Le rossignol napolitain

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"Pauvre Giulio! Si ta mère avait écrasé le premier pou de ta tête avec une casserole en cuivre, peut-être que tu chanterais bien. Mais on t'a mal épouillé. Pauvre Giulio !" Moi, dit-elle, j'attends... Les tarots me l'ont promis.. un espion de la République..."

Publié le : vendredi 1 janvier 1937
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246800095
Nombre de pages : 252
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I
PRÉLUDE
La vieille Checca renifla, essuya du revers de la main la perle liquide, en forme de poire, qui tremblait au bout de son nez, puis elle se mit à aligner les cartes napolitaines sur le méchant carré de tapis qui couvrait la table et à articuler à voix basse, entre les gencives, car elle n’avait plus guère de dents, les mots qu’il faut dire : « Homme, bel homme, marchand, voleur, espion. » Elle abattait à chaque parole ; il venait des sept, des as, des chevaliers, et ces figures de bâtons, de coupes, de pièces d’or, d’épées qui remplacent en Italie les couleurs. Checca avait disposé plus de vingt cartes et le sort n’avait encore rien décidé ; sans se décourager du mauvais succès, elle reprenait patiemment l’antienne. Enfin, comme elle prononçait espion, le deux d’épées sortit et elle éclata d’un rire dépité.
« Espion, espion ! grommela-t-elle en ramassant le jeu. Est-ce que les gens ne sont pas tous ici, un peu plus, un peu moins, des espions ? Un marchand, un voleur, un bel homme, ça a un sens. Mais un espion ! Autant croire que je vais épouser tout le monde, ou personne. Malheur de ma vie ! Avoir passé six fois près de la fortune et de l’amour ! Et l’occasion toujours manquée. A cause de cette Egyptienne qui m’a volé, quand j’étais petite, mon peigne et les trois cheveux qu’il avait dans la mâchoire. Elle a profité de toutes mes chances, la maudite. Sans doute qu’elle se pavane, qu’elle a des habits de velours, de l’or et des maris ! Malheur ! Et puis je ne sais même pas son nom ; je n’ai pas de puissance sur elle. Mais, à la septième fois, l’ensorcellement tombe. Un mouchard ! Pourquoi pas un galérien ? Après tout, il y a des espions honorables, jeunes, riches et beaux. Des nobles même. Pourquoi pas ? »
Elle ricana doucement avec, déjà, moins d’amertume, clignant des yeux et appelant du regard une silhouette noire et furtive, un fin visage prudent qui se composait peu à peu dans l’ombre des coins. La Checca était décrépite et romanesque. Les gens de secret et de cautèle, songea-t-elle, sont les plus ardents au lit ; pareils aux chats, ils brûlent la nuit. Elle sourit. Puis se tourna vers la gauche et cria :
« Giulio ! »
Personne ne répondit ; elle reprit :
« Giulio ! tu vas t’épaissir le sang à dormir comme ça. Sommeil du matin, la mort est en chemin. Giulio ! »
On ne bougeait pas dans la chambre voisine. Checca tisonna un maigre feu où bouillait une décoction d’herbes et de fleurs. Derrière la cloison, Giulio rêvait, les yeux ouverts, le souffle petit, le poil rêche de sa joue doré du côté de la lumière, d’un fauve ténébreux sur le versant de l’ombre, le manteau remonté jusqu’à la pomme d’Adam à cause du froid, ses grandes oreilles pleines d’une barbe jaune tendues vers le silence gris et pur de l’hiver que rompaient parfois un son de cloche de couvent, un bruit de rame, un cri de femme qui appelait un enfant : Hé ! cocola, cocola...
Il gelait dehors ; c’était un de ces jours où les marches de pierre blanche des ponts sans garde-fou, glissantes, polies par l’antique usage, deviennent fatales à l’étranger qui se hasarde dans les rues de Venise et où l’Allemand, le Français et le Turc boivent plus qu’ils n’ont soif à la tasse du canal. Alors le mendiant qui conduit sa barque à aumônes, le prêtre masqué du temps de carnaval, la grosse commère qui vend des fruits de mer, l’aveugle qui entend le plongeon, le sénateur qui va briguer place Saint-Marc, le garnement nourri aux ruses du marécage et qui court à la frange du quai plus sûrement qu’un danseur de corde, le louche dénonciateur qui chemine, serrant sa lettre, vers la gueule toujours avide de calomnies du lion, alors tous se moquent du Barbare pataugeant et chantent des proverbes de mépris pour les lourdauds de la Terre ferme.
Giulio s’attardait dans cet état de demi-veille, de demi-sommeil où les hommes de sa sorte, physiquement puissants mais d’intelligence opaque, se complaisent si volontiers. Leur décision ne correspond pas à leurs muscles et leurs instincts les oppriment ; leurs songes, irrigués d’un sang fort, dévorent leur vie ; on dirait qu’un maître lointain et toujours brumeux, qu’ils ne connaissent pas et qui est pourtant eux-mêmes, commande leurs actions. Giulio cracha, d’un jet sûr, une salive dense et noirâtre, salie du vin de la veille, au plafond bas de la soupente ; plusieurs ignobles stalactites y gouttaient déjà ; puis l’homme referma les yeux. Le pas de Checca, là-bas, allait et venait du foyer à la table ; une poterie remuée rendait un son sourd ou clair ; l’eau de l’apozème fredonnait. Ce fourgonnement et ce bouillottement traversaient à peine la paroi du taudis et berçaient vaguement. Quand Giulio entr’ouvrait les paupières, il n’apercevait pas, émoussé par l’habitude, le mur sale, marqué de mains de crasse et d’empreintes de dos, l’image de la Madone noire sous l’injure des mouches, le théorbe en ruines qui pendait à un clou, ses deux manches à angle droit, sa bedaine de melon à côtes, sa rosace de nacre ternie pareille à un nombril irisé au milieu de la table ovale, les cordes, toutes cassées sauf une, qui frisaient autour des chevilles.
« Giulio ! glapit la vieille, à l’autre bout du monde, Giulio, es-tu encore saoul à la mort ? »
Il ne répliqua pas, ne fit pas un geste, ne s’éveilla pas. Au contraire, il s’abîmait dans le marasme et la rumination. Il avait la gorge raboteuse de ce vin âcre et massif que l’on boit à Venise et que l’eau, avec laquelle le moût a fermenté, n’arrive pas à alléger. Il écoutait, du haut de sa quarantième année, du sommet des deux pentes, la rumeur confuse de sa maturité et, surtout, sa pauvre jeunesse, au fond de l’éloignement cotonneux des rêveries du matin, des lendemains de beuverie. Jours de Ceneda, de la petite ville où il était né et avait vécu jusqu’à l’adolescence ; l’angélus, les laudes, le marché piaillant, le hennissement des chevaux, l’enclume sonnante du forgeron, les oremus de l’archiprêtre, le refrain d’une lavandière, le fausset des garçons en surplis parmi lesquels il s’égosillait à merveille, le gloussement des poules, le passage d’un carrosse, le babil des fontaines et des femmes, le timbre mêlé et vivace, qui ne ressemblait à aucun autre, de son enfance. Son père, cordonnier, rapetassait les semelles ; il sentait l’ail, la poix et le cuir ; il bavardait toujours, par la fenêtre de son échoppe, avec quelque passant du populaire ou de la bourgeoisie, ou même de la noblesse ; car il n’avait pas son pareil pour les bons mots et l’anecdote. Une nichée de frères et de sœurs mal lavés picorait autour de la mère grasse et blanche, aux cheveux de maïs et au teint de lait, qui avait un quart de siècle d’âge de moins que son mari. Le vieux l’avait épousée sur le tard et, de juif, s’était fait chrétien pour l’amour d’elle et aussi, peut-être, pour jouir de la protection de l’évêché. Ces messieurs du chapitre aidaient le néophyte à élever sa progéniture conquise à l’Evangile. Aussi Giulio, mi-israélite mi-chrétien, issu d’une rustique jouvencelle et de la caducité sédentaire d’un savetier, avait-il été admis à la maîtrise de la cathédrale. Un abbé, un méchant diable en soutane râpée, la férule au poing, leur enseignait les rudiments du solfège et punissait les fausses notes. « Ce n’est pas toi, disait-il, Giulio, que je frappe, mais le sol bécarre. » On encaissait les bleus sur le bout du doigt pour le compte des dièses importuns et des bémols mal avisés ; les attaques hors de mesure vous rougissaient les ongles. L’abbé ! Comment s’appelait-il, ce maigre caverneux dont la magnifique basse semblait prendre racine dans une crypte, dont les
amen sortaient du gouffre ? Impossible de retrouver son nom. Pourtant Giulio n’avait pas oublié celui de l’ânon de la blanchisseuse, Pedrolino, ni celui du chat de l’apothicaire, Titeri. C’était, tout cela, au diable vert de la distance et du souvenir, mais net et précis, plus proche que la Madone du mur ou que la frisure des cordes du théorbe. Des années de musique, de taloches, de maraude, de grande faim et de petite chère, de batailles contre les garnements de Serravalle, et contre ceux du pays qui se moquaient de lui, qui lui faisaient les cornes en le traitant de Judas à cause de sa tignasse rousse, tirant sur le carotte, et de sa race de ghetto. Les petits juifs aussi harcelaient ce fils de la trahison. Le père n’aimait guère se confesser et l’hostie de Pâques, qu’il fallait pourtant avaler pour assurer le commerce et les bienfaits ecclésiastiques, offensait sa langue. Ces soirs-là, il secouait sa femme, source du remords de l’abjuration. Mais, le reste du temps, on n’eût pas trouvé à cinq lieues à la ronde amant plus prévenant, plus libéral de chatteries et de caresses. Le logement étant fort étroit et encombré, la couvée assistait aux bourrades et aux réconciliations dont gémissait la couche et s’accroissait la famille. En tout bien tout honneur, s’entend, nul n’y voyant malice, sauf les filles qui ont l’esprit précoce et orienté de travers. Années de paradis, certes, si on les comparait aux autres. D’elles venait à Giulio ce grand goût sournois de la mélodie et de l’harmonie, ces songes contrapuntiques où il se noyait au sein de la mémoire de soi-même, cette incapacité de se livrer à des travaux réguliers. Les ariettes paysannes de sa mère, les couplets gaillards du savetier et son marteau sur la forme, la basse-taille de l’abbé, le braiment de Pedrolino, les tourterelles du toit, les canons, les motets, les messes, les pétarades des jours de fête lui composaient une vie antérieure toujours plus étoffée que la mince ligne du présent. A la puberté, il était devenu mauvais, retranché, il avait perdu sa voix fraîche, qui lui valait parfois la gloire du solo, qui lui montait dans la gorge avec une si candide volupté, mariée à son souffle, et qui maintenant se muait en étranglement rauque. Hargneux, voleur, menteur, sans musique, il torturait les bêtes innocentes, il frappait ses sœurs, il insultait sa mère un peu flétrie par les maternités mais toujours avenante et gaie, prompte aux larmes et au pardon, il chapardait, et non pas seulement des pommes ou des grappes de raisin mais encore des objets de prix, de l’argent même. On l’avait chassé honteusement de la maîtrise, lui, le petit de circoncis, qui n’était plus bon à sopraniser. Et il lui semblait, à ce Giulio de quarante ans, qu’il entendait les notes limpides, depuis si longtemps étouffées en lui, et qu’il devenait, sous leur bénédiction filée, cristalline, l’homme qu’il aurait dû être, le chanteur irréprochable qui suspend la respiration d’une foule dont il règle le cœur sur le mouvement du sien. Non, ces années, de quatorze à quarante ans, ne comptaient pas. Sa fuite, dans le désordre d’une nuit où sa mère, éternelle parturiente, accouchait, n’avait pas eu lieu. Il était encore à Ceneda. Cette carrière abjecte et fainéante, avilie de bas pourboires, de guets et de recels, de larcins médiocres, il ne l’avait pas connue. Jamais on ne l’avait vu à Venise, aux mauvais lieux. C’était ce vin acariâtre et pesant, qu’il avait bu en quantité la veille, qui lui procurait des cauchemars de boue et de vieillissement. Le réel reprenait pied peu à peu ; Giulio s’éveillait, clair comme le matin d’avril, à Ceneda ; ce qui jaillissait de sa bouche, ce n’était pas le renvoi puant des lendemains de saoulerie, c’était une hymne lente et suave, un trait d’or et de velours qui perçait la nef de la cathédrale, qui vibrait, fusait comme un rayon de soleil, comme le prélude et l’élancement du rossignol avant l’été...
Le temps se levait ; la lumière avait tourné et frappait le théorbe impotent. La Checca heurtait le mur.
« Paix, vieille sorcière, grogna Giulio, on peut donc même pas travailler... »
La Checca poussait la porte.
« Tu as encore craché au plafond, fils de porc ! Je te l’ai défendu ; je loge des chrétiens et non des bêtes de dégoûtation. Tu appelles ça travailler.
– Paix, sorcière, répéta Giulio ; je pensais des choses... à des... »
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