Le raccommodeur de poussières

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Voyage initiatique à Madagascar d’un mystérieux raccommodeur de poussières qui part à la conquête de la vie, le cœur foudroyé par un volcan sicilien qui a englouti ses proches. La voix de son épouse l’accompagne à travers les magnifiques paysages de la Grande Île et pendant les rencontres insolites qu’il y fait. De façon subtile et avec une écriture onirique et lucide, elle aborde les problèmes liés à la pauvreté, notamment l’adoption des enfants par les occidentaux, la consommation sexuelle, l’impact des cyclones.
Publié le : samedi 15 mars 2014
Lecture(s) : 5
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782371270022
Nombre de pages : 142
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Le raccommodeur de poussières

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La Cheminante, 2014

9-11, rue Errepira – 64500 Ciboure

www.lacheminante.fr

ISBN : 978-2-37127-002-2

Code Sodis : S541717

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Azzo, reconnais-tu ma voix qui sefaufile parmi les décombres ? Je suis encoreà tes côtés, même si tu es déjà très loin.Quand la terre a tremblé la première fois, je t’aivu comme dans un rêve. Une trentaine de kilomètres nousséparaient. Dans le magasin d’instruments de musique, tu parlais avec un vendeur qui était d’une trèsgrande patience avectoi. Les unes après les autres, il tefaisait écouter les sonorités des plus beaux instruments qu’ilpossédait. D’ici, j’entendais le timbre cristallin du xylophone, les notes sourdesdes touches d’ivoire du piano, les vibrations des cordesde la guitare et les souffles de vent dans l’harmonica. Quand tu asvu le violon, j’ai compris ceque tu étais venu faire. Tu savais que je sauraisdompter cet instrument jusqu’à ce qu’une seconde voix,encore plus puissante quela mienne puisse portertes pensées dans un autre monde. J’ai vu cette magnifique silhouette de bois aussi noir que l’ébène. Tu as soigneusement allongé le trophée surle siège arrière de la voiture et tu as prisla route. En même temps que la première secousse atraversé mon ventre, ton engin rouge s’est mis à trembler.Tu as arrêté le véhicule, sur le bord. Puis, tuas fermé les portières et allumé tes feux de détresse.Le violon n’a pas bougé. Mais au moment où tuétais prêt à repartir, une autre secousseest arrivée. Plus forte encore que la précédente. Laterre venait de trembler une seconde fois.Autour de toi, tout estresté intact, mais l’atmosphère était blême.Je l’étais aussi. Maman a seulement eu le temps de me dire que j’avaisle visage aussi pâle que celui d’un condamné à mort. La pluie s’est mise à tomber en un rideau gris. Ensuite, toutest allé très vite, mais j’ai continué à tevoir au-delà des débris et des poussières qui m’enveloppaient. Tuhésitais. Le risque était grand de reprendrela voiture alors que la terre frémissait toujours, mais tusavais que je t’attendais.Pour te rassurer, tu t’esdit que les tremblementsde terre n’avaient encore jamais ébranlé la région. Au pire, quelques dégâts dans les maisons les plus frêlesou quelques cicatrices dans lesportions de routes lesplus fragiles. Quand tu as repris le volant, je voyaisbien que tu n’étais pas totalement rassuré. La force de la secousse semblait t’avoir pulvérisé. Tuétais seul sur la route. Ton but étaitd’arriver le plus vite possible au point de vue quipermet de découvrir San Giorgio. Tu as forcé l’allure etlorsque tu as atteint le dernier virage avant la grandedescente qui mène à notre village, tu as de nouveauarrêté le véhicule, ce qui t’a permis de redécouvrir lavue plongeante sur le port qui t’a vu naître. Touten bas, pas loin du quai, tu as regardéen direction de notre maison. Il était bientôt midi. Maman auraitdû être devant ses fourneaux et normalement, tu aurais dûentendre ma voix. Mais quand tunous cherchais des yeux depuis la colline, j’étais déjà sousles gravats.

Lorsque tu as enfin compris, j’ai entendu ton cri.Il a déchiré le jour d’une cicatrice aussi longue quecelle qui venait d’écarteler le sol du village quelques secondesauparavant. San Giorgio n’était plus que cendres, boue et douleur.Sous les décombres, je sentais l’odeur de la fumée grise quienveloppait le désastre. Près demoi, des plaintes et des pleurs arrosaient le silencede mort qui régnait sur le port. Ta voiture est restée surle promontoire, dans le virage. Lorsque tu aspris les chemins detraverse, je t’aientendu courir et crier commeune bête blessée. Tu m’as cherchée pendantdes heures et des jours, soulevant tour à tourles énormes blocs de ciment qui jonchaient le sol.Je t’ai entendu pleurer sur les décombres, le violon à lamain. Moi, je continuais à fredonner des airs pour toi, maistu ne m’entendais plus. Plus je chantais, plus tu martelaisle sol sous lequel j’étais enfouie. Je sentais vibrer chacunde tes pas, au-dessus de moi.

Quand tu as quitté notre village au bout de plusieurs jours, je me suissentie nue, sous les décombres. Maman se décomposait déjà tout près de moi etje ne trouvais aucune solution pour ralentir sa disparition. J’aivu que tu avais emporté la chaise trouée qu’elle aimaittant. La seule rescapée. Ce vieux siège sur lequel maman s’asseyait lorsqu’elle reprisait nos vêtements usés.J’ai compris que tu aurais aimé mourir avec nous. Jene suis donc pas certaine que ce soit une chanceque la vie t’ait épargné. Je le saurai plustard, quand tu seras au bout de cette longue marche que tu as entamée, en direction de lamer.

Azzo, quand tu es parti, pourquoi ne m’as-tu pas laisséce cadeau que tu voulaism’offrir pour mes trente ans ?Pourquoi n’as-tu pas laissé la chaise à maman ?Elle ne peut plus s’asseoir pour regarder le monde etmoi, je suis privée de la possibilité de faire évoluermes chants puisque tu n’es plus là pour les écouter.Azzo, crois-tu que nous trouverons lapaix tant que la chaise etle violon ne reposeront pas auprès de nous, sous les ruines ?

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J’avance nonchalamment au milieu des passagers qui sortent de l’avion. Les regards des voyageurs empressés se tournent l’un après l’autre sur ma silhouette longiligne, mon chapeau à larges bords, mes lunettes rectangulaires et la boîte de fer rouillée que je tiens fermement sous le bras gauche. D’un air impassible, je me dirige vers les ventilateurs qui distillent l’air humide dans le hall principal et me mets à surveiller de loin le tapis roulant, dans l’attente de mes bagages. La vieille chaise et le violon surgissent au milieu des nombreuses valises. Je les saisis l’un après l’autre sous les regards interrogateurs des autres passagers et me laisse emporter par le premier taxi.

La 2 CV de Mazda a un toit déchiré, des sièges déglingués et un moteur aussi ronflant que celui d’un diesel. Malgré des dents de devant peu nombreuses et des molaires cariées dans le fond, le chauffeur s’exprime dans un français presque parfait :

Pour Misieur, c’est le premier voyage à Madagascar ?

Oui, mais j’en ai déjà beaucoup entendu, à propos de ce pays.

On vous a déjà parlé des chauffeurs de taxi ?

Non, pas vraiment.

Chauffeur de taxi, c’est le meilleur métier ! Le plus dur, c’est de payer la voiture, mais comme j’ai réussi à acheter un vieux modèle qui a trente ans, alors ça va ! C’est bien plus meilleur de faire le taxi que d’être fonctionnaire. Regardez, moi, j’ai un doctorat de sociologie qui ne me sert même pas pour enseigner à l’Université de Tananarive. Par contre, c’est extra pour mes enfants !

C’est-à-dire ?

C’est comme ça, dans notre pays. Taxi, ça paie mieux que professeur, c’est bien plus meilleur ! Quand mes enfants sortent de l’école, je les mets tous les quatre sur un moteur et on discute ensemble des gens, du pays et du monde entier. Grâce à moi, ils apprennent plein de choses sur la société, mais ils pourront peut-être faire taxi aussi ! Ils rencontreront des personnes comme toi, c’est intéressant, ça change tout le temps, on ne s’ennuie pas. Tu viens faire quoi à Madagascar ?

Essayer de raccommoder les poussières.

Ah…

Mazda me dévisage, l’air inquiet. Je dois avoir un air étrange avec mes vêtements fripés et mes mains, que je garde crispées sur la boîte de fer :

Ça existe en France, ce métier-là ?

En France non, je ne crois pas, mais en Italie, ça pourrait.

Ah, tu es italien alors ! Rome, Venise, Trieste. Je connais tout comme si j’y étais déjà allé. Les voyages, c’est grâce à ma 2 CV que je les fais. Elle a déjà transporté des milliers de gens. Mais un raccommodeur de poussières, jamais. Alors, si je comprends bien, on fait peut-être un peu le même travail ? Pendant que je trafique les moteurs des voitures, toi, tu bricoles avec les petits bouts de tout et de rien que tu trouves, c’est ça ?

Oui, c’est à peu près ça. Mais il ne faut pas me poser trop de questions.

Juste une. Tu connais quelqu’un à Madagascar ?

Non.

Mais tu sais au moins où tu dois aller ?

Non, pas plus…

Alors, suis les conseils de Mazda. Avec le métier que tu fais, tu ne dois pas rester dans la capitale. Tu auras beaucoup trop de travail. Va dans le Sud. Il y a aussi beaucoup de poussières à raccommoder là-bas, mais les paysages et les femmes, c’est plus meilleur qu’ici ! Ce soir, il y aura un bus direct. À l’arrivée, tu trouveras mon frère. Il est pousse-pousse à Tuléar. Il s’appelle Kaly. C’est le numéro neuf. Le meilleur pousse-pousse de la ville : il se déplace à la vitesse d’une gazelle et propose toujours les meilleures adresses. Tu sais où dîner ?

Aucune idée.

Bon, je vais te déposer dans une petite pension peu connue. Tu verras, c’est un endroit tranquille. Avant le départ du bus, tu pourras te reposer en toute sécurité et te restaurer comme tu l’as rarement fait. Si tu as encore besoin de moi, demande à n’importe qui de te trouver la 2 CV qui a un poumon de BX, et je serai là en moins de dix minutes ! Et dans le sud de l’île, n’oublie pas de demander mon frère ! N’oublie jamais son numéro. Bonne chance ! Rappelle-toi que Mazda est toujours là !

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