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Paquo CAMPOS

Le psy cause

 


 

© Paquo CAMPOS, 2016

ISBN numérique : 979-10-262-0713-9

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Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

 

Il n’y a plus d’abonné

 

— Docteur, vous êtes ma dernière chance, il faut que vous me sauviez.

Le gars en face de moi avait des yeux de cocker, plutôt beau gosse et même s’il n’avait pas la voix éraillée ni les gestes saccadés, sur scène je suis certain que les filles lui aurait volontiers désenchaînées son cœur.

— Ce sont des amis à moi, du bar d’en face, qui m’ont dit que vous étiez bien.

— Je vois. Que puis-je faire pour vous ?

— Docteur, je suis un téléphone.

Pour éviter tout malentendu, je préférai demander :

— Vous voulez dire un des membres de l’ex-groupe Téléphone.

— Pas du tout, docteur, un téléphone. Un mobile, parce que je me déplace, comme vous pouvez le constater.

J’en ai toujours, des comme ça, ils font partis des statistiques basses. Ou hautes, selon comment on prend les choses.

— Alors ? Quel est votre problème ? demandai-je. En tant que téléphone, je veux dire.

— Docteur, je vibre.

Un grand silence s’installa dans la pièce. Nous nous regardions dans le blanc des yeux. Je mis une dizaine de secondes avant de reprendre le dessus.

— Vous vibrez. C’est intéressant. Pouvez-vous m’en faire une démonstration ?

— Bien sûr ! Appelez-moi.

— Pardon ?

— Appelez-moi. Je ne vibre que lorsqu’on m’appelle.

— Ah ! Eh oui ! Suis-je bête ! Et je vous appelle comment ?

— Ben ça dépend, je m’appelle Hervé Dupond. Si vous ne connaissez pas d’autre Hervé, vous n’avez qu’à prononcer mon prénom. Sinon, vous dites le tout.

J’avais peur de paraître ridicule à appeler mon patient, celui que j’avais juste en face de moi. Pourtant, j’étais payé pour, non ?

— Bon… Allons-y. Hervé !

Mon patient se mit à vibrer, effectivement, faisant vibrer le fauteuil avec lui. Ses mains étant posées sur les accoudoirs, il ne pouvait pas actionner de mécanisme. Il resta quelques secondes comme ça, puis :

— Oui ? C’est vous, docteur ?

Il arrêta de vibrer.

Je raccrochai.

— Avant, docteur, j’avais une sonnerie mais je vous assure que c’était pénible.

Je pouvais le comprendre.

— Bon, dis-je, vous vibrez. Ma foi, dans certaines circonstances ça doit être avantageux, non ?

— Même pas.

— Pas du tout ?

— Hélas, non.

— J’aurais cru. Qu’est-ce que je peux faire pour vous, alors ?

— Je voudrais… résilier mon contrat, en quelque sorte.

— Résilier votre contrat ? Quel contrat ?

— Mon abonnement.

— Vous avez un abonnement ?

— Bien sûr ! J’en avais marre des recharges.

— Les recharges ? Mais de quoi parlez-vous ?

— Enfin, docteur ! Un mobile, ça a besoin d’unités pour fonctionner.

— Certainement. J’ai simplement dû sauter un épisode. Si vous me racontiez tout depuis le début ?

— Pas de problème. Tout a commencé dans un bar. J’étais en train de boire une bière quand une femme, Martine, est entrée et sans raison apparente, elle a tiré avec un pistolet sur une nana que je venais de rencontrer et avec qui je parlais. La femme est morte sur le coup. Martine n’ayant aucune raison de tuer cette femme, elle a inventé une histoire de jalousie et du coup, je suis devenu son mobile.

Silence.

— Vous comprenez ?

Si je comprenais ?

— Non. Pas tout. Vous êtes devenu son mobile, son téléphone ?

— Il y a eut confusion, oui et comme elle n’avait pas de domicile fixe, elle est venue habiter chez moi. De temps en temps, parce qu’elle découche souvent.

— Ce serait donc à ce moment que vous avez signé votre abonnement.

— Pas du tout. Au début, elle me rechargeait à la carte. Ou à la demande, c’est comme vous préférez.

A ce stade-là, je ne préfère jamais rien.

— D’accord, je comprends, mentis-je. Et votre abonnement, alors ?

— Ça vient. Avec le temps, Martine m’a délaissé. Je la soupçonne d’avoir plusieurs mobiles, mais je ne suis jamais tombé dessus.

— Oui, je comprends, elle ne les garde pas sur elle.

— Trop encombrants.

— Bien sûr.

— Je me sentais de plus en plus déchargé, je perdais mes unités.

Je hochai la tête. Il ne fallait pas qu’il s’inquiète de trop : au niveau de la note, lui, j’allais le charger.

— Alors, je suis allé voir une autre femme, une femme propriétaire de son appartement.

— C’est important, ça, qu’elle soit propriétaire ?

— Oui, je voulais du fixe.

Je commençais à en avoir plein les écouteurs.

— OK ! Donc, vous avez un abonnement avec cette seconde femme, c’est ça ?

— C’est exactement ça ! Et je voudrais résilier avec elle aussi.

— Et alors ? Où est le problème ? Vous la quittez, point-barre.

— Docteur, on ne déclare pas forfait aussi simplement ! Elle a…

Il se mit à vibrer.

— Excusez-moi, docteur, c’est Martine.

— Faites.

— Allô, chérie ? Où je suis ?

Il me fit un clin d’œil.

— Chez un ami. Ah ! D’accord, je passerai prendre la viande. Ben oui, chez le boucher. Rien d’autre ? Je t’embrasse aussi.

Il raccrocha, je crois. C’était comme une lueur qui s’éteint dans ses yeux. Il sembla soucieux, chercha quelque chose dans sa poche, en sortit une sucette de nourrisson raccordée à un fil électrique.

— Je n’ai plus qu’une barre de batterie. Je peux utiliser une de vos prises de courrant, docteur ?

— S’il n’y a aucun danger, pourquoi pas ?

— Merci.

Il alla s’asseoir à même le sol, à côté d’une prise électrique dans laquelle il enfonça la fiche. Il mit la tétine dans sa bouche et de la lumière apparut par ses trous de nez.

— Je vous disais donc, reprit-il en mâchouillant la tétine, qu’il n’est pas aussi simple de déclarer forfait. Je pourrais y perdre mon identité : il n’y a pas de portabilité dans mon cas.

Je confirme.

— Vous attendez quoi de moi ? Pourquoi n’êtes vous pas plutôt allé voir un opérateur en téléphonie ?

— Parce que je suis humain, docteur. Chez ces gens là, tout est combinés.

— Il n’y a pas de « s » à combiné.

— Ça dépend du sens qu’on veut lui donner, docteur.

— Je vois.

— Alors ? Que dois-je faire ?

— Débranchez tout.

— Pardon ?

— Ne vous rechargez plus électriquement. Laissez-vous vous éteindre. Vous n’en mourrez pas, non ?

— Heu, je ne crois pas, mais je n’ai jamais essayé pour tout vous dire.

— Débranchez-vous, on va faire le test.

Pour décharger le bonhomme, je n’arrêtai pas de l’appeler par son prénom et tous les deux assis sur mon divan, nous vibrions à l’unisson.

Quand au bout de dix minutes, il fut à plat, rien d’autre ne se passa. Il était toujours aussi vivant et en bonne santé. Oh ! Juste un truc. Il était devenu sourd-sélectif : il ne répondait plus quand on l’appelait.

 

Ça ne m’a pas empêché d’encaisser mon chèque et je suis allé au bar d’en face, un peu secoué et encore tout vibrant. J’ai pris une grenadine.

À l’eau.

 

Vous disiez ?

 

— Voilà, vous savez tout.

Il était mon premier patient de la semaine et, pour un lundi, je n’en attendais pas moins. Il était entré dès que j’avais ouvert la porte, il s’était assis alors même que j’en tenais encore la poignée et durant dix minutes, il avait enchaîné tout un tas de mimiques et de gestes larges avec les bras.

Sans dire un seul mot.

Il était évident qu’il racontait une histoire à l’intérieur de sa tête mais, sans le son, je n’avais rien capté.

Aussi, quand il me dit :

— Voilà, vous savez tout.

je me suis soudain senti très seul.

— Je vois, dis-je pour moi-même.

Il le prit pour lui et, levant les sourcils et inclinant la tête sur le côté droit, je pense qu’il voulut me dire qu’il n’y avait rien à rajouter. Peut-être ne voulait-il pas trop m’embrouiller.

J’osai donc une question standard.

— Et depuis quand ?

Là, il sortit un calendrier des pompiers de son sac, chercha la bonne page et se levant à moitié de sa chaise pour poser le calendrier sur le bureau afin que je puisse voir, d’un doigt, il me montra la date du dix octobre. Ce gars avait un problème depuis deux jours. Le mien commençait à peine.

Il se rassit et posant les mains à plat sur ses cuisses, il attendit le miracle qu’il était venu chercher. Je me dis qu’on allait l’attendre tous les deux.

Au bout d’une minute, professionnel que je suis, tout de même, je tentai le tout pour le tout.

— Vous savez, je n’ai rien entendu de votre problème. Vous avez parlé dans votre tête. Pensez-vous être en capacité de me répéter tout ça de vive voix ?

Il me regarda, blasé, découragé aussi, je crois, et soupira.

Il se leva, fouilla dans sa poche, n’en sortit rien, ouvrit ce rien, glissa les doigts à l’intérieur, n’en sortit rien de plus et le posa sur mon bureau. Puis il fit demi-tour et partit sans émettre un son.

 

Je n’aime pas les lundis matins.

 

Je n’allais tout de même pas filer au bar d’en face, pas si tôt ! Je décidai de vérifier si un autre patient ne s’était pas égaré dans la salle d’attente. J’y retrouvai mon patient en grande discussion muette avec un second. Ce dernier, en me voyant, fronça les sourcils et vint à ma rencontre.

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