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Le ramoneur et l'égoutier

De
353 pages
Histoire d’une famille recomposée par deux enfants amis pour la vie: Lionel l’égoutier et Arnaud le ramoneur. Enfants, adolescents et jeunes adultes, de la Bretagne éternelle à l'effervescence parisienne, ils suivent les lignes de leur destin. Léger et audacieux, le premier volet de ce roman d'apprentissage en deux tomes nous invite à découvrir la profondeur d'une amitié masculine où la complicité est le maître mot. Sébastien Ereis est l’auteur de deux autres romans aux éditions Le Manuscrit, Le Coming in et Gens de maison.
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2 Titre
Le ramoneur et l'égoutier

3Titre
Sébastien Ereis
Le ramoneur et l'égoutier

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2009
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00316-1 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304003161 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00317-8 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304003178 (livre numérique)

6 8
TU ME CACHES LA LUMIÈRE !
Une paire de mollets menus sortait du gros
pantalon de toile raide pour tomber dans des
sandales en plastique, celles appelées « médu-
ses ». Elles exécutaient de trépidantes foulées
sur le sable. On venait d’y mettre des batteries
neuves, probable.
Dans l’axe du grand Nuage de Magellan, la
pâle lueur d’une géante bleue s’épanouissait en
supernova. Des terrapacsons de neutrinos arro-
saient la troisième planète d’un certain système.
Il n’avait pas fallu moins que cela pour qu’un
petit sourire parvînt à cintrer quelques rides au
visage de mademoiselle Gourmilot, qui s’allait
pêcher la crevette par cette belle matinée d’été.
Outre le gros pantalon, elle portait un haveneau
tout neuf (pour les ceux qui, le haveneau, c’est
une sorte de poche de filet qu’on pousse dans
l’eau devant soi). Tout neuf donc, avec un joli
manche verni agrémenté de trois rayures rou-
ges, genre maillet de croquet. Des habitués de la
marée observaient la vieille fille qui filait à
9 Le ramoneur et l'égoutier
l’hallali des crustacés, avec une heure d’avance
d’une part, son burlesque ustensile d’autre part.
– D’où elle sort, celle-là ? avait demandé l’un.
– Elle vient de louer la villa du bout. Juge en
retraite, paraît, qu’avait répondu celui d’à côté.
– Tu m’aurais dit girl du Lido en retraite,
j’aurais eu du mal à te croire. Et je mange mon
bob si elle prend quelque chose à c’t’heure-ci
avec son filet à papillons.
– Elle a dû se le faire fourguer par la mère
Taupier.
La mère Taupier, c’était le bazar-épicerie. Au
départ, l’épicerie ; le département bazar était
venu par la suite. La marchande avait fidèle-
ment calqué l’expansion de son négoce sur celle
du petit village côtier. Au fil des saisonnalités, le
modeste bâtiment initial s’était propagé
d’excroissances, réserves, appentis, arrière-
boutiques… En fait de département bazar qui
serait venu par la suite, c’était plutôt le côté fou-
toir qui était venu par la suite. Elle conservait,
au tréfonds d’un bout d’annexe, tout un dépôt
d’articles déclassés que la naïveté de villégiatu-
ristes occasionnels lui donnait d’écouler. Dont
un haveneau décoratif pour la fraîche débar-
quée dans Landerneau (enfin, fraîche…) : ma-
demoiselle Gourmilot. Laquelle s’allait pêcher la
crevette sous les neutrinos.
Madame le juge plongea son outil comme
elle se souvenait l’avoir fait dans son enfance
10 Tu me caches la lumière !
aux alentours de Biarritz et du siècle dernier.
Gaillarde, elle chemina dans les vaguelettes. Il
s’en fallait, chacun sait cela, d’une heure encore
avant que la mer fût suffisamment basse pour la
moindre capture, mais à vrai dire, l’ex-
magistrate s’en tapait comme de sa première
épitoge. Enfin, elle atteignait la retraite à l’issue
d’une carrière (elle disait « charge ») qu’elle avait
fini par exécrer. Aujourd’hui elle souriait, elle
concevait pour les promeneurs matinaux le dé-
dain que celle qui monte au plongeoir laisse
choir sur les tocards du petit bain. Après cet été
de préparatifs dans la villa du bout, elle allait
enfin réaliser ses rêves de tour du monde. Car
sous la simarre de satin battait depuis toujours
un petit cœur de globe-trotter.
Elle crut bien qu’il avait raté un ou deux bat-
tements, le petit cœur, quand elle abaissa son
regard sur ce qui bloquait son épuisette : une
forme en fuseau d’au moins un mètre cinquante
qui affleurait et rougissait l’eau. Mademoiselle
Gourmilot ne dit pas : « Sapristi, belle prise ! »,
elle dit à peu près : « Ahbouah-hap-hap ! » plu-
sieurs fois et crescendo, en décalant vers les ai-
gus.
Il vint du monde.
La mer finissait de se retirer. Le corps échoué
du marsouin se découvrait, le dos noir déchiré
d’un profond sillon pourpre : hélice de hors-
bord. Ils devaient être une dizaine, les estivants
11 Le ramoneur et l'égoutier
qui regardaient impuissants la peau si lisse qui
se desséchait ; l’œil, une étincelle vague qui ne
palpitait presque plus ; le sourire impassible,
comme l’expression figée d’un secret de liberté.
Des petits crabes palpaient un autre corps,
beaucoup plus petit, marqué des rayures de
naissance. Pour enfanter, la mère avait attendu
mademoiselle Gourmilot, sur qui peut-être elle
comptait pour enseigner à sa place la première
inspiration au nouveau-né… Qui se noya là,
dans cinquante centimètres d’eau de la marée
descendante.
L’évent du marsouin lâcha un infime souffle
à l’instant où accouraient deux garçonnets qui
venaient à peine de faire connaissance en ce dé-
but de vacances. Quand des enfants se trou-
vent, il ne leur vient pas l’idée d’amitié éternelle,
seulement la certitude qu’ils vont découvrir des
quantités de trucs ensemble. Pour inaugurer le
programme, on aurait pu imaginer plus récréa-
tif, niveau découverte. Ils se figèrent. Le pre-
mier chercha une main à tenir, il rencontra celle
de l’autre. Ils firent en même temps à deux ca-
davres, l’escorte de sanglots muets. Mademoi-
selle Gourmilot tourna les talons. Une colère
inexplicable lui enfiévrait les méduses.

Un moment plus tôt :
– Lumière !
12 Tu me caches la lumière !
Arnaud s’était retourné, mais n’avait vu per-
sonne. La voix étouffée si proche ne venait de
nulle part. C’était probablement la sienne ; on
rêve beaucoup à sept ans, alors parler en rê-
vant… Arnaud était monté s’asseoir sur ces
gros rochers, les plus élevés. Regarder la mer.
– Eh, là-haut !
Il s’était penché. Tout au fond de
l’anfractuosité, il avait distingué le reflet d’un
visage, et le visage lui avait dit :
– Tu me caches la lumière !
– Mais qu’est-ce que tu fais-là en bas ?
Un garçon comme lui, aussi brun et bouclé
que lui s’était redressé :
– Et toi, qu’est ce que tu fais-là en haut ?
Un cri de mouette et deux mimiques amusées
ponctuèrent la matinée, une voix forte y punai-
sa un prénom :
– Lionel !
Au fond du trou, les boucles brunes
s’agitèrent :
– C’est mon père.
Lionel avait escaladé son boyau de rocher.
Les garçons avaient tous deux couru à la voix
qui répétait « Lionel », à un homme au pied des
dunes. Mais un silencieux attroupement au bord
de l’eau les avait fait bifurquer. Un troisième
« Lionel », pas plus que cent autres, n’aurait pu
contrer leur curiosité : ils fonçaient vers les
marsouins.
13 Le ramoneur et l'égoutier
Leur rencontre se fit sous le signe d’une pe-
tite tragédie océane. De cette agonie qui s’était
obstinée à engendrer, ils ne discernèrent pas le
message, mais ils éprouvèrent la pesanteur d’un
instant qui marqua leur rencontre d’effroi. Ren-
contre formidable. Cet adjectif qui aurait dû
s’en tenir à quelque chose d’épouvantable a ra-
massé au passage le sens d’admirable, il a drôle-
ment bien fait puisque de leur rencontre, Ar-
naud et Lionel garderaient le meilleur de ce sen-
timent formidable ; un instant sans équivalent,
au max de l’intensité. Une rencontre formidable
qui les engagerait sans qu’ils s’en rendissent ja-
mais bien compte à une sorte de vigilance de
l’amitié ; pour la maintenir à la hauteur de son
introït.
Loin vers le large, sur des rochers dérasés, le
jusant déposerait tout à l’heure un ridicule filet
au joli manche verni agrémenté de bandes rou-
ges.

Dans la cuisine de la villa le Clos-Bleu, ce midi-
là, Adeline venait de desservir. Elle se tenait de-
bout derrière Lionel dont elle patouillait les
boucles, elle tablait sur sa voix rassurante pour
faire un sort à la tristesse :
– C’est la nature, mon bouchon, ça vit ça
meurt, ça meurt ça vit. C’est rien, c’est rien.
Elle ajouta par-dessus la table, s’adressant au
père :
14 Tu me caches la lumière !
– Vous auriez tout de même pu l’empêcher
d’aller voir ça, non ?
– Je l’ai appelé, Adeline, je vous assure, vingt
fois !
– Pauvre bête.
– Je vous assure !
– Mais non ! Quand je disais « Pauvre bête »,
je ne parlais pas de vous.
– …
– Cette pauvre bête qui ne trouve rien de
mieux que de venir confier son petit à ceux qui
la trucident. Faut-il qu’ils… On dit que les dau-
phins sauvent les matelots des naufrages. Drôle
de façon de les remercier, qu’aller leur labourer
le corps… Allez mon papot, c’est plutôt une
bonne journée, tu t’es fait un nouvel ami, non ?
Je vous ai aperçus tous les deux. Tu sais que de
loin, je vous ai pris l’un pour l’autre !
Nicolas saisit de la conversation ce fil qui les
changerait d’un sujet morose :
– C’est vrai, toi qui passes ton temps comme
un petit ours dans tes trous, te voilà un copain.
Arnaud, c’est bien ça ? Je suis content, mon
garçon s’urbanise.
– Par exemple ! C’est la paille et la poutre ! fit
Adeline, votre garçon serait sans doute plus so-
ciable si quelqu’un que je connais lui donnait
l’exemple de temps en temps. Cet Arnaud, je
prie le ciel que sa mère n’aille pas faire la même
figure que vous. Remarquez, pour reprendre
15 Le ramoneur et l'égoutier
cette grande bâtisse de Villa-Belle à elle toute
seule, faut qu’elle ait de la ressource. Ils vien-
nent de Lyon. J’ai vu leur domestique à la char-
cuterie. Un grand échalas avec un accent. Dor-
sibar… Quelque chose comme ça. Allez papot,
va retrouver ton copain. Vous allez bien vite
oublier cette histoire de poissons.
Une expression offusquée figea le petit visage
de Lionel qui se tourna vers elle, et qui lui souf-
fla sur un ton consterné :
– Daline, c’est pas des poissons.
16
ON ALLAIT BIEN RIGOLER
Le jour était arrivé, Chloé allait enfin dévoiler
la merveille. Un projet qu’elle mûrissait en
grand secret depuis six mois. Elle qui ne
s’emballait pourtant pas facilement n’avait pas
hésité une seconde à verser les arrhes de toutes
ses économies pour arrêter l’affaire.
L’appartement que lui avaient laissé ses parents,
elle l’avait bazardé sans un regret (ses locataires
n’attendaient que cela depuis des années) pour
pouvoir lancer l’emprunt. Et son studio, où elle
ne mettait plus guère les pieds que pour recher-
cher un vieux dossier ou exhumer un bou-
quin… pour garder un pied féministe hors du
piège matrimonial… à la trappe, le symbole
immobilier d’indépendance ! Elle accepterait
d’entériner la situation, pourtant bien engagée
avec la venue de Lionel. Il était temps de vivre
ensemble. Elle s’installerait définitivement chez
Nicolas ; dans les six pièces de fonction dévo-
lues au fonctionnaire hors échelle (qui
n’attendait que cela lui aussi).
17 Le ramoneur et l’égoutier
Elle allait enfin lui montrer la merveille, elle
dégustait par avance le moment où son Nico
s’ébahirait en découvrant la propriété. Elle en
convenait, ce n’était qu’avec lui qu’elle goûterait
le bonheur d’habiter cet idéal de maison d’été.
Le Clos-Bleu. Au milieu d’une pinède au mètre
carré prohibitif, la façade sur l’Océan d’une villa
princière — que l’agence ne cédait pas à un tarif
si idéal que cela. Lionel n’avait que deux ans,
mais elle le voyait faire des galipettes sur le tapis
d’aiguilles de pin, elle le voyait revenir de la
plage, une serviette de bain sur l’épaule, son
corps d’ado pailleté d’écume, puis elle le voyait
occuper la belle chambre de devant, avec sa
gentille Dulcinée si amoureuse…
Au volant de la petite Austin Cooper, elle
traçait des plans orthonormés par la félicité. En
cachette elle avait tout goupillé, depuis le mon-
tage financier, jusqu’à cette virée inaugurale en
compagnie de son homme. Rendez-vous avec
l’agence pour réception officielle des clefs, visite
où fébrilement on dispatche des avatars de mo-
bilier dans les pièces désertes, réservation de la
chambre (nuptiale, ne vous déplaise) au Relais
et Châteaux du coin… Et aussi la location
d’une paire de vélos (une idée, comme ça) à une
drôle de bonne femme qui vendait de tout ce
qu’elle parvenait à retrouver dans
l’embrouillamini topographique de son magasin
tentaculaire. Bébé Lionel aux bons soins de la
18 On allait bien rigoler
nounou certifiée, la cachottière filait au minis-
tère embarquer Nicolas pour cingler plein
ouest, où les frères de la côte armaient son bâ-
timent de rêve. Le Clos-Bleu.
L’Austin passait devant la bouche d’un par-
king souterrain quand une lourde limousine en
sortit trop vite, la percuta, et la projeta au nez
du bus bondé. Les trente tonnes du Soixante-
huit avalèrent les sept quintaux insignifiants de
la petite anglaise.
Au dernier étage du bâtiment voisin, un haut
fonctionnaire entendit vaguement le fracas de
tôles. Dix minutes plus tard, madame Desmoi-
seaux déboula dans son bureau. Bureau de celui
qu’au ministère on appelait « le petit Nicolas »,
dont les vingt-cinq ans jugés d’abord incongrus
pour le poste qu’il occupait étaient devenus une
sorte d’attraction. Desmoiseaux, avec son air
habituel de charrier toute l’indigence adminis-
trative de la fonction publique, entra, mais sans
frapper, pour cette fois, son chemisier Lanvin
toujours impeccable moucheté, pour cette fois,
de petits points mouillés.

L’un et l’autre désemparés, Nicolas et Lionel
Sarral s’accrochèrent l’un à l’autre. La symbiose
du désarroi. Le père arpentait des nuits entières
ses six pièces de fonction, il marquait le terri-
toire de ses larmes. Au matin, il emmitouflait le
fils, et il enfilait les sangles d’épaule d’un porte-
19 Le ramoneur et l’égoutier
bébé. Il n’aurait pu se rendre au travail sans lui.
L’attraction « le petit Nicolas » du dernier étage,
qui s’était doublée de la précocité du veuvage,
s’aggrava d’une nursery. Desmoiseaux, que Bé-
bé Lionel baptiserait vite « Des oiseaux », lui
aménagea au mépris des convenances un coin
du secrétariat, que vinrent meubler les atten-
tions émues de l’administration tout entière. Le
ministre en personne ne se priva pas de faire
sauter le bambin sur ses genoux, Bébé Lionel ne
perdit pas une occasion de compisser l’élite de
la Nation.

Vers 1870, Paul Régnault, celui qui avait
contribué à la notoriété de la ville d’hiver
d’Arcachon, fut pressenti pour l’édification
d’une villa balnéaire, trois chambres dont la suite des
maîtres et logements des domestiques au nombre de qua-
tre. L’architecte (qui venait de se défaire de son
jeune assistant, un certain Gustave Eiffel) livra
une datcha mâtinée de néo-gothique, volume de
type « hygiéniste » : la Villa Chantilly. Vers le
mi-siècle suivant, des aménagements de façade
eurent raison du caractère slave et de
l’exubérance pâtissière qui avait sans doute valu
son nom à la bâtisse, laquelle devint le Clos-Bleu.
Le Clos-Bleu… Un certain maître Duchâbre fit
tomber Nicolas des nues en l’informant que les
sommes restant dues sur le bien immobilier ci-dessus
nommé ne constituaient pas une dette à la charge de la
20 On allait bien rigoler
défunte et faisait figurer le bien immobilier ci-dessus
nommé à l’actif successoral…
Il héritait une maison ? ? ?
Deux mois plus tard, une entreprise contac-
tait Nicolas pour convenir d’une date de livrai-
son… Une livraison ? ? ? Oui monsieur, on
avait là un bordereau pour vingt mètres
cubes… Vingt mètres cubes ? ? ? Eh bé, gros
électroménager, mobilier, batterie de cuisine…
De cuisine ? ? ?
Il fallut bien finir par s’y rendre, à cette mai-
son, ne fût-ce que pour réceptionner le trous-
seau posthume de Chloé. Nicolas fit l’aller-
retour. Passons sur le retour qui lui prit trois
heures excédentaires : dur-dur de tracer la route
en chialant comme un veau. La grande sil-
houette blanche qui lui était apparue au milieu
des pins persistait sur sa rétine, cette image in-
délébile était le spectre de Chloé. Mais le legs de
cette baraque, dont il se serait volontiers débar-
rassé, n’était pas destiné au seul compagnon, il
l’était aussi au fiston, lequel ne s’effaroucha pas
un instant des murs hantés par des aquarelles
où sa mère avait esquissé son bonheur à tous
les âges de la vie, lequel apprivoisa la maison et
ses mille recoins comme autant de trous moel-
leux. Nicolas, en père poule docile, suivit le
mouvement.

21 Le ramoneur et l’égoutier
C’est non loin de cette maison que peu après,
la quadragénaire Adeline les ramassa, les deux
chéris. Et si elle descendit du ciel à leur ren-
contre, c’est au sens littéral.
Gérante du petit aéro-club du cru, elle avait
reçu des membres le cadeau d’anniversaire d’un
baptême de l’air en ballon libre. Les vaches de
la grande prairie s’étaient agglutinées, flageolant
du pis, au bout de clôture le plus éloigné de ces
monstrueuses poires multicolores que des brus-
ques grondements de feu poussaient lentement
aux nues (ouah, quelle plume !). À l’atterrissage,
enjambant, fuyant plutôt, la nacelle d’osier, ju-
rant qu’il fallait vraiment être con pour inventer des
sports aussi cons, Adeline s’était affalée dans une
vaste et fraîche bouse sous les éclats de rire
d’un tout petit garçon aux boucles brunes. Ni-
colas, pour excuser l’hilarité de Lionel, avait
proposé son aide à l’aérostière conchiée. On
causa, on s’entendit. La carrière d’Adeline dans
l’aviation prit fin trois semaines plus tard. Elle
fit l’affaire de tomber dans la vie de ces deux gamins en
tombant dans la m… Lionel l’adopta comme il en
fut adopté. Il se réfugia naturellement dans les
replis de ses amples salopettes, se laissa séduire
par sa tourte aux poires et ses abus de langage.
Adeline aborda la déroute du deuil de la maison
Sarral comme on entreprend un emménage-
ment. Le désordre peu à peu s’amenuisa, elle
remit sentiments et ustensiles à leurs emplace-
22 On allait bien rigoler
ments convenus. Nicolas et Lionel se laissèrent
guider par la gouvernante, lui admirent ce titre
au sens profond du terme.

Le docteur Nomblot-Porquier avait lui aussi
éprouvé en son temps la perte de sa moitié.
Perte cruelle s’il en fut. Cruelle car bien trop
longtemps différée : la carne ayant mis six ans à
avaler une chique qui lui faisait enfin régurgiter
les droits de propriété de la clinique. Six longues
années de clandestinité pour le praticien et son
ardente maîtresse. Tel le phénix renaissant des
cendres de feu l’épouse, le couple déploya ses
ailes adultérines. Il fit pour établir son nid la
dispendieuse emplette du Clos-Bleu, sans même
l’avoir vu. Leur première nuit y fut mémorable.
Leur premier matin aussi. Sur le coup de cinq
heures, un séisme les réveilla en cerceau,
comme dit le poète. Le tremblement de terre se
répéta de cinq en cinq minutes, au rythme des
énormes camions lourdement chargés qui pas-
saient en trombe dans l’avenue. Trois heures
après, sans attendre la fin des explications de
l’agence qui leur avait apporté l’affaire, et à qui
ils assénèrent l’injure suprême de « Nuisance
cachée, madame ! » (c’était une dame), ils remi-
rent la vibrante bâtisse en vente, les adjas dans
la foulée. Pour les explications, ils auraient ga-
gné à faire preuve d’un peu de patience, mais
après six ans, ils avaient leur taf.
23 Le ramoneur et l’égoutier
L’océan, depuis quelques années, avait entre-
pris de grignoter la plage, les grandes marées
emportaient chaque fois un peu plus de ce que
l’on appelle la dune mobile. C’était que depuis
quelques années, expliquaient certains, la cons-
truction d’un port de plaisance, deux kilomètres
plus au nord, avait contribué à dévier les cou-
rants côtiers. Au bout de l’avenue, la peau de
chagrin de sa chère plage se réduisant d’été en
été, le comité de propriétaires affligés s’octroya
le concours d’un ingénieur des Ponts et Chaus-
sées, docteur en génie civil if you please.
L’homme de l’art évoqua la réfraction par la ba-
thymétrie, leur fit voir la morphodynamique du
littoral, et puis aussi la houle cnoïdale (ou ellip-
tique). Il leur fit valoir enfin qu’il n’était point
hardi d’envisager le concept du brise-lames,
parce que : « Tout de même, hein, la force sta-
2tistique de résistance égalait tout de même k .
3(Cs-C). g. D , n’est-ce pas, hein ! ». On opta
pour de simples digues à talus constituées
d’entassements d’énormes roches rougeâtres
qu’une noria de gros camions achemina en fai-
sant trembler le canton, et délogeant au passage
le docteur Nomblot-Porquier, avec sa gisquette.
Des vieux de la vieille du coin vinrent railler les
efforts de ces « Parisiens », comme le savent
faire les vieux de la vieille qui ne sont pas à une
raillerie près. Mais le paysage se stabilisa sous
24 On allait bien rigoler
des vagues qui peu à peu fixèrent l’ouvrage en
l’ensablant à demi. Et toc, les vieux de la vieille !

Dix ans plus tard, c’est au sommet de ces
hauts rochers, malgré l’interdiction formelle de
sa mère, qu’Arnaud trouvait sa place
d’observateur. Plus près du soleil, il respirait
l’océan. C’est au fort de ces rochers, se glissant
dans les étroits passages jusqu’à des niches se-
crètes, que Lionel malgré la défense catégorique
de son père découvrait ses gîtes précieux.
Un matin, son excavation s’obscurcit soudai-
nement. Une ombre intempestive s’était immo-
bilisée au-dessus de lui.
– Tu me caches la lumière !

Ce jour de rencontre formidable, les prome-
neurs d’après-dîner arpentèrent une plage plus
silencieuse que de coutume. En fin de matinée,
un petit camion de la voirie avait halé la dé-
pouille encordée du marsouin. Un employé
marchait derrière, qui portait le petit sur son
épaule, dans un sac de grosse toile.
L’enlèvement prit presque une heure. L’avenue
tout entière se trouvait comme appesantie de
deuil. Dans le silence où les vacanciers, made-
moiselle Gourmilot nonobstant, assistèrent à la
scène, la rumeur des vagues eut les accents du
glas. Cette mort qui se mêlait à la naissance
avait de quoi remuer. Aucun n’ayant pu se dé-
25 Le ramoneur et l’égoutier
fendre d’accorder de la dignité aux deux cada-
vres, tous avaient été heurtés par la trivialité du
dénouement : des cordes, un sac ; ils devaient se
figurer que leur propre suaire pourrait être hâti-
vement tissé de chanvre ou de jute.

– Il faudrait entourer les hélices des bateaux
avec des grilles, comme les ventilateurs.
Lionel en bas, le dos au rocher, les doigts
croisés à la nuque, répondit à Arnaud en haut,
poings sous le menton, allongé au bord de
l’anfractuosité :
– Des bateaux à voile seulement. C’est la so-
lution. Bien sûr s’il n’y a pas de vent…
– S’il n’y a pas de vent, ce sera un jour pour
les dauphins, et pi c’est tout !
– Chacun son tour, fit Arnaud en appuyant
la sentence d’un hochement de tête.
Il apparut aux enfants qu’un usage alterné
des océans ne saurait dorénavant être remis en
question afin que perdurât la concorde des es-
pèces humaine et delphine. C’est fou ce qu’ils
étaient d’accord !
– Arnaud, c’est qui, Dorsibar ?
– Pas Dorsibar, Bo-zi-dar, rigola Arnaud.
C’est lui qui fait tout dans la maison.
– C’est un drôle de nom à coucher dehors.
Chez nous, c’est Daline qui fait tout.
Curieuse similitude des familles, inversée
comme dans un subtil miroir qui plutôt que
26 On allait bien rigoler
mettre la gauche à droite aurait la particularité
de refléter le masculin au féminin. Au Clos-Bleu
comme à Villa-Belle, on trouvait en somme un
parent esseulé, son auxiliaire, veillant tous deux
sur un petit singleton. Rassurant, pour les gar-
çons, puisque cette coïncidence si bien fichue
prouvait clairement à l’un comme à l’autre qu’il
n’était pas seul dans son cas. Sur cette scène
commune aux décors semblables, ils allaient
trouver chouette d’interpréter des rôles identi-
ques. Et pas de danger d’oublier que les inter-
prètes, en vrai, étaient drôlement différents : de
cela, ils avaient eu l’intuition dès leur rencontre,
peut-être même avant.
Lionel inaugura le divertissement en se sou-
venant qu’Adeline l’avait pris pour Arnaud,
qu’elle s’était bien fait avoir, et qu’on allait bien
rigoler.
27
TU ES TOUJOURS GRIMPÉ PARTOUT, TOI !
Les trente enfants de l’orphelinat Clavier pas-
saient au pied des dunes, sandales à la main. Sa-
gement assis près de son père, Lionel laissait
couler le sable entre ses doigts. De temps en
temps, s’interrompant, il plissait les yeux au so-
leil, cherchait un instant, pour fixer quelques
secondes son regard sur une silhouette floue à
tout un tas de mètres de là : Arnaud, membres
tendus de l’astérie, à plat dos sur le miroir du
sable mouillé.
Patiemment, Lionel reprenait une poignée de
plage, la laissait encore une fois couler de ses
doigts. Dans les gestes cadencés, le balancement
du regard, s’imposait la rigueur métronomique,
la précision d’un rituel. Une telle concentration
dans l’attitude intrigua son père :
– Tu n’es pas avec ton ami ?
– Non, pas maintenant, il est dans les oi-
seaux.
Monsieur Sarral eut un sourire, son fils avait
certainement voulu dire dans la lune. Il reprit sa
lecture. Elles font parfois de ces sourires bien
29 Le ramoneur et l’égoutier
particuliers quand le gosse produit une puérilité,
les grandes personnes. Un sourire qu’à y bien
regarder l’on trouverait un peu jaune piteux, car
il n’est destiné qu’à elles-mêmes, qui déplorent
que l’enfance leur soit à ce point étrangère.

Quelque temps plus tôt, Lionel :
– Tu es toujours grimpé partout, toi !
– Tu sais, quelquefois, je vais vraiment haut.
La gravité du ton d’Arnaud donna d’un seul
coup à la conversation une allure de confidence,
d’aveu.
– Haut comment ?
– Sur la plage, quand il y a un peu de vent.
Les mouettes arrivent. Tu vois, je me mets bien
à plat, bien étiré, et je monte voler.
– Tu imagines.
– Non, non, ce n’est pas ça.
– Alors, je ne vois pas ce que c’est.
– C’est que je suis derrière leurs yeux, les ai-
les, je sens le vent. Voler, quoi !
– Oui, ben, je sais quand même ce que c’est
que voler, figure-toi !
– Alors c’est bon.
– Mais pour y aller, ça, je ne sais pas.
– Oh, tu sais, ce n’est pas si terrible.
Mais Arnaud mentait, par bienséance, et Lio-
nel n’insistait pas. Une manière d’étiquette ré-
glait leur relation. Chacun entrevoyait chez
l’autre des paysages qu’il n’était même pas envi-
30 Tu es toujours grimpé partout, toi
sageable de chercher à visiter, y prétendre eût
été inconvenant, pour tout dire : impertinent.
Arnaud plus d’une fois, visitant les cachettes de
Lionel, l’entreverrait terré, les yeux mi-clos, ni-
ché au plus creux des rochers. Alors près de
Laurianne sa mère, il se mettrait en une faction
résignée qu’il réglerait à son tour de l’inlassable
rengaine des gestes sabliers. Ils avaient pour ces
fugues de l’autre, le respect confus du specta-
teur d’un exercice périlleux, mais surtout la pa-
tience attentive du pote inconditionnel qui ac-
cepte d’être exclu du mystère.
Et celui qui revenait avait un léger sourire
d’excuse tandis que l’autre habillait le sien
d’admirative complicité. C’était un temps de
paix où l’on était « convaincu d’intelligence avec
l’ami ».

Mais hormis les escapades solitaires, échap-
pées singulières, il y avait tout de même des
choses, retrouvailles plurielles, à mettre au pot
commun :
– T’as une crotte.
Arnaud cueillit d’un habile auriculaire ladite
au bord de sa narine, et l’expédia d’une piche-
nette en le tumulte des flots bleus.
– La vache ! Comment tu fais ça ?
Alors Arnaud enseigna l’art et la manière de
produire, l’index prenant appui sur le pouce, la
plus énergique détente. On alla jusqu’à des pré-
31 Le ramoneur et l’égoutier
cisions de tir remarquables grâce à la manne de
projectiles calibrés que leur fournissait la caca-
houète apéritive, au grand plaisir des écureuils
de la pinède. Lionel en retour instruisit son ami
du geste, pouce cette fois prenant appui au
creux de l’index, tout aussi infaillible détente qui
sait si puissamment propulser la bille. On alla, là
encore, jusqu’à des précisions de tir stupéfian-
tes, à la grande surprise d’Adeline qui découvrit
un jour ses tendres poires Williams Bon Chré-
tien enchâssées d’agates. De l’escape velocity, ces
techniques partagées les mirent bientôt sur une
même ligne de dextérité. Il en est des quantités
qu’ils s’échangèrent ainsi sans difficulté, sauf
deux, en dépit d’âpres efforts didactiques, la
cause en est que chacun s’y exerçait depuis son
plus jeune âge.
Au berceau en effet, c’est très étonnamment
que Lionel crachait comme un loup de mer, ce-
pendant qu’Arnaud, en son couffin déjà, pétait
avec maîtrise. Un bambin qui d’une savante tor-
sion labiale expulse un glaviot ciblé sur le mo-
bile à musique, un autre qui joue d’un sphincter
si subtilement mélodieux ; deux prodiges sur
lesquels ne manqua pas de s’extasier la gent gé-
nitrice, amis et relations… Jusqu’à un ministre
d’État. Mais quand survint pour les enfançons
le temps du langage articulé, ladite gent géni-
trice, qui prodiguait les plus vifs encourage-
ments à développer toute forme d’expression,
32 Tu es toujours grimpé partout, toi
prononça inexplicablement la proscription de
deux d’entre elles. Ainsi pour longtemps fut
bridé le génie organique des enfants, jusqu’au
jour où, absorbé par la construction d’une for-
teresse de sable :
– Oh, pardon !
– Quoi, Arn, t’as éboulé ton donjon ?
– J’ai fait un prout.
– J’ai rien entend… Ah, d’accord ! Je vois.
Oui… Je SENS que je vois !
Et Lionel titubant vers la syncope, d’une
main fébrile se fit un éventail, puis se contint
une poitrine que l’asphyxie menace, enfin,
choyant sur la tour de guet nord-est, il poussa
un râle d’agonie, conclu par la projection d’un
crachat, fluet, mais d’une idéale sphéricité, et
d’une non moins parfaite sobriété dans le tragi-
que.
Alors à la faveur du calme libérateur de cette
plage, par bonheur quasi-déserte, ils déployè-
rent de concert (si l’on peut dire), tels les amné-
siques qui voient soudain les images de leur vie
resurgir en rafales, leurs dispositions physiolo-
giques si longtemps jugulées. Lionel prenait la
pose inspirée de Pavarotti pour produire des
merveilles de balistique, expectorations dignes
d’un Le Nôtre à ses féeries aquatiques : molards
ciselés par Fabergé. Arnaud adoptait l’attitude
martiale du discobole antique pour lancer des
flatulences dignes d’un Mozart, de qui il sem-
33 Le ramoneur et l’égoutier
blait tenir une flûte enchantée : loufs certifiés
par Ruggieri. Pour honorer leur tacite contrat
synallagmatique (eh si ! C’est le mot), ils se fi-
rent grand scrupule de s’inculquer réciproque-
ment leur discipline, mais, comme il a été dit
plus haut, toute pédagogie se révéla vaine, fût-
elle raffinée jusqu’aux cimes de la maïeutique de
Socrate. Dès que l’un, supposant avoir pénétré
la subtilité d’un procédé, se risquait dans le do-
maine expressif de son ami, c’est, certes, avec la
meilleure volonté du monde, mais immanqua-
blement, qu’il s’abîmait dans la Bérézina.
– Mais si, c’est bien, c’est bien ! assurait cour-
toisement l’instructeur avec dans le timbre un
manque de conviction désespéré, cependant
que dans son regard bienveillant, l’on eût pu lire
le mon pauvre ami du maître de violon sur le
point de conseiller à son élève une reconversion
dans la chaudronnerie.
D’un commun accord, ils s’en tinrent pour
finir à leur art respectif. Pour celui qui se re-
trouvait seul avec sa suprématie, la déception
ressemblait à la nostalgie du voyageur qui
s’éloigne d’un compagnon demeuré sur le quai.
Mais si, de même que pour les échappées dans
les oiseaux ou les cavernes, chacun échouait à
exercer la compétence de l’alter ego, il pouvait
cette fois y participer en tant que spectateur. Il
contemplait alors la prestation avec l’ébahis-
sement de Bernadette à Massabielle ou le ravis-
34 Tu es toujours grimpé partout, toi
sement du mélomane emporté par la toute-
puissance harmonique de l’Offrande musicale (de
Bach).
Mentionnons pour finir que furent tentés ce
qu’ils appelèrent des duos… Mais ici, les préci-
sions manquent.
Sur les ruines d’un château de sable se bâtit
une grande admiration bilatérale. Quand un
« Les enfants, à table ! » fut lancé depuis la
dune, c’est spontanément qu’on remisa, tel le
concertiste après le triomphe, son instrument
dans l’étui. Après tout, les parents jadis s’étaient
eux-mêmes exclus du jeu en le frappant de leur
censure. On comprit que l’amitié se charpente
d’une exclusivité dont il serait vain de chercher
ailleurs la moindre équivalence.

La paranoïa mène à la sagesse. Asséné
comme ça, évidemment… Mais sachant qu’en
plus des combien de marins combien de capitaines,
l’océan pouvait s’en prendre aux marmots, Lau-
rianne et Nicolas, tourmentés par des visions
pathétiques de petits corps sans vie rejetés par
la vague assassine, avaient un matin mené les
garçons à un grand monsieur tout plein de
muscles luisants et tout fripé aux bouts de
doigts. En quelques jours intensifs, le maître-
nageur fit des enfants les cadors du crawl et du
plongeon ; des parents les champions de la pla-
cidité. Demeurèrent malgré tout l’injonction ré-
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