèvres.
19 LE PRINCE CHARMANT EXISTE

– Et mon vieux ! Qu’est-ce qui t’arrive ? Je ne t’ai
jamais entendu parler d’une femelle comme ça, reprit
Marie-Sauge !
Allez viens, tu vas finir par me faire y croire à ton
histoire d’amour… Et pourtant, Dieu sait que je ne suis
pas fleur bleue, moi !
– Comment elle s’appelle déjà, ta Blanche Neige ?
– Je ne sais pas.

Madelon ne respirait plus.
La complicité de ces deux individus qu’elle ne
connaissait pas lui réchauffait le cœur. Elle était
profondément émue.
Et cette fois c’est son système lacrymal, celui qui se la
ramène toujours quand il ne faut pas, qui prit le pas.
Madelon pleurait comme une madeleine quand
affleura la forte odeur noire et sans concession du café
frais.
Madelon n’aimait pas le café.
À chaque nouvelle tasse, elle se disait que décidément
c’était un vrai poison. Ce goût amer qui restait en
bouche longtemps, comme une histoire d’amour qui
finit mal.
Mais c’était encore une de ses contradictions, elle
aimait toujours les choses qui lui faisaient mal.
Un jour peut-être, elle boirait du lait. C’est blanc et
gentil, dommage qu’en grandissant on ne le digère
plus…
Madelon avait lu ce truc sur le lait dans son journal
repère qu’elle dévorait toutes les semaines, sans pour
autant grossir d’un poil.
20 MADEMOISELLE KÔ

Elle s’enfermait chez elle quand elle le trouvait dans
sa boîte aux lettres et elle oubliait tout…
Enfin presque tout !
Parce que ces magasines pour donner bonne
conscience aux lectrices, y allaient régulièrement d’un
petit reportage sur l’enfance démunie, la prostitution, le
trafic d’organes, la prostitution...
Ça ne coûtait pas cher et ça faisait pleurer gros. Et
puis surtout, ça donnait l’impression de ne pas passer à
côté des choses essentielles :
– Les atrocités que vivaient les autres.
Heureusement qu’après les choses sérieuses, arrivait
toujours le sujet préféré de Madelon :
–Tous les trucs de maquillage pour se refaire une
beauté.
Après tout, les lectrices avaient bien mérité ça, après
la petite larme, la grande illusion !
Et c’était drôle de tout essayer, de s’enfermer dans la
salle de bains …De se faire le regard à la Garbo et les
cils à la Deneuve, en paquet par deux, bien rangés s’il
vous plait…

– Oh, mais elle n’a pas l’air dans son assiette, ma
petite knack ce matin…
Regardez-moi ça, y a du mascara partout sur ses
joues, le doudou de travers, et une chaussure dans
chaque cour.

Le seul homme qui pouvait traiter Madelon de knack,
(c’est comme ça qu’on appelle les saucisses de Francfort
en Lorraine, elles sont longues, fines douces, rondes,
bonnes à manger et on les trouve sur tous les zincs
parisiens)…
21 LE PRINCE CHARMANT EXISTE
C’était le pas beau, le pas costaud, le pas très riche,
son meilleur ami Momo.

Momo était juif, de ceux qui vous font rire au
premier regard.
Devenu homosexuel à l’âge de raison quand il
comprit tout et plus encore, il avait le cœur en choux-
fleurs, un gros, bien éclaté avec plein de peaux
superposées et des gouttes de rosées un peu partout.
Il avait un sourire refait à neuf et riait toujours pour
montrer ses jaquettes.
Il portait ce jour-là un beau costume, comme on en
fait plus, ou alors il y a bien longtemps, et il avait l’air
heureux.

« Faut pas pleurer comme ça », lui chanta-t-il sur un
air de Daniel Guichard qui sentait la mélancolie et la
poussière à plein nez.
Madelon sentit une boule monter, monter, monter
dans sa gorge, pour finir en un horrible râle que même
un sourd n’aurait pas voulu entendre.
Entre deux sanglots Madelon articula péniblement…

– ARRACHEE… JE SUIS ARRACHEE…

Puis, en reniflant comme dégaine Dartagnan, elle
engloutit l’infâme café que Momo lui tendait.
Pendant cet état de panique, un client entra. Il était
grand, mal rasé, et terriblement maladroit.
Enfin c’est ce que crut de prime abord Madelon,
avant qu’elle ne s’aperçoive que ce qu’elle avait pris
pour de la maladresse, n’était en fait que de l’ivresse.
22 MADEMOISELLE KÔ

Ce constat la fit retomber aussitôt dans sa
dépression.
Mais pourquoi suis-je naïve à ce point, pensa-t-elle ?
Pourquoi, à trente ans bien sonnés, suis-je toujours à
côté de la réalité ?
ARRACHEE… ARRACHEE…
Ces mots résonnaient dans sa tête comme si, pour la
première fois de sa vie, elle avait conscience d’une
vérité. Ses pensées se bousculaient. Plus elle y pensait et
moins Madelon ne comprenait pourquoi cette phrase
anodine d’un type qu’elle ne connaissait même pas, la
jetait dans un tel désarroi.
Elle avait très envie de continuer à écouter ce que la
table avait à lui révéler, mais il était déjà tard et elle
devait aller travailler.
Elle tapota la joue de Momo qui la regardait l’air
embêté et en sortant faillit se prendre les pieds dans le
pas-de-porte du bistrot.

Décidément cette journée continuait comme elle
avait commencé, de travers.
Quand Madelon monta les 7 escaliers qui la menaient
chez elle, elle avait des souliers en plomb. Elle finit tant
bien que mal à rentrer chez elle, et constata avec
soulagement que son tarzan nocturne était parti.
L’air empestait la bête au bois dormant et elle décida
d’ouvrir toutes les fenêtres de son petit appartement.

23 LE PRINCE CHARMANT EXISTE
24 MADEMOISELLE KÔ








2


Madelon réfléchissait. L’heure était grave, elle devait
la jouer serrée.
Qu’allait-elle donc pouvoir mettre aujourd’hui ?
Madelon n’avait guère le choix, vu qu’elle rencontrait
un groupe de clients chinois pour leur présenter un
important lancement de produits.
Elle devait donc transpirer l’élégance parisienne sans
pour autant ressembler au pont Neuf.
Cette réflexion complètement stérile et personnelle la
fit sourire. Madelon aimait à se parler à elle-même. C’est
souvent dans ces moments-là quand personne ne
l’écoutait, que Madelon disait les choses les plus
sensées.
Elle opterait donc pour un petit tailleur noir avec un
col officier, en laine feutrée, très près du corps, qu’elle
avait payé une fortune, un jour où elle avait mangé trop
de soucis.
C’était un mélange entre la rigueur d’une tenue
militaire et la féminité des courbes.
La jupe arrivait au-dessus de la cheville et elle décida
pour enlever le tout de mettre de grosses chaussures à
lacets rouges, qui ressemblaient lui avait dit sa mère, à
des coccinelles à qui l’on aurait coupé les ailes.
25 LE PRINCE CHARMANT EXISTE
Au moins chaussée ainsi, elle était sûre de rester sur
terre.
Pour finir, elle accrocha une énorme fleur en tulle
rose à sa boutonnière et releva ses cheveux en un geste
mutin mais expert, pour simuler un joli chignon qui
était limite de tomber à chaque pas.
Dans un dernier geste tel un peintre qui met la
touche finale, elle posa sur ses lèvres entre ouvertes, son
rouge à lèvre mythique, celui qu’elle ne quittait jamais,
même à la piscine.
Elle était sur le point de sortir quand elle se croisa
par hasard dans le miroir de l’entrée.
Elle se trouva bonne mine, avec une pointe de je-ne-
sais-quoi, qui faisait qu’on avait envie de l’aimer.
En sortant de chez elle, Madelon était tellement
absorbée par sa présentation qu’elle ressassait en boucle
dans sa tête, qu’elle faillit tomber dans les escaliers. Elle
se retint comme elle put à la rambarde et finit à quatre
pattes sur le tapis du pallier du dessous. Madelon
évidemment avait filé ses collants. Elle ramassa ses
affaires éparpillées sur le sol et se mit à pleurer. Jamais
elle n’accepterait que la vie puisse être remplie de telles
inepties. Ce genre d’injustice la désarmait.

Arrivée dans le métro qui affichait comme tous les
jours son air mélancolique, elle se ressaisit.
Comme à son habitude en attendant la rame,
Madelon regarda les inscriptions sur les murs de la
station.
Un ramassis d’insanités, plaisanteries en tout genre…
graffitis et parfois dans le tas, sortait une respiration :
« Notre tête est ronde pour permettre à la pensée de
changer de directions » Picabia.
26 MADEMOISELLE KÔ

Et juste à côté pour y faire écho, quelqu’un avait
écrit :
« Ma bite aussi, et pourtant c’est toujours un éternel
aller–retour ».
Madelon maintenant souriait. Elle aimait les gens
provocateurs.

La rame arriva et c’était son ami Gérard qui la
conduisait.
Elle monta à ses côtés dans la voiture de tête et les
portes se refermèrent dans un bruit de ferraille mal
graissée.
Madelon avait rencontré Gérard un jour où le métro
était en grève et qu’après avoir laissé passer 3 rames
sans pouvoir y monter, elle avait pris son corsage à deux
seins pour demander au conducteur si elle pouvait
voyager à ses côtés.
Elle avait alors fait la connaissance de Gérard,
l’homme du noir, des tunnels, de la vitesse, des
accélérations et des arrêts presque manqués.
Gérard était un gars atypique, proche de la retraite,
qui un jour, alors qu’il se demandait comment il allait
bien pouvoir gagner sa vie, était tombé amoureux de
l’obscurité.
Dès lors, il s’était toujours arrangé pour passer ses
journées dans le noir des intestins de Paris et n’en sortir
qu’à la nuit.
Gérard portait en permanence des lunettes de soleil
et il parlait pour ne rien dire. Madelon avait eu au début
beaucoup de mal à le comprendre.
Mais au fur et à mesure de leurs rencontres, ils
avaient écrit ensemble, une partition qui les satisfaisait
tous les deux.
27 LE PRINCE CHARMANT EXISTE
Ce matin-là, Gérard portait un petit foulard rouge
noué sur le côté et un tricot de peau rayé.
Il était de bonne humeur et il sifflotait…

– Je t’emmène à Venise, Madelon, ma petite écaille.
J’ai décidé de changer de métier pour devenir
gondolier.
La nuit, il n’y a personne qui veut naviguer sur le
grand canal…
On m’attend déjà !
Larguer les amarres tous les jours. Revenir épuisé par
le roulis et l’immensité des flots, avoir la voix cassée à
force de chanter et les mains tannées par le rythme
effréné de la rame sur l’eau.
– Et moi dans tout ça, je fais quoi ? osa Madelon.
Figure de « prout », peut-être ?
– Oui, c’est ça, tu chanteras.
Avec ta voix de sardine, on va faire se gondoler tous
les touristes.

À l’idée d’un nouveau départ pour Venise, Madelon
s’était replongée dans l’écho de la petite phrase qui la
tarabiscotait, et elle leva la voix timidement :

– Dis-moi Gérard, toi, tu me trouves…
Comment dire… « ARRACHEE » ?

Mais Gérard pris dans les filets de son histoire, ne
l’écoutait déjà plus.

Madelon était pensive quand les portes de la cabine
s’ouvrirent sur le quai.
Elle était arrivée.
28 MADEMOISELLE KÔ

La station avait fière allure, entièrement fardée, elle
sentait la cocotte et le crocodile.
Partout sur les murs, transpiraient les pensées des
grands hommes de la cité et rien qu’à les lire sans les
comprendre, Madelon se sentait écrasée.
Heureusement, elle était pressée et sa maigreur
philosophique ne l’entama guère.
En quelques foulées, elle se retrouva nez à nez avec
le hall d’entrée large et béant comme une bouche
offerte, de la société de cosmétiques pour laquelle entre
autres, elle travaillait.

Madelon était designer free-lance et elle s’était
spécialisée dans le packaging de produits cosmétiques.
Elle fréquentait les plus grandes maisons dédiées à la
beauté et ce qu’elle y trouvait, l’amusait.
Elle adorait ce côté totalement lisse et monochrome
qu’affichait le personnel de ces grandes maisons et ce
ton de voix délicatement glacé qu’ils utilisaient.
Madelon, avec son filet de sardine pour tout organe,
tranchait dans cet univers si haut placé.
C’est d’ailleurs la seule fausse note qu’ils lui passaient.

– Madelon ma chérie, bonjour !

Du haut de son mètre 80, la femme sirène qui venait
de lui parler était la directrice marketing de la gamme
sur laquelle Madelon travaillait.
Ancien mannequin, totalement Chanellisée, elle
portait le n° 22, celui qui fait rappliquer les mâles les
plus virils. Il suffisait de voir arriver collé à ses talons,
son adorable Dog aux muscles monstrueusement
29 LE PRINCE CHARMANT EXISTE
bandés, pour comprendre aussitôt qu’elle n’aimait pas
que la soie.

– Madelon, tu as encore cet air de chatte égarée,
aujourd’hui.
Fais attention, tu sais combien Riche abhorre les
chattes…

Puis elle lui tourna les talons, toujours très hauts,
qu’elle portait à longueur de couloirs, en s’excusant déjà
de ne pas avoir de temps à lui consacrer.
Son énorme chien Riche, lui emboîta le pas.

– Je cours, je cours, je vais y perdre quelque chose,
lâcha-t-elle d’un ton quasi hystérique à la limite de la
rupture de corde.

Madelon suivit du regard Miss 22 et Riche, médusée
comme à chaque apparition devant ce couple
hétéroclite.
Elle alla dans le petit bureau qu’on lui dédiait à
chacune de ses interventions, et consulta son mail.
Déjà s’affichait à l’écran de son ordinateur, l’image en
simultanée de l’accueil et elle vit apparaître un dragon
chinois à 4 têtes.
Ses clients étaient arrivés et ils étaient venus en
comité musclé.
Madelon ne pouvait plus reculer, il fallait y aller.
C’est à ce moment qu’elle se remémora cette
fumeuse maxime qu’elle avait étudiante, l’habitude de
sortir comme parade au stress des examens.
30 MADEMOISELLE KÔ

Ces mots qui la réconfortaient tant, quand elle avait
besoin de prendre un peu de distance et de remettre les
choses à leur place.
Elle s’enferma alors dans son bureau et hurla de
toute sa maigre voix, un gros :
« Tu Pues Du Cul ».

C’était simple, direct et tellement humain !
C’était juste ce qu’il lui fallait, pour remettre sa
confiance au diapason.
Elle sortit ensuite de son bureau et ouvrit d’un geste
sûr et décidé la porte de la forge pour amener son
armure jusqu’en pleine lumière...
La chatte égarée avait laissé la place à une guerrière
avertie.

Les présentations « d’usure » arrivèrent alors avec
leur lot d’incongruités. Comme sur un échiquier chacun
prit position autour de la table.
C’était aux blancs d’ouvrir et Miss 22 sauta
allègrement de deux pas.

– Nous sommes impatients de vous faire découvrir
nos nouveautés qui cette année, sont placées sous le
signe de la volupté.
Nous savons d’après les dernières études recensées
que la femme active dans le monde...

La voix de Miss 22 se fit de plus en plus douce
donnant l’impression que le miel qui coulait de sa
bouche allait engluer toute l’assemblée.

31 LE PRINCE CHARMANT EXISTE
Monsieur Wang Sénior était en transe, les yeux rivés
sur la bouche « mante-religieusesque » de Miss 22.
Monsieur Wang était le général d’un empire aussi
vaste que toutes les marques de cosmétiques françaises
réunies. Du haut de ses prérogatives, il régnait de toute
sa laideur sur le monde de la beauté et du paraître.
Ce matin-là, le maquilleur de Mr Wang avait sans
doute un peu trop poussé sur le poudrier et déjà
ressortaient sur le masque de poudre blanche qui
recouvrait son visage, des petites craquelures laissant
apparaître une peau rouge, desséchée et irritée.
Les yeux ourlés de noir de Monsieur Wang sautaient
dans toutes les directions, prêts à saisir la moindre faille
pour s’y engouffrer.
Cette étrange façon de regarder dans tous les sens à
la fois, rappela à Madelon l’œil de la mouche qu’elle
avait, il y a bien longtemps observé en biologie.
Pour finir, son énorme lippe inférieure mouillait.
Monsieur Wang salivait.
Bercé par la douce mélodie que Miss 22 faisait
résonner entre les murs, il était obligé d’essuyer sans
arrêt avec un grand mouchoir blanc, le trop plein de
bave qui s’échappait de sa bouche molle et adipeuse.
Madelon attendait le moment où il ferait sortir une
longue langue rose et gluante qui s’enroulerait autour de
Miss 22, la saisirait, pour l’enfouir à jamais dans son
immensité caverneuse.
À la droite de Monsieur Wang, se tenait son bras, ou
encore Wang Junior.
À peine plus âgé que Madelon, il était déjà dégarni et
affichait un sourire boudiné.
32

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