Le retour du Vieux dégueulasse

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« Je préfère les chiens aux êtres humains, les chats aux chiens, et moi plus que tous les précédents quand je suis saoul, en sous-vêtements, et debout devant ma fenêtre ».
Charles Bukowski

En 1969, Charles Bukowski, écrivain underground inconnu du grand public, fut projeté sur la scène internationale avec la parution du Journal d’un Vieux dégueulasse. Cette première édition n’avait repris qu’une quarantaine des chroniques qu’il avait écrites durant vingt ans ; certaines allaient ensuite nourrir Contes et Nouveaux contes de la folie ordinaire (1972), Au sud de nulle part (1973), Je t’aime Albert (1983), entre autres.

Le Retour du Vieux dégueulasse réunit en un volume celles qui seraient injustement tombées dans l’oubli. Cet ensemble constitue une espèce de gigantesque « roman à clef » grâce auquel Charles Bukowski a pu laisser vagabonder son imagination. Transgressant tous les tabous, il nous livre ses explorations de toutes les formes de sexualité, toutes les « perversions », toutes les « déviances ». Son humour permet à ses personnages, l’air de rien, « de laisser voir leur véritable nature »

Publié le : mercredi 8 janvier 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246803287
Nombre de pages : 352
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: Le Retour du Vieux dégueulasse
Dieu sait que je n’ai pas grand-chose à voir avec un hippie. Car, bien que je les côtoie de près, je me méfie de tout ce qui est tendance – je suis un homme ordinaire, j’aime ce qui dure. Et puis il y a aussi que la communauté hippie, ce club de vacances, cette maison de remise en forme, ou appelez ça comme vous voulez, c’est trucages et compagnie – ses promoteurs et plus généralement les poseurs qui les suivent ne cherchent qu’à maquiller leur nature psychotique. Mais, hippies ou non, ce genre de comportement se rencontre partout. Pour autant, et puisque mes rares amis font dans l’art, flirtent sinon pactisent avec les hippies (vous l’aviez compris), j’ai goûté au fruit défendu bien plus qu’il ne conviendrait et j’avoue l’avoir trouvé plutôt SUAVE.
Or, l’autre nuit, j’ai mordu dans l’AUTRE fruit, et je peux vous dire que je préfère manger trop sucré plutôt que de me taper de la merde. Écoutez-moi bien : être enfermé de la tombée de la nuit au lever du soleil dans un building où 4 000 personnes s’épuisent dans des tâches inintéressantes et humiliantes vous procure certes un salaire mais aussi pas mal de désagréments – par exemple, vous ne pouvez jamais savoir à l’avance qui va être votre compagnon de chaîne. Un glaireux du cerveau, et vous voici condamné au pire. Multipliez leur nombre par dix ou cent et vous risquez de ne plus jamais voir la lumière du jour.
Celui-ci perd ses cheveux, il a la mâchoire carrée, et quoiqu’il surjoue les virils, la haine de soi, la frustration se lisent clairement sur son visage. Ça fait des mois que je sens qu’il meurt d’envie de m’adresser la parole. Il est donc arrivé ce qui devait arriver, j’ai été pris au piège – on l’a désigné pour occuper le siège situé à ma gauche. Il a entamé ma conquête par des plaintes sur l’air conditionné et sur un tas de petits riens. Puis, il a mis sur la table la question de l’âge. J’aurai 47 ans en août, lui ai-je dit. Lui, il en a déjà 49.
« Mais tout est relatif, a-t-il tranché. Qu’on ait 47 ou 49 ans, ça ne compte pas, ça ne fait aucune différence.
— Mouais ! »
Là-dessus, les haut-parleurs se sont mis à grésiller, et une voix s’est fait entendre : QUE TOUS CEUX QUI SONT QUALIFIÉS POUR TRAVAILLER SUR DES MACHINES LSM SE PRÉSENTENT À…
« J’ai bien cru qu’ils allaient dire LSD, a-t-il articulé.
— Mouais !
— Est-ce que tu sais que le LSD est en train de remplir les asiles ? Ça te fout en l’air un cerveau, cette cochonnerie.
— Il y a tant de choses qui peuvent nous envoyer chez les dingues.
— Tu cherches à me dire quoi, là ?
— À mon avis, de telles affirmations alarmistes reposent sur des statistiques artificiellement gonflées.
— Pas du tout. Labos, hôpitaux, spécialistes du cerveau, tous racontent la même chose.
— Parfait, rien à redire ! »
Pendant un moment, le silence s’est réinstallé entre nous et j’ai cru en être débarrassé. Il avait la voix doucereuse et coulante des types qui s’écoutent parler et se persuadent de penser juste. Hélas ! il est revenu à la charge :
« T’es pro-LSD ?
— Je n’y touche pas.
— À ton avis, c’est un effet de mode, non ? De l’éphémère, quoi !
— Tout ce qui s’oppose à la loi a de l’avenir devant soi.
— Qu’est-ce que tu dis ?
— Laisse tomber.
— Tu penses quoi des hippies ?
— Ils ne me posent aucun problème.
— Ils puent de la tronche. Ils ne se lavent pas. Ils ne travaillent pas.
— Moi-même, je n’aime guère travailler.
— Ce qui est improductif dessert la société.
— Mouais.
— Il y a des professeurs d’université qui prétendent que ces gamins sont nos futurs leaders, que nous devrions leur prêter l’oreille. LÀ, ON NAGE EN PLEINE DINGUERIE, CAR COMMENT PEUVENT-ILS M’APPRENDRE QUOI QUE CE SOIT ? ILS N’ONT AUCUNE EXPÉRIENCE.
— L’expérience peut rendre idiot. La plupart des hommes d’expérience commettent erreur sur erreur. Bref, plus tu as d’expérience, et moins tu en sais.
— Tu essaies de me faire croire que tu serais prêt à aller écouter ce que racontent des gamins de 13 ans ?
— J’écoute n’importe qui.
— Mais ils ne sont pas matures. Tu piges, ils ne sont pas MATURES. C’est d’ailleurs pour ça que ce sont des hippies.
— Suppose qu’ils décrochent un job. Suppose que l’industrie leur ouvre ses portes et qu’ils se retrouvent à serrer des boulons. Ça les rendra moins immatures ?
— Bien sûr que oui, puisqu’ils travailleront.
— Mouais.
— Qui plus est, je suis convaincu que la plus grosse partie de ces jeunes se DÉSOLERA de ne pas avoir fait la guerre. Ils comprendront trop tard qu’ils ont raté une expérience formidable. Et, avec le temps, ils finiront par s’en mordre les doigts.
— Mouais. »
On est retombés dans un silence apaisant. Mais pas pour longtemps :
« Tu n’es tout de même pas un hippie ?
— Putain, merde, tu vois bien que je bosse. Et puis je t’ai dit que j’allais sur mes 47 ans, non ?
— Ta barbe ne signifie donc rien ?
— Au contraire, elle exprime le plaisir que j’ai de la porter en ce moment, mais peut-être que la semaine prochaine je ne la supporterai plus. »
Un silence. Le vrai silence. La minute d’après, il a fait pivoter son tabouret, m’a tourné le dos du mieux qu’il a pu et s’est plongé dans son travail. Aussi sec, je me suis levé et j’ai filé aux chiottes. Là, je me suis mis à la fenêtre et j’ai aspiré à pleins poumons l’air de la nuit. Ce mec me rappelait mon père : RESPONSABILITÉ, SOCIÉTÉ, PATRIE, RESPECT, MATURITÉ, tous ces grands mots qui sonnent creux. Mais pourquoi se satisfont-ils d’agoniser ? Pourquoi éprouvent-ils tant de haine ? Sans doute parce que le plaisir des autres les terrorise. Sans doute aussi parce qu’ils n’admettent pas qu’on soit moins pitoyables qu’eux-mêmes. À l’évidence, ils souhaiteraient que chacun d’entre nous les imite en poussant devant lui ce putain d’énorme rocher. Que je trime comme une bête à ses côtés ne lui SUFFIT PAS ; que je gâche le peu de bon temps qu’il me reste à vivre ne lui suffit pas – non, il veut aussi que j’épouse ses états d’âme, que je renifle ses chaussettes sales, qu’épaule contre épaule je remâche avec lui ses colères et ses phobies. Je ne suis pas PAYÉ pour ça, enfoiré ! Voilà pourquoi le travail nous tue, non pas tant à cause de la dépense d’énergie physique qu’à cause de l’obligation d’avoir à coudoyer des cadavres ambulants.
Je suis revenu sur mon tabouret. Il me tournait toujours le dos. Pauvre, pauvre compagnon de chaîne. Je l’ai déçu. Il va falloir qu’il trouve ailleurs son bonheur. Je suis blanc, il est blanc, et autour de nous il n’y a quasiment que des noirs. Où pourra-t-il dénicher un blanc tout ce qu’il y a de normal dans un tel environnement ? Il y réfléchit dur, ça s’entend.
Je suppose aussi que, si je lui avais adressé les signaux adéquats, il aurait essayé de m’amener à partager sa façon d’envisager la question noire.
À présent, il ne m’offre plus que son dos. Son dos large, américain, solide. Je n’aurai plus droit à son visage, et il ne m’adressera plus la parole. Qu’est-ce qui l’a le plus choqué ? Que je ne me sois accordé avec aucune de ses idées ? Ou que je ne lui ai pas offert de discuter des miennes ? Je n’ai pour seule réponse que son dos.
Le reste de la nuit a été reposant et presque agréable.
: Le Retour du Vieux dégueulasse
Tucson, Arizona, le 29 juin 1967
Assis dans un ancien bazar que son précédent propriétaire a fermé pour cause de faillite, assis – enfin ! – après en avoir fini avec le livre d’Henry Miller, , un an de travail au total, 1 399 exemplaires, tous assemblés à la main, page après page, 1 399 livres de pure magie qui ont survécu au manque de moyens et à une vieille presse Chandler & Price, format 8 × 12, cinquante ou soixante ans dans les pattes, mais qui, pendant des mois, a chanté, vibré, frémi, pour finalement s’écrouler sur la dernière page ; assis là, le temps de reprendre leur souffle, phosphorant sur leur prochain coup tout en espérant avoir assez d’argent pour le mener à bien, voici Jon et Louise (Gypsy Lou) Webb qui ont réussi comme par miracle à faire paraître le troisième livre de leur maison d’édition, LOUJON PRESS – cela étant, les deux premiers leur ont déjà valu des récompenses dans la catégorie Typographie, Mise en pages et Direction artistique à la 13 biennale de la TDC (Type Directors Club) de New York.Order and Chaos chez Hans Reichele
Et donc nous sommes assis derrière la façade délabrée de cette boutique en adobe – qu’ils ont appelée leur « Imprimerie du Désert » et à cause de laquelle la misère les guette.
Nous sommes à Tucson, et je n’y suis venu que pour interviewer Jon Webb. Il fait un peu plus de 40o, mais chacun sait que l’Art naît où il veut. Aussi bien au fin fond de l’enfer que sur un tas de boîtes de conserve vides.
J’attaque l’interview :
« Tous les deux, vous êtes de grands éditeurs et de grands imprimeurs. Loujon Press est bénie des dieux comme en témoignent vos deux livres et votre revue, The Outsider. Sans aucun doute, votre Miller est, techniquement parlant, le livre le plus révolutionnaire de ces cent dernières années. D’où ma question : vous pensez-vous en mesure de survivre ou craignez-vous que ces murs-là s’effondrent et vous ensevelissent ?
Jon : Nous survivrons, mais les murs finiront par nous dégringoler dessus, ils l’ont toujours fait, Alan Swallow, lui-même, n’a pu y échapper – ne va cependant pas croire que nous osons nous mesurer à un éditeur de son importance, nous sommes encore loin de lui.
Buk : OK. Bon, eh bien, qu’est-ce qui t’a donné l’envie de publier des livres ?
Jon : Le jour où j’ai compris que mon énergie créatrice s’assécherait si je m’obligeais à accepter les compromis que voulaient m’imposer les maisons d’édition, j’ai laissé tomber l’écriture après avoir tout de même publié deux à trois millions de mots. Bien entendu, ç’aurait pu être une façon déguisée d’excuser ma paresse et mon absence de talent – mais, vu le résultat, je suis convaincu que mon intuition était la bonne. L’éditeur l’a emporté sur l’écrivain. Dis, et si l’on passait à autre chose ? J’ai peur, si je continue à parler de ça, de m’embourber dans les justifications a posteriori.
Buk : D’accord ! Faisons de la prospective : en un sens, la spirale inflationniste qui affecte le prix du papier, de l’encre, du plomb, et de n’importe quoi d’autre, des hamburgers aux trombones, tend de plus en plus à déboucher sur un non-sens absolu. Et de ce fait n’as-tu pas le sentiment qu’après avoir tiré la langue pour boucler un projet, toi et ta femme, vous allez vous ruiner avec le suivant ?
Jon : Je n’avais quasiment aucune expérience en matière de business quand j’ai débuté, mais je n’ai pas tardé à apprendre à me comporter en honnête fripouille. Comprends que j’ai su rapidement afficher la plus grande cordialité dans mes relations avec les hommes d’argent – avec ceux-là mêmes qui me vendent tout ce dont j’ai besoin à des prix prohibitifs. Je suis parvenu à les convaincre de considérer ma modeste commande comme la promesse d’un achat bien plus important, de sorte qu’ils ont dû dès le départ m’accorder une ristourne sur les prix s’ils voulaient que se concrétise notre deal. En d’autres termes, je leur ai fait miroiter de grosses livraisons jusqu’à ce qu’ils me consentent le tarif qui va avec. C’est une façon de procéder plutôt crapuleuse, mais le fait est que, pour réussir mon coup, je m’étais astreint au col amidonné et à la cravate club, ce qui dans mon esprit annule la crapulerie.
Buk : J’en conviens. À vous deux, vous faites tout ici, n’est-ce pas ? Une fois le profit dégagé et divisé par le nombre d’heures de travail, à combien estimez-vous le salaire horaire de chacun de vous ?
Jon : À supposer qu’un profit se dégage – et remarque que nous appelons profit le peu d’argent qu’on ne dépense pas –, notre revenu net n’a jamais excédé 8 cents de l’heure.
Buk : Pas plus ? Ne vaudrait-il pas mieux s’en aller cueillir des betteraves ou faire du porte-à-porte pour vendre des brosses Fuller ? Et pourquoi ne pas accepter les propositions des éditeurs new-yorkais ? Vous n’en avez pas marre tous les deux de vous battre contre la terre entière ?
Jon : Non. Ici, nous ne travaillons pas sous la contrainte. Déjà du temps où j’écrivais, je ne le faisais pas par obligation. Je cherchais à satisfaire un désir. Désir que j’ai naturellement transféré sur l’édition. Certes, s’arrêter d’écrire m’a fait sur le moment l’effet de perdre un être cher, mais en me rabattant sur l’édition, je me suis mis à en aimer un autre, voilà tout. Je pourrais encore t’en parler pendant des heures, mais je finirais par déraisonner, voire pire. Donc, pour en revenir à ta question, il me semble que la raison pour laquelle des gens comme nous se résolvent au suicide économique ne résulte d’aucun parti pris logique, tout au plus pourrait-on y voir une légère tendance à la vanité – comme de se proclamer artiste à la face du monde. Certes, je pense que nous sommes des artistes, mais il n’est pas exclu que chaque chose que nous faisons, et qui paraît excellente, soit purement accidentelle. Nous avons encore un long chemin à parcourir.
Buk : D’accord ! Mais venons-en aux “anges”. Où sont-ils ? Car je ne doute pas une seconde qu’ils EXISTENT. Par exemple, il y a un poète en Europe, un Américain exilé, pas tout à fait exceptionnel, qu’aide financièrement l’une de ses riches relations, laquelle se soucie peu de ce qu’il a dans la tête, et ne lui demande rien, si bien que ce poète ne se bonifie pas. Franchement, je pense que, tous les deux, vous méritez que des anges s’intéressent à vous. Vous attendez-vous à ce qu’ils se manifestent ?
Jon : Quiconque achète un de nos livres est un ange… L’ennui, c’est que, les anges, il faut aller les chercher, et que nous n’en avons pas le temps. Un jour ou l’autre, nous finirons par assurer la promotion d’un ange. D’un bon, ça va sans dire. Car nous recevons de multiples propositions de la part de mauvais anges, quelques-unes avec pas mal d’argent à la clé. Comme cette riche veuve de Louisiane qui possède 4 000 acres de terres alluviales dont la valeur est en train d’exploser à cause de l’arrivée en masse d’industriels nordistes dans le Sud. Figure-toi qu’elle nous a offert une propriété de 40 acres plus une maison de maître à la condition que Loujon Press publie son manuscrit, tout juste bon pour ce torchon de True Story Magazine. L’idée lui en est venue quand, après le décès de son époux, elle a découvert qu’il avait mené une double vie. Interminable éreintement de l’infidèle, son livre ne semble avoir d’autre but que de l’obliger à se retourner mille fois dans sa tombe. Ça nous a brisé le cœur, mais nous le lui avons refusé.
Buk : Est-ce que le Miller part bien ?
Jon : Un Miller pourrait-il mal partir ?
Buk : Je voulais dire : se vend-il beaucoup ?… A priori, il devrait suffire de poser ses yeux sur l’un de vos livres pour avoir tout de suite envie de l’acheter, mais comment y parvenir ? Comment faire savoir au quidam que ce livre est déjà un collector qui vaudra cinq à dix fois plus dans les quatre ou cinq ans à venir ?
Jon : Le lecteur spéculateur ne nous intéresse guère, on n’a pas envie de perdre notre temps à lui assurer que nos livres sont de possibles collectors. Néanmoins, l’information circule, et de nombreux collectionneurs les achètent. Sans le savoir, ils sont eux aussi des anges. Nous ne pouvons que les aimer, ils nous aident à ne pas baisser les bras.
Buk : C’est très vrai. Mais qu’est-ce qui vous a inspiré ces maquettes si particulières dont on devine au premier coup d’œil qu’elles sont uniques ?
Jon : C’est simple. Il y a que toutes les règles de l’édition sont devenues caduques, en particulier celles de la mise en pages. Avec nos formats biscornus, nous essayons de sortir de l’impasse, ou de l’éviter, quitte à ne pas marcher droit. Si nous n’y réussissons pas, alors autant décrocher, comme avec l’écriture, et passer à autre chose. Le cinéma underground nous tente assez… Mais pour en revenir au design, je crois avec McLuhan que le medium est le message. Jusqu’ici, nous avons eu la chance inouïe de publier des auteurs qui nous ont laissé toute liberté d’habiller leurs textes comme bon nous semblait. Et jusqu’ici, encore, aucun d’entre eux ne s’en est plaint.
Buk : Les polices de caractères comptent pour beaucoup, non ? Comment sélectionnez-vous les vôtres ?
Jon : En aiguisant notre regard. Plus tu étudies les catalogues de caractères, les revues spécialisées, etc., et plus tu enrichis ton vocabulaire typographique. N’empêche, il arrive assez souvent qu’après avoir, au terme de nombreuses et studieuses semaines, déniché dans quelque contrée lointaine le caractère idéal, après en avoir passé commande par télégramme, tu fasses chou blanc. Car voilà qu’on te répond que ce caractère n’est plus fabriqué depuis vingt ou trente ans. Que faire d’autre alors que de repartir en chasse, hein ?… Ça nous arrive souvent. C’est la conséquence de notre peu de goût pour les caractères disponibles aujourd’hui qui, entre nous, ne devraient même pas exister. En revanche, si l’on remonte dans le temps, on peut trouver son bonheur. Tu ne peux pas t’appuyer, seraient-ils l’œuvre de grands maîtres, sur les guides de mise en pages existants, sous peine que ta production perde son originalité. Mais il n’est pas interdit de s’inspirer d’un caractère oublié – c’est ainsi qu’on crée parfois la modernité.
Buk : Sur quels critères choisissez-vous de publier un livre ?
Jon : Question difficile. La plupart du temps, il s’agit tout de même d’un triangle amoureux entre l’auteur, son œuvre et nous. À partir de son manuscrit, nous allons devoir, durant des mois, mettre au point le cadre qui sert le mieux l’écrivain. Nous ne cherchons pas notre propre satisfaction. Ce serait stupide. La bonne mise en pages doit être l’extension de la personnalité de l’auteur et du caractère unique de son œuvre. Sans l’amour que nous vouons aux créateurs et à leurs créations, nous n’aboutirions à rien. Des gens s’imaginent que nous prenons notre pied en travaillant. C’est faux. Le travail tourne presque toujours à la répétition quand il ne se confond pas, purement et simplement, avec la plus cruelle des souffrances. Mais le résultat en vaut la peine, nous chérissons ce moment-là. Et lorsque c’est fini, on n’a qu’une hâte, recommencer et faire en sorte que les livres s’enchaînent. Genre : pressons-nous, il y a un auteur qui attend. Bizarre, non ?
Buk : Absolument pas. Poursuivons. Quel bonheur suprême espères-tu atteindre dans la mise en pages ?
Jon : Avec Gypsy, je partage un vieux fantasme. Pour l’essentiel, il tourne autour du désir de produire un livre d’une très grande beauté, et d’une incontestable originalité, le genre d’objet dont l’acheteur s’éprendrait dès qu’il le verrait et qui, sans le moindre doute, serait destiné à devenir le collector no 1, mais qui, une fois ouvert et lu, tomberait soudain des mains de son acquéreur et se désintégrerait sans qu’il puisse en récupérer ne serait-ce que la poussière.
Buk : Subtil ! Le client se sentirait alors obligé d’en acheter un autre, histoire de voir si le même phénomène est susceptible de se répéter.
Jon : Ce n’est pas ce que nous visions. Mais tu m’as donné une idée – merci.
Buk : Qu’elle qu’en soit la raison, ce tour de magie léserait l’écrivain. Son travail, sans parler du vôtre, serait brutalement condamné aux flammes de l’enfer.
Jon : Voilà pourquoi je dois d’abord trouver un auteur qui s’en foutrait. Comme toi, peut-être !
Buk : Même si je marquais au début quelque hésitation, je finirais probablement par te donner mon accord. C’est tout de même drôle que le livre censé te valoir la postérité se désintègre dans les mains d’un lecteur plutôt que dans son cerveau. Cela dit, comme on va bientôt manquer d’espace sur terre, c’est une solution… À part ça, as-tu une dernière chose à dire au lecteur de cet article ou à n’importe quelle sorte de lecteur ?
Jon : Hum, que dire, sinon que le prière d’insérer du livre de Miller, imprimé sur du papier parchemin, format Royal, est d’ores et déjà une pièce de collection ? Note que nous l’adressons à quiconque nous en fait la demande par carte postale, et nous prenons même en charge les frais d’envoi. Notre adresse est la suivante : 1009 East Elm, Tucson, Arizona 85719. LOUJON PRESS.
Buk : Pourquoi fait-il aussi chaud ici en juin et en juillet ?
Jon : Je l’ignore, mais c’est un excellent avant-goût de l’enfer. Et c’est sans doute à cause de cela qu’on y est.
Buk : Il me semble qu’il n’y a plus rien à ajouter.
Jon : C’est aussi mon avis.
Buk : Il te reste encore de la bière ?
Jon : On savait que tu venais. »
Bukowski se dirige vers la cuisine de l’Imprimerie du Désert et s’ouvre une bière. L’interview est terminée. Bukowski, le grand poète, et Webb, le grand éditeur, sont assis, l’un en face de l’autre, se mangeant du regard comme s’ils essayaient peut-être (?), au-delà de leurs yeux embués par l’alcool, d’atteindre l’immortalité de leurs âmes. Et c’est ainsi que le temps s’écoule.
: Le Retour du Vieux dégueulasse
Une gueule de bois carabinée, les jambes en coton, j’étais en train de feuilleter mon journal hippique préféré, j’avais ouvert une bière et je tirais, cafardeux, sur ma clope ; quoique tablant sur l’apparition d’un ange au moment d’appuyer sur la détente, j’en étais arrivé à envisager mollement le suicide quand on a tapoté à la porte, un son quasi inaudible, à peine perceptible. J’ai dressé tout de même l’oreille, le tapotement s’est répété. Après avoir planqué mon paquet de Chesterfield près de la cheminée, je suis allé entrouvrir la porte. « Bukowski ? » a demandé une voix. « Charles Bukowski ? » Et soudain, malgré la bruine, la bruine de 9 heures du soir, s’est dessinée devant moi la silhouette d’une femme, sur la véranda, entre mes deux plantes agonisantes, au fond de cette cour où je survis misérablement parmi les cadavres de bouteilles de bière, les crottes de souris, et les vieilles éditions d’Upton Sinclair, de Thomas Wolfe et de Sinclair Lewis, et je l’ai regardée, matée, matousée profond, OUI, C’ÉTAIT BIEN UNE FEMME, et QUELLE FEMME sous cette pluie de 9 heures du soir ! – de longs cheveux roux, doux Jésus, qui tombaient en cascade sur ses reins : un authentique miracle écarlate. Et un visage rayonnant de passion, l’éclat d’une fleur sauvage arrachée à l’instant de sa tige, une ensorceleuse promise au bûcher, et le corps, quoi, le corps ? elle suintait le SEXE, devant moi il y avait un sexe qui sautillait roucoulait ondoyait fredonnait et me dévorait du regard à 9 heures du soir sous la pluie, et de nouveau cette voix : « Bukowski, Charles Bukowski ? » et moi qui réponds : « Entrez », et elle est entrée et elle est allée s’asseoir sur le fauteuil en face de la cheminée, du coup les murs ont dansé la gigue comme dans un trip, et le tapis s’est mis à gémir, foutre dieu ahahahahahah, et là-dessus elle A CROISÉ SES JAMBES ce qui a fait remonter sa jupe et m’a permis de mater ses cuisses, avec concupiscence, seigneur, ma tête était sur le point d’exploser, cuisses genoux talons aiguilles jambes gainées de soie jarretelles convoitise désir oh mon dieu, puis la voilà qui envoie valdinguer ses escarpins, à la vue de ses chevilles ma fièvre a encore monté, noooon pitié ! Maintenant, ses cheveux de rousse recouvraient le dossier du fauteuil, sa chevelure comme un fleuve de feu rutilant sous le lampadaire, tandis que non sans mal j’essayais de me contenir, mais j’avais perdu mes repères, à l’exception d’un seul : conscient de ma nullité, je ne me sentais pas le droit de la REGARDER.
« Envie d’une bière ? lui ai-je alors dit.
— Pourquoi pas ? »
Je suis parti la lui chercher en mettant péniblement un pied devant l’autre. Dans mon fute, j’avais une lance à incendie capable d’éteindre les flammes d’un bombardement au napalm.
Je suis revenu avec la bière, mais je ne lui ai pas proposé de verre, car je voulais la regarder boire à la bouteille pour pouvoir imaginer depuis sa bouche le trajet du liquide à travers son corps, puis me rabattant sur ses jambes dont je ne vanterais jamais assez la beauté, j’ai fait un sort à ma bière.
Elle a reposé sa bouteille.
« Vous êtes un grand écrivain, a-t-elle dit.
— Ce n’est pas une raison pour taper à ma porte.
— Mais si, ça l’est, évidemment que ça l’est. Comprenez-moi, vous me fascinez, vous écrivez comme un dieu et pourtant vous avez l’air de… l’air…
— L’air d’un éboueur ?
— Exactement, ou d’un gorille malade, d’un vieux gorille sous-développé mourant d’un cancer. Et ces foutus yeux, ces yeux fendus en amande, pas des plus beaux mais qui, lorsque vous les OUVREZ en grand, ça flashe dur… Merde, je n’en ai jamais vu DES COMME ÇA, de cette COULEUR, habités d’un FEU SI VICIEUX…
— Et vous êtes venue jusqu’ici pour ça, rien que pour ça ?
— Je crois que oui, mais je ne le jurerais pas. Au fond, je ne sais pas pourquoi je suis chez vous. Je sais seulement que j’y suis. Je n’ai pas pu m’en empêcher. Vous êtes un gorille. Ou un serpent d’une espèce inconnue. Vous avez de la saleté plein la tête. Vous puez. Je ne sais rien de vous. Mais j’aurais tendance à supposer que vous n’êtes pas que l’énergumène qui, dans les réunions de rédaction d’Open City, chez John Bryan, menace les infirmes, n’arrive pas à mettre un pied devant l’autre, insulte tout le monde, et cherche à boire, à boire encore, à boire toujours plus. Tel le porc que vous essayez d’être.
Toute l’œuvre traduite en français de Charles Bukowski est publiée dans la Bibliothèque Grasset, à l’exception d’Avec les damnés, choix de textes et poèmes.
I. Contes et nouvelles
Contes de la folie ordinaireNouveaux contes de la folie ordinaireAu sud de nulle partJe t’aime Albert
II. Romans
WomenFactotumLe postierHollywoodPulp
III. Journal, souvenirs et poèmes
Journal d’un vieux dégueulasseJouer du piano ivre comme d’un instrument à percussion jusqu’à ce que les doigts saignent un peuL’amour est un chien de l’enferSouvenirs d’un pas grand-choseLe ragoût du septuagénaireLe capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau
L’édition originale de cet ouvrage a été publiée par City Lights Books,
San Francisco, en 2011, sous le titre :


MORE NOTES OF A DIRTY OLD MAN:
THE UNCOLLECTED COLUMNS
Couverture. Cigare : © C Squared Studios/Getty Images.
ISBN 978-2-246-80328-7
© 2011 by the Estate of Charles Bukowski.
© 2011, David Stephen Calonne, pour la postface.
© 2014, Éditions Grasset & Fasquelle, pour la traduction française.
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