Le Radeau

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C'était ça. C'était cette toile, ce tableau... Géricault. Oui c'était de lui. Le Radeau de la méduse. Ton père s'était arrêté comme intrigué de le trouver là. Comme une vieille connaissance que l'on bouscule un jour dans le métro. Vous étiez passés devant. Il avait ralenti le pas. S'était arrêté. Et puis il se retourna, releva les yeux. Parcourut le tableau en en regardant chaque partie, s'était alors avancé de quelque petits pas lents pour s'arrêter devant, la tête relevée vers la toile accrochée sur mur blanc qui se penchait vers le visiteur comme le salut respectueux d'un ambassadeur japonais.
Publié le : jeudi 3 septembre 2015
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Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342041576
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342041576
Nombre de pages : 294
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Serge Rocha da Fonseca Moreira Crista










LE RADEAU

ou Autopsie d’une mort planifiée
















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication par Mon Petit Éditeur en 2015



Personnages



Sujets narratifs
Gaëlle : une adolescente
Bernard : son père
Sylvie : sa mère
Marc : son frère
Yannick : son jeune amant
Christophe Drouet : un journaliste
Sujets figuratifs
Frédéric : un copain d’enfance de Yannick
Marco : le jeune frère de Yannick
Catherine : une enseignante, amie de la mère de Yannick, mère de
Frédéric
La mère de Yannick
Le père de Yannick
Le beau-père de Frédéric
Le père de Frédéric

Antoine (Labeyrie) : un camarade de classe de Gaëlle
Karine : une camarade de classe de Gaëlle
Slide : un camarade de classe de Yannick
Sylvain : un adepte de skateboard
Julie : une ancienne amie de Sylvie
La mère de Sylvie
Le père de Bernard

5 LE RADEAU
M. Destribats : un professeur d’Histoire
M. Lacroix : un professeur de Mathématiques
Mme Noire : un professeur de Français
Mademoiselle Remy : un professeur d’Arts plastiques

John : un journaliste texan ami de Christophe
Claire : un rencart extra
Carole : une amie de Claire
Un cafetier
Des petits vieux au Liban
Saïd/M. Jacques : le patron d’un club de jazz
Philippe : le rédacteur en chef du Journal
Un taxi endormi
Des policiers
Les habitants du quartier
La commissaire (Céline)
Des pompiers
Des ambulanciers
Un inspecteur en blouse blanche
Les vigiles d’une compagnie privée de sécurité
Une petite vieille
Des lapins blancs
Un invité mystère
Participant à la narration
Le Radeau de la Méduse : la peinture de Géricault
La voix : personnage introspectif, vecteur des pulsions de violence
chez Gaëlle, son père ou encore sa mère
La radio (extraits) : la part du contenu audio intervenant dans le
processus conscient des personnages
6


Lieux où se déroule l’action



Le salon familial
Le lycée
La rue près du lycée
Le centre-ville
La chambre de Bernard célibataire
La Renault 16
L’amphithéâtre
La cuisine
Un café près de l’annexe du lycée
La chambre de Gaëlle
La chambre de la mère de Yannick
Une île volcanique
L’esplanade du quartier
Le musée
L’escalier menant au salon
Un bistrot en région parisienne
Un club de Jazz sur Paris
Le Liban
La RDA
La Renault 18
La rue des Espalines
La cage d’escaliers
Le hall d’entrée
Le couloir
La chambre des parents
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Première partie

Le Radeau

Cædite eos… Novit enim Dominus qui sunt eius.



I.



Par la fenêtre entrouverte, les bruits de la ville pénètrent à
l’intérieur du salon et envahissent le silence confiné, étouffant, telle
une bouffée d’oxygène pur qu’il faudrait inhaler et qui brûlerait les
poumons.
Gaëlle en fait l’inventaire. Un à un, méticuleusement, elle identifie
la provenance des sons parmi le brouhaha qui s’écoule dans la pièce
comme une pâte sonore informe qui coulerait jusqu’à elle sur le
plancher. De son oreille droite, elle saisit un son parmi cette masse brute
et s’efforce aussitôt de le reconnaître, de l’identifier à une quelconque
activité humaine. Ce jeu de tris qu’elle vient d’inventer et qu’elle
n’avait jamais imaginé auparavant lui fait penser à un commerçant
parcourant ses étals lors d’un inventaire. Avec la même minutie
marchande, elle passe en revue toute la succession des sons qui
parviennent à son oreille. Pendant les premiers instants, elle ne
parvient à s’accrocher à aucun d’eux tellement la profondeur confuse du
spectre sonore l’impressionne par son insondable diversité et son
fouillis apparent. Mais très vite, presque de manière instinctive, tel un
chat pour la première fois face à la relative complexité de structure
d’une pelote de laine, Gaëlle comprends qu’il lui faut elle aussi
trouver l’extrémité de ce fil encore invisible, le son, le seul qui soit à sa
portée, pour pouvoir dérouler ce fouillis inextricable agencé pourtant,
elle le sait, de manière bêtement linéaire.
Les bruits dont la provenance est la plus lointaine sont aussi ceux
qui lui parviennent les plus étouffés, les plus sourds et qui se mêlent
ainsi à ceux dont les sources sont plus proches, les rendant de cette
manière insaisissables.
La première sonorité qu’elle discerne alors clairement, et elle
trouve cela bizarre car de premier abord elle est difficilement audible
vu son faible niveau sonore, est l’aboiement d’un chien dans un
im11 LE RADEAU
meuble voisin. L’animal jappe toujours sur le même ton certainement
coincé dans une pièce car elle perçoit, de manière très légère mais
certaine, une faible résonance. Il aboie de manière rapide et répétée
comme pour exprimer un danger ou un je ne sais quoi indéfinissable
à l’humain qui le rendrait d’humeur panique. D’après la voix rauque
de l’animal et la répétition sauvage de ce cri, elle imagine un gros
chien musculeux au poil ras, à la robe marron tiquetée de noir comme
celui qu’elle croise de temps en temps dans la cour au bas de
l’immeuble tenu constamment en laisse par son maître. Maintenant
qu’elle tient une piste, elle y porte toute son attention. Mais plus elle
se concentre sur l’aboiement de ce chien, plus elle discerne ce qu’au
début elle prenait pour un écho. Pourtant, très vite, avec toute la
certitude qu’il lui est possible d’avoir à cet instant, elle réalise qu’il s’agit
d’un autre animal qui jappe à l’unisson, un peu plus loin, dans un
autre appartement. Et ils ne sont pas les seuls. Rapidement, elle
perçoit d’autres aboiements qui semblent s’interpeller et se répondre à
travers tout le quartier, voire à travers toute la ville, tant maintenant
elle en distingue de différents. Mais qu’ont donc tous ces chiens
serait-elle tentée de penser ? Mais cette idée ne l’amusant pas, du moins
pour l’instant pas plus que son jeu d’inventaire, elle n’y accorde
aucune importance ni même une minute de rêverie comme elle l’aurait
fait habituellement en un dimanche pluvieux et gris comme celui-ci.
Non, elle poursuit son écoute méticuleuse des différents bruits que
semble produire la ville, tantôt les paupières closes, le regard voilé par
un rideau de chair ocre, tantôt les yeux ouverts vers ce qu’elle peut
voir du ciel sombre et nuageux.
En tirant un peu plus sur ce fil invisible, elle discerne en bas,
derrière l’habituel brouhaha des voitures et des portières que leurs
occupants claquent après en avoir coupé le moteur, le martèlement
des pas des piétons sur le trottoir. Et puis, tout de suite après,
presque sans même la transition coutumière du sang qui passe sous
ses tempes à chaque battement de cœur, tel le sourd froissement d’un
tissu épais entre ses doigts, l’habituel tintamarre de la circulation
reprend le dessus. Gaëlle se rappelle alors que l’on est dimanche car
l’on n’entend que très peu de coups de klaxon contrairement aux
autres jours de la semaine. Seuls dominent les glissements des pneus
sur la chaussée lisse ainsi que la pétarade des moteurs qui se muent au
12 LE RADEAU
rythme des changements de vitesses successifs des conducteurs,
làbas, en bas, sur la route, en un grondement sourd lorsque le feu passe
au rouge ; ça, elle en est sûre. Combien de fois n’a-t-elle pas écouté
ainsi les différents bruits émanant de la circulation lorsqu’elle restait
allongée sur son lit des après-midi entiers à rêvasser.
Parfois, elle rêvait qu’elle aussi possédait une voiture un peu
comme celle qu’ils avaient autrefois et qu’aimait beaucoup son père
parce que bien que d’un modèle familial, son long capot abritait un
moteur suffisamment puissant pour émettre un grondement
triomphant lorsqu’il rétrogradait pour dépasser une voiture. Sa mère, elle,
ne partageait pas son enthousiasme car, comme elle le disait souvent
en manifestant son agacement, les dimensions imposantes du
véhicule lui rendaient difficile et même laborieux le stationnement en
centre-ville. Comme Gaëlle ne connaissait que très peu les autos et
par conséquent avait à l’époque du mal à en imaginer une autre d’un
modèle différent, elle s’imaginait au volant d’une automobile
semblable en train de parcourir la campagne.
Elle roulait tantôt à faible allure, tantôt à toute vitesse sur des
routes étroites comme celles près de chez son grand-père qui
serpentaient aux creux des hautes ornières délimitant les champs. Assise sur
son lit, en tailleur, les jambes croisées, le dos appuyé contre le mur, le
regard fixé sur l’une des nombreuses affiches tapissant les murs de sa
chambre, elle imaginait ce paysage si familier défilant autour d’elle.
Tout n’était que tâche de couleurs virevoltant devant ses yeux : vert
pâle des champs mouchetés de taches jaune, rouge ou blanche des
fleurs multicolores, azalées, coquelicots, pétunias, boutons d’or,
pensées sauvages, bleuets ; stries grises ou noirâtres des clôtures
électriques qui contraignent le bétail à ce qu’il est, et, au loin, se
mouvant plus lentement sur le paysage défilant, les verrues de pierres
blanchies à la chaux ou aux murs de calcaire mis à nus ou encore
souillés de ce gris sale tenace comme celui que l’on retrouve partout
en ville des maisons rustique de la campagne, des granges délabrées,
des hangars aux toits de tôles ondulées, ou des chaumières sombres,
froides, désertes ou bien encore, simplement utilitaires.
Et puis c’est une mobylette qui passe. Elle doit descendre le cours
perpendiculaire à sa rue car, bien qu’elle l’ait entendue de loin, et c’est
ce qui l’a tirée de sa rêverie, la plainte stridente du moteur deux
13 LE RADEAU
temps, transformée par le pot d’échappement en une sorte de
hululement caverneux, n’a pris toute son ampleur que pendant une
fraction minime du temps où elle a pu l’entendre. L’explosion sonore
prit alors possession de la rue, raisonnant et s’amplifiant le long des
hautes façades des immeubles, telles des remparts cernant la rue, en
une déferlante d’ondes qui emplit très vite tout l’espace confiné entre
les maisons pour se muer graduellement après un jeu d’échos malin
en un bourdonnement sourd, presque inaudible. Pourtant le bruit lui
sembla si fort qu’elle discerne encore pendant quelque temps le
claquement infiniment répété du piston dans la chemise du cylindre :
clac, clac, clac…
Elle rêve. La tête renversée en arrière contre le plancher dur, la
bouche entrouverte, un mince filet de salive coulant sur sa joue de la
commissure des lèvres, dans une attitude presque grotesque, en tous
les cas inconfortable, elle se souvient de ces premiers jours où tout
autour d’elle sembla se teindre d’une encre noire indélébile. Elle se
rappelle le temps où les journées commencèrent à raccourcir, la
lumière claire, vive, cinglante, jusqu’alors tranchante et nette comme
une lame d’acier s’émoussa en un halo blafard bientôt obscurci par de
sombres nuées.

Dans le matin calme et paisible d’un début de mois d’avril, Gaëlle,
les mains emmitouflées de ses gants en laine serre celles de Yannick.
Ils sont devant l’entrée du collège. Il fait froid. Elle a appuyé son dos
contre les barreaux glacés du portail. Il se tient face à elle. Leurs
souffles emmêlés projettent de la buée sur leurs visages. Leurs lèvres
se touchant presque, cette vapeur transparente soulève le fin duvet
bond qui recouvre leurs joues. Elle observe ses yeux qui papillonnent
tout autour des siens dressant peut-être l’inventaire de ce petit bout
de femme, comme son père l’appelle déjà. Peut-être s’arrête-t-il un
instant à la naissance de ses seins mis en valeur par un joli décolleté
qu’elle a insisté pour porter malgré le froid intense aujourd’hui.
Probablement que lui aussi ressent cette sensation inhabituelle, cette
chaleur émanant du doux contact de sa poitrine qu’elle appuie contre
son torse osseux. Ce sentiment d’être enfin une personne par la
perception attendue de ses propres limites physiques au contact de la
chair d’un autre aux frontières de son corps. Elle relève le menton,
14 LE RADEAU
incline la tête de côté. Lui se penche vers elle et pose ses lèvres sur les
siennes. Leurs deux bouches s’entrouvrent alors et, en un instant,
leurs lèvres s’unissent en un long baiser.
Ils sont ainsi tels qu’ils n’auraient imaginé être il n’y a encore pas si
longtemps. Ils étaient eux-mêmes, ils étaient deux. Loin de cette si
pesante solitude que sont les dernières années de l’enfance. Enfin
leurs devenirs passaient par un autrui si longtemps attendu et choisi.
Si éloigné de l’étouffante torpeur de la parenté, l’amour était là, enfin,
à cet instant, sous leurs pas conjugués. Ce long baiser. Ce long
premier baiser…
Et puis la sonnerie retentit annonçant le début de la journée de
cours. Main dans la main, comme à l’unisson, ils se dirigent tous deux
vers le portail d’entrée. Encore une journée à faire semblant. À faire
comme si les changements intervenant dans son corps n’étaient pas
ce qu’il y a de plus important dans ce qui bouleverse le monde. Une
matinée entière, puis un après-midi à répondre non Monsieur, oui
Madame. Mon dieu, que l’enfance est ennuyeuse !

Gaëlle retient son souffle. Un instant, elle s’est laissée emportée
par le jaillissement des souvenirs, bouffées chaudes et douces qui font
se soulever sa poitrine sur un rythme appuyé. Elle croyait cette source
tarie. Elle le voulait. Mais comme une résurgence, le torrent d’images
s’était écoulé en elle, l’emportant en lui, la saignant en son sein, la
confondant avec sa masse, sa chair, sa substance impalpable. Et c’est
pourquoi elle se noie maintenant en cette soudaineté éthérée, sans
aucune résistance, emportée par le courant des événements
quotidiens qui se succèdent devant ses yeux. Quand elle croit se rattraper,
s’être enfin sauvée, isolée, agrippée à un rocher précaire, elle replonge
déjà dans cette torpeur, habituée qu’elle est au parfum humide des
eaux boueuses.

Maman, Papa… Où êtes-vous maintenant ? Qu’est ce qui
maintenant vous rapproche ou vous déchire ? Pourquoi ce silence muet qui
me fait atrocement souffrir ? Je vous aime. Oui Papa, je vous aime…
Elle tend le coup en levant les yeux pour essayer de regarder aussi
loin qu’elle peut derrière elle, mais allongée comme elle est sur le
plancher, les jambes fléchies ramenées contre son ventre, les mains
15 LE RADEAU
emprisonnées entre ses cuisses serrant l’extrémité des manches de
son pull dans ses poings crispés, elle ne voit rien au-delà du guéridon
sous la fenêtre, sur lequel elle aperçoit le téléphone d’où pend le
cordon noir s’enroulant en spirale. Elle voudrait bien ne pas être seule,
ne pas avoir aussi froid. Et cette terrible sensation de mouillé dans
son oreille gauche comme si on l’avait aspergée à la tempe d’un
liquide frais, épais et gluant…

Papa, je t’aime tu sais. Je serai toujours près de toi. Mais où
êtesvous Bon Dieu ?

Elle s’arrête comme figée par la peur. Un court instant, elle a cru
revoir, se rappeler mais surtout entendre de nouveau, en une
succession d’images et de sons l’enchaînement des récents
évènements. Mais non, non. Non ! Il n’y a plus rien en elle. Elle est
aussi ce silence et cette crispation du temps.
Alors, de nouveau elle tend l’oreille en abaissant ces paupières.
Comme précédemment l’incroyable flot des sons la submerge et elle a
du mal à en trier le formidable imbroglio. Les aboiements. Ah, oui les
aboiements… Elle écoute.
Un à un, patiemment, elle discerne chaque son des autres, les
identifiant, les classant en fonction de leur provenance, du lieu
approximatif de leur émission. Chaque bruit qu’elle identifie est disposé
dans une représentation de l’espace sonore environnant : une
schématisation en plan du quartier. Dans cette nouvelle structure
spatiotemporelle, où la seule référence de temps serait l’instant, elle dispose
chacune des sonorités en fonction de leur durée de perception
respective. Un peu comme pendant le Cours de Monsieur Lacroix en
algèbre : à l’abscisse X et l’ordonnée Y un chien aboie très fort. À
faible distance de ce point, en s’éloignant d’un vecteur de direction
(1,1), de norme très petite : voix de son maître qui le réprimande :
paroles inaudibles. Mais là, elle frime un peu. C’est parce que la scène
est proche qu’elle distingue ce qui habituellement ne peut l’être. Tout
cela pourrait se présenter ainsi : à cinq mètres environ de distance de
l’origine, parallèlement à… à quoi ? Les axes de références bon Dieu !
Oui les axes de références. Elle a encore oublié de préciser quels
étaient l’axe des abscisses et celui des ordonnées. Elle réfléchit… Les
16 LE RADEAU
deux rues qui ceinturent le coin du quartier : la grande avenue qui
descend du centre-ville sera la direction des Y, la rue de son
immeuble sera celle des X. L’origine c’est elle. Les Y allant vers le
centre-ville, les X s’éloignant de l’avenue. Ouf ! Voilà qui est précisé.
C’est un petit peu compliqué mais elle aurait certainement droit au
sourire de Monsieur Lacroix au moment où il lui rend sa copie. Il lui
sourit toujours quand c’est une bonne copie. Mais bon, les notes
étaient toujours déprimantes : pas plus de douze et jamais moins que
huit. Plus sa note grimpait, plus le visage de Monsieur Lacroix se
plissait. C’était, dans l’ordre, en tout premier lieu ses yeux qui se
fendaient, puis ses pommettes qui remontaient en se faisant saillantes.
Venait ensuite sa joue droite qui se fendait d’une fossette profonde,
puis la joue gauche (Monsieur Lacroix souriait toujours de travers).
Ceci avait pour effet de tendre ses lèvres en les pinçant un peu plus
au lieu que se produise l’effet inverse comme chez la plupart des
personnes. Là, en tout cas, c’était le seuil fatidique : la barre de la
moyenne était franchie ! Ce n’est qu’au-dessus qu’elles commençaient
à s’arquer en un sourire franc sans jamais toutefois s’entrouvrir. Ça,
en tout cas, elle ne l’avait jamais vu. Sans doute que pour un quinze il
se serait mis à rire, la bouche, au moins entrouverte. Et pour un
dixhuit, mon Dieu, il l’aurait peut-être embrassée ! Mais non, la Karine
elle en avait souvent des dix-huit, elle, et il ne l’avait jamais même
enlacée … Quoiqu’on le comprend… De toute façon, quand il
croisait son regard, ses yeux se mettaient toujours à pétiller et pas
seulement au moment de la remise des copies. Mais bon.

Parallèlement à l’axe des abscisses à environ cinq mètres :
brouhaha de moteur alternant entre défilement des voitures, craquement de
boîte de vitesses (hurlement strident des mâchoires de frein quand
une vieille automobile passait) puis ronronnement plus ou moins
régulier des véhicules à l’arrêt. Deux minutes d’attente pendant
lesquelles l’on peut entendre de nouveaux le martèlement décousu des
pas des piétons sur le trottoir de l’autre côté du mur accompagné
parfois du tintinnabulement de la minuscule clochette accrochée au
cou d’un animal de compagnie que l’on promène au bout d’une laisse.
Puis le ronflement des mécaniques semble reprendre vie,
nonchalamment pour certaines, en un mugissement rapide et bruyant pour
17 LE RADEAU
d’autre et, à nouveau, le même cycle recommence, interminable,
permanent.
Dans l’avenu à sens unique qui sert à définir la direction des Y, à
exactement 50 mètres de l’origine, dans le sens négatif (le panneau
indicateur annonçant le feu à l’extrémité de la rue se trouve en plein
devant la porte d’entrée de l’immeuble) bien sûr c’est à peu près la
même chose. Mais, là, tout est plus brutal : les sons sont plus
audibles, le bruit plus fort, le flot des voitures plus saccadé. Les sons
d’origine mécanique se rapprochent venant de la ville, détonent
quand un véhicule passe devant l’extrémité de sa rue puis se fondent
rapidement dans le grondement continu de la circulation pour
disparaître en un chuintement sourd, murmure bruissant au rythme
frénétique des pistons martelant dans les chemises d’acier tout en
fuyants empressés au loin en une cavalcade sonore folle. Ces sons se
muent constamment d’un cri aigu en une espèce de râle grave sans
s’entrecroiser comme dans sa rue où cela fait plutôt comme des
vagues qui s’entrechoquent. C’est un peu comme elle s’imagine le cap
Horn, d’après ce qu’en disent les navigateurs que l’on interroge à la
télévision : la rencontre brutale des deux océans, dont les eaux froides
et chaudes se rencontrent brutalement en formant de grosses vagues
pyramidales. Non, sur l’avenue, le bruit des automobiles qui passent
toujours dans le même sens fait comme une sorte de houle : la
hauteur du son varie alternativement en fonction du caractère aigu ou
grave des sonorités émises. Les changements successifs de rapport
des conducteurs sont plus nerveux, les voitures semblent se mouvoir
plus vite. Mais la différence la plus remarquable est due aux poids
lourds et aux autobus qui descendent de temps en temps la grande
avenue. Le grondement magistral de leurs moteurs emplit alors la rue
toute entière d’un mugissement triomphal et les chétives mécaniques
jusqu’alors arrogantes des autos s’étouffent en un bourdonnement
discret.
À environ dix mètres sur l’axe des abscisses et moins quinze
mètres sur celui des ordonnées, le gros chien qu’elle imagine marron
avec des taches noires aboie toujours aussi fort. Son maître le
réprimande encore bien que sa voix ne s’entende maintenant plus que
par intermittence sur un ton rapide qui traduit un certain agacement.
Au point (35,20), qui représente à peu près un appartement dans un
18 LE RADEAU
immeuble de l’autre côté de la rue, sur la droite, aboiement encore
mais plus aigu. Sans doute un chien plus petit. Jappements toujours
aux points : (25,40), (100,0), (35,60), (35,50) (ce doit être la même
maison), (20,30), (-40,-15) (probablement la maison surplombant le
buraliste qui se trouve à l’angle de la rue) (150,10) Et au-delà elle
n’arrive pas à en identifier la provenance approximative. Mais elle
pense que ce n’est déjà pas si mal. Cela montre bien le nombre de
chiens qu’il peut y avoir dans la ville. Mais d’ailleurs, qu’ont donc tous
ces chiens à aboyer depuis tout ce temps ? On pourrait trouver
normal qu’ils tentent de communiquer, bloqués comme ils le sont
dans les appartements de leurs maîtres respectifs. Mais non. Ils ne
semblent pas s’interpeller comme à l’ordinaire quand, par exemple,
dans le silence d’un après-midi long et pluvieux, on perçoit
l’aboiement d’un chient solitaire auquel répond bientôt un autre
enfermé à un autre endroit, parfois très loin dans la ville.
Non. Tous ces aboiements sont orientés dans la même direction,
vers le même point qui se trouve approximativement près d’elle. C’est
curieux tout de même. On n’entend pas souvent tant de chiens hurler
comme ça. Remarquez que si l’on y réfléchit bien, cela permet de se
faire une bonne approximation du nombre de chiens qu’il peut y
avoir dans une ville…
Voyons, c’est juste un petit calcul… Elle perçoit dans un rayon d’à
peu près cent cinquante mètres autour d’elle ; disons que la ville fait
tant en kilomètres… Ce qui nous donne en mètres environ… Une
division… Une multiplication (Voilà qu’elle se fait ses propres
problèmes d’algèbre maintenant ! Ça ne va vraiment pas bien Gaëlle !)

Ça, des chiens, il y en a ! Il n’y a qu’à regarder la couleur qu’ont les
trottoirs le matin quand elle se rend au Lycée ! Dire qu’il y a des
imbéciles pour dire que ça porte chance. Si c’était vrai, il coulerait de
l’or dans toutes les fontaines de la ville ! Et des fleuves puants qui
coulent aux seins des cités, on ne remonterait plus des épaves ou des
carcasses toutes rouillées mais plutôt des coffres pleins de trésors. Il
n’y aurait plus de sans-abris dans les rues, plus de mendiants, plus de
voleurs, plus d’accidents stupides de la circulation. Les gens qui
tomberaient à vélo ou en scooter se relèveraient immédiatement et ne
resteraient plus allongés sur le sol à saigner bêtement de la tête parce
19 LE RADEAU
qu’ils ont oublié de porter leur casque ou qu’un automobiliste aurait
tourné malencontreusement sur sa droite sans regarder dans son
rétroviseur. Il n’y aurait plus non plus de chiens écrasés car on y
tiendrait comme à la prunelle de ses yeux. Nous les laisserions aller en
prenant garde de ne pas interférer dans leurs déplacements, avec un
respect tout religieux comme le font les gens en Inde avec les vaches.
On ne verrait plus de vieillards délaissés, isolés dans leurs
immeubles comme des gardiens de villes en ruines que plus personne
ne vient visiter. Ces gens âgés isolés, assis sur leurs fauteuils, dans
leurs salons poussiéreux où, où que vous regardiez, il n’y a que des
visages grisâtres souriant sur des photographies en noir et blanc dont
plus aucun individu ne se souvient ou qui ne se rappelle plus de ceux
qui n’ont que des quotidiens maussades sans la fraîcheur d’une vie
jeune et animée. Non, si la merde portait chance ça se saurait ! On
n’entendrait plus de scènes de ménage abominables au travers des
cloisons des immeubles. Plus ces mots qui déchirent, qui saignent
leurs témoins jusqu’au cœur comme des poignées d’épines que l’on
vous aurait fait avaler. Plus ces cris, ces coups, ce déchirement
aveugle des êtres qui s’aiment et qui n’en peuvent plus d’étouffer. On
ne vivrait plus contraint de respirer les effluves de ses proches
comme une poignée d’insectes prisonniers dans un bocal de verre,
inexorablement astreint à l’air vicié de l’autre sans le loisir d’une seule
seconde de solitude pour faire le point, pour réfléchir aux moyens (s’il
y en a un) de s’évader. On ne vous volerait plus votre vélo, votre
auto, votre portefeuille. Plus personne ne chaparderait aux dépens de
personne. Il n’y aurait plus de vigile à l’œil loquace pour vous fouiller
dans les grands magasins. Plus ces mains qu’ils collent à votre corps
et ces yeux qui rampent comme des limaces sur vos seins. Plus de
risques nocturnes, de bagarres à la sortie des bars. Plus de poings
fermés qui s’abattent sur des visages défigurés l’instant d’avant par la
haine, la peur, la rage ou simplement la passion. Plus de coups de
couteaux vengeurs, de coups de feu désespérés. Plus de fusils à
lunette, de vingt deux long riffle au journal télévisé, de revolvers,
d’automatiques. Plus le cliquetis des douilles heurtant le sol dans le
silence assourdissant des détonations, plus de balles perdues, plus la
honte de corps qui s’écroulent fauchés dans leur fuite par une balle
dans le dos comme le froissement d’une étoffe que l’on relâche. Plus
20 LE RADEAU
de plastiquages sauvages, de ruines fumantes au petit matin. Plus de
vitrines brisées, de volets arrachés, de craquement étouffé d’une porte
que l’on défonce avec le pied enveloppé d’une épaisse couverture.
Plus d’alarmes de voitures résonnant dans l’indifférence. Plus de
coups de sifflets nocturnes qui trouent la paisible quiétude d’une nuit
sans lune. Plus le bruit des pas feutrés de ceux qui s’enfuient. Plus de
manifestations spontanées pour des salaires trop bas, des
licenciements trop fréquents, des horaires trop chargés. Plus de
discours démagogiques, d’envolées lyriques et désespérées de
travailleurs acculés au désespoir, de matraques, de bruits de bottes qui
chargent, d’arrestations brutales, de privations de droits,
d’emprisonnements forcés, de reconduite à la frontière. On
n’entendrait pas les sirènes arriver une fois vos poches vidées, votre
nez en sang, le crissement douloureux d’écailles de dents dans votre
bouche. On n’entendrait plus parler dans les journaux de ces rames
de métro désertes et silencieuses où l’on retrouve ces jeunes femmes
aux larmes desséchées depuis longtemps, les jambes éparses, nues,
tuméfiées, dans des positions grotesques, les jupes en lambeaux
remontées sur le ventre sans plus avoir la force d’appeler à l’aide de
trop avoir crié. Non, si ça portait bonheur, ça, oui, ça se saurait ! On
n’aurait plus peur, plus faim, plus froid. Il n’y aurait plus l’angoisse de
ces regards avides de ceux qui ne possèdent rien sur ceux qui ont
tout. Et on ne retrouverait plus de cadavres de chiens morts écrasés
dans les poubelles ; on n’entendrait plus ces hurlements plaintifs de
femmes que l’on cogne. Et des petites filles blessées toutes seules,
sans personne chez elles, qui penserait alors que cela peut encore
exister ?

C’est dans la cour de récréation, à dix heures, qu’il est venu. Pour
la première fois, elle serait là, elle aussi à flirter en compagnie d’un
garçon. Elle ne serait plus toute seule. Elle n’aurait plus à regarder ses
copines se faire dévorer des yeux par leurs amants respectifs quand
elles lui parlent. Quand elles s’adressent à elle pour lui dire un truc
sans importance mais qu’entre deux baisers il fallait absolument
qu’elles lui disent ; pour frimer. Ce ne serait plus elle aujourd’hui qui
écouterait avec patience, qui observerait, qui attendrait. Non, bientôt,
ce serait elle que l’on envierait, que l’on observerait avec convoitise.
21 LE RADEAU
Faut voir aussi. Yannick. Le grand Yannick. Celui qui n’est jamais seul
dans la cour, qu’écoutent toujours plusieurs camarades, dont les filles
parlent entre elles. Celui dont on imite les traits de caractères, dont on
copie les tics, les habitudes de langage, les réparties cinglantes. Celui
dont on partageait les délires, les révoltes mais aussi les ennuis. Lui
aussi dont un sourire, un regard plus appuyé que de coutume pouvait
vous faire rougir des pieds à la tête, en un éclair. C’est lui qui s’était
penché sur elle, qui lui avait donné son premier baiser. Pas un de ceux
que l’on se donne pour voir comment ça fait quand l’on a cinq ans, à
la maternelle. Pas une embrassade formelle comme l’on en voyait
chaque jour dans la cour pour se dire ou pour montrer que l’on est
ensemble, qu’on est sa « meuf », que c’est son « cheum ». Non, un
vrai baiser adulte, lèvres contre lèvres, langoureux, bouches grande
ouvertes. En plus, elle l’avait senti frissonner quand elle porta sa main
caressante au haut de son cou pendant qu’ils s’embrassaient. Ce
tremblement nerveux, cette palpitation comme le cœur d’une
angoisse qui vient de naître à fleur de peau, elle le perçut sous ses
doigts, un peu au-dessous de l’angle saillant de sa mâchoire. Et ce
silence durant ces quelques sept, huit, peut-être dix minutes pendant
lesquelles elle avait pu sentir son corps contre le sien. Cette plénitude
en elle. Son calme étrange et rassurant, lui qui raille toujours son
monde déjà plus par habitude que par envie. Tout cela, ces sensations
si chaudes qu’elle découvrait enfin tels des livres interdits qu’un beau
jour l’on ouvre, tout allait lui être rendu de nouveau au travers de
Yannick qui s’avance vers elle, de son corps, de ses mains.

La température est légèrement remontée depuis ce matin, mais
sous le ciel bleu, pur, éthéré, il règne toujours un froid tenace qui
s’accroche à l’ombre des platanes. Ceux-ci, plantés en rangées de cinq
ou six des deux côtés de la cour abritent sous leurs longues branches
les uniques bancs présents dans ce carré d’asphalte gris. Gaëlle est
assise sur l’un d’eux et elle regarde Yannick qui s’approche. Elle
remarque comme souvent sa démarche si caractéristique, son
balancement d’épaule qui les fait se hausser l’une après l’autre à
chacun de ses pas comme s’il avait, alternativement, une jambe plus
courte que l’autre. Elle l’observe. Ses épaules anguleuses, sa grande
taille, ses longues jambes qu’il dissimule par des pantalons bouffants,
22 LE RADEAU
ses chaussures toujours éclatantes, immaculées ; son visage émacié :
un long nez étroit, osseux, une peau blanche recouverte d’un léger
duvet doré, le sourcil épais, des orbites profondes abritant des yeux
bleus anxieux et son front dégagé sur lequel retombent des mèches
blondes. À ses côtés, légèrement en retrait, l’un de ses camarades le
suit. Elle ne sait pas son nom mais elle le reconnaît ; c’est l’un de ses
garçons qui servent de point de repère aux filles du lycée et dont
personne ne se souviendrait si habituellement ils n’indiquaient pas la
présence immédiate d’un autre. C’est un rouquin, de taille plus petite,
avec de longues mèches folles bouclées comme celles d’une petite
Anglaise qui lui retombent tout autour de son visage encore poupin.
Il sautille presque derrière Yannick pour suivre son allure, les mains
enfouies dans les poches profondes de ses pantalons. Il est habillé
comme ces adolescents que l’on voit sur les brochures publicitaires
des grands magasins arborant aux sourires niais de papier glacé : les
chaussures, les pantalons, la chemise à carreaux, le sweater coloré
noué inutilement à la taille, tout est à la dernière mode. Pas celle que
tout le monde se crée et qui finit par s’harmoniser dans les rues. Non,
plutôt celle, ni trop bon marché, ni trop coûteuse que nous assène les
grandes enseignes commerciales. Franchement, elle n’aime pas.
Derrière eux, seule la peinture blanche délavée des murs cernant la
cour de récréation, couverts çà et là de quelques graffitis, et les
marquages rouges et jaunes du terrain de handball pointent leurs
couleurs défraîchies. Une partie de foot est en train de s’organiser.
Les plus vieux s’y disputent les plus jeunes afin de composer la
meilleure équipe possible en vue de la brève rencontre qui tout à
l’heure, et pour les dix minutes imparties au temps de pause entre les
cours, va imposer son rythme autour d’elle. Mais pour une fois,
Gaëlle se dit qu’elle ne regardera pas. Elle ne suivra pas aujourd’hui le
match du jour en discutant nonchalamment avec ses copines en
observant le jeu les garçons car elle sera occupée par une autre activité
bien plus prenante.

« Tu connais Slide ? » Yannick lui parle. Ce sont ces premiers
mots. Gaëlle se dit qu’il aurait pu trouver autre chose. Je ne sais pas
moi, quelque chose d’un peu plus romantique ; Mais c’est vrai qu’ils
ne sont ensemble que depuis ce matin. Tout juste deux heures vingt.
23 LE RADEAU
Et encore, cela fait maintenant cent vingt minutes qu’ils ne se sont
pas vus. Tout à l’heure elle traînait dans les couloirs à l’inter-cours en
espérant le voir. Elle s’était dit que comme elle devait descendre d’un
étage, peut-être qu’ils allaient se croiser. Comme elle allait alors au
cours de Mme Noire, le professeur de Français, elle aurait bien cinq
minutes avant que son retard ne lui vale d’attraper une remarque. Ils
auraient pu se parler. Au pire, ils auraient été vus par l’un des
surveillants qui font la ronde dans les couloirs entre les deux
sonneries, mais il y avait peu de chance. En cette période de l’année,
ceux-ci ne venaient presque plus voir ce qui se passe dans les couloirs
entre les cours. Ce n’était pas comme au début.
Elle regarde l’ami de Yannick. Non elle ne le connaît pas. Elle ne
sait donc pas quel est son vrai prénom. Bien sûr, elle l’a déjà vu. Ils se
sont sans doute parlé à plusieurs reprises vu qu’elle se souvient de lui
et elle s’assit sur un même banc avec d’autres camarades en train de
discuter pas plus tard que la semaine dernière. Ou peut-être aussi
qu’ils regardaient Corinne qui sortait avec son nouveau mec,
attendant qu’elle lui dise ce truc super important qu’elle devait
absolument lui dire, précisément à cette seconde. Mais bon, qu’est-ce
qu’il aurait fait là lui ? C’était peut-être un ami de l’autre, celui qu’elle
embrassait ce jour-là. Non, elle ne pense pas. En tous les cas, elle n’en
a aucun souvenir distinct. Ce n’est d’ailleurs pas grave. Elle se moque
éperdument de ce genre de garçon.
« Salut Slide ». Elle se souvient un peu de lui quand même.
Maintenant qu’elle prononce son patronyme, elle se rappelle
pourquoi on le nomme de cette façon. Elle le revoit, lui, sur sa
planche de skate, à la sortie des cours, en train de faire quelques
figures sur le trottoir. C’est pour ça qu’il a ce look. Décidément, elle
n’aime pas.
Le Slide s’assoit sur le banc en béton. À côté d’elle ! Il ne voit pas
qu’elle a gardé cette place jusqu’ici. Il est à moins de trente
centimètres, tourné dans sa direction, la regardant.
« Il faut qu’on négocie un truc lui et moi. T’en fait pas, je resterais
pas longtemps ». Sourire. Là, c’est comme une gifle. Elle a dû se
trahir par ses yeux qu’elle ouvre toujours en grand quand elle est
surprise. Son père le lui dit souvent : « Ne prend pas cet air étonné,
Gaëlle, on dirait que tu vas te transformer en statue de sel ! » Et elle
24 LE RADEAU
rougit. Enfin, d’habitude elle rougit. Est-ce qu’elle est rouge à
présent ? Elle n’a pas ressenti cette vague de chaleur sur ses joues et
puis leurs visages sont toujours les mêmes. Non, elle ne doit pas. Il
faut qu’elle se maîtrise sinon elle va avoir l’air d’une vraie débutante.
Yannick est debout devant elle, ses yeux penchés sur Gaëlle.
Qu’estce qu’il regarde ?
« T’as eu quoi comme cours tout à l’heure ?
— Français, pourquoi ?
— J’ai traîné un peu dans les couloirs pour voir si je te voyais dans
l’escalier mais je ne t’ai pas vue. J’en ai croisé un de ta classe, enfin je
pense, mais il ne savait pas pour toi. Il m’a dit qu’il allait en Français.
— On y allait tous pourtant. Mais je suis sortie de cours la
première. J’avais Mme Noire au premier étage. C’est bête que l’on ne
se soit pas croisé.
— Ouais, c’est bête. Il aurait peu me le dire ! Qu’est-ce qui lui a
pris ? »
Ça y est. Elle sait ce qu’il regarde, maintenant qu’il ne bouge plus
ses yeux. Elle inspire une grande bouffée de cet air froid, un peu trop
profondément peut-être, mais en tout cas cela passe inaperçu. Elle se
redresse, passe ses mains derrière la nuque, dans ses cheveux les
doigts bien écartés. Puis elle les relâche sur ses épaules, la tête
penchée en arrière, le buste légèrement en avant.

Yannick a vraiment les yeux fixés sur elle. Il sent qu’elle va s’en
apercevoir. Il le sait mais il aime bien la regarder. Quand il repense à
ce matin. Cette envie furieuse qu’il avait. Ses mains en tremblaient. Et
toutes ces idées folles qui lui passèrent alors par la tête. Cette envie
qu’il avait d’écarter les pans de son manteau. Elle a la peau si blanche
avec ce petit triangle que forment ses os au bas de son coup, la
naissance de sa poitrine au duvet fin transparent qu’insensiblement, le
froid hérisse et qu’agite le vent. Et puis ces seins ! De là où il est, il
peut les voir un peu. Ces masses de chair blanches, molles, grosses
comme des miches de pains. Il peut voir entre, le long de ce goulet de
chair doux et chaud qui se referme là où son corsage prend toute son
ampleur, où ses seins se galbent en s’arrondissant, se touchant l’un
l’autre. Et puis il ne voit pas plus loin, car elle porte un haut noir
échancré dont le tissu lui masque le reste. Mais il descend bien
25 LE RADEAU
d’ailleurs ce haut ! C’est la première fois qu’il remarque qu’elle porte
des choses aussi moulantes. « Sexy la fille. » C’est ce qu’a dit Slide tout
à l’heure lorsqu’il la lui montrait à travers la porte vitrée du bâtiment.
Il a bien raison. Il n’avait pas vu ça ce matin. Tandis qu’elle recoiffe
ses longs cheveux bruns avec ses mains, en penchant la tête en
arrière, son buste se gonfle tendant l’étoffe sur ses seins. Les mailles
du tissu s’écartent laissant deviner l’halo blanchâtre de ce qui doit être
son soutien-gorge. Yannick regarde, penche imperceptiblement la tête
en avant pour mieux voir. Il sait qu’elle risque de s’en apercevoir mais
il ne peut pas faire autrement. Elle est si belle. La tête renversée en
arrière, la gorge tendue. Le haut de sa poitrine offerte au soleil et à
son propre regard qui se gonfle dans ce mouvement et se découvre
un peu. Cette envie qu’il a d’y mettre les mains, de sucer son cou,
d’embrasser ses lèvres qu’elle entrouvre.
« C’était qui le type ? »
Il la regarde, les yeux grands ouverts. Il a dû s’avancer un peu car,
maintenant, l’ombre de son corps légèrement penché sur elle lui
masque le soleil. Un instant de silence. Yannick ne répond pas,
comme s’il ne semblait ne rien entendre. Puis son corps tendu, raidi
dans sa contemplation s’anime.
« Je ne sais pas. Connais pas.
— Oui, mais il était comment ? »

Il le lui décrit sommairement. Un grand, des boutons pleins le
visage, une paire de lunettes noire aux montants épais. « Ah oui et
puis des bagues aux dents ».
Qui qu’il soit, elle ne va pas laisser passer ça. Il va le lui payer ! Qui
c’est ce type qui se mêle de ce qui ne le regarde pas ? Yannick et Slide
commencent à parler d’un truc qu’elle ne saisit pas… Qu’est-ce que
ça pouvait bien lui faire de lui dire où elle était ? C’est sûrement ce
Labeyrie de malheur. Il ne se sent plus celui-là ! De quoi ils parlent ?
On dirait qu’il est en train de lui acheter quelque chose. Elle ne
comprend pas… Toujours à discuter avec les professeurs, à donner
son avis. Son air supérieur parce qu’il a de bonnes notes en Français.
Ses conseils omniprésents après les épreuves de rédaction (jamais
pendant !), quand ils avaient une ou deux minutes pour discuter le
temps, que le professeur relève les copies. Il lui faisait toujours une
26 LE RADEAU
remarque sur ce qu’elle venait d’écrire. C’est son voisin de table en
cours de Français. Elle n’a pas choisi. C’est le professeur qui a
déterminé leurs places en début d’année. Lui, il arrive toujours à lire
sa copie par-dessus son épaule, elle ne sait pas comment. Elle qui ne
trouve jamais le temps de lever le nez pendant sa rédaction ! Lui, il dit
toujours qu’elle avait fait une faute ici, que ce mot ne s’écrit pas
comme cela… Enfin plein de choses qui lui font se demander
comment se fait-il qu’il trouve le temps de voir tout ça ? Lui qui
recevait souvent la meilleure note. Et de toute façon, qu’est-ce que ça
pouvait bien lui faire qu’elle fît des fautes ? Il n’est pas son père… Il y
a un mot bizarre qu’ils n’arrêtent pas de prononcer. Elle ne connaît
pas ce mot. Elle ne le discerne certainement pas nettement. Ça a l’air
d’être de l’anglais… Ouais, un, ça ne le regarde pas les fautes
d’orthographes qu’elle peut faire, deux, dans une rédaction,
l’important n’est pas la façon dont sont écrits les mots mais plutôt la
manière dont ils sont agencés. Elle aime bien donner une bonne
tournure à ses phrases. Sinon, cela sert à quoi que l’on écrive si ce
n’est pas pour présenter, de la meilleure manière qu’il soit, ses propres
pensées… Mais qu’est-ce que c’est que ce truc qu’il va lui vendre,
Yannick ? Par-dessus le marché l’autre qui n’a pas l’air d’accord sur le
prix. Eh les garçons, on n’a que dix minutes. J’aimerais bien l’avoir
pour moi toute seule… En plus, sur un texte qu’elle n’a pas lu. Avec
tous les livres de littérature classique que l’on devrait lire au lycée, si
l’on doit faire au plus simple avec seulement les mots que l’on sait
bien écrire, Mme Noire elle le lirait plus d’une fois son cours
soporifique. Car c’est évident que l’on ne peut ressortir que ce qu’elle
nous en dit, vu que personne ne les a lus ses textes. À part le
Labeyrie. Il doit les lire, lui. Il en a bien l’air. Ou du moins, il sait
merveilleusement faire semblant. Mais pourquoi il aurait dit ça. Cela
lui faisait quoi de dire à Yannick qu’ils avaient tous Français ? Surtout
que maintenant elle est colère contre lui et elle sait qu’il l’aime bien…
Ah, ils ont l’air de remettre ça à plus tard. Oui demain après-midi ce
sera très bien. Voilà chez toi. Oui c’est ça… Mais qu’est-ce qu’il a à
faire Yannick ce soir ? En plus, elle ne pourra pas non plus le voir
après les cours ? Ma jolie, c’est bien parti… Oui, elle est l’une des
seules à lui adresser la parole gentiment. À être son amie… Ils ont fini
de négocier ce je-ne-sais-quoi. Ils parlent d’autre chose. Slide lui
27 LE RADEAU
demande s’il a fait son exercice. Yannick répond que oui… À part
Karine, c’est l’une des rares personnes avec qui il parle. Ces deux-là,
quand ils sont ensemble, on ne peut pas les arrêter. C’est à celui qui
fera le plus de commentaires. Et vas-y que je commente le dernier
devoir d’Histoire-Géographie. Facile. Oui facile. Cette question était
trop simple. Beaucoup trop ! Et celle-ci, c’était donné. Un vrai
cadeau ! C’est là qu’il fallait prendre les points. N’empêche que la
moyenne de la classe en Histoire n’est pas fameuse. Tellement que
l’autre fois le professeur en a piqué une colère. « Vous êtes nuls ! », il
disait. Vous ne faites rien. Vous ne participez pas et en plus vous
n’apprenez rien ! C’est vrai aussi qu’avec l’autre qui a écrit dans sa
copie qu’Hitler était un communiste… Je comprends qu’il se soit mis
en colère. Je ne sais pas si c’était une provocation mais il a fait fort.
Surtout qu’il serait plutôt à gauche, M. Destribats. Vu le temps que
l’on a dû passer l’année dernière sur la révolution russe. L’armée
rouge cette année. Remarque, ça ne veut rien dire. C’est dans le
programme. Le livre d’Histoire aussi comporte beaucoup de chapitre
sur l’Union soviétique, Lénine et tout ça. Et c’est pas très jojo à lire. À
croire qu’ils n’avaient que ça à faire au début du siècle. Tuer,
enfermer, envahir, affamer. De toute façon, des professeurs
d’Histoire de Gauche, ça ne doit pas courir les rues, vu le temps que
l’on passe au collège sur la royauté, Marie-Antoinette et tout le bazar.
À croire qu’ils ne sont pas au courant. C’est vrai aussi, on le
comprend. On y a passé des heures. Alors mettre dans le même
panier les nazis et les communistes, c’est idiot.
Les Résistants chez nous étaient souvent communistes à l’époque.
Le parti des fusillés : c’était écrit sur leurs tracts après la Libération. Il y a
un fac-similé dans le livre. Imaginez un peu que l’on aille leur dire
qu’Hitler était un des leurs. On se demande aussi… Il n’y en a
vraiment pas beaucoup qui doivent lire Elsa Triolet. Il paraîtrait à ce
sujet que c’est tiré d’un de ses livres cette expression ? Et Aragon ?
Qui peut bien encore lire Aragon ? Ces deux-là, en tous les cas, ils
s’aimaient. C’était beau de lire ce qu’il a écrit sur eux deux, ses
poèmes, ses écrits. Maman m’en a fait lire. Elle me disait que c’est ça
d’être un homme qui aime une femme. Elle m’avait lu quelques
courts passages et j’avais récupéré le livre qu’elle avait laissé traîner.
C’était troublant à lire. Mais je n’ai jamais plus entendu de tels propos.
28 LE RADEAU
Jamais un homme ne parle comme ça d’une femme. Peut-être bien
qu’il n’y a plus d’hommes qui aiment des femmes à ce point-là ?

« Bon alors demain, tu passes chez moi. Tu n’oublies pas de
l’emmener cette fois-ci. »
Slide se lève. Enfin, il va partir.
« Allez, à tout à l’heure.
— Ouais. Dis, t’as ton livre d’histoire ? »
L’autre se gratte la tête. Ses mèches rousses et bouclées s’agitent
alors par endroits.
« Non, mais on prendra celui des filles derrières. »
Il part.
Il part ! Ça y est ils sont seuls. Tous les deux, ensemble. Sans
personne pour les interrompre ni les contraindre. Enfin il va s’asseoir
près d’elle, saisir sa main, noué ses doigts avec les siens. Leurs regards
vont se fixer l’un l’autre, leurs corps se frôler. Leurs lèvres vont s’…
Oui, il n’y a aucun doute, ils s’embrasseront. Ils prendront chacun
leurs mains dans les leurs, mêleront leurs doigts, uniront leurs lèvres,
rapprocheront leurs corps, lieront autour d’eux leur chaleur, leur
odeur. Et puis, bien sûr, ils parleront.
29


II.



Un à un, les différents échos de la ville se muent graduellement en
un bourdonnement discret. Les voitures se sont éloignées, leurs
moteurs se sont tus dans le lointain. Les chiens ont cessé d’aboyer,
leurs maîtres de les réprimander. Plus aucun camion ne passe
maintenant dans l’avenue. Peut-être reste-t-il encore quelques piétons,
mais Gaëlle ne les entend pas. Il se peut que ce ne soit que des
enfants ou des adolescents portant des chaussures souples aux
semelles en caoutchouc, ce qui expliquerait qu’elle ne les perçoit pas
quand ils passent. Elle tend l’oreille, porte sur le moment toute son
attention à l’extérieur de la pièce. Mais non, il n’y a plus rien. Pas le
moindre son. Ou alors plus que d’indicibles.
Alors, dans cette courte pause du temps, un silence pesant envahit
la pièce. Ce fractionnement impromptu du paysage sonore qui s’est
mû tout à l’heure peu à peu en un bourdonnement sourd, à mesure
que les derniers bruits de la ville fuyaient par la fenêtre du salon à la
poursuite des différents véhicules qui en sont les sources et qui
s’attardaient encore dans les rues, plonge Gaëlle dans une intime
inquiétude. Sa respiration rauque et haletante déchire ce silence
assourdissant et étale, désormais, seule source sonore, sa lourde
présence dans tout le salon. Cette manifestation bruyante de son
propre corps qu’elle ne devrait normalement plus percevoir est la
révélation. Elle vit !
Pour la première fois depuis cette après-midi, elle en est
pleinement consciente. Tout à l’heure ce n’était que des bouts de son
corps qu’elle sentait par intermittence : la crispation de ses doigts sur
la laine tendue des manches de son pull entre ses cuisses, l’inconfort
du sommet de son crâne au contact du bois dur du plancher, le
fourmillement dans sa cheville gauche dont la droite bloque la
circulation du sang, l’engourdissement qui gagna peu à peu sa hanche
31 LE RADEAU
du côté duquel elle est allongée et recroquevillée, cette sensation
affreuse de toute son oreille droite engluée dans un liquide froid,
épais… Tout cela n’était que des fractions intermittentes de sa propre
perception, dont la dissémination aléatoire dans le temps ne laissait
entrevoir l’existence d’une conscience réelle. On ne peut pas être une
seconde tout ou partie de son corps et ne plus rien être l’instant
d’après ? De l’existence intermittente diront certains. Par définition,
pour exister, il faut avant tout naître et pour ne plus exister, il faut
être mort. Et pour toute entité biologique, ces événements sont
uniques. Vivre et mourir c’est bien ce que l’on appelle justement
L’EXISTENCE, non ? Alors, si l’on s’en tient à la logique des mots,
il n’est pas possible de n’être que par intermittence. C’est donc qu’elle
était morte.
Oui mais maintenant qu’elle a conscience d’être vivante, il y a
contradiction. Elle ne pouvait pas ne plus être l’instant d’avant si,
maintenant, elle a le sentiment d’être vivante. Si l’on exclut toutes les
croyances mystiques de résurrection auxquelles elle ne croit pas le
moins du monde, elle ne peut être présentement que dans l’état de vie
ou de mort où elle était précédemment. La possibilité de l’un ou de
l’autre s’exclut mutuellement. Elle ne peut pas avoir été et être, tout
comme il n’est pas possible d’être et d’avoir été. Il y a là un non-sens
didactique angoissant et c’est cette question qui l’inquiète. Il y a là un
non-sens dramatique qu’elle n’est pas tout à fait sûre de pouvoir
résoudre. Si elle n’était pas toute seule, elle pourrait en discuter avec
une autre personne. Antoine par exemple, lui qui sait toujours tout.
Mais justement puisqu’elle perçoit et qu’elle peut s’apercevoir qu’il n’y
a aucun signe tangible trahissant la présence d’autrui ou du moins,
d’aucune autre créature avec qui elle pourrait tenter de s’entretenir sur
cette question, elle se dit qu’elle va forcément être limitée par ses
propres capacités de réflexion. Car ici, il faut tout remettre en
question. Vu qu’elle ne sait pas si elle est ou n’est pas, elle ne peut
donc pas déterminer de l’endroit où elle se trouve ou plutôt si elle s’y
trouve. Allez donc savoir si le salon familier qu’elle croit reconnaître
autour d’elle est bien le salon familial ? Si elle n’est pas elle-même en
train de se l’imaginer ou, qui sait, si ce n’est pas plutôt l’image du
salon de chez ses parents ? Et dans ce cas, si ce qu’elle voit autour
d’elle est une image, une impression rétinienne donc par définition,
32 LE RADEAU
une perception sensorielle, c’est donc la manifestation d’un
phénomène extérieur à elle-même, dont elle n’a pas le contrôle. C’est
donc aussi la confirmation qu’elle a les yeux ouverts ; que le
sentiment qu’elle a d’avoir les yeux ouverts est une sensation vraie.
Donc que sa perception sensorielle, ou du moins sa vision, est un
sens auquel elle peut se fier. Oui, mais l’on peut voir des choses tout
en ayant les yeux ouverts qui ne sont pas vraies. Cela s’appelle
l’hallucination. Elle peut très bien être en train de divaguer. Elle peut
tout aussi bien être folle ! Peut-être qu’elle a perdu la raison ? Pour en
arriver à se poser toutes ces questions elle ne doit pas être très bien de
toute façon. Être. Ne pas Être. Avoir été et être. Ne pas avoir été et
ne pas être. Qui peut bien suivre un tel raisonnement ? Il faut être
fou ! Ma pauvre Gaëlle, tu as perdu la tête !
De toutes manières, elle ne pourra pas trouver la solution du
problème toute seule. Vu que dès qu’elle tient une piste pour sa
réflexion, il en apparaît une multitude d’autres. Il faudrait pouvoir les
parcourir toutes à la fois pour espérer mener à terme cette question.
Ce ne peut forcément qu’être une démarche collective. Antoine
Labeyrie, le fils du renommé M. Labeyrie, professeur de Lettres à
l’Université, lui et son père devraient pouvoir résoudre ce problème.
Ou du moins prétendre l’avoir fait. Peut-être même qu’ils ont déjà
réalisé cela, vu l’obédience obséquieuse des invités de son père l’autre
soir, chez eux. Antoine l’avait invitée. Ils étaient les seuls de leur âge
ce soir-là au repas. Bien qu’assise en face de lui et qu’il ne cessât de la
regarder, ce qui la gênait au plus haut point, elle n’avait pu s’empêcher
de remarquer la politesse trop marquée des différents interlocuteurs
du père. Monsieur Labeyrie par-ci, Professeur par-là. Tous
s’attachaient à surligner son titre honorifique de Professeur à
l’Université. Et alors, ça faisait quoi de plus d’être Universitaire ? Elle
aussi dans quelques années si elle poursuivait ses études elle aurait ce
titre de Professeur. Et elle serait toujours la même. Gaëlle Peyrat, fille
de M. et Mme Bernard et Sylvie Peyrat. Gaëlle, la petite Gaëlle, ce
petit bout de femme comme disait son père d’un mètre soixante-huit,
un peu plus alors certainement. Toujours aussi fine, un ventre plat,
des fesses menues, jolie malgré des jambes un peu courtes mais avec
une belle poitrine arrogante et – comment il disait Yannick ? –
généreuse, oui c’est cela, généreuse, qui intimiderait encore les
33 LE RADEAU
garçons ou du moins les hommes à cet âge-là… Elle enseignerait le
droit ou l’économie ou peut-être même la médecine s’il n’y a pas trop
de Mathématiques. Elle aurait une grosse voiture de sport, rouge bien
entendu, et aurait un, deux, disons trois enfants, tous des garçons.
Yannick serait contant s’ils avaient des garçons, lui qui est si
attentionné à l’égard de son petit frère. Il prend toujours soin de
veiller à ce que son frère plus jeune, qui n’a que sept ans est une
activité qui l’occupe lorsqu’ils sont tout seuls chez ses parents, pour
ne pas qu’il ne s’ennuie ou ne reste à rêvasser sans rien faire. Quand
ils sont dans la rue, il tient à ce qu’il ne traverse pas la route sans lui
tenir la main. C’est lui qui tous les soirs fait à manger pour son frère
et le met au lit. Il cuisine bien d’ailleurs, déjà. Souvent, le soir à huit
heures, ils mangent tous les trois dans la minuscule cuisine. Sa mère
travaille tard à l’hôpital, si bien qu’elle n’est pratiquement jamais là.
Yannick se débrouille seul avec son frère. Quand ils ont fini, après
qu’ils l’ont laissé un moment devant la télévision, Yannick va le
coucher et reste un moment dans la chambre le temps qu’il
s’endorme. Depuis quelque temps, Gaëlle se permet de le rejoindre et
vient aussi lui faire la bise. Il est mignon. Il ferme les yeux et pose ses
lèvres humides sur sa joue sans en faire le bruit. C’est elle qui est
obligée de mimer de ses lèvres le claquement sonore du baiser. Et
puis Yannick remonte la couverture sur le minuscule torse en
enfouissant des mains agitées sous les draps qui cessent alors
instantanément de gesticuler. Il éteint la lampe de chevet. Alors,
baigné par la lumière du plafonnier du couloir qui inonde un coin de
la pièce de sa lumière crue par la porte entrouverte, laissant la plus
grande partie de la chambre dans l’obscurité, ils attendent, Gaëlle
appuyée contre le dos de Yannick, le menton reposant sur son épaule,
que la respiration du petit être se fasse plus profonde, soit plus
appuyée, plus sonore, marquant le fait qu’il s’endorme.
Mais tout ça elle ne l’a pas imaginé. Non. Elle l’a vécu. Ce n’est
tout de même pas des choses que l’on est habitué de vivre quand on a
son âge. Yannick, l’appartement vide de tout adulte, son frère, la
chambre de sa mère, ces horribles draps bleus et verts. Non c’était
bien elle à cet endroit ces jours-là. Il n’y a pas de doute. Elle ne l’a pas
imaginé. Elle n’aurait pas pu. Après tout, comme lui dit parfois sa
mère, elle n’est qu’une gamine de quinze ans qui vient de rentrer au
34 LE RADEAU
Lycée. C’est tout. Alors comment aurait-elle pu imaginer tout cela ?
Le repas chez les Labeyrie, à la rigueur, mais le reste non. Bon Dieu,
non !

Elle y était. Elle a vécu tout cela. Elle a ressenti toutes ces
émotions. Elle en a tremblé, elle a eu peur, en a frémi. Elle en a
beaucoup ri aussi. Toutes ces croyances, ces craintes collectives, ces
stupidités, ces scénarios catastrophiques qu’elles se racontaient entre
copines, chacune certifiant l’avoir lu quelque part ou même l’avoir
vécu. Non, c’était bien elle tout ça. Ou plutôt, c’était bien elle et c’est
bien ce qu’elle n’est plus. Mais en tous cas, elle est certaine d’avoir
vécu ces instants. Pas de doute là, elle était cela. Alors, si elle était
vivante lors de ces moments et qu’elle est certaine d’être maintenant
ce qu’elle était avant, vu que sinon il y aurait contradiction, c’est
forcément qu’elle vit ! Du moins qu’elle en a l’impression ! Cette
même sensation de vivre des instants fabuleux ou de pétrir un ennui
quotidien, que ce soit dans des lieux identiques ou différents comme
par exemple sa chambre et celle de la mère de Yannick, cela s’appelle
bien l’existence. C’est ce qui la caractérise par rapport à ce que l’on
peut imaginer de l’au-delà, de la mort ou tout au moins de la non-vie.
Sortir de chez soi, ouvrir une porte et descendre dans la rue,
s’immerger dans une foule dense et marcher à contre sens, s’asseoir à
l’arrière d’une voiture, entendre le moteur démarrer puis voir alors les
gens défiler par les vitres, les autos vous croiser, les bus que l’on
dépasse en regardant à travers leurs larges fenêtres pleins de passagers
comme un bocal plein de poissons voyeurs, les véhicules de toutes
sortes gros, petits, détériorés, rutilants, les autos, les utilitaires, des
camions, les cyclistes en équilibre comme des funambules qui
louvoient dans la circulation ; et puis les maisons qui se succèdent
identiques en rangs serrés comme les briques d’un mur, les réverbères
aveugles, le jour, que caressent des chiens errants la nuit. Et des
hommes, des hommes et des femmes partout sur les trottoirs
longeant les façades grises de maisons identiques, groupés, assemblés,
réunis, unis, séparés, déchirés, isolés, seuls, des hommes, des femmes,
pressés, nonchalants, marchant les mains vides ou bien chargées de
lourds paquets traînant les bras ballants, des silhouettes grises, vides,
anonymes et silencieuses qui glissent sur le macadam, les visages
35 LE RADEAU
muets, renfrognés, arrogants et inquiets. Sentir le véhicule ralentir,
entendre le moteur baisser de régime, en descendre lorsque l’on est
arrivé. Tout ceci, toute cette magnifique insignifiance des choses, ce
ne peut-être que la vie, ce ne peut être que l’EXISTENCE.
Alors pourquoi est-elle saisie de cette sensation étrange de revenir
d’un lieu où il n’y aurait aucune vie ? Pourquoi douter de sa propre
existence ? Quelle raison peut-il y avoir à se surprendre en train de
vivre ? Car c’est bien ce qui la tracasse. C’est là qu’est le centre du
problème. Cette épineuse question fait qu’elle ne peut aller tranquille.
POURQUOI VIT-ELLE ? Pourquoi faut-il que ce soit elle qui ait à
se poser cette question ? D’où provient cette interrogation
douloureuse ? De quoi en est-elle la pénible conséquence ? S’il y a lieu
d’y avoir une personne qui puisse assumer aux yeux du monde
d’être le responsable, par qui ? Par quoi et pourquoi ? Oui, pourquoi ?
Pourquoi…
Faudra-t-il encore que ce soient ses larmes qu’elle verserait en
cette fin d’après-midi calme qui en soit la seule réponse, une fois de
plus ? Le mutisme des bruits quotidiens de la ville qui lui crie la
rageuse indifférence de ses habitants sera-t-il de nouveau le levain qui
la fera une fois de plus recommencer à pétrir l’ennui quotidien de ses
joies et de son désespoir tel un boulanger avec ses poings ? Est-ce là
le seul droit de vie que l’on laisse à une adolescente de quinze ans ?
Car elle a quinze ans. Oui, bon de Dieu, elle n’a que quinze ans. Qui
penserait un jour dans une discussion un peu sérieuse que cet état de
fait soit juste ? Qui oserait arguer que le sort ou le destin, quelle que
soit la manière dont on le nomme, fasse bien les choses ? Quel
intellectuel magnanime pourrait y trouver une logique sans devoir par
la suite se renier ? Quel homme politique pourrait-il nous rassurer et
nous dire une fois de plus que tout va bien dans le meilleur des
mondes et que nous avons de la chance car l’enfer, c’est à côté ?
Personne, dira-t-on ! Alors pourquoi en est-elle arrivée là ? Pourquoi
doit-elle seule prendre cette décision ?
Et cette immense fatigue de faire, de penser les choses qui l’a
submergé peu à peu. Ces derniers jours, elle s’est laissée envahir par
cette immense lassitude qui a surgi en elle non pas par surprise mais
plutôt parce qu’elle lui a cédé comme l’on signe une reddition.
N’était-ce pas un indice, voire même une réponse à cette inquiétude
36 LE RADEAU
qui la guette ? Quand on peine à faire quoique ce soit, n’est-ce pas le
signe que l’on arrive au seuil de sa vie ? Yannick, lui, malgré
l’incroyable surcharge de taches que lui imposent les soucis de sa vie
quotidienne, il ne semble jamais être dans cet état-là. Il n’est jamais
fatigué, rarement triste ou las. Au contraire, il déborde d’énergie et
cela se traduit souvent par une extrême attention à l’égard des gens
qui l’entourent, que ce soit son frère, ses copains ou elle. Ça lui fait
chaud au cœur de penser qu’elle est une personne qui compte pour
lui. Mais c’est bien la réalité. Elle ne se fait pas d’idée. Entre lui et elle,
il y a ce quelque chose qui fait que leur relation est différente de
toutes celles qu’il a pu avoir.
Combien de fois n’a-t-elle pas pu percevoir le tremblement à
peine perceptible de la paume de sa main effleurant son corps quand
il s’attarde sur le renflement de son sein, sous le téton, là où sa peau
gorgée de chair est la plus fine et la plus sensible. Lui qu’elle voyait
pourtant toujours comme quelqu’un qui a le geste sur, précis, net. Lui
dont cette froideur dans la gestuelle lui fait parfois peur : quand il
l’attrape dans ses bras, la ramène près du lit puis la caresse, la
déshabille en ouvrant sa jupe de ses mains d’un geste presque unique,
en tous les cas terriblement précis, mathématique, tel un boucher qui
viderait une pièce froidement sur un étal. Il y a chez cet adolescent de
seize ans plus d’assurance que dans n’importe lequel des mouvements
de son propre père. Et pourtant dans le calme de leur intimité, en sa
présence, après l’amour, sa main tremble.
Elle lui en fit la remarque une fois. Ils étaient là tous les deux
allongés dans le lit, dans la chambre de sa mère, dans cet appartement
vide de tout adulte. Elle était blottie dans le creux de son épaule,
recouverte par la couverture jusqu’au coup.
« Ta main tremble, mon chéri ».
La réponse ne vint pas. Du moins pas de suite. Elle guettait sa
réaction en se disant que ce ne devait pas être des choses que l’on dit
à un homme, qu’une fois de plus elle allait passer pour une débutante
(mais après tout !).
Mais il avait répondu simplement, sans aucune tension ni signe
d’agacement dans la voix.
« Oui, j’ai un peu froid. »
Et puis après un court instant…
37 LE RADEAU
« Tu sais mon chaton, je suis en hauteur comparé à toi. Je n’ai pas
de couverture sur le nez moi ». Et d’un geste, il tira vers lui la
couverture la laissant nue dans la clarté du jour. Elle poussa un cri et
tenta aussitôt de se recouvrir en tirant les draps vers elle.
« Non, non arrête ! J’ai froid ! »
Ils se chamaillèrent alors en riant, se disputant la possession
unique des couvertures, mais ce fut la seule réponse de Yannick.
Pudique, peut-être, il n’alla pas plus loin. Sans doute qu’avouer ses
émotions n’était pas quelque chose que l’on fait dans sa
représentation de l’idéal masculin.
Pourtant, elle en est sûre, la seule présence de son corps semble
rompre en lui des liens secrets, indicibles, de toute évidence
difficilement établis, comme un sac de lin auquel on aurait noué
plusieurs fois l’encolure pour être sûr que rien ne s’échappe. Plus fort
que sa secrète confiance, que sa maîtrise dramatique du moindre de
ses gestes, la présence de son corps dénudé, allongé à ses côtés et
offert à toutes ses caresses bouscule en lui l’assurance de ses mains.
Alors, c’est peut-être bien pour cela qu’elles tremblent : la
responsabilité d’une attente, d’un désir infini. Elle sait que les
hommes sont comme ça. Elle a déjà surpris chez son père ses gestes
penauds et lourdauds tout à coup devant sa mère, quand celle-ci
laissait tomber sa bretelle de soutien-gorge, ou que glisse la manche
de sa robe. Elle l’a observé aussi chez ces pervers qui la regardent
longuement, au magasin ou à la piscine, avec des yeux comme des
limaces qui rampent sur son décolleté, sur ses hanches ou entre ses
seins en se dandinant devant elle, les yeux grands ouverts comme des
zombies dans ces vieux films hollywoodiens.

Et puis il y a tous ces instants vécus dont elle se souvient. Il n’y a
pas que Yannick. Ce n’est pas seulement elle au travers de lui. Elle se
remémore en les énumérant toutes ces scènes qu’elle sait avoir vécues
et dont elle ne pourrait avoir le souvenir si elle n’existait pas. Tous ces
moments insignifiants ou tragiques qui constellent notre mémoire et
dont on ne se souviendrait pas si l’on n’était plus.
Cet après-midi pluvieux où elle rentrait chez elle après le lycée. Un
de ces jours où elle hâtait le pas comme on le fait souvent dans la rue
avec cette angoisse qui nous saisit quand on réalise soudain que l’on
38 LE RADEAU
n’a nul impératif, que l’on erre sans but distinct alors qu’autour de
nous les gens se pressent comme tendus vers d’indicibles buts dont
on réalise avec appréhension que l’on ne comprend rien.
Elle revenait vers le centre-ville sans idées précises, marchant à
pas forcé sur le trottoir en longeant le bord de la chaussée, sur
laquelle les véhicules en rangs serrés circulaient péniblement dans
l’autre sens, comme chaque fin d’après-midi. De l’autre côté, le trafic
restait fluide, illustrant avec ironie l’insolite stupidité de mimétismes
qui caractérise le comportement humain. Les voitures défilaient à vive
allure comme pour mieux moquer ceux qui se trouvaient bloqués
dans l’autre sens. L’averse incessante tombait, sans arrêt depuis tout à
l’heure, péniblement et de manière régulière, toute droite, verticale
sans être bousculée par le moindre souffle de vent. À chaque instant,
des gouttes d’eau par milliers s’écrasaient sur le macadam en
tambourinant sur les devantures en tôle ondulée et sur les toits des
voitures, pour venir ruisseler dans la rigole en un doux grondement
inlassablement mêlé aux bruits de la circulation. Et puis, au loin, elle
l’a entendu. Crevant la monotonie des sons, tout d’abord en un long
hululement aigu, strident qui est monté par-dessus le ronronnement
des véhicules au ralenti et à recouvert le bruit de la pluie, le bruit des
moteurs, le couinement rapide du caoutchouc des essuie-glaces
frottant sur des vitres trempées, la plainte sonore s’est assourdie et à
travers la grisaille, elle l’a entraperçu, qui se rapprochait, louvoyant
avec souplesse entre les véhicules qui dès lors semblaient être arrêtés,
comme dans une crispation du temps, silhouette inquiétante au
départ, se mouvant avec aisance dans le chaos de la circulation, elle le
distinguait de plus en plus à mesure que la distance diminuait et
quand elle put le voir nettement, le cri aigu du pot d’échappement se
transformant alors en un feulement rauque, assourdissant, comme
une toux métallique pétaradante, elle l’entraperçut dressé sur son
engin, les bras légèrement fléchis, les mains bien en hauteur qui
serraient les poignées, les genoux resserrés, les pieds ramassés sur
l’étroit marchepied entre la selle et le guidon, la visière baissée sur un
casque d’une couleur sombre brillante qui reflétait la lumière en de
brefs éclairs. Et puis, alors qu’il allait passer devant elle, une voiture
sortie légèrement de la file, juste un tout petit peu mais en se décalant
à demi des autres. Gaëlle se souvient d’avoir regardé ce véhicule,
39 LE RADEAU
sentant instinctivement le danger de la manœuvre, fouillant l’habitacle
en espérant croiser un regard qui aurait peut-être compris. Mais la
pluie masquait tout inondant la rue d’une lumière blafarde et elle ne
put rien discerner à l’intérieur. Devant ses yeux, avec agilité, le
motocycliste se déporta au milieu de la route pour éviter l’obstacle,
franchissant la ligne blanche en balançant dans un seul mouvement
l’unité soudée de son corps et de sa mobylette. Un geste bref. Le son
d’un choc, comme un éclair. Le véhicule a tourné. La courbe
grotesque d’un corps qui bondit par-dessus un capot, les jambes en
l’air encore fléchies. Un crissement de pneus. Une voiture en sens
inverse freine. Les bras du conducteur tendus sur le volant qui tente
de s’arrêter. Un silence. Puis cette chute stoppée net dans son élan.
Deuxième choc. Le son affreux d’un corps qui se désarticule, la
plainte creuse d’une carrosserie froissée. Plus rien. Et puis l’horreur
d’un casque encore plein à même le sol, avec ce coup affreusement
tordu sous le tronc de ce corps qui s’affale totalement en basculant
renversé sur le dos. Alors, instinctivement elle détourne le regard. Elle
voit le véhicule à l’arrêt en travers de la route, avec ce clignotant tardif
qui s’allume par intermittence. Puis, plus rien. Elle ferme un instant
les yeux avec seulement l’image stupide d’une roue arrière qui tourne
dans le vide, d’une mobylette tordue, renversée sur la chaussée,
brillant des mille feux des éclats chromés de ses roues tournant dans
le vide, inutiles.

Et de toute façon, qui est-elle pour avoir toutes ces
interrogations ? Cela en vaut-il seulement la peine ? Elle est ou n’est
pas. Qu’est-ce que cela peut changer ? Ça n’empêcherait jamais des
jeunes de se tuer en mobylette. Ça ne changerait rien à Yannick qui de
toute manière aurait vécu une amourette un jour ou l’autre. Elle n’est
pas unique. Et même si ce qu’ils avaient vécu était fort, sincère et
passionnel, il l’aurait vécu avec une autre. De toute façon, le monde
ne bougeait pas en fonction de sa personne. À ceux qui disent que
toute vie est utile, qu’il y a un tout à tout, et je ne sais quoi d’autre,
elle peut le leur dire elle ; elle le sait !

Non, nous ne sommes pas des êtres exceptionnels. Non, les
actions de chaque individu n’ont pas une influence sur la façon dont
40 LE RADEAU
tourne le monde. Non, nul n’est garant de la totalité de ses
agissements et rien ne nous en rend responsables. En fait nous ne
vivons pas dans un monde qui s’est fait ou qui a été fondé pour telle
ou telle raisons. Non, nous seuls nous créons ce monde, cette terre,
ces paysages, cette diversité d’espèces. Toutes ces lois physiques, ces
règles mathématiques, nos philosophies ne font pas que les décrire.
ELLES SONT notre monde par les liens qu’elles établissent entre
tous nos différents degrés de signification, à travers toutes les
ramifications de notre pensée, entre ce que nous connaissons et ce
qu’il nous reste à découvrir. Nous sommes et nous baignons dans
cela, dans cet état de fait : l’enchevêtrement de nos idées. Notre
univers n’est qu’observations, dénombrements, calculs savants ou
hasardeux, statistiques, des codes de lettres et de chiffres
indiciblement liés dans un maelström d’explications sommaires : « Ça
chat », « Ça chien », « Cela est bien », « Ça c’est mal ». Des théories
vagues sur des notions précisent dont le seul sens est celui que nous
leur donnons. Non, elle le sait bien, rien n’est établi, rien n’est résolu.
Ce que nous cherchons est tout et, bon Dieu, oh, non, il n’y a ni
Créateur, ni Création.
41


III.




Que dire de cet enchevêtrement, de cette chaise renversée, de ce
rideau qui pend au-dessus d’elle, à moitié sortie de sa tringle, auquel
elle s’est raccrochée en tombant tout à l’heure. Que dire ?
Le soir tombe inexorablement. Elle s’en est aperçue il y a peu de
temps quand la couleur du ciel s’est incontestablement assombrie et
que les ombres des meubles, sur le parquet du salon, se sont couchées
lentement en s’étirant doucement, silhouettes froides et noires qui ont
tendu leurs langues en travers tout le parquet, confondant dans leurs
masses sombres, lames de bois cirées et flaques noirâtres de sang.
Que dire ?

Gaëlle frissonne de tout son corps. Elle a froid, elle a peur. Elle
est vivante, elle le sait désormais. C’est pourquoi elle en tremble de
tous ses membres. Elle sent son corps qui se refroidit peu à peu. Plus
cela vient, plus elle en a peur. Elle s’effraie à cette idée que ça
n’arrivera pas soudainement, que ce ne sera pas instantané, que
contrairement à ce que son père disait, ce « temps de passage »
s’écoule comme un véritable calvaire ; elle ressent chaque seconde qui
passe en résonnant dans son corps d’une onde de souffrance
physique, comme le tic-tac d’une horloge la nuit dans le silence. Que
dire ?

À l’extérieur, un calme étrange succède à la fureur de la circulation
qui marque la fin de l’après-midi. Les lents cortèges d’automobiles
roulant, serrées, les unes contre les autres, se sont désagrégés peu à
peu. Gaëlle entend maintenant les voitures qui passent en glissant
silencieusement sur l’asphalte dans l’avenue perpendiculaire et bien
43 LE RADEAU
peu s’engagent désormais dans sa rue. Elle peut s’en rendre compte
quand le feu, en bas, passe au rouge, car elle n’entend plus le
ronronnement caractéristique des moteurs tournant au ralenti.

Gaëlle pense. Elle se remémore comment tout a débuté, comment
ce parfum sinistre, au début inodore, insaisissable, vînt obscurcir la
gaîté tranquille de leurs journées, déposant pourtant, infailliblement,
son voile funèbre de perspectives noueuses.

Dans son souvenir, elle ne situe pas exactement ce jour où son
père est rentré à la maison avec sa tête des mauvais jours. Ce n’est pas
qu’il y en eut beaucoup, non. C’est plutôt que ce jour-là, sur le
moment, elle n’y prêta pas grande attention. Son père rentrait avec
une mauvaise tête. Certes, et alors ? Elle a sa vie, ses propres soucis.
Personne ne fait attention à tout. Je crois d’ailleurs que c’était un jour
où elle avait ses règles. Elle se sentait malade, comme à l’accoutumée,
incompréhensiblement mal. Et ce n’est pas les quelques paroles
complaisantes de sa mère qui y faisaientt quoi que ce soit.
« Reste à la maison aujourd’hui ma fille. » « Ne vas pas à l’école. Je
te ferai une dispense. » « C’est normal pour une fille de ton âge de ne
pas se sentir bien dans ces moments. »
Mais elle ne voulait pas. Elle ne souhaitait pas s’arrêter de vivre
uniquement parce qu’elle était une fille et pas un garçon. Pas
étonnant, avec un tel raisonnement, que les femmes soient si peu
respectées dans notre société.

« Non Maman. Ça va. Je vais en cours aujourd’hui.
— Tu es sûre ? C’est normal pour une fille de ton âge de
s’absenter dans ces moments-là.
Sa mère insistait. Ses yeux verts se noyant sous un fin voile liquide,
comme à chaque fois qu’elles avaient ce genre de conversation entre
filles.
« Ça lui plaît »
C’est ça que Gaëlle pensait. Sa mère aimait avoir ce genre de
discussions. Peut-être que c’est l’idée qu’elle se faisait d’avoir des
enfants ; d’élever une fille ?
— On a Maths aujourd’hui. Je peux pas louper ce cours.
44 LE RADEAU
— Ce n’est pas non plus ta matière préférée.
Elle souriait.
— Non, ce n’est pas vrai, Maman. Je ne suis pas bonne, c’est tout.
— Allons, allons. Avec un peu de travail… Tu sais bien ce que
ton père dit.
— On arrive à tout.
— Alors ?
— Bon, eh bien je ne suis pas douée, c’est tout.
— Ah, tout le monde n’a pas la chance de ton frère.
— Mois je trouve pas.
— Quoi ?
— Moi je crois pas qu’il soit doué. Vous vous faites des idées.
— Tous les parents se font des idées sur leur enfant, ma belle.
Elle fut un peu surprise
— Mais vous avez vu ses notes ?
Elle était convaincue que ses parents se faisaient des illusions sur
ce point. Elle voyait bien ses bulletins et les commentaires parfois
moqueurs des professeurs de Marc. Ils étaient bien trop laxistes avec
lui.
— Tu sais, Gaëlle, les notes… C’est pas toujours le plus
important.
— Quoi ?
— Les notes à son niveau, ce n’est pas ce qui importe le plus
— Ah bon ? Et moi alors ?
— C’est différent Gaëlle, tu vas entrer au lycée.
— Ben tu disais pas ça l’année dernière.
— Non. C’est vrai. Mais c’est différent. Le passage au lycée, c’est
important pour toi.
Elle aurait bien voulu qu’ils lui disent ça quand tout manqua de
s’écrouler au second trimestre.
— Vous êtes contents au moins ?
— Pardon ?
— Toi et Papa, vous êtes contents ? Vous êtes fier de moi ?
— Oh, mon bébé. Ton père est très fier de toi.
Elle appuya la prononciation sur ce dernier mot.
— Il te l’a dit ?
— Oh, tu penses. Lui il dit pas grand-chose.
45 LE RADEAU
— …
Gaëlle la regardait avec ses yeux grands ouverts. La douceur
presque noisette de ses iris était comme un charme pour elle depuis le
premier jour où bébé, cette couleur était apparue comme étant celle
définitive.
— Mais moi je peux le voir
Elle s’était reprise pour que Gaëlle puisse comprendre. Elle
attrapa son avant-bras par-dessus le coin de la table.
— Papa est très fier de toi.
Sa fille rougissait un peu. Elle n’avait jamais su recevoir un
compliment.
« Ça changera » Elle pensait.
— Et toi ?
« Elle est si jolie. Il faudra bien qu’elle s’y fasse »
— Maman ?
— Oui ?
— Et toi, tu es fier de moi ?
— Moi ?
Sa petite moue était adorable. « Elle manque d’assurance, c’est
tout ».
— Oh oui mon chou. Je suis si contente pour toi.
— Maman ?
— Oui ?
— Ça ne te dérange pas si je vais à l’école aujourd’hui ?
— Tu es sûre que tu ne veux pas rester ici à te reposer ?
— Non, j’ai Maths. Je ne veux pas louper le cours.
— Je te ferais des bonnes Spaghettis, au thon, comme tu les
aimes.
— Maman…
— Avec de bons petits câpres.
— Du bon gruyère fondant.
— Maman ! J’ai Maths…
Sa mère souriait. Ses yeux verts se perdant un peu dans le lointain
derrière elle.
« Qu’avait-elle donc aujourd’hui ? »
— Le prof il est bien. Pour une fois que je peux comprendre.
46 LE RADEAU
— Tu es déjà très en retard. Allez, va, file. Lève-toi.
Gaëlle redressa la tête en direction de la pendule au-dessus du
passage de porte donnant sur le salon. Devant le cercle blanc aux
sigles romains massifs à la calligraphie sophistiquée ponctuant le
pourtour du cadran, les deux aiguilles en plastique noir étaient figées
sur une heure improbable. Plus de piles. La trotteuse ayant même
disparue depuis longtemps. Il devait être 8 h 30. Ou quelque chose
comme cela. Elle pensa un instant à un bon plat de pâtes fumant.
« Je vais te faire un mot d’excuse pour que tu puisses rentrer en
cours sans problème »
Elle se leva. Le voile brillant dans ses yeux avait disparu.
— Ce ne te dérange pas t’es sûr ?
— Mais non ma belle. Voyons. Tu sais, je veux juste que tu ne te
sentes pas mal dans ces moments-là.
— Je sais Maman.

À l’extérieur, il faisait froid. Le jour était levé depuis une bonne
demi-heure et, pourtant, les rangés de réverbères dans la rue avaient
toujours leurs lumières allumées, qui brillaient dans le gris du ciel,
comme des étoiles perdues en chemin. La dernière fois qu’elle avait
regardé sa montre, celle-ci affichait 8 h 54. Gaëlle marchait donc vite
sur le bitume gris, traversant les rues de ce quartier-dortoir du
centreville, déjà vidé des gens empressés de se rendre au travail. Elle se
hâtait sur le chemin du Collège pour ne pas être trop en retard au
cours suivant. La dernière sonnerie était à 9 h 05. Elle accéléra encore
le pas en pensant que ça n’arrangeait pas vraiment son mal au ventre.
Mais ce qui la faisait pester le plus, c’est qu’en marchant ainsi vite, elle
s’était mise à transpirer. Elle sentait la moiteur fraîche envahir ses
dessous-de-bras sous sa veste en laine noire. La doudoune qu’elle
portait pour se protéger du froid n’arrangeant rien. Ça la rendait
furieuse contre sa mère de l’avoir retenue autant. Yannick, il penserait
quoi si elle emboucanait comme une chèvre ?

Gaëlle se demandait aussi quelle était cette étrange sensation
qu’elle avait sentie comme une angoisse habitant les yeux de sa mère.
Qu’avait-elle donc en ce moment ? Pourquoi avait-elle autant voulu la
47 LE RADEAU
garder aujourd’hui ? Ce n’était tout de même pas nouveau qu’elle se
sente mal.

Elle repensait à ça durant cette fin d’après-midi calme où après
être rentrée du collège, elle prenait le goûter avec son jeune frère sur
la table de la cuisine. Cette position assise sur sa chaise était un peu
inconfortable avec son ventre qui la lançait, mais c’était mieux que de
devoir se pencher en avant, pliée en deux derrière le bureau trop bas
pour prendre les notes de cours. Sa mère était justement dans le salon
à écouter les informations à la radio. On l’entendait qui émettait
parfois un grognement, quand une nouvelle ou un commentaire la
faisait réagir. Il y avait des évènements à la frontière avec l’Allemagne,
la RDA comme on disait en cours de Géographie et, depuis le jour où
ça avait débuté, sa mère restait vissée au poste. « Les Russes », elle
disait toujours, « Ils vont venir » et son père se bidonnait en se
moquant d’elle.

Accoudée à la table de la cuisine, Gaëlle regarde son jeune frère
qui croque goulûment dans la tartine qu’il tient à la main. Il mord
avec énergie dans l’épaisse tranche de pain. Le trop-plein de confiture
remonte alors au-dessus de sa lèvre supérieure et s’accroche au fin
duvet de sa moustache d’adolescent. De l’autre, il saisit un verre de
lait et le porte à sa bouche. Le verre, dont il marque le rebord de
traces de confiture, commence à se vider par à-coups au fur et à
mesure qu’elle l’entend déglutir. Gaëlle peut voir les oscillations du
liquide blanc dans le verre qui se vide par à-coups. Il est encore à
moitié plein quand son frère s’arrête dans son geste et tourne des
yeux ronds vers elle, pleins d’interrogations. Elle entend qu’il lui parle
tandis que le lait remue dans le verre imprégnant les parois
transparentes d’une traînée blanche. Comme elle ne répond rien, elle
comprend qu’il reprend sa question.
« T’as jamais vu quelqu’un boire, dis ? »
Elle lève alors les yeux vers lui et remarque sa fine moustache
blanchie par le lait et sa lèvre toute rouge de confiture de fraise,
comme le maquillage grotesque d’un clown de cirque, immobile, la
bouche entre-ouverte, ses grands yeux écarquillés sur elle, atrocement
comique. Alors elle se met à rire, tout doucement au début, puis,
48 LE RADEAU
comme Marc incrédule la regarde et se met à ouvrir grand la bouche,
ce qui augmente son ridicule avec toute cette mie de pain à moitié
fondue dedans, elle s’esclaffe plus fort. Son frère ne dit toujours rien.
Il reste coi. Mais ses yeux se plissent, marquant le fait qu’il se sent
vexé. Sa mère, qui doit les entendre maintenant par-dessus le son de
la radio où passent toujours les informations, crie du salon dans leur
direction :
« C’est quoi ce bruit les enfants ? »
Ils se regardent tous les deux, elle, secouée des spasmes muets de
son rire qu’elle étouffe dans ses mains et lui toujours l’air hagard,
regardant de droite à gauche, ne comprenant pas, se demandant
toujours ce qui peut bien la faire rire ainsi à ses dépens. Mais ils ne
répondent pas. Ils ne répondent jamais d’ailleurs. Du moins pas dans
cette situation.
« Gaëlle, Marc, finissez votre goûter et montez faire vos devoirs. »
Là, c’est elle qui se doit de réagir, contrairement aux autres fois.
D’habitude, c’est plus son frère qui rétorque aux injonctions de sa
mère, mais aujourd’hui, elle se tourne vers la porte entrouverte
derrière elle et crie en direction du salon :
« On a rien à faire ce soir, Maman ! C’est vendredi ! »
Et elle râle un peu en expliquant que c’est la fin de la semaine et
qu’ils ont le week-end pour les faire. Mais elle se rend compte que sa
mère ne l’écoute pas, car une nouvelle plus saisissante que les autres
vient de lui faire émettre un petit gloussement approbateur. Quand
elle se retourne, elle aperçoit son frère qui s’essuie les lèvres du revers
de sa main, elle le surprend. Il a fini par comprendre. Dommage,
c’était marrant quand même.
« Ça t’est jamais arrivé à toi ? » qu’il grogne.
Elle remarque ses joues rosies par la gêne au-dessous de ses
boucles claires. Non, ça ne m’arrive pas à moi, pense-t-elle, pas plus
que toi d’avoir tes règles. Mais elle ne le dit pas. Elle le sait, s’engager
dans cette voie, c’est s’exposer à tout un lot de vulgarités dont elle se
passerait bien. Elle ne le sait que trop, son frère pour ces choses-là,
c’est pas un modèle du genre. Il est comme la plupart des autres
garçons. Humour gras, idioties salaces et au bout du compte une
description plutôt fantasque des femmes.

49 LE RADEAU
« T’as finis de t’empiffrer ? », s’énerve-t-elle. « Je vais
débarrasser. »
Elle se lève, pose ses couverts dans son assiette, la soulève et tend
la main par-dessus la table pour attraper celle de son frère. Il la
regarde une seconde comme cela, la main tendue dans sa direction,
puis finit par lui passer la sienne. Elle la saisit et l’empile en la glissant
sous l’autre. Il lui donne alors ses couverts qu’elle pose avec les siens.
Tandis qu’elle se tourne pour les déposer dans l’évier et faire couler à
grand jet un peu d’eau pour ne pas que le gras du beurre et le sucre
attachent, elle se dit qu’il n’est quand même pas une peau de vache,
car il l’aide toujours quand il le faut. Elle se dit qu’elle a peut-être été
un peu trop méchante de rire de lui à l’instant et pense que tout à
l’heure, elle devrait le rejoindre dans sa chambre pour qu’ils discutent
tous les deux et passent un peu de temps ensemble. « Ça fait
longtemps qu’on n’a pas discuté entre frères, pense-t-elle ». Mais
quand elle se retourne, elle constate qu’il n’est plus là. Il est parti sans
rien dire, sans faire de bruit, comme un voleur. Sur la table, il a
laissé les verres dont le sien a débordé en renversant du lait tout
autour, imbibant toutes les miettes ainsi qu’un quignon de pain rongé.
« Oh, non ! C’est pas vrai ! »
Elle crie en appelant sa mère :
« Maman !
— Oui ?
— Marc a encore tout laissé sur la table. Il fait jamais rien. J’en ai
marre.
— Laisse ma chérie, je m’en occuperai. »
Mais elle pense que ce n’est pas juste. Si ce n’est pas elle qui le fait,
ce sera sa mère. C’est toujours comme cela. Alors elle attrape son
verre, regarde une dernière fois sur la table le spectacle désolant de ce
verre à demi vide reposant dans une marre de lait puis, d’un geste, elle
le saisit de la même main tandis que de l’autre elle fait disparaître cette
fresque désolante et très new-age d’un va-et-vient rageur avec une
éponge humide. Le quignon entamé qu’elle heurte dans son geste,
voltige dans la pièce et glisse sous un meuble. Elle le remarque, le suit
un instant des yeux mais ne réagit pas. Il restera tel quel. Elle en a
déjà bien assez fait de toute façon.
50 LE RADEAU
Elle dépose le tout dans l’évier et monte dans sa chambre en
tapant du pied à chaque marche tout en grimpant les escaliers car elle
entend, encore, sa mère, l’oreille vissée au poste de radio qui écoute la
fin des informations, indifférente.

Ça fait déjà un moment qu’elle est allongée sur son lit, en silence,
les bras croisés derrière la nuque, quand elle remarque pour la
première fois, à travers les lames du plancher, la voix grave de son
père, en bas dans le salon. Machinalement, elle regarde l’heure en
tournant la tête vers son réveil posé sur la table de nuit. L’appareil
carré au plastique bleu ciel à la couleur un peu fanée que lui a offert sa
Grand-mère, lui indique qu’il est en retard. D’habitude il est là plus
tôt. Son père, c’est un peu un métronome. Tous les matins, il est
debout à la même heure et tous les soirs, il rentre un peu avant que ne
sonnent cinq heures. C’est comme cela depuis des années. Depuis
même aussi longtemps qu’elle s’en souvienne. Alors elle est un peu
surprise en voyant que l’horloge affiche une heure bien plus tardive.
6 h 33.

Elle est en train de rêvasser, les yeux posés sur sa vieille collection
de figurine bleues alignées sur la petite étagère en face du lit et de
s’efforcer ne penser à rien, en laissant son esprit déambuler d’un
songe doucereux à un autre, d’une idée qui la tracasse à un souvenir
de sa journée, tel un papillon capricieux battant l’air de ses lourdes
ailes en zigzagant au-dessus d’un champ plein de fleurs multicolores,
quand elle s’aperçoit qu’au rez-de-chaussée, son père parle à voix
basse avec sa mère. Il chuchote de sa voix forte comme à chaque fois
qu’ils ne veulent pas que son frère ou elle les entendent. Un moment,
elle se dit qu’ils doivent se disputer et en devine la raison qui est
souvent la même. Les résultats scolaires de son frère ne sont pas très
bons et ils se chamaillent souvent sur ce sujet, Papa reprochant à
Maman son attitude trop laxiste à l’égard de Marc. Il se peut aussi que
celui-ci ait apporté aujourd’hui une nouvelle preuve de ce que son
père qualifie de « flibusterie » car à ce stade-là, ce niveau désastreux
ne peut être que volontaire. Marc, dit-il, met de manière délibérée son
avenir en déroute par simple peur d’avoir à trop en faire un jour. Il
est vrai que souvent on peut se poser la question. Elle l’a elle-même
51 LE RADEAU
constaté. Régulièrement, elle le fait travailler, notamment quand il a
un devoir sur table à préparer et plus d’une fois, elle a remarqué ces
coïncidences troublantes comme, par exemple, une leçon sue sur le
bout des doigts la veille, aboutissant à un presque zéro le lendemain.
Il n’y a qu’une matière où, comme le dit son père, il ne peut pas
saborder son propre travail : ce sont les Mathématiques. Son père le
redit toujours en rallant contre sa mère, quand celle-ci l’appelle à plus
de discernement : là, le résultat est soit juste, soit faux. Marc doit
tellement faire montre de concentration pour s’assurer que son
résultat n’est surtout pas le bon en trouvant la bonne solution, que
cela lui interdit tout surcroît d’effort pour en inventer un qu’il saurait
alors à coup sur faux. C’est vraiment tordu comme raisonnement.
Mais son frère est réellement ainsi. C’est un paresseux débonnaire qui
a la chance d’être doué dans cette matière, comme le dit sa mère. Elle
aimerait bien qu’il en soit ainsi pour elle, mais elle n’a jamais eu cette
chance. Elle doit toujours travailler dur pour obtenir de bons
résultats. C’est frustrant. Pour son frère par contre, les
Mathématiques sont la seule matière où il s’en tire plutôt bien et,
selon les leçons, parfois même très bien. En règle générale, plus il y a
de calcul, plus ses résultats sont excellents. Vraiment, c’est à ne rien y
comprendre. À moins d’adhérer à la théorie de son père.

Mais Gaëlle sent, ce soir, au ton particulier qu’il prend, qu’il ne
s’agit probablement pas là des résultats désastreux de son jeune frère.
Comment expliquer alors le timbre triste que l’on entend dans sa
voix ? Elle peut sentir une vibration particulière aussi bien que la
pulsation d’un instrument sonnant trop fort dans un ensemble. Elle
se demande alors ce que cela peut bien vouloir dire. Et même si elle
se sent fatiguée, elle a quand même bien envie de descendre pour
comprendre ce qu’il se passe. Elle sait cependant que, comme à
l’accoutumée, au moment où ils la surprendront en train de les épier,
ils changeront de conversation. Cela se passe toujours ainsi. Elle
descend tout doucement sur la pointe des pieds pour ne pas faire de
bruit, guette leurs conversations dans la pénombre du couloir, entend
quelques phrases, tout au plus quelques échanges virulents puis, elle
ne sait jamais trop comment, ils s’aperçoivent de sa présence. Alors
pourquoi essayer de nouveau ? À quoi bon ? C’est peine perdue. En
52 LE RADEAU
plus, elle se dit que si elle se lève, la douleur à son ventre
recommencera à la lancer. Elle aura mal et ce sera pour rien.

Elle est en train de penser à tout cela, à se faire bonne conscience,
à s’imaginer descendant en silence les escaliers pour aller épier la
conversation de ses parents en-bas, dans le salon quand son frère
entre-ouvre la porte de sa chambre tout en frappant. Tirée de sa
rêverie par ce geste, elle s’indigne :
« Tu ne peux pas attendre que je t’aie dit d’entrer, comme tout le
monde ? »
Elle en a après lui après le coup qu’il lui a fait tout à l’heure dans la
cuisine. Le fait de le voir entrer comme cela sans lui en demander la
permission est l’occasion qu’elle attendait pour lui faire part de ce
qu’elle pense de son comportement.
Elle reste allongée les mains croisées derrière la nuque et tourne
tout juste la tête pour voir qu’il s’est arrêté sur le pas-de-porte.
« Tu ne sais pas frapper comme tout le monde ? Tu crois peut-être
que tout t’est permis ici aussi ? »
Son frère la regarde sans rien dire, ni faire le moindre geste. Il ne
s’avance pas pour entrer dans la piéce, comme il semblait vouloir le
faire. Non. Il reste ainsi, la poignée de la porte dans une main,
immobile. Il la fixe du regard. C’est à ce moment qu’elle s’aperçoit
que ses yeux grands ouverts sont humides comme s’il avait pleuré.
Elle se redresse alors sur son coude, comprenant qu’il se passe
quelque chose.
« Qui a-t-il, dis-moi ? Qu’est-ce que tu as ? »
Elle n’aime pas le voir comme cela. Quoi que l’on en dise, c’est
tout de même son petit frère et elle n’a jamais aimé le voir avoir du
chagrin.
Marc s’avance. Peut-être qu’il a senti maintenant qu’il est invité à
entrer. En tous les cas, il ne dit pas un mot jusqu’au moment où il
vient s’asseoir sur le lit, près d’elle. Elle voit alors que ces yeux sont
rouges et qu’il a dû pleurer. Elle se demande pourquoi mais sent déjà
que c’est lié à la conversation que ces parents ont en ce moment en
dessous. Alors elle devine.
« Tu as entendu leur conversation, c’est ça ?
— Oui.
53 LE RADEAU
Il renifle.
— Que se passe-t-il ? Raconte.
— Je ne sais pas si j’ai bien tout compris. Mais Maman et Papa
étaient dans la cuisine quand je suis descendu. Je suis resté dans
l’escalier. Ils ne m’ont pas vu.
Elle sourit. Il a eu la même idée qu’elle.
— Mais qu’est-ce qu’ils disaient. Ils sont en train de se disputer ?
— Non, pas du tout. »

Marc s’essuie le visage du revers de sa veste. Il se tait quelques
secondes mais Gaëlle sent au fait qu’il ne dise plus rien que ce qu’il a
pu voir en bas l’a particulièrement touché car son frère, c’est pas du
genre à pleurnicher. Bien qu’il soit le benjamin de la famille, il est
pourtant d’un caractère assez indépendant voire parfois solitaire. Ce
n’est jamais que de ses gros problèmes dont on entend parler et
encore, c’est rarement sa volonté. Le reste, soit il le garde pour lui,
soit il ne lui arrive vraiment rien. Que ce soit les petites difficultés de
tous les jours ou les bons moments que l’on souhaite toujours
partager avec l’un ou l’autre. Mais lui non. Quoiqu’il advienne, il reste
toujours égal à lui-même, impassible aux évènements et ne raconte
rien.
« Tout à l’heure, quand Papa est rentré, je faisais mes devoirs. »
Il lève la tête et souris d’un air gêné.
« Oui, c’était tout sauf des devoirs, pense-t-elle. »
« J’ai entendu Papa qui parlait. Tu sais que l’on entend tout de ce
qui se passe dans le salon de ma chambre. »
Gaëlle repense à la configuration de la maison et se dit qu’il a
raison, car sa chambre est tout juste au-dessus. La sienne est, elle, de
l’autre côté du couloir sur lequel donne l’escalier en colimaçon
montant du salon, à l’étage en-dessous.
« Comme je les entendais parler longuement, je me suis dit qu’ils
avaient certainement une discussion sérieuse et sans y prendre garde,
j’ai commencé à y prêter attention. Le mot « travail » revenait
régulièrement et ça m’a mis la puce à l’oreille. Mais je ne saisissais pas
le reste de la conversation. J’ai donc fini par me décider à descendre
pour voir de quoi ils parlaient. »
54 LE RADEAU
Marc la regarde un moment dans les yeux comme si à l’instant, il
voulait donner une dimension particulière avant de reprendre.
« Je me suis donc posté en bas de l’escalier, assis sur les dernières
marches pour ne pas qu’ils me remarquent.
— Ils ne t’ont pas vu ?
— Non figure-toi. D’habitude, tu sais que ça ne marche jamais.
Tu te souviens, quand nous étions petits et que tu me prenais par la
main pour que l’on descende tous les deux les écouter tandis qu’ils se
disputaient. Nous n’arrivions jamais à les surprendre. »

Gaëlle se souvient très bien. Elle avait neuf ou dix ans alors. Son
frère trois de moins. Cette époque ne fut pas des plus heureuses qu’ils
aient eu à traverser. Il ne se souvient peut-être pas, mais son père et
sa mère ont bien failli se séparer à ce moment. Du moins, c’est ce
qu’elle en pense aujourd’hui. Ils se chamaillaient souvent pour rien.
Ça commençait toujours après qu’ils étaient montés se coucher. Leurs
parents venaient les border, les embrassaient, éteignaient la lumière,
comme tous les autres jours puis, alors qu’elle était sur le point de
s’endormir, elle les entendait se disputer tout en montant la voix peu
à peu. Certains soirs, sa mère se mettait même à crier ou bien c’était
son père qui haussait le ton sèchement. Elle ne savait jamais pourquoi
et elle ne le sut jamais d’ailleurs. Quand elle tentait de les épier,
parfois en tirant derrière elle son frère par la main, à l’époque où ils
dormaient dans la même chambre, elle se faisait toujours remarquer
avant d’avoir pu les surprendre. De même, à chaque fois que par la
suite elle tenta de découvrir l’objet de ces disputes, ses parents
changeaient de conversation. Une fois quand même, un jour où elle
devait être plus insistante que de coutume, son père lui reprocha de se
mêler de ce qui ne la regardait pas. Ce sont des choses, dit-il, dont on
ne parle pas à ses enfants. Elle comprendra quand elle sera grande.
Alors elle comprend. Instantanément, la vision fugace de ses
parents se disputant au sujet de l’infidélité de l’un d’eux lui traverse
l’esprit. C’est des choses comme cela qui font que les couples se
séparent. Du moins, c’est ce que l’on entend le plus souvent. Elle voit
sa mère pleurant à genoux devant son père en tentant de le retenir par
le bras tandis que celui-ci tente de se dégager et immédiatement après
c’est son père qui gémit assis sur une chaise, le visage enfoui dans ses
55 LE RADEAU
mains en secouant la tête. Alors dans la sienne, les images se
brouillent. Elle ne parvient pas à s’en faire une représentation claire.
Non, ce n’est pas distinct. C’est pour cela qu’elle en laisse aussitôt
tomber l’idée. Mais il lui reste le doute. Il faut qu’elle demande.
Maintenant que cette idée lui a traversé l’esprit, il faut qu’elle en ait le
cœur net. Elle ne peut pas rester dans l’incertitude, le temps que son
frère se décide à lui révéler la vérité. Alors elle l’interrompt.
« Papa et Maman, ils vont se séparer ? »

Marc la regarde. Décidément, elle ne l’écoute jamais. C’est
toujours pareil. À chaque fois qu’il essaie de lui parler de quelque
chose de sérieux, elle l’interrompt. Il y a tant de fois où il allait lui
parler de ses chagrins, en vain. Il s’arrête invariablement car elle finit
toujours par ne plus l’écouter. Il ne peut pas lui en faire part. Elle ne
le laisse jamais finir. C’est incompréhensible. Pourtant, en aucun cas il
n’a pensé qu’elle était indifférente à ses soucis. Non. Elle est
affectueuse à son égard, ce qui montre son attention et il sait qu’elle l’aime
bien. C’est plutôt qu’elle ne sait pas écouter. Elle ne prend jamais le
temps de l’entendre ou tout au moins d’attendre qu’il ait parlé avant
de tenter de devancer ce qu’il a à dire. C’est terrible mais c’est plus
fort qu’elle. Elle ne supporte pas l’hésitation des gens quand ils ont à
parler d’eux-mêmes. Ce n’est pas de l’intransigeance, non. C’est plutôt
qu’elle ne semble pas le concevoir. Elle est de nature franche. Trop
peut-être. Quand elle a quelque chose à dire, quand elle doit se
confier à lui, mais il le sait, à d’autres aussi, elle le dit sans détours et
sans la moindre hésitation. Lui, par contre, il se comporte
différemment.
Ainsi, ils n’ont jamais l’occasion de discuter réellement de ce qui
lui tient à cœur. Il doit le garder pour lui. Il serait bien tenté de
renoncer d’avoir une discussion personnelle avec elle et pourtant il ne
s’avoue toujours pas vaincu. C’est tout de même sa sœur et bien qu’il
aime la taquiner à l’occasion, il a beaucoup d’affection et il sait que
c’est réciproque. Parler avec elle, lui fait toujours se sentir mieux,
donc, il n’y a pas de raison, dans ces occasions aussi il devrait en
éprouver un soulagement. Bien sûr, il y plein d’évènements qui lui
font penser ça. Il s’est déjà confié à elle sur des petits soucis ou
même, paradoxalement, les très grosses bêtises. Mais jamais ses
56 LE RADEAU
peines les plus profondes. Il souhaiterait naturellement qu’il en fût
autrement, mais le même scénario se reproduit invariablement : il
l’intéresse à ses problèmes, commence à aborder le point délicat qui le
turlupine et tac… elle invente la suite. C’est toujours comme cela. Le
problème n’est pas dans ce qu’elle invente, non. Parfois, d’ailleurs,
elle ne tombe pas loin de la vérité. On peut même dire qu’elle a
incontestablement une bonne intuition, tant elle manque à chaque
fois de faire mouche. Mais comme elle est bien trop préoccupée par
ses propres pensées, elle ne réalise pas que, dans le fait de se confier à
autrui, ce n’est pas tellement ce qui est dit qui importe, mais la
manière dont cela est dit. Le ton de la voix, l’attitude du corps, la
position que l’on adopte. La gestuelle est également importante. Ce
n’est pas la même chose de dire « j’aime cette fille » à quelqu’un assis
à table en train de s’empiffrer d’un hamburger ou debout, penaud, les
bras pendant le long du corps et les yeux pleins de rêves muets. Aussi,
comme elle vous prive de cet instant où tout se dit au-delà même de
la phrase, la confidence n’a aucun sens. Autant parler de sa flamme
pour une fille à un poteau électrique.

Marc l’observe. Durant tout le temps où il pense à tout ça, elle n’a
pas bougé d’un seul cil. Elle a avancé sa question tel un athlète dans
un stade lancerait un javelot et elle attend, immobile, figée dans son
élan, que sa question retombe pour voir si c’était un bon jet. Sa
bouche est encore ouverte en « O » sur sa dernière question. Ses yeux
marrons accompagnent parfaitement le style interrogatif de sa
dernière phrase, tant ils sont écarquillés sous ses sourcils redressés.
Même sa peau déjà blanche à l’habitude semble pâlir comme si, sous
la couche fine de son derme, chacune des minuscules terminaisons
nerveuses se contractait dans l’attente de cette réponse. Pourtant, il
est impossible de dire si tel l’athlète, elle fixe loin devant elle dans le
seul but de voir qu’elle a été la performance du lancer ou si, comme le
public, c’est l’essor majestueux du javelot dans le ciel bleu au-dessus
du stade qu’elle observe.
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