//img.uscri.be/pth/2023f8b0567d6cf24eb94bd9a1ebb448cf19ed7e
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 7,90 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Le ramoneur et l'égoutier - Tome 2

De
325 pages
Histoire d’une famille recomposée par deux enfants amis pour la vie: Lionel l’égoutier et Arnaud le ramoneur. Enfants, adolescents et jeunes adultes, de la Bretagne éternelle à l'effervescence parisienne, ils suivent les lignes de leur destin. Le deuxième et dernier tome de ce roman d'apprentissage accumule les rencontres extraordinaires et les expériences initiatiques. Sébastien Ereis est l'auteur de deux autres romans aux éditions Le Manuscrit, Le Coming in et Gens de maison.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

2 Titre

Le ramoneur et l'égoutier

3Titre
Sébastien Ereis
Le ramoneur et l'égoutier
Tome 2
Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00298-0 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304002980 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00299-7 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304002997 (livre numérique)

6 Titre

7Éditions Le Manuscrit
8
UNE GRANDE CERTITUDE D’AVENIR
– Lionel, mon peintre, j’emmène Arn dans
mon pays pour un couple de mois, accompa-
gne-nous, tu verras cent modèles aussi merveil-
leux que moi. Si, si, c’est possible !
Solyan posait sur son peintre un regard atten-
tif. Il avait souvent le sentiment d’être entraîné
dans la sphère Babouin. Sa sensibilité
s’accordait à ce mystère ; aussi profondément
qu’Arnaud désormais, il percevait le malaise de
Lionel.
– Mais oui, Léo, va, mon bouchon. Ça ne
sert à rien de rester à Paris ou ici. D’ailleurs, elle
ne s’en apercevra même pas, dit Adeline.
Adeline et Solyan s’affairaient à la cuisine de
Villa-Belle. Dès leur rencontre au vernissage,
leur entente avait chu direct dans le spectacu-
laire : La gouvernante et le modèle aurait pu être un
magnifique titre de fable où les deux personna-
ges se seraient séduits en un instant. Tous deux
partaient en même temps dans d’interminables
fous rires, submergeaient leurs deux amours de
la même tendresse, s’isolaient dans les armoires
9 Le ramoneur et l'égoutier
pour y visiter de vieilles fanfreluches, casser le
même sucre sur le dos de « la Cathalia » pour
laquelle ils avaient édifié un joli piédestal
d’aversion tout serti de persiflages. Ils trou-
vaient finalement très ingénieux que la détresse
de Lionel fût à l’instant même éprouvée par
Arnaud, et vice-versa, car ils pouvaient ainsi
travailler ensemble au mieux-être de Babouin,
en bloc.
Solyan, virevoltant devant le fourneau :
Alors, vous me trouvez comment en maître
queux ? Je vous épate, hein ! On ne savait pas, ti
moun, que je savais cuisiner !
Mi-avril les avait vus arriver à la villa avec
surprise. Le départ s’était décidé la veille, Ar-
naud écrivait : … les Ken des plages qui chevauchent
le zodiac d’argent, revêtus d’un hâle onctueux cuivré par
huit heures de vigilance quotidienne, que l’on retrouve
l’automne venu, blondasses aux reflets de crépines irri-
guées de bière dans des pénombres de bus grillagés. Le
Dieu des tatas qui connaît son affaire sait par bonheur
trancher net le fil des amours aoûtiennes, et en bon pra-
ticien diagnostiquer qu’elles ne passeront pas le
2 septembre, mais il s’en est vu, de ces acharnés théra-
peutiques, booster aux U.V.A. de l’obstination leurs
passions décolorées, projeter en boucle leurs vacances ca-
mescopées sur l’écran total de leurs illusions balnéaires.
Ah ! Beautés chlor…
– Qu’est-ce que tu écris ?
10 Une grande certitude d’avenir
Lionel, assis dans un coin de l’appartement
que Solyan et Arnaud venaient d’acheter Ave-
nue d’Italie, échappait pour un après-midi au
vide de l’atelier.
– C’est pour les mecs de Homo Fil. Le gars
qui fait La chronique salopiote est parti en cure de
sommeil. M’étonne pas, avec ce style ! Attends,
je termine, répondit Arnaud.
Beautés chlorotiques du temps jadis, épidermes albes-
cents enveloppés de serge glacée qui alliez aux bains de
mer en catimini, vos fantômes…
– Tu es tout contracté Léo, s’interrompit-il,
tu me donnes l’impression d’avoir été emballé
sous vide.
Il expédia la fin de son article : Vos fantômes
ressurgiront de l’ombre bienfaitrice, blêmes sortilèges qui
feront tantôt virer de leurs mains imposées, l’ambre so-
laire en eau de boudin. Il tira le feuillet de l’Olivetti,
la rouge jolie Valentine de Sottsass qu’il venait
de récupérer au grenier de Laurianne, et vint
s’asseoir près de Lionel qui eut cet étonnement
subit :
– Depuis quand tu tapes à la machine, Ba-
bouin ?
– Depuis le coup des carnets, Babouin.
Arnaud blaguait, bien sûr, mais ces carnets…
Quelle aventure ! Elle avait commencé quelques
années plus tôt. Lionel se rendait à la galerie, il
marchait le long de la Seine, quai des Grands-
Augustins, quand tout à coup, qu’est-ce qui ne
11 Le ramoneur et l'égoutier
le fait-y pas tomber en arrêt devant la caisse
d’un bouquiniste ? Trois petits carnets, couver-
ture « Annonay », dos en toile noire lustrée qui
colle un peu aux doigts… Même famille que ses
beaux albums de feuilles, ses herbiers qui
avaient tant fait rêver Arnaud. Il les achète, et
les lui offre. À Arnaud le fou de notes volantes,
petits papiers hétérogènes qui avaient un pen-
chant spontané pour la cavale. À Arnaud qui les
adopte immédiatement. « Ils me sautent dans la
poche », qu’il dit comme ça. Quinze jours plus
tard, qu’est-ce que Lionel ne voit-y pas dans la
corbeille à papiers du studio de l’île de la Cité ?
Deux des trois carnets. « Ben, je les ai finis, ils
sont remplis », que dit comme ça Arnaud, et il
ajoute : « Si tu pouvais m’en trouver d’autres ».
Lionel qui s’était attendu à ce que son babouin
les conservât, qui imaginait déjà un rayonnage
empli de ces jolis petits carnets en ordre chro-
nologique, mesure l’étendue de l’invraisem-
blance : il a tout simplement oublié qu’Arnaud
se fout comme de l’an quarante de conserver
quoi que ce soit. Alors il file dare-dare quai des
Grands-Augustins : « J’en ai pu, dit le barbu (car
il l’est, le bouquiniste). — Vous en aurez
quand ? — Jamais. — Comment ça, jamais ? —
Ça fait trente ans que la fabrique a fermé, mon
p’tit gars. — Merde alors ! ». Il retourne au stu-
dio sur le poil des sourcils, repêche en catimini
un des carnets dans la poubelle, et le porte à un
12 Une grande certitude d’avenir
relieur d’art, rue Leriche, dont Duriez vient de
lui donner l’adresse. Ainsi chaque mois à Ar-
naud, Lionel livrera-t-il fidèlement quatre car-
nets conformes aux originaux, qu’il aura fait fa-
briquer à prix d’or, qui finiront fidèlement à la
poubelle. C’est Duriez avec sa bonne vieille ha-
bitude de mettre les pieds dans le plat qui :
« Vous êtes content de Caracostea, Lionel ? Il
m’a remercié de lui avoir envoyé un client si ré-
gulier. Vous imaginez, Arnaud ! Cinquante car-
nets à l’année, reliés main avec un ancien stock
Zéphyr de chez Rolland, introuvable : une
rente ! » Lionel avait rougi, Arnaud avait souri,
ému aux larmes par l’attention discrète de son
babouin. C’est peut-être le petit choc de cette
aventure qui décida le nègre à se mettre au cla-
vier, procrastination qui faisait jusqu’alors le
grand dam des ouvriers de l’édition dont les
yeux se tirebouchonnaient au décryptage de son
esculapographie (n.f.manière indéchiffrable de former
les caractères de l’écriture ; écriture ainsi formée. Écriture
de médecin).
Ils fixaient la fenêtre d’un même regard ab-
sent quand Solyan entra. Il embrassa « son pein-
tre », son Arnaud. Il ressentit un picotement ca-
ractéristique le long de l’échine : Babouin qui
s’était éclipsé ne lui laissait qu’une brume de
fantôme.
Le top model avait repris le métier à présent
que l’air veau qu’il trouvait aux prédateurs l’en
13 Le ramoneur et l'égoutier
préservait, à présent surtout que s’être autorisé
à aimer Arnaud le faisait, à la fin des fins, vivre
pour de vrai. Il avait repris le métier pour être
bien certain, comme preuve de sa métamor-
phose : un test. L’agence de mannequins, pho-
tographes, annonceurs s’arrachaient ce nouveau
personnage, toujours splendide, mais distant,
hiératique, et pour tout dire : intimidant, qui
consentait à n’accepter de contrat que ne
el’éloignant jamais de la place d’Italie (13 arron-
dissement). Lionel y passait souvent, dans le
e13 . L’agitation de l’exposition des corps (un
tabac) l’avait un temps distrait, puis l’avait fina-
lement laissé à un point qui ressemblait fort à
celui où elle l’avait trouvé, au rythme 4 h-midi
d’un travail presque machinal. Cathalia
n’apparaissait que sporadiquement à l’atelier, on
la voyait courir tout Paris, faire grand tapage de
la Fonderie, donner l’impression à Lionel
d’avoir déménagé pour son bureau. Peut-être
aurait-il pu lui parler, mettre une fois pour tou-
tes le sujet sur le tapis, mais c’eût été dépasser
un point de non-retour, pressentait-il. Il
s’accrochait à un statu quo dont le flou le satis-
faisait encore un peu. Il espérait… Incondition-
nel.
– Arnaud, mon doux ami, dis à ton frère pu-
tatif que je fais un caprice. On vole un camping-
car et on va à la mer.
14 Une grande certitude d’avenir
Le lendemain, de grand matin, la voiture
quitta la capitale. Solyan avait mobilisé sa
Ma’Daline.
– Ma’Daline, qu’est ce qu’on peut bien faire,
toi qui a de l’expérience ?
– L’expérience ! Tu as beau les aimer tout ce
que tu sais, mon petit noir de bouchon, tu ne
comprendras pas la peine qu’ils ont. Il n’y a pas
de chagrin de confection. Rien que du sur-
mesure !
La gouvernante et le modèle, ce midi même,
déroulèrent le tapis des Antilles sur le piano de
la cuisine de Villa-Belle. La spatule d’Adeline
caressait la pâte des acras, Solyan fermait sur
une bonite la porte du four en chantonnant :

Man’zel Ma’ie fe’mez powt à ou,
Diab là qu’a v’in mangé ou.

– Ma’Daline, épouse-moi, tu es la seule per-
sonne sensée de la famille.
– Ah ! Papot, je veux bien rigoler un peu
avec toi, mais je ne suis pas mûre pour le ma-
riage.
Solyan prit alors une des allures grande
folle dont il s’était récemment constitué un très
phénoménal assortiment :
– Les femmes ! Elles n’en veulent qu’à notre
corps ! La galipette vite fait, et puis elles se
tournent de l’autre côté. Et elles vont regarder
15 Le ramoneur et l'égoutier
le match avec les copines en buvant des bières.
Et un jour, tu me plaqueras pour un plus jeune,
moi qui t’aurai donné les plus belles années de
ma vie ! Je me retrouverai tout seul, les mains
usées par les lessives avec les gosses et le chien.
Tu ris ? Sardanapale !
Adeline se tordait, quelques sourires fure-
taient du côté des garçons. Solyan en rajouta :
– Tu as brisé ma vie, Ma’Daline. Je me
voyais si bien en tata poule avec tout un tas de
petite mâles à carreaux. Les petites brassières à
jours, la première boum, la première perma-
nente… Et le soir, pour les endormir, raconter
la merveilleuse histoire de Blanc-neige.
– Blanc-neige ? fit Lionel intrigué.
– Comment ? Blanc-neige et les sept naines ?
Vous ne connaissez pas ?
Les garçons comprirent qu’il repartait dans
un de ses petits shows prémédités :
– Ben voilà, commença-t-il, il était une fois
une reine qui mit au monde un p’tit gars si beau
avec sa peau d’albâtre qu’on l’appela Blanc-
neige. Mais comme le roi n’avait pas survécu à
la césarienne, la reine se remaria avec une
grosse fortune… Mais drôle de genre, très porté
sur sa personne qui passait son temps devant sa
coiffeuse. Miroir magique, il faisait, redis-moi
un petit coup qui c’est qu’est le plus beau mec
du royaume. Et le miroir pas contrariant : Sire
ta majesté, y a pas à tortiller, c’est toi la plus
16 Une grande certitude d’avenir
belle chute de reins du pays. Et tous les jours
comme ça, mais Blanc-neige pendant ce temps,
il poussait comme un joli poireau : un petit cul
au moule et une gueule d’ange à tomber par
terre. Si bien qu’un beau jour, le miroir magi-
que, il répond automatiquement que : Sire ta
majesté, tu es en encore pas mal pour ton âge
mais Blanc-neige, pardon ! Il est trop canon
qu’à côté tu ressembles à Pauline Carton.
Lionel, Arnaud et Adeline rigolaient.
– C’est comme ça que Blanc-neige se re-
trouve limogé comme une pauvresse dans la fo-
rêt. Pas une boutique, pas un backroom, rien !
Et voilà-t-y pas qu’il tombe sur la chaumière
des sept naines. L’état de la maison, je raconte
pas ! Et c’est décoré n’importe comment. En-
fin, il s’y colle. Et que je te mets de la cretonne
aux fenêtres, et que je te mitonne le bourgui-
gnon, et que je te frotte le linge pendant qu’elle
vont prendre un pot chez Elula Perrin… et une
cotte de mineuse à la fin de la journée, tu peux
courir pour la ravoir à l’antiredéposition ! Pen-
dant ce temps-là, le roi, il se dit : « Tiens, si je
ressortais mon vieux miroir magique, histoire
de ». Alors : « Miroir magique et patali et pata-
lère ». Et cette vilaine cafteuse de miroir magi-
que qui répond : « Sire ta majesté, le plus beau
mec du royaume, c’est personne d’autre que
Blanc-neige qui fait la jeune fille au pair chez les
sept naines ». Le roi, ça lui fait d’un seul coup
17 Le ramoneur et l'égoutier
une mise en plis façon tampon Jex, tu penses. Il
ne fait ni une ni deux, et déguisé en représen-
tante Tupperware : direct à la chaumière. « Te-
nez, qu’il fait à Blanc-neige, pas méfiante, c’est
un cadeau promotionnel : une belle pomme
empoisonnée ». Blanc-neige : « Oh, par exem-
ple, une belle pomme empoisonnée, c’est ça qui
est bon pour le transit », et il croque en plein
dans la pomme. Faut dire que Blanc-neige, il est
beau comme un camion mais con comme une
valise. Il se met le dos de la main sur le front
comme il a vu faire Edwige Feuillère, et il dé-
gringole dans le vestibule. Et les sept naines qui
rentrent du boulot, haïli, haïlo : la crise ! Qu’est-
ce qu’elles vont devenir sans Blanc-neige ? Heu-
reusement, le prince charmant qui draguait le
Brésilien dans le bois d’à côté s’amène pile poil
pour lui donner un baiser d’amour. Comme ça
ne suffit pas, il lui retourne une mandale. La se-
cousse. Et hop ! Blanc-neige qui a une digestion
très lente nous dégobille le bout de pomme
empoisonnée. « Ousque je suis-je ? Je crois que
je me suis assoupli ». Et il tombe dans les bras
du prince charmant avec les miches qui
s’ouvrent en corolle. Et ils vécurent heureux, et
montèrent une boîte transformiste qui refusait
du monde, et le méchant roi eut une grossesse
nerveuse qui lui fit péter son lifting.
Les garçons riaient. Adeline, encore meilleur
public, changea ce midi-là de salopette car elle
18 Une grande certitude d’avenir
n’avait pas pu se retenir. Puis on déjeuna guade-
loupéen.

La mer de certains après-midi d’avril est
grise. L’eau paraît épaisse. Les vagues se pour-
suivent en désordre comme si la personne pré-
posée à l’alignement s’était absentée à la ma-
chine à café. Elles dégagent une large odeur qui
rebondit sur le sable dur. On pourrait penser
que c’est une mer qui ne fait plus attention aux
gens, qui aurait décidé une fois pour toutes
qu’elle n’a que l’été pour être séduisante.
Arnaud vit les mouettes planer, chahutées
par les bourrasques. Lionel s’était assis au bord
d’une de ses anfractuosités de rocher. Solyan,
emmitouflé jusqu’aux yeux, fixait l’horizon, res-
pirant à petits coups, étourdi d’air puissant qui
charriait l’iode et les volées d’embruns froids.
Lents devant le soleil passèrent des nuages qui
firent glisser de grandes marbrures d’ombres
sur la côte.
Tous trois déambulèrent, suivirent la grève
en silence, avec les rouleaux gris. On apercevait
les trente enfants de l’orphelinat Clavier qui
marchaient en rang. Les silhouettes menues ba-
lançaient bras et jambes, grouillaient au loin,
provoquant l’illusion d’optique d’un seul corps
fourmillant.

19 Le ramoneur et l'égoutier
La nuit venue à Villa-Belle, le vent piqueta les
vitres de bouffées de pluie. Arnaud retrouva la
chaleur de Solyan, le parfum brioché de sa peau,
et l’espace de son cœur :
– Mon Solyan, vas-tu partir un jour, me lais-
ser dans l’état où Cathalia laisse Léo ?
– Tu es mon premier et mon dernier amour,
Arn. Je l’ai vu dans ton beau regard. Arn et So-
lyan, c’était écrit… noir sur blanc.
– Hi, hi ! Et merci pour la représentation de
ce midi.
– Y a de quoi, ti moun, pas facile de dérider le
Babouin aujourd’hui. J’ai cru que j’allais être
obligé de vous raconter Le beau au bois dormant
par-dessus le marché.
– Tu nous le mets de côté pour la prochaine
fois.
– J’ai fait mon devoir de comique troupière,
tu as aussi le tien à remplir. Va retrouver Lionel,
reste avec lui cette nuit. Il a besoin.
– Comme Arnaud refermait la porte de la
chambre sur Solyan, il l’entendit pouffer :
– Et pas de blague, hein ! Ou je vais direct
coucher avec Ma’Daline.

Il se sentit aimé, fort comme il le fallait pour
Léo. Il se sentit capable de tous les miracles.
Une onde fébrile le traversa, qui était comme
une grande certitude d’avenir.
20
CE N’EST PLUS LA MÊME
Une semaine plus tard, Lionel vit Solyan et
Arnaud prendre leur vol pour les Caraïbes. Il
regagna son atelier, le ventre étreint d’une cris-
pation douloureuse. Dans la cuisine, il se versa
une rasade de champane, histoire de trinquer un
petit coup avec Babouin. Il venait de décider de
s’inviter chez son père, échapper au silence des
lieux, quand il entendit un bruit du côté de la
chambre. Il y découvrit Cathalia qui déambulait
nue à la recherche d’un jean où caser sa fémini-
té. Elle se précipita dans ses bras :
– Tu me manquais, mon Lio !
Ils tombèrent sur le lit. Travelling arrière avec
fondu enchaîné sur un plan large du quartier.
Cut sur un petit oiseau intrigué qui bouge la tête
comme s’il cherchait d’où peut bien venir ce
chambard… Parce que décrire ce qui se déroula
sur le lit du plan précédent, on pourrait faire
macache pour le visa de censure.
Lionel se sentit revivre, Cathalia était reve-
nue. Il oublia en une heure les affres de tant de
journées.
21 Le ramoneur et l'égoutier
– Et… tu restes un peu ?
– Mais bien sûr, que je reste ! D’ailleurs, je ne
peux plus dormir à la Fonderie, j’ai cédé la
place.
Elle avait beaucoup à raconter. La Fonderie
allait incessamment s’ouvrir au public. Ça bour-
donnait, là-dedans ! Un textilographe, un plastimé-
canicien, un scénograveur… passaient le plus clair
de leur temps à l’atelier du premier étage, les
rencontres se multipliaient. Son bureau-studio,
Cathalia venait de l’abandonner à un artiste qui
menaçait de faire très fort avec les précités dans
cet espace explosif. Les projets fusaient, on ver-
rait en son temps à les finaliser, en attendant on
pensait à une expo inaugurale.
– Ils font fort, tes poulains ?
– Fort. Mais ils débutent, c’est pour ça que je
les ai pris. La Fonderie n’aurait pas encore les
moyens de se payer des Sarral. J’ai l’impression
d’être vieille tant ils sont créatifs. Fais voir
quelle heure tu as… Midi ? On y va ! J’ai hâte
de te montrer.

C’était pratiquement la seule chose qui avait
été conservée des plans originels, mais la façade
était vraiment digne du talent du bon vieil archi-
tecte rondouillard. Il avait organisé un mélange
de montré et de caché avec une sacrée efficaci-
té. Un habillage de marbre poli associé à des
pierres sculptées récupérées chez un démolis-
22 Ce n’est plus la même
seur de chefs-d’œuvre en péril exprimait la na-
ture hétérogène de ce dont accoucherait le bâ-
timent. Lionel fut impressionné. C’est en revan-
che interdit qu’il fut quand il découvrit
l’intérieur, car l’espace expo du rez-de-chaussée
avait doublé de surface.
– ? ? ?, dit-il en substance.
– Ah, je ne t’en avais pas parlé ! M’est sorti
de la tête. Cela s’est décidé du jour au lende-
main. La boutique mitoyenne qui donne sur
l’autre rue s’est libérée, je ne pouvais décem-
ment pas laisser passer une occasion pareille.
On a percé. 500 mètres carrés d’un seul tenant !
Je crois qu’on est les plus vastes du quartier.
Une brunette accourait, toute propre sur elle,
touche de jeune fille de bonne famille, jupe plis-
sée et dossiers plein les bras, faisant résonner
ses talons Richelieu entre les piliers carrés de
l’immense pièce vide, qui paraissait tout émous-
tillée (la fille, pas la pièce) :
– Monsieur Sarral ! Je me demandais si
j’aurais jamais le plaisir de vous serrer la main…
Monsieur Sarral !
Elle serra la main tant espérée en rougissant
beaucoup.
– J’aime tellement ce que vous peignez ! cli-
cha-t-elle.
– Euh, merci, reclicha Lionel.
– C’est Sophia, dit Cathalia, ma… notre se-
crétaire.
23 Le ramoneur et l'égoutier
– Vous vous occupez des affaires ordinai-
res ? plaisanta le peintre, pour lui-même.
– ? fit par conséquent Sophia.
Un mec, jeune aussi, mais qui donnait
l’impression de passer sous une porte trop
basse, s’était joint au trio. Lionel se demanda un
instant si ce pauvre gars ne venait pas de pren-
dre un coup sur la tête. Non, cela semblait être
son attitude naturelle. Quand il sentit le regard
du peintre sur lui, le pauvre gars se redressa.
C’était mieux. Il produisit même un sourire.
– Maso, lui dit Cathalia.
– ? dit à son tour Lionel.
– C’est mon prénom, se disculpa le mec,
comme Maso de la Roche.
– J’ai engagé Maso pour me décharger un
peu. Tu ne peux pas savoir ce qu’il y a de petits
trucs à faire dans une journée pour une machi-
nerie comme la Fonderie. Il m’aide beaucoup…
Maso, fier comme Artaban, fit un effort pour
se redresser un peu plus. En pure perte car il
était déjà à son maximum. Cathalia termina :
– … Aux heures de pointe.
Maso s’affaissa illico jusqu’à sa posture de
départ. Il ne fallait pas sortir de Polytechnique
pour concevoir la relation trouble de la direc-
trice et du factotum (c’est ainsi qu’elle en spéci-
fia la fonction). Lionel déduisit que le gonze
avait sous les fourches caudines de Cathalia
passé une chaude soirée, probablement seule et
24 Ce n’est plus la même
ultime, prémisse de rapports où le prénom justi-
fierait l’apocope. Il nota aussi qu’elle ne
s’embarrassait décidément plus d’aucune pré-
caution, de venir ainsi lui mettre son greluchon
algophile sous le nez ! Soit elle lui manquait
d’égards, soit elle le prenait pour une andouille,
mais Lionel s’en contrefoutait : elle lui était re-
venue. A-t-il auparavant été usé dans ces lignes
du qualificatif « inconditionnel » ?
Au petit restaurant espagnol voisin, bonjour
bonita Cathalia, amigo Sarral et Juan-Gay n’est
donc pas avec vous aujourd’hui, ils furent dri-
vés jusqu’à la table de la galerie Melkani, sous le
Bacon. Cathalia était particulièrement en fémi-
nité, les cils de la presque totalité des hombres et
ceux de quelques mujeres faisaient à son passage
des castagnettes aux accents de La Berganza.
On s’y régala de palourdes farcies d’abord, le
garçon tout sourire apporta ensuite son pigeon
chasseur à Cathalia.
– Ne partez pas, lui dit-elle.
Le tout sourire redoubla du plaisir de
s’attarder aux côtés de cette fontaine de phéro-
mones.
– Regardez, mon pigeon.
Le sourire fut près de croire qu’il s’agissait
d’une invite mutine à considérer un détail ana-
tomique, ou bien d’un petit nom tendre dont
elle le gratifiait. Il hésitait.
– Saignant, il doit être saignant, le pigeon.
25 Le ramoneur et l'égoutier
Le sourire s’estompa.
– Saignant ! répéta Cathalia sur le mode po-
laire. Je ne trouverai pas un seul endroit où les
choses sont faites correctement ! vociféra-t-elle,
en se levant. Toujours l’incompétence ! SAI-
GNANT ! cria-t-elle en partant.
Le garçon avait l’air d’une pâquerette dans un
rince-doigts (la queue qui baigne dans le citron).
Lionel qui le fixait lui présenta, penaud, la
paume des mains et la tête de celui qui prend un
glaçon dans le cou. Il jeta quelques biftons sur
la table. Le garçon agita les doigts pour dire :
« Ce n’est pas de votre faute », et ferma fort les
deux yeux pour dire : « N’y a pas de problème ».
Tous les regards de tout à l’heure suivirent le
peintre Sarral qui sortait, mais sous des cils qui
ne papillotaient plus du tout. Il s’immobilisa. Il
vit Cathalia déjà loin sur le trottoir, qui marchait
nerveusement vers la Fonderie. Il devait bien
être là depuis cinq minutes quand Felipe quitta
son bar pour le rejoindre.
– Tenez, senor Sarral, c’est du Chinchon, la
gnôle de chez moi. Ça va vous remettre.
– Merci, Felipe. Je suis désolé.
– On oublie. Qu’est ce qui l’a pris ?
– Je ne comprends pas, Felipe.
– Ce n’est plus la même.
En se dirigeant vers la Fonderie, Lionel avait
un peu de mal à avancer. Les seize tonnes de
fonte oxydée qu’il sentait peser sur ses épaules
26 Ce n’est plus la même
ne devaient pas y être étrangères. La voix de Fe-
lipe scandait « » sur cha-
que pas. Les Madrilènes ont le sens du répétitif.
Il retrouva Cathalia au milieu des 500 mètres
carrés vides, qui priait sèchement Maso de
prendre désormais en notes précises ce qu’elle
lui demanderait de faire.
– Tu vois, mon chéri ! Je suis confrontée à
des incapables.
– Un pigeon trop cuit…
– C’est le principe.
– Bon.
Lionel choisit de surseoir ; elle était dans un
état qui excluait le dialogue. Il inventa l’urgence
d’un dîner chez Nicolas qui avait une chose très
intime à lui dire. Il s’étonna que depuis le coup
du ministre, Cathalia ne se fût pas une seule fois
étonnée de n’être plus invitée chez Laurianne,
non plus que chez son père. Il s’étonna de ne
s’en être pas étonné plus tôt. N’avait-elle pas
relevé ce qu’il y avait parfois de fallacieux dans
les raisons qui la tenaient écartée ? Indifférence
de sa part, probablement, quoique la scène du
resto eût davantage fait pencher pour mépris.
Ce mot seulement évoqué lui tordit les tripes :
ce n’était plus la même.

– La boutique de derrière ? Quelle boutique
de derrière ? s’étonna Nicolas.
– Il faudra que je lui demande des détails.
27 Le ramoneur et l'égoutier
– Tu feras bien. Ce genre de mur ne doit pas
être bon marché.
– T’en fais pas pour les pépettes, elles ne fai-
saient rien, au moins elles servent. Je me sens
plus léger.
– Eh bien tu vois, ça, mon fils, ça me fait
énormément plaisir.
– Je ne vois pas ce qu’il y a d’avantageux à je-
ter l’argent par les fenêtres, dit Adeline. Et puis,
tu sais ce que je pense de tout ça, Bouchon.
– Oui, Daline, je sais.
– Fais le mariole !

Cathalia dormait quand il rentra chez lui.
Toujours ce sommeil étanche. Il inspira une
bouffée de séduction (elle en avait mis plein la
chambre), il s’assit au bord du lit. Il réalisa qu’en
allant se ménager un intermède chez son père, il
avait déguerpi. Il pensa que le temps n’était plus
à l’esquive, et qu’il fallait envisager l’inima-
ginable : perdre Cathalia. Cathalia qui n’était
plus la même, qui étouffait celle qu’elle avait
été. Quand Arnaud avait fait remarquer qu’elle
changeait, Lionel avait en bonne logique adopté
le parti de changer aussi, près d’elle. Incondi-
tionnel. Mais cet engagement arbitraire l’avait
par la suite placé dans le camp de quelqu’un qui
pouvait blesser les autres ; le bon garçon qu’il
était s’était quasiment senti coupable du délit
d’association de malfaiteurs. L’histoire du mi-
28 Ce n’est plus la même
nistre avait été résolue par la mise en quaran-
taine familiale de la fautive. On s’en était tiré,
mais le clash du resto semblait de nature à éten-
dre la sanction à la totalité du carnet
d’adresses…
Et puis non ! Rien n’est irrémédiable, il allait
la réveiller pour mettre une procédure au point.
Elle avait toujours été fortiche pour les travaux
de raccommodage. Il tendit la main vers la belle
assoupie. Il suspendit le mouvement au mo-
ment où elle se retournait dans son sommeil, il
se souvint que celle qu’il s’apprêtait à réveiller
n’était pas la Cathalia d’avant. Le ravaudage
n’était certainement plus le fait de celle-ci qui, il
devait se rendre à l’évidence, commençait à
l’effrayer.
Au bord de ce lit, Lionel sentit sa pomme
d’Adam choir sur le matelas, quelque chose
crouler en lui.

Ah ! Mon beau château !
Ma tant’, tire, lire, lire…

Plus de réflexion, plus de stratégie,
l’entreprise de démolition avait entamé le chan-
tier. Il se précipita à l’atelier, « Asile ! » aurait
crié Quasimodo dans Notre Dame de Paris. C’est
là que toutes lumières allumées, son pinceau à la
main, il se heurta à une muraille d’impuissance.
La peinture, pour la première fois, lui refusa
29 Le ramoneur et l'égoutier
l’accès. Elle fit celle qui croise sèchement les
bras en se mettant de profil. Plus d’issue de ce
côté. Alors désemparé, il pensa à Arn, au lumi-
neux Solyan, il se réfugia dans l’idée, s’y tissa un
cocon où il attendit le jour.

Le jour se leva avec une indifférence… Mais
une indifférence !
30
ELLE SE DÉMÈNE, CES DERNIERS TEMPS
Cathalia ouvrit les yeux. Elle ne les tourna
pas vers Lionel sur l’oreiller voisin puisqu’elle le
savait à l’atelier, comme à chacun de ses réveils
depuis sept ans.
Elle l’y trouva un peu après, mais, ce qui
n’était pas banal, endormi dans la belle chaise
longue de Le Corbusier. Elle regarda la toile en
cours, l’ordre impeccable de l’endroit, elle re-
marqua le chiffon qu’avait oublié la femme de
ménage : un petit échantillon d’irritation lui
rappela son emportement de la veille ; cette in-
compétence généralisée à laquelle elle était en
butte. Comment parvenait-elle à mener les cho-
ses à bien dans un tel climat ? Un petit vent de
fierté lui souffla sur l’ego. Elle reporta son re-
gard sur Lionel, calme endormi. Elle se félicita
de l’avoir préservé du tohu-bohu.
Son attention se détourna vers les baies vi-
trées. Un pigeon roucoulait, plumes hérissées,
queue en éventail, qui trottait en huit devant
une pigeonne. Au-delà, Cathalia aperçut, la
fixant avec des yeux aussi ronds que ceux du
31 Le ramoneur et l'égoutier
mâle volatile, l’étudiant ébouriffé dont elle ne
voyait que le buste avec soubresauts d’une
épaule. Elle se souvint qu’elle était nue.
Une association d’idées dont elle ne tenta pas
de savoir la teneur lui rappela que depuis son
hyperactivité à la Fonderie, elle ne souffrait plus
d’être privée d’exclusivité sur la personne de
son Lionel. Que ne se faisait par conséquent
plus sentir la nécessité des flirts transitoires, ou
si peu. Et puis, eh ! Aurait fallu le temps ! Il en
était bien passé quelques-uns, mais la donne
était différente. Écrabouiller le macho n’était
plus question de survie. Elle avait le sentiment
de ne s’être dernièrement abandonnée à ces
parties lestes que pour répondre charitablement
à la demande de quelques égarés des joyeuses.
Des B.A. sexuelles, en quelque sorte. Elle avait
un meilleur usage du pouvoir qu’ils lui sup-
pliaient d’exercer sur eux, à la Fonderie où il
était constructif. Ce pouvoir qu’elle avait dû ci-
seler aux contours de son désarroi de gamine, il
lui arrivait, durant les quelques secondes de
méditation quotidienne qu’elle casait dans son
emploi du temps, d’en adresser des remercie-
ments rétroactifs à un déserteur de père qui
l’avait astreinte à résilience (c’est un calembour
victimologue).
Tiens ! L’étudiant avait quitté sa fenêtre. Elle
en revint à l’ordre de l’atelier. L’ordre, oui, elle
avait la sensation que sa vie était en ordre,
32