Le rendez-vous du hasard

De
Publié par

Sous le choc, Lucy écoute Sierra, sa fille adoptive, lui annoncer qu’elle vient de retrouver son père biologique après bien des recherches. Et il s’agit de quelqu’un de bien : franc, droit et charismatique, Jonathan Brenner brigue un mandat politique ; passée la surprise, il est tout à fait prêt à s’investir dans la vie de Sierra, dont il ignorait jusque-là l’existence. Lucy voudrait se réjouir — elle voudrait oser croire, surtout, que tout est désormais réuni pour que Sierra et elle forment un jour une vraie famille avec Jonathan qu’elle trouve irrésistiblement séduisant. Mais Lucy cache un lourd secret — un scandale qui, s’il éclatait, pourrait lui faire tout perdre en anéantissant la carrière de Jonathan, et les espérances de Sierra.
Publié le : jeudi 1 mars 2012
Lecture(s) : 24
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782280250528
Nombre de pages : 320
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Chapitre 1
Matt allait rentrer chez les siens. Ce n’était pas un retour déInitif, se rassura-t-il, tandis qu’il pilotait son quad dans la rangée de plants feuillus du vignoble de Queen Valley. ïl coupa le contact. Jamais de la vie je ne resterai là-bas, se répéta-t-il une dernière fois. Mais qu’est-ce qui l’ennuyait le plus à l’idée de retourner à Jewell ? Ce n’était pas la première fois, pourtant. En eFet, il était revenu dans sa ville natale à maintes reprises, même s’il avait juré dix ans plus tôt qu’il n’y remettrait jamais plus les pieds. ïl eut un petit sourire en coin. Le danger que présentaient les grandes déclarations ronantes et sincères était qu’on avait toujours du mal à s’y tenir, surtout quand on les faisait sous le coup de la colère. ïl avait retenu la leçon : à l’avenir, il éviterait de faire des promesses, sachant qu’elles étaient parfois diciles à tenir. Rejetant ses cheveux en arrière, il descendit du quad et décrocha les tendeurs qui retenaient sa trousse à outils attachée derrière son siège. ïl sortit son réfractomètre et le glissa dans sa poche avant de prendre un grand sac
16
É Èî ’U ÈîîÉ
en plastique, et il se mit à parcourir la rangée de ceps en prélevant des grains de chardonnay. Queen Valley représentait une quinzaine d’hectares de cépages nichés le long du euve Murray, dans le sud de l’Australie. Les raisins mûrissaient à la faveur du climat doux et tempéré dont jouissait cette région. Tout autour de lui, les vignes s’élevaient au-dessus de sa tête avec leurs lourdes grappes juteuses et leurs belles feuilles vertes. ïl avait travaillé dans d’autres vignobles, en rance, en ïtalie, à Napa, mais il pouvait armer sans mentir que Queen Valley était le plus beau vignoble qu’il avait jamais vu. Et il se réjouissait à l’idée que pendant les trois années à venir, il en serait le matre absolu. Mais en attendant, il lui fallait d’abord retourner aux sources, là où tout avait commencé. Oh ! il avait bien essayé de respecter le serment qu’il avait fait le soir de sa remise de diplôme. Le lendemain il avait pris un avion qui l’emportait loin de la Virginie, fermement décidé à tirer un trait déInitif sur le passé. Pendant plus d’un an il avait gardé ses distances avec sa famille, ses contacts s’étaient limités à un e-mail occasionnel de la part de ses frères et un appel hebdomadaire à sa mère. Au cours de cette période, il avait occupé deux emplois tout en suivant les cours à l’université, et malgré les innombrables dicultés, il avait réussi à jongler avec toutes ses obligations et à payer ses études. Au bout du compte, cette dure expérience avait porté ses fruits, il avait acquis son autonomie, et même s’il lui déplaisait de l’admettre, son père avait eu raison sur un point : il avait été obligé de grandir. Par la même
É Èî ’U ÈîîÉ
17
occasion, il avait découvert qu’il aimait vivre seul, et qu’il n’avait pas besoin de sa famille. ort de son indépendance, il n’avait eu aucune di-culté à déchirer les chèques que sa mère lui envoyait ponctuellement au début de chaque mois. De même qu’il était parvenu à ravaler sa Ierté et à revenir passer Noël à la maison au cours de sa deuxième année de fac. ïl était resté trois jours pendant lesquels, pour faire plaisir à sa mère, il avait agi comme si tout était normal, comme si tout était pardonné et oublié. Mais au cours de ce bref séjour, le souvenir de la soirée de remise de diplôme ne l’avait pas quitté. La colère et la peine qu’il avait ressenties devant l’attitude implacable de son père ne s’étaient pas totalement eFacées. Et puis, moins d’un an après ce Noël plutôt tendu, l’impensable s’était produit. Tom Sheppard, leur père, le chef de famille inébranlable avait découvert qu’il était atteint d’un cancer du pancréas. Six mois plus tard il était mort. Matt et lui n’avaient jamais reparlé de cette fameuse soirée, ni des nombreux problèmes qui les divisaient. ïls ne s’étaient pas réconciliés, il n’y avait eu ni excuses ni conversation à cœur ouvert. Le père et le Ils n’avaient jamais tourné la page. Matt secoua la tête. A présent tout cela appartenait au passé. ïl valait mieux tirer un trait et se tourner vers l’avenir qui s’ouvrait devant lui, ici en Australie. Tout en continuant de prélever des grains de raisin, il parcourut la rangée, prenant des échantillons de diFérents plants et goûtant une grappe par-ci par-là. Pendant plus de vingt ans, Queen Valley avait
18
É Èî ’U ÈîîÉ
fourni des raisins d’une qualité exceptionnelle à tous les producteurs de vin de la région, mais désormais la propriétaire du vignoble, Joan Campbell, avait décidé d’étendre ses activités et de commencer à produire son propre vin. Ne regardant pas à la dépense, elle avait fait construire un établissement vinicole dernier cri, et avait embauché Matt dans la foulée pour diriger l’exploitation. ïl prenait toutes les décisions, depuis le choix des cépages jusqu’au type de tonneaux de chêne à acheter, en passant par la forme des bouteilles de vin. Et tout le monde, à l’exception de Joan et de sa Ille Suzanne, était tenu de lui rendre des comptes. En un mot : il était le seul matre à bord. En siotant, il recommença sa cueillette sur le deuxième côté de la rangée. ïl avait enIn réalisé son rêve : travailler dans un domaine viticole où on avait mis à sa disposition tous les moyens nécessaires pour produire les meilleurs vins. On lui oFrait une chance unique de se bâtir une réputation, de devenir l’homme qui avait mis Queen Valley sur la carte des meilleurs vignobles d’Australie. Autre avantage, et non des moindres, Queen Valley était situé aux antipodes de la Virginie et de sa famille. Tandis qu’il revenait sur ses pas en direction de son point de départ, un bruit de moteur attira son attention. Ûn autre quad approchait, et à son bord… ïl tendit la tête. Joan, sa patronne. Attaché à son cou par un cordon, son chapeau de paille ottait derrière elle. Son corps replet penché sur le volant, elle roulait dans la rangée de ceps à une vitesse folle. Elle se rapprochait. Matt fronça les sourcils. Joan ne
É Èî ’U ÈîîÉ
19
pourrait pas dépasser son quad sans piétiner les plants de vigne, mais elle ne semblait pas vouloir ralentir pour autant ! Le cœur de Matt se mit à cogner dans sa poitrine tandis qu’elle arrivait sur lui. A la dernière seconde, elle freina d’un coup sec en faisant déraper ses roues arrière, et des mottes d’herbe volèrent sous les pneus. ïl It un bond en arrière pour éviter de les recevoir en pleine Igure. De sa main libre il essuya la sueur qui perlait à son front, et elle n’était pas due uniquement à la chaleur… — Vous êtes un vrai casse-cou, marmonna-t-il quand Joan coupa le moteur. — Je le prends comme un compliment. — Croyez-moi, ce n’en était pas un. — Allons, Matthew, vous trouvez que c’est une façon de parler à son employeur ? Elle avait un débit très particulier, les mots sortaient comme des coups de mitraillette, en éclats secs et rapides. Ajouté à sa voix râpeuse de fumeuse et son accent australien, Matt n’avait compris que la moitié de ce qu’elle disait depuis un mois qu’il travaillait pour elle. ïl avait eu beau lui demander de l’appeler Matt, elle persistait à utiliser son nom complet. Joan passa les mains dans ses cheveux gris ébouriFés par le vent avant de remettre son chapeau, et leva la tête aIn de le dévisager sous le large bord. — Je croyais que vous aviez un avion à prendre, dit-elle. — J’ai encore quelques heures devant moi, répondit-il en pressant les grains dans le sac pour les écraser et en
20
É Èî ’U ÈîîÉ
faire sortir le jus. Je tenais à vériIer la maturité du raisin avant de partir. Ûne dernière tâche, à faire sur place et maintenant. Le chardonnay et le pinot noir mûrissaient vite, et il lui serait impossible de décider de la date des vendanges quand il serait à l’autre bout de la planète. — Suzanne m’a demandé de tes nouvelles. Tu devrais t’arrêter pour lui dire au revoir, dit Joan en descendant du quad, son regard perspicace Ixé sur lui. Je suis sûre que ça lui ferait plaisir. Des picotements parcoururent la nuque de Matt. — Je n’oublierai pas de passer la voir, dit-il. ïl baissa la tête et It semblant de concentrer toute son attention sur son réfractomètre, qu’il avait plongé dans le jus de raisin. Dans le dernier vignoble où il avait travaillé, il avait dû faire face à de longues journées de travail, des gelées précoces, la sécheresse, le mildiou… mais jamais à une patronne qui jouait les marieuses. ïl n’avait rien contre la jolie Suzanne. En fait, si le contexte avait été diFérent, il ne se serait pas gêné pour l’attirer dans son lit, mais il préférait ne pas mélanger sa vie privée et son travail. Le plaisir et les aFaires ne faisaient jamais bon ménage. ïl ne voulait pas se créer des attaches, des engagements autres que ceux d’un contrat légal : une fois ce contrat rempli, il serait libre de partir sans rancune, sans conséquences, sans personne pour le culpabiliser et l’obliger à rester. En regardant à travers le réfractomètre, il nota le pourcentage de saccharose du raisin. Plus il était élevé, plus le vin était alcoolisé. Mais les meilleurs viticulteurs ne se Iaient pas uniquement à des chiFres, ils prenaient
É Èî ’U ÈîîÉ
21
tout en compte, depuis la couleur de la peau du grain et des pépins, jusqu’au goût du fruit et la bonne santé des feuilles et du cep. ïl choisit un grain vert et pulpeux et le porta à sa bouche. Le soleil se levait au-dessus des falaises majes-tueuses de calcaire cuivré. On était à la mi-février, et il transpirait sous sa chemise collée à son dos. Le soleil lui brûlait le crâne. Dans la brise légère ottait l’odeur du euve. Qu’est-ce qu’il aimait cet endroit ! Pour le moment, en tout cas. Dès que son contrat arriverait à échéance, il quitterait Queen Valley sans aucun état d’âme, pour aller ailleurs, en quête de nouveaux déIs à relever. — Alors, tu vas me donner ton verdict, maugréa Joan, ou tu comptes rester là à manger tous mes fruits ? — La peau est épaisse, dit-il en mâchant. ïls sont assez doux et fruités, mais encore acides. Elle plissa les yeux jusqu’à les réduire à deux fentes pratiquement invisibles dans son visage rond. — Tu es sûr de ne pas dire ça juste pour retarder les vendanges et ainsi ne pas bousculer tes projets ? ïl ne sourcilla même pas devant cette accusation, il avait vite appris au cours des dernières semaines que, s’il se vexait à chaque pique de Joan, il n’en Inirait pas d’être exaspéré. D’autre part, il avait déjà connu des patrons à la dent dure — le plus intraitable de tous avait été son père. Et il avait retenu une leçon primordiale grâce à ce dernier : ne jamais laisser voir qu’on en bave. — Vous m’avez embauché parce que vous cherchiez quelqu’un de compétent, lui dit-il en lui tendant le
22
É Èî ’U ÈîîÉ
réfractomètre et le jus de raisin. Mais si vous ne me croyez pas, voyez par vous-même. — Pour résumer, dit-elle après avoir vérité l’indice de saccharose, que se passera-t-il s’ils arrivent à maturité pendant que tu seras à l’autre bout du monde ? — Cela ne se produira pas. Pendant les quelques semaines à venir la température matinale sera frache. Nous avons encore du temps devant nous. Les raisins arrivés à maturité ne pouvaient attendre que quelques jours, d’où l’importance de savoir exac-tement à quel moment commencer les vendanges, sans prendre de risques. Pourtant, Matt ne se faisait aucun souci, l’été avait été moins chaud que d’habitude et ils allaient tenter des vendanges plus tardives. De plus, les matins frais et brumeux garantissaient une In de maturation plus lente. Tant pis si Joan ne semblait pas convaincue. — Ecoutez, dit-il, s’ils étaient à point, ou s’il y avait la moindre chance qu’ils arrivent à maturité dans les huit prochains jours, je ne partirais pas. — Tu veux dire que tu serais prêt à manquer le mariage de ton propre frère ? Manquer l’occasion de faire plus de vingt-quatre heures de voyage, suivi d’une semaine avec sa famille ? D’avoir aFaire à ses frères, d’essayer de ne pas culpabiliser de voir les siens trop rarement et trop brièvement ? Oui, il serait ravi de manquer tout ça. — Ce ne serait pas le premier mariage que je manque-rais, dit-il, en jetant les raisins écrasés par terre avant de ranger son réfractomètre. J’étais en rance quand mon
É Èî ’U ÈîîÉ
23
frère ané s’est fait passer la corde au cou, je n’ai pas pu arriver à temps pour la cérémonie. Cela ne l’avait pas aigé plus que ça, d’autant moins qu’Aidan et lui avaient, comment dire… une incompa-tibilité de caractère. Contrairement à Matt, Aidan était une sorte de robot dénué de tout sens de l’humour. En plus, le mariage n’avait pas duré très longtemps. Joan croisa les bras. — Donc, si nous avons une vague de chaleur et que les raisins sont prêts à être vendangés avant ton retour… — Je sauterai dans le premier avion, promis. ïl jeta un coup d’œil sur sa montre. ïl ne lui restait plus qu’une heure et demie avant de partir pour l’aéroport, et il n’avait pas encore fait ses bagages. — Ne vous inquiétez pas, lui dit-il en s’installant dans le quad. Je serai de retour avant les vendanges. Vous pouvez compter sur moi.
Plus de soixante heures plus tard, Matt se trouvait dans la cuisine exiguë de son frère, en train d’essayer de cuisiner quelque chose de mangeable à partir de quelques œufs à la limite de la date de péremption, et de tranches de pain de mie un peu rassis. ïl était de retour en enfer, ou pour dire comme tout le monde : à Jewell, en Virginie. Heureusement, il n’avait aucun mal à garder sa bonne humeur habituelle, grâce à la certitude que son séjour en famille serait bref — six jours, quatre heures et cinquante-trois minutes. A une ou deux secondes près. Tout en siotant à l’unisson de la radio une vieille chanson de Jackson Brown, il sortit une tranche de pain
24
É Èî ’U ÈîîÉ
ramollie par son mélange d’œuf et de lait, et la posa dans un poêlon. Elle grésilla dans le beurre chaud, et l’odeur de cannelle se mélangea à celle du beurre fondu. ïl ajouta une seconde tranche dans la poêle, et tandis qu’il prenait une gorgée de café, un mouvement sur sa droite attira son attention. Brady se tenait sur le pas de la porte de la cuisine. ïl avait la tête de quelqu’un qui n’avait pas dormi et portait un pyjama de anelle décoré de petits personnages de dessin animé. Matt lui It un salut en levant sa tasse de café. — Salut, Captain Biceps, pas mal le pyjama. — Je vais te tuer, répliqua son frère d’une voix ronchonne. Sa mine renfrognée se changea en un froncement de sourcils songeur quand il renia l’odeur. — Je vais te tuer, répéta-t-il, dès que j’aurai bu du café. — Me tuer ? Rien que ça ! Aussi loquace qu’à son habitude, Brady émit un grognement et se dirigea vers la cafetière. ïl boitait un peu moins que deux mois plus tôt quand Matt était venu pour Noël. ïl It sauter le pain perdu à l’aide d’une fourchette. — Tu as du sirop ? Je n’en ai pas trouvé dans le frigo. N’obtenant pas de réponse, il se retourna. Son frère Ixait la tasse de café d’un œil vague. — Arrête-moi si je me trompe, mais tu as la tête d’un homme qui vient de vivre un grand bonheur. Et si j’en juge par les cris d’animaux qui sortaient de
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.