Le regard de Gordon Brown

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André Milcar, joyeux jeune homme, fantasque et amoureux de la belle Felicity, s’empare d’une tapisserie dans une église. Nous sommes en 2014. Au grand désarroi de son père et de Felicity qui voient en lui le futur plus grand avocat du pays, il abandonne tout pour cette tenture qui, certes, ne paie pas de mine mais qui, allez savoir pourquoi, exerce un étrange pouvoir de fascination sur lui. À force de contempler de façon obsessionnelle les images dans le tapis, comme lors d’une séance d’hypnose, le regard d’André convoque les personnages hors de leur cadre.
Proche de l’univers d’Henry James et d’Italo Calvino, Le regard de Gordon Brown est ponctué de surprises que viennent compléter les remarques perspicaces et drôles de l’auteur sur le monde contemporain. Ce roman est étonnant pour ce qu’il est – sa fantaisie, son style – et pour ce qu’il n’est pas – loin de tout nombrilisme.
Mais c’est aussi et surtout l’histoire d’un amour perdu et d’une heureuse folie.
Publié le : jeudi 27 août 2015
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EAN13 : 9782072577376
Nombre de pages : 264
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Barthélemy Théobald-Brosseau
Le regard de Gordon Brown Roman
I Où André Milcar découvre une curieuse tapisserie
Je l’ai aimée tout de suite. Ce ne fut pas facile : avant notre rencontre, nous n’existions pas. I l fallait nous voir tous les deux, élégants et charismatiques, arpenter à grands pas la longue rue pavée qui mène du vieux port au centre de Capri. Sa robe légère répondait au pastel de la coque des bateaux, elle portait un collier d’améthystes, au pied des sandales fines. Près d’elle, j’éprouvais de curieuses envies ; des envies de pantalons rouges ou de pantalons verts, envie de fouler le sol dans de fins mocassins, voire même de jeter négligemment mon pull sur mes épaules. Je l’avais rencontrée à Londres quelques mois auparavant. Elle finissait sa maîtrise, je commençais la mienne, nous partagions un professeur de droit. Elle avait un sourire immense, de beaux yeux marron tachés d’or, une façon de vous regarder par en dessous, en souriant, sans jamais rien prendre au sérieux. Je dus inventer des histoires extraordinaires pour l’intéresser, un passé glorieux, de drôles de fables, je ne sus jamais si elle y crut d’ailleurs, je la faisais rire en tout cas. Elle avait les pieds sur terre, la tête sur les épaules, tout était à sa place ; elle savait où elle allait. Moi aussi je savais où j’allais, du moins en théorie. Je répétais à qui voulait l’entendre que j’allais devenir un grand avocat, unbarrister, ou unsolicitor, pas moins. J’allais porter la perruque et la robe noire, j’allais avoir une classe folle. C’était faux, bien sûr. Je vivais dans un calque, dans l’idée d’un autre. Seulement, je n’avais pas le courage de décevoir mon père, d’inquiéter Felicity. En signe de rébellion j’avais donc acheté un beau pull gris d’écrivain, avec une attache en corne pour fermer le col. Le matin, nous partions marcher le long des plages, ou vers la taverne du port, vérifier si Pietro et sa barque étaient disponibles. Nous le retrouvions, discutions du prix, et il partait dans sa cuisine préparer des tartines et un thermos de café. Alors, selon son humeur, il nous emmenait vers la Grotte blanche, la Grotte bleue ou la Grotte merveilleuse. Elle aimait plonger longuement en apnée. Je la regardais faire, admirant sa maîtrise, sa tranquillité, et quand j’avais trop chaud, ou parce que je ne la voyais pas remonter, je plongeais à sa recherche. Le soir, après le dîner, nous chantions avec les Italiens, les Grecs, les Anglais de Capri. Nous buvions et nous dansions, et je devais parfois froncer le sourcil, car dans ces îles de la Méditerranée, on part vite en guerre pour un joli sourire. Ça n’allait jamais très loin : je prenais de grands airs, jouais le jaloux, l’offusqué, elle me trouvait ridicule et touchant, ça me suffisait. La veille de notre départ pour Corfou, elle me demanda : « Qu’est-ce que tu vas faire après la diplomation ? » Je changeai de sujet et l’emmenai danser. Nous avions atterri à Corfou en début d’après-midi. Après avoir déposé nos valises, nous étions partis explorer la vieille ville. Nous avions longé les façades ocre, suivi les balustrades en fer forgé ; le soleil baissait quand nous arrivions rue Kalocheretou, devant l’église Saint-Spyridon. C’est au bout de la nef, derrière l’iconostase, dans la crypte, juste au-dessus du saint et de son tombeau en argent que je l’ai vue pour la première fois : TAPISSERIE ABANDONNÉE SUR LE TOMBEAU DE SAINT SPYRIDON, HIVER 1953 ARTISTE INCONNU.
« Je vais rester prier un peu… » Elle était surprise, elle ne m’avait jamais vu prier. Alors j’ai fait le signe de croix, je me suis agenouillé près du tombeau, j’ai embrassé le sol en me tapant le front par terre comme un vrai orthodoxe. « André… Qu’est-ce que tu fais ? Ça ne va pas ? — Je prie, Felicity, je prie… », lui répondis-je, le front toujours contre le sol. Dans la crypte, deux touristes japonaises se pressaient devant une icône, brandissant l’index et le majeur, formant un V avec leurs doigts, tandis qu’une autre les prenait en photo. Je continuai d’embrasser le sol, basculai d’avant en arrière, hochant la tête et psalmodiant du latin de cuisine… « …Vita, vita, vitam, vitae, vitae, vita, priemus salutam corfousis… — Très bien, je te laisse prier. Quand tu auras fini de faire l’idiot, appelle-moi, je vais voir la citadelle. » Elle est repartie et je me suis caché derrière l’autel. J’ai attendu la fermeture, décroché la tapisserie du mur, caché le cadre dans le fond de l’église, juste derrière l’orgue. J’ai secoué le chambranle de la porte, brisé l’huis et escaladé la grille. J’ai couru de la vieille ville jusqu’à l’hôtel près du port. J’avais la toile sous le bras. Elle ne posa pas de questions quand elle me vit arriver avec un grand tapis persan. Elle ne savait pas que la toile était roulée à l’intérieur. Plus tard, pendant le dîner, elle me demanda : « Mais… Dis-moi… On n’est pas un peu jeunes pour acheter des tapis ? » Je lui répondis que celui-là, c’était un tapis magique, un tapis volant. Après qu’elle s’est endormie, je me suis levé. J’allais me relever toutes les nuits suivantes pour dérouler le tapis, tendre la toile et réfléchir. Nous sommes restés quelques jours à Corfou puis nous sommes rentrés à Londres. Devant Heathrow, surpris par les klaxons, irrité par les crissements de pneus, les hurlements d’un bébé, je rallumai mon téléphone. Marchant vers les taxis, écoutant ma messagerie vocale, je reconnus la voix cassante de mon père : « André, c’est très bien de partir en vacances, comme ça, pendant l’été. C’est de ton âge… Quand on a le temps, et l’argent, on part en vacances… » Je l’avais vu cent fois, au téléphone, tourner en rond dans son bureau, puis s’arrêter devant la fenêtre, observer un instant la tour Eiffel, avant de repartir dans l’autre sens : « En parlant de vacances, j’ai croisé Darouin, au cabinet, l’autre jour… tu sais… Darouin… ton stage… on en a reparlé… et toi, bien sûr… tu sais ce qu’il m’a dit, Darouin ? Ton fils ne m’a pas appelé… mais, c’est les vacances, hein… le stage, c’est moins important… c’est pour l’été prochain… oui… oui… les vacances, très bien, c’est très bien, les vacances… Tu sais pourquoi j’allais le voir, Darouin ? Parce que ta mère m’a envoyé les huissiers… Qu’est-ce qu’elle veut, hein ? Qu’est-ce qu’elle veut, ta mère ? Je vais te dire… je commence à en avoir singulièrement marre de vos conneries… alors tu te magnes et tu appelles Darouin et tu me règles cette histoire de stage tout de suite. Pas demain, André, tout de suite… Tu appelles Darouin… Tout de suite. » Ils n’arrêtaient pas de klaxonner, de hurler, de s’invectiver, j’avais le tournis. Quand je me tournai vers Felicity, son visage avait enflé. Il enflait encore, ses épaules déformaient sa robe, ses cheveux s’envolaient, la barbe lui poussait sur les joues, une grosse barbe épaisse et drue, et ses pieds qui grandissaient, débordaient de ses sandales… Et ses jambes poilues… Et son gros ventre… Et ses lèvres qui remuaient… Et le coassement qui sortait de sa bouche… «ET TON STAGE… !» Je fermai les yeux et les rouvris : elle était redevenue normale. « Tout va bien, André ?
— Oui, oui… C’était mon père, me pressai-je de répondre. — Comment va-t-il ? Et son projet de barrage, ça avance ? » Je la regardai du coin de l’œil, suspicieux, guettant le retour de la barbe sur son joli visage. « Il avait l’air stressé au téléphone. Mais je crois que le barrage avance ; il a vu Darouin en tout cas. En fait, pour tout t’avouer, je n’en sais rien. » Toujours pas de barbe. « Qu’est-ce que tu as à me fixer comme ça ? — Rien, c’est… Rien. » Quand nous fûmes arrivés devant la borne des taxis, elle me dit : « … C’est peut-être mieux que tu ne viennes pas chez moi ce soir. J’ai un entretien demain, je dois me lever tôt. Et j’ai encore du travail… » Elle avait rendez-vous avec un partenaire de chez Palmer, Millar, Cameron & Van Streebonzaw, le prestigieux cabinet londonien. Nous étions rentrés exprès. « … Tu ne m’en veux pas, j’espère ? » Je protestai, pour la forme, mais j’étais soulagé : ce soir, au moins, je n’aurais pas à me cacher pour contempler ma tapisserie. Quand ce fut à nous, j’ouvris la porte du taxi pour la laisser entrer. Sur le chemin du retour, elle se pressa contre moi, murmura quelque chose de doux dans le creux de mon cou et m’embrassa. Avant de la quitter et de me diriger vers le métro, je lui souhaitai bonne chance pour son entretien. Prends un rasoir avec toi, quand même, juste au cas où. Arrivé devant mon immeuble, j’ai monté quatre à quatre les six étages, et foncé dans la petite chambre qui me sert de bureau. Je n’avais pas de marteau, j’ai pris du chatterton, du gros scotch marron : là, enfin, j’ai pu l’accrocher au mur. En regardant ma tapisserie, je pensais à la manière dont certains primitifs flamands peignaient les foules, les scènes animées, comme ils jouaient avec les couleurs chaudes, les ocres et les rouges… Je pensais à Bosch ou à Breughel, je les confonds toujours, et j’imaginais ma grand-mère consternée par mon ignorance :Pose-toi les bonnes questions, Harvey !… Non, Mamie, moi c’est André… Ah… Pose-toi les bonnes questions quand même : tapisserie de haute ou de basse lisse ? La chaîne et la trame, qu’en est-il ? Et le point ? Est-ce un point de couchage, un point de Beauvais ? Aucune idée. À l’avant-plan, un jardin luxuriant où des buissons touffus servent d’écrin à des fleurs rares, à quelques plantes plus communes : lys orientaux et saules blancs, mimosas, rhododendrons, lilas, tulipes, vigne de jade et cosmos chocolat ; près d’un petit étang, le bleu intense des salvias se mêle aux feuillages violet, orange et bronze des dahlias ; les frondaisons des arbres s’embrassent, les chênes, les tilleuls encadrent les frênes, un grand liquidambar semble garder l’entrée du jardin. À l’arrière-plan, un mur brodé sépare en deux parties égales une ville fortifiée. À l’Ouest, des bâtisses en pierre blanche ; à l’Est, des bâtisses en brique, en bois, en chaume, et en ciment. Derrière les fortifications, dans le ciel sombre, de grandes tours transpercent un dégradé de nuages lourds qui s’enfuient vers le bord de la toile. Dans les rues, des enfants jouent à la balle, des vieillards aux échecs, des marchands passent en carriole ; tous ignorent l’orage qui se prépare dans le lointain. Au milieu de la composition, un grand chemin part d’une porte à l’ouest de la ville pour rejoindre l’est du jardin. Sur ce chemin, des hommes et des femmes aux visages assombris, indiscernables, vêtus de toges indigo et pourpre, marchent les uns derrière les autres. Certains s’arrêtent dans une cour cernée de murs blancs, devant la porte rouge d’une maisonnette, d’autres empruntent un escalier qui monte le long d’une façade. Exactement au milieu de la tapisserie, un carré de lin est laissé vide, recouvert seulement d’un léger pastel. Au-dessus de cette case, un puits aux bas-reliefs finement ouvragés. Adossé au puits, un couple semble s’enlacer. La tapisserie mesure environ deux mètres de long sur deux mètres de large ; elle est composée d’une trentaine de pièces réunies par des coutures à peine visibles ; les pièces sont plus petites à la marge, plus grandes vers le centre ; certaines de ces pièces sont des toiles brodées sur un tissu de lin ; certains motifs sont peints, et traversent les pièces.Ce n’est donc pas une tapisserie, petit âne, s’il y a de la broderie,
c’est une broderie ; s’il y a de la peinture, c’est une peinture. Dans son tissage, pas de marque de manufacture, bolduc, numéro ou logo d’atelier. Je la regarde tous les jours, et tous les jours elle me semble différente. J’y découvre de nouveaux personnages, de nouvelles figures, j’ai l’impression qu’ils arrivent quand je quitte la pièce. J’ai bien tenté de les surprendre, j’ai joué à sortir de mon bureau, à y entrer brusquement, je ne les ai jamais pris sur le fait. Installer des caméras ? Je ne suis pas fou. Pourtant, indéniablement, le tableau change : je le vois à la couleur des plantes du jardin qui s’estompent, aux formes de l’arrière-plan qui se précisent avant de disparaître, aux personnages qui gravitent vers le centre. Je l’ai photographié tous les jours pendant un mois, j’ai perdu toutes les photos. Les ai-je seulement prises ? Allez comprendre… Depuis quelques jours la case centrale semble rougir. J’avais passé la semaine chez moi, devant ma tapisserie. Rien dans les placards, une bouteille de ketchup dans le frigo, je ne mangeais plus. Assis à mon bureau, j’ouvris mon ordinateur, e-mail de l’université : j’étais invité à une soirée de désintégration pour étudiants en droit. Je n’ai prévenu personne. Ce fut rapide : j’ai d’abord supprimé mon profil Facebook, puis mon compte Twitter. Mon LinkedIn disait que je maniais le Pack Office à la perfection, que j’étais ouvert aux propositions de poste, aux missions de conseil, aux nouveaux projets, auxbusiness opportunités… Adieu, LinkedIn. J’ai assassiné mon identité virtuelle, j’ai enterré silencieusement ce héros geek et humaniste qui m’irritait depuis longtemps. Attention, je ne suis pas pour autant devenu marginal ! Je sais très bien faire le jeune homme sérieux : je me rase avec une habileté peu commune et je suis souvent bien coiffé. Si au réveil je ressens une petite faiblesse, je revêts ma plus belle chemise, voire même un costume, comme ça, sans raison. Je peux être très lisse, je sais donner le change et laisser tout couler. J’ai appris ça depuis longtemps, c’est ce que j’appellemes défenses: j’enfile ma plus jolie chemise, je lace mes meilleurs souliers et je choisis mon plus beau pull ; les cheveux bien peignés et c’est parti ! Encore une journée qui s’annonce glorieuse pour André Milcar. Et de gloire il en est question aujourd’hui, car c’est le jour de ma diplomation. J’ai pris le bus 55, celui qui va de l’Est vers le Centre, je me suis arrêté près de la cathédrale Saint-Paul, j’ai entendu de loin les échos d’un sermon. Du haut de la colline de Ludgate, j’ai vu Fleet Street, j’ai suivi le Strand, je suis tombé sur Trafalgar Square. Tout seul, en haut de sa colonne, l’amiral Horatio Nelson s’ennuyait. Il a perdu un œil à Calvi, un bras à Ténérife, il a les pieds figés dans le granit et dans le bronze. Il me dit qu’il voit la mer, qu’on ne s’en lasse jamais vraiment, que son bateau lui manque. Je lui parle du train, des locomotives, et, comme il ne peut pas se retourner, je lui raconte ce qu’il y a à l’Ouest, ce qu’il y a à l’Est, ce qu’il y a derrière Trafalgar Square. Je lui dis que les temps ont bien changé depuis les années 1800, même si les Anglais aiment toujours autant faire la file. Puis je me suis excusé, ai promis de revenir, j’étais en retard à ma diplomation. J’ai revêtu la grande robe d’or, j’ai mis le lion sur mon épaule. J’ai revu les mêmes visages, les mêmes sourires, j’ai revu ces professeurs accessibles et sympathiques, j’ai bu quelques verres et je suis rentré chez moi. Sur le chemin du retour, un peu ivre, j’ai pensé en souriant aux soirées du mercredi soir, aux jeudis matin, encore saoul, en classe. Qui peut le plus peut le moins, c’était ma devise. Je pouvais le plus, j’ai choisi le moins, et l’on ne peut pas dire que j’ai triché là-dessus. À part regarder ma tapisserie, je n’ai vraiment pas fait grand-chose. Parce que sansLegum Magister, c’était les vacances ! Pas de droit, pas de robe noire, pas de perruque ! Pas desolicitor oubarrister ! Je me levais tard, je me couchais tard, je sortais tous les soirs. Je peux même être tout à fait honnête : j’ai pris le risque de devenir un imbécile. Encore quelques semaines à ce rythme, et j’allais moi aussi finir par prendre une trace dans les narines ou avaler un parachute de M.D. en
écoutant de la minimale. De la minimale… Plic-plac-plouc. Restons sérieux. Mes amis étaient des gens magnifiques, des monstres de dynamisme et d’intelligence : un travail, parfois des dîners en semaine, des soirées le week-end, les matchs de foot avec les copains, le pub ; une vie sociale, comme on dit. Je ne pouvais pas leur annoncer que je passais mes journées devant une tapisserie. Ils n’auraient pas compris. Je voudrais vous y voir, imaginez un peu : j’étais quand même promis à un brillant avenir. Quand on parlait de moi, on disait : « André Milcar, il est brillant. Qui ça ? Mais si… Tu le connais ! André Milcar… Une intuition remarquable… Une culture hors normes… Un puissant esprit de synthèse ! » Je les vis de moins en moins, j’arrêtai de répondre au téléphone, je n’allai plus déjeuner avec Jean et boire avec Tom. Mais je ne crois pas avoir perdu mes amis pour autant, les vrais amis n’ont pas besoin de preuves d’existence. Ils vivent en parallèle de nous, il suffit de tendre la main pour les toucher. Seulement je ne voulais toucher personne : je voulais juste regarder ma tapisserie.
II LesÉvénementsde Londres
D u sixième étage de mon immeuble, j’entends des bruits inquiétants. On dit que la Crise se propage silencieusement et vient tout détruire. On lui prête des jambes immenses, un appétit vorace à engloutir des continents ; on dit qu’elle boit les océans et les rivières, qu’elle dévore des peuples entiers. Des murs blancs de l’Ouest jusqu’aux tours de béton de l’East End, les Londoniens cherchaient le coupable. Ils ne le trouvaient pas. On tournait en rond. Moi j’avais de la chance, j’étais idéaliste et idiot, le genre doux rêveur, les plus dangereux. Je me disais que le petit Français était quand même d’un dynamisme à toute épreuve : il fallait le voir courir dans les montagnes, sur les plages, avaler la route sur son beau vélo de course, entouré de jeunes gens bien 1 dynamiques comme lui. Et puis il y avait Gordon Brown . Il y avait cette bonhomie et cet accent écossais et ce regard si particulier qui vous enveloppe et vous réchauffe à la fois. L’œil de Gordon Brown, c’était un œil qui voyait clair dans tout ce fatras. Et Angela Merkel… Ce sourire un peu timide ! Cette sévérité ! Ce sex-appeal ! Vive laChristlich Demokratische Union! Chez Felicity, à l’abri de ma Tamise, je roupillais bienheureux. Quand tôt le matin elle partait travailler, que je rentrais chez moi finir la nuit, je croisais des petits groupes d’individus, rassemblés dans les parcs, dans les squares, malgré l’aurore, la rosée et le froid. Je marchais vite, j’écoutais d’une oreille distraite : Les Francs-Maçons… Bruxelles… Les Juifs… La Troïka… Les Métèques… La Finance… Les Pédés… Le diagnostic évident, les coupables identifiés, les solutions toutes faites… Ça manquait tout de même d’imagination. Je pensais beaucoup à mes anciens camarades de classe. Par un curieux concours de circonstances, nous avions raté la chute de Troie, les Grandes Découvertes, les guerres napoléoniennes ; au rythme des effondrements boursiers, nous retrouvions le frisson, la crainte des récits de notre enfance. J’imaginais leurs débats à la terrasse des cafés, les courageux discutant avec les visionnaires, les grands de demain avec les indignés, tous empilant les noms prestigieux pour impressionner les copains. Je pouvais même les entendre tonner : « MOI SI J’ÉTAIS GREC JE FERAIS TOUT SAUTER ! » C’était le signal : ils se levaient de table, majestueux, le regard fier, avant de rentrer à l’appartement familial manger une tartine de pain grillé au Nutella, trempée copieusement dans un grand bol de chocolat chaud. Les plus révolutionnaires écrivaient dans des blogs. Si par chance un de leurs articles paraissait dans un journal, ils s’empressaient de le publier sur les réseaux sociaux, priant pour recevoir plus de commentaires et delikesque les photos sur la plage d’un rival amoureux. Pour l’instant, Londres restait tranquille. Car le Londonien est singulier : il aime furieusement faire la file. La Crise était donc probablement bloquée quelque part à attendre son tour. Cent jours passèrent et la vieille cité s’effondra presque. Sur les plateaux télévisés, dans les journaux : austérité, monsieur, austérité, madame, partout, tout le temps, ici une soprano, là une voix de basse, dans le bus et dans le train, au pub et au bureau, dans les céréales du matin et jusque sous les draps. Devant les Cassandre en talons, les Macbeth en Berluti, les dirigeants anglais se mirent à réfléchir. LesTrès Honorables Lords spirituels et temporelsse souffletaient, on jouait aux chaises musicales avec les sièges des députés, jusqu’à ce qu’une coalition gouvernementale s’accorde autour d’un programme clair : fini le gaspillage, on allait rogner, raboter, couper. Certains, encore plus rêveurs que moi, tentaient de réveiller les consciences : « Si vous ne vous occupez pas de politique, la politique s’occupera de vous ! » Les Londoniens se marraient bien, reprenaient une gorgée de bière et repartaient vaquer à leurs affaires. Ils n’attendirent pas longtemps, les gens de la coalition, ils firent ça dès le premier mois : Rla ! On coupe tout… Que rien ne dépasse ! Et à ceux qui osaient s’élever, ils répondirent : « C’est pareil pour
nous, c’est pareil pour vous, c’est pour notre bien à tous. » Et un jour ça explosa. De mon bureau, au sixième étage, j’ai vu les flammes manger la ville, j’ai entendu les hurlements. Sur le plateau de BBC News, le très flegmatique Piers Mulligan annonçait qu’ils avaient un envoyé spécial sur place : « Oui, Harry, c’est à vous, vous avez le direct ! » Un homme cagoulé apparut sur le grand écran, derrière Piers Mulligan : « Harry, pourquoi donc portez-vous une cagoule ? demanda Mulligan. — C’est pour passer inaperçu au milieu des émeutiers ! — Enlevez votre cagoule, Harry, vous portez au bras un brassard phosphorescent, vous avez un cameraman en face de vous et une perche au-dessus de votre tête… S’il devait vous arriver quelque chose ce serait déjà fait. » Harry enleva sa cagoule, c’était un jeune homme au teint rose, aux cheveux bruns bouclés. Il débutait dans le métier. « Maintenant, Harry, pouvez-vous m’en dire plus sur ce qui se passe derrière vous ? — Oui. Alors, comme vous pouvez peut-être le voir derrière moi, une partie de Westminster est en train de brûler… — Oui, Harry, nous pouvons le voir. — Eh bien, Piers, tenez-vous bien : c’est la caserne des pompiers qui brûle ! — C’est très embêtant, ça. Avez-vous plus d’informations ? — Oui, oui, Piers, je vous dis que c’est la caserne des pompiers qui brûle ! — Nous avons entendu, Harry, autre chose ? — Non, pas vraiment, Piers. Je vous recontacte dès que j’en sais plus. — Tenez-nous au courant Harry. » Le feu dura toute la nuit. À l’aube, les rotatives duMorning Standardimprimaient en gros caractères : « L’ANGLETERRE EST UNE NATION MEURTRIE EN QUÊTE DE SENS. » L’éditorialiste duDaily Mirrors’interrogeait : « ÉVÉNEMENTS DE LONDRES : QUI SONT CES SAUVAGES ? » On disait que ça avait commencé à la fin d’une manifestation contre les coupures budgétaires, que des éléments radicaux s’étaient mêlés à la foule et avaient entraîné les manifestants vers Westminster ; qu’ils avaient hurlé des insultes contre la Coalition, puis qu’un, deux, trois et bientôt cent cocktails Molotov avaient été jetés contre le Parlement ; on disait qu’ils avaient tenté de faire sauter Big Ben ; que les émeutiers s’étaient repliés pour éviter lekettling, l’encerclement par les forces de l’ordre ; qu’on avait joué au foot avec l’Union JackRegent’s Park ; qu’on avait détruit la moitié de Mayfair et de dans Knightsbridge. À vélo dans Londres, le long de St. James’s Park, le touriste voyait défiler les vitrines brisées, les portes défoncées, les échoppes fracassées. À partir du Ritz, tous les portiers en frac, mal rasés, attendaient on ne sait quoi, que les affaires reprennent, que les berlines reviennent, que la vie recommence. Après le Grand Incendie et leBlitz, les Britanniques étaient rodés. Ils mirent quelques heures à saisir l’ampleur du désastre, puis de tous les quartiers ils se relevèrent : les Turcs de Dalston, les Jamaïcains de Brixton, les Nigériens de Peckham, les Polonais d’Acton, les Coréens de New Malden, les Japonais de Totteridge, les Chinois de Newham, les Algériens de Finsbury Park, les Colombiens d’Elephant and Castle, les Congolais de West Green Road, les Grecs de Moscow Road ; et les Indiens de Drummond Street, les Indiens de Neasden, les Indiens de Seven Kings, les Indiens de West Hendon, les Indiens gujarati de Harrow, les Indiens gujarati de Wembley, les Indiens hindous de Green Street, les Indiens punjabi de Southall, les Indiens sikhs de South Hayes, et ceux de Heston aussi, et puis ceux de Mitchell Close, car il y a beaucoup d’Indiens à Londres, et mille autres Indiens et mille autres nationalités encore jusqu’aux Français de South Kensington, ils se levèrent tous. Ils se munirent de serpillières et de balais-
éponge, de désinfectants multi-usages, ils choisirent leurs plus beaux seaux en plastique, des gants en caoutchouc et de l’encaustique, et ils nettoyèrent les rues, et ils ramassèrent les gravats et ils s’entraidèrent, et ils burent du thé ensemble, et que c’est émouvant la solidarité entre les communautés ! Sur ma tapisserie, quatre jeunes hommes bien habillés semblaient regarder le monde en souriant. Je leur prêtais mes pensées, les imaginais comme mes amis, persuadés que de ce côté de l’Europe, on ne vivait pas trop mal : les vieux rajeunissaient, les jeunes devenaient sages, on ne savait plus s’il fallait accorder sa chemise à son pantalon ou ses chaussettes à sa cravate. Les messieurs sérieux nous encourageaient : « De la rigueur, du courage ! » Nous, nous pensions qu’il y avait peu d’institutions qui ne vaillent un grand éclat de rire. Nous avions longtemps cru que l’époque était bien terne, qu’elle manquait de contrastes, d’aspérités, de sommets à conquérir. Puis nous avions fini par trouver les paroles deLa Chanson de Roland, et depuis nous découvrions chaque jour que le monde est merveilleux. Mais ça, j’aurai l’occasion d’y revenir. Un long glissement m’a fait chuter du monde. Cette nuit, deux bonshommes sont apparus sur le chemin central de ma tapisserie. Il faut maintenant les écouter.
1. Homme politique britannique : Chancelier de l’Échiquier (1997-2007) ; Premier ministre (2007-2010).(N.d.A.)
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