Le Saigneur des Séniors

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Franck, est heureux. Il a obtenu le lucratif mandat de surveillance de Senior City, un ghetto de vieux fortunés. Une tâche qu’il accomplit à merveille, tant elle paraît simple, et qui va assurer sa fortune. Jusqu’à ce que Gilda, la chienne de Maddalena, artiste excentrique, ne disparaisse. Il va s’ensuivre une série d’événements qui vont le conduire dans des situations peu reposantes. Sans compter les morts, toujours plus nombreux et dont la vieillesse n’est pas la cause. Entre un aristocrate anglais, une doctoresse brillante, un terne comptable, une scientifique hyper-créative et une placide cuisinière, Franck devra tenter de percer à jour un secret bien gardé. Ne pas vieillir, tel est le crédo de successfull aging, une société créée par ces vieillards décidément très actifs. Les méthodes pour y parvenir sont tout sauf conventionnelles et vont l’entraîner dans des aventures rocambolesques où se mêlent repaire secret, tigre de Sumatra et pilules miracles. Franck en sortira changé, pour le meilleur comme pour le pire.
Publié le : mercredi 10 février 2016
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EAN13 : 9791026203957
Nombre de pages : non-communiqué
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Philippe Joris

Le Saigneur des Séniors

 


 

© Philippe Joris, 2016

ISBN numérique : 979-10-262-0395-7

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Prologue

 

Lundi 11 mai. 9 h.

 

Sous les pieds de Franck une rivière. Assourdissante, fébrile, arrogante. Une rivière de bagnoles de luxe. À ses pieds, une femelle saint-bernard de 62 kg, Gilda. Il l’a cherchée pendant cinq jours. Il a arpenté le bois en long, en large et en travers, sans succès. C’est elle qui est finalement venue à lui, sortant d’on ne sait où. Sa propriétaire, Magdalena, qui est aux cent coups depuis sa disparition sera soulagée.

Sous ses pieds, sortant du tunnel qui traverse la forêt, défile un cortège de 4X4, de voitures de sport et de coupés allemands ; au volant : des Russes, des Anglais et des Genevois. Cette cohorte afflue vers Verbier, une station touristique à la mode, au cœur des Alpes suisses.

L’hiver, cette ville à la montagne est fréquentée par des vacanciers dynamiques qui s’enivrent aux sensations des sports de glisse et aux cocktails hypers alcoolisés. Ils s’affichent plus qu’ils ne s’amusent. Leurs équipements hors de prix sont avant tout destinés à produire leur effet dans les cabines des téléphériques et sur les terrasses des restaurants d’altitude. L’été, ces touristes de galerie se consacrent à l’équitation, au parapente et, pour les plus téméraires, au cyclisme de descente. Ils arborent fièrement le petit joueur de polo sur la poche de leur chemise et le crocodile sur leurs souliers. Le reste de l’année, ils carburent aux sushis, hument leur « havane » et s’affairent à Dubaï. Leur business ne leur laisse que peu de répit. Sans eux les usines dépriment, les produits d’exportation ne quittent pas les ports et les bourses s’effondrent. Et leur yacht ! Le truc en vogue consiste à assortir la couleur du bateau à celle du jet d’affaires. Ce dernier atterrissant généralement à l’aéroport international de Genève.

Et quand ces riches voyageurs ne sont plus assez jeunes pour se rendre à Verbier, mais qu’ils se sentent toujours chics et dynamiques, ils prennent résidence à Senior City. À quelques kilomètres seulement, en contrebas. Un village luxueux construit tout exprès pour eux. Et dont la forêt d’agrément passe au-dessus du satané tunnel de pognon ambulant.

Là où se trouve Franck.

Franck Lova.

 

Une partie de son travail consiste à regarder défiler les luxueux carrosses, adossé au grillage ceinturant Senior City. Pour sa part, il conduit une Audi TT roadster quattro. Pour deux raisons. La frime et le paradoxe. La frime se passe de tout commentaire. Quant au paradoxe… quatre roues motrices sur un cabriolet, c’est comme un caleçon de bain en mouton retourné. L’inutilité, Franck trouve ça classe, surtout doublée de luxe.

Directeur et principal actionnaire de FLS, « Franck Lova Security », il veille donc à la sécurité de ce ghetto doré. Un village fortifié de retraités friqués. Tellement angoissés par les affres de la vieillesse et de la mort qu’ils le payent grassement pour qu’il veille sur eux. Au bénéfice de ce mandat aussi lucratif qu’exclusif, il possédera lui aussi son chalet à Verbier.

Dans cinq ans tout au plus. Franck s’achètera un SUV pour l’hiver et un cabriolet sport pour l’été. Mais il ne finira pas ses jours à Senior City. Une fois sa fortune faite, il partira à la conquête du vaste monde et des plus belles représentantes de la gent féminine. Il aime les femmes. Passionnément. Les héroïnes de bande dessinée aussi. Il collectionne à la fois les figurines et les femmes. Les Asiatiques aux allures de jeunes filles, les Nord-Africaines et leurs mystères et les Américaines blondes à la plastique siliconée.

Il a glissé ses deux pouces dans la boucle de sa ceinture de pantalon, à l’effigie de Yoko Tsuno.

Il lit des bandes dessinées depuis sa plus tendre enfance. De santé fragile, malingre et souffreteux, il a passé le plus clair de ses seize premières années dans sa chambre. Il a suivi une scolarité hétéroclite : un peu grâce à ses camarades interposés, un peu à la maison et un peu à l’école de son village. Sa famille n’acceptait pas cette situation. Ni son père, travailleur émigré italien, dur au mal, ni ses deux frères au physique de bûcheron qui se moquaient de leur vilain petit canard. Ni même sa mère. Elle avait appris à ne pas écouter son corps et à se tenir au service permanent de ses quatre hommes. « Trois et demi », comme disait son père. Le demi, c’était lui. La maman avait couvé son petit Francesco tant bien que mal, lui faisant ingurgiter des quantités astronomiques de pâtes sous toutes leurs formes. Tagliatelles, spaghettis, cannellonis et autres pennes baignant dans des sauces à la crème saupoudrées de couches invraisemblables de parmesan. « Pourquoi elles ne lui profitent pas ? » répétait-elle. « Plus il en mange, plus il maigrit. » Tous les enfants de son âge affichaient de belles joues bien pleines. Lui, il s’obstinait à rester rachitique. Le comble du déshonneur pour une mama. Allez-vous étonner avec tout cela qu’ils ne veuillent pas le laisser sortir ! Enfin, ça, c’est ce qu’ils lui ont raconté, parce que Franck n’a guère gardé de souvenirs de cette époque. Ce dont il se souvient, par contre, c’est d’avoir passé le plus clair de son temps dans sa chambre, à s’évader en compagnie de ses héroïnes. Il les aime toujours autant du reste. Aria, Calamity Jane, Mademoiselle Jeanne, Lara Croft, Natacha et tant d’autres. Belles, sensuelles, aventurières, courageuses, elles ont peuplé son univers enfantin. Surtout Yoko Tsuno, sa série préférée. Il adore ce mélange de technologie, d’action et d’intelligence. Malheureusement, il n’a plus beaucoup de temps à y consacrer.

Vers quatorze ans, il rêvait de devenir pilote de chasse. Normal pour un jeune adolescent. À partir de seize ans, une fois sa scolarité terminée, il allait mieux. Les médecins avaient enfin diagnostiqué et soigné son mal : une sévère allergie au gluten… Par méconnaissance de cette intolérance, la cuisine italienne de sa maman lui était néfaste. Les pâtes le tuaient à petit feu.

Il s’était alors lancé à corps perdu dans les arts martiaux, puis la boxe, ensuite le body-building. Il avait tellement de retard à rattraper. Il devait leur montrer, leur prouver qu’il était, lui aussi, un digne représentant de la famille Lova. Tant et si bien que son corps était devenu sculptural. Ses frères entre-temps avaient pris du poids et le jalousaient terriblement. D’autant que, subjuguées par son regard noir et profond, les conquêtes féminines commençaient à pleuvoir. Entre la poitrine de la voisine, les jambes de Yolande et la croupe de la croupière, il ne savait plus où donner des yeux ni des mains.

À vingt ans, il avait entrepris une formation de garde du corps ; à vingt-trois, obtenu un brevet de management et, à vingt-cinq, crée FLS. Pour mieux rompre avec son enfance douloureuse, il avait laissé tomber « Francesco » pour adopter « Franck ». « Francesco Lova Security » aurait été la risée du milieu.

Aujourd’hui, treize ans plus tard, son entreprise marche du tonnerre de Dieu. Et il vient d’en obtenir la consécration avec ce mandat à Senior City. Dans cinq ans, il sera retraité. Il sera passé des vaches maigres au foie gras. Son enfance et ses problèmes, il les a soigneusement cachés sous le tapis mais, à n’en pas douter, ils finiront par ressurgir un jour.

 

Cette nuit, son rêve désagréable est revenu. Il est un attaquant de foot, le n° 10 de l’Inter de Milan, naturellement. Il joue comme un dieu. Il dribble tous ses adversaires après avoir traversé la moitié du terrain. Il ne lui reste qu’à tirer pour marquer dans un but vide. C’est à ce moment que ses jambes deviennent lourdes, très lourdes. Il est pris comme dans un bloc de ciment. Il n’arrive pas à shooter et se réveille en sueur. Il déteste ce rêve. Il revient, lancinant, et avec lui le sentiment de perdre la maîtrise.

 

En ce moment précis, à la verticale de la rivière bruyante, il ne parvient pas à apprécier la douceur de cette belle matinée de printemps. Tout semble trop calme, anormalement paisible ; sa vie trop bien réglée. Or la vie ne se déroule jamais de manière linéaire ; elle n’est pas une science exacte. À bientôt quarante ans, son expérience le lui a appris, parfois de la manière la plus dure : quand les temps sont calmes, la tempête se prépare. L’atmosphère à Senior City est différente, crispée, suspicieuse. Et cette chienne qui réapparaît comme ça, subitement, et les événements de ces derniers jours…

Il doit se mettre en chemin, direction la salle du Conseil. Il va rendre cette chienne et toucher sa récompense. Il a remarqué la petite cicatrice au milieu de son échine, rasée sur environ un centimètre carré.

La réapparition de cet animal va déclencher la guerre dans le hameau des paisibles retraités argentés, mais il ne peut plus reculer.

 

 

Tout avait commencé une semaine plus tôt.

 

 

 

 

 

 

Partie 1

 

 

Où il est question de méduses et de hamsters.

 

Chapitre 1

 

Lundi 4 mai. 9 h 30.

 

— Dieu des arrosoirs, merci !

Helen Jameson se parlait à elle-même, occupée à l’arrosage du magnifique parterre de tulipes, bordant le chemin d’accès de sa maison.

— Bonjour, Helen !

— Oh, Franck ! Vous êtes là ?

— C’est qui ce dieu des arrosoirs ?

— Je n’en sais rien. Mais pourquoi je le remercie, ça je le sais ! répondit la vieille dame avec une pointe d’accent anglais.

— Pourquoi ?

— On voit bien que vous êtes un homme, Franck. Non mais, vous les avez seulement regardé mes tulipes ?

— Ah ça, Helen, elles sont jolies.

— Jolies ! Vous avez dit jolies ? Mais elles sont magnifiques ! Vous avez vu ces « Flaming Parrot », et ces « American Dream », et ces « Black Diamond », et ces…

Franck croyait bien connaître Mrs. Helen Jameson. Le nom qu’il avait assimilé en premier en arrivant au village. Celui aussi de son whisky préféré : JJ Jameson, special distillery, 15 ans d’âge. Helen et sa passion du détail. Son goût pour l’ordre et la perfection. Mais là, il était bluffé. Primo, il était loin de s’imaginer que le peuple des tulipes comportât un nombre aussi important d’espèces. Et secundo que l’on puisse se prendre de passion pour cette fleur, à ranger, selon lui, au rayon des nains de jardin. Mais, surtout, que le savoir d’Helen fût si étendu dans ce domaine.

Sifflement admiratif de Franck. Le teint de la dame aux tulipes prit illico celui de la variété « Oncle Tom » en pleine floraison, soit un vermillon soutenu.

— Vous m’en bouchez un coin, Helen.

— Ne me flattez pas, vilain séducteur. Mes intentions ne sont pas si pures. Avouez que la culture des fleurs est idéale pour avoir un coup d’œil sur la rue, ajouta-t-elle sur le ton de la confidence, en se penchant vers lui.

— Oh, voyons, Mrs. Jameson, c’est très mal d’espionner ses semblables, s’exclama-t-il avec la même attitude. Et, là, dans ce pot, cette plante qui sent si fort ?

— Une immortelle. Helichrysumstoechas. Elle devrait fleurir bientôt.

— Immortelle, dites-vous ?

— Oui, mais c’est une drôle d’immortalité. La même que celle des momies égyptiennes. On lui donne cet attribut uniquement parce que l’on peut en faire de magnifiques bouquets séchés…

— Je me rends à la salle du Conseil, lâcha Franck en mettant fin à la discussion d’ordre botanique. Vous m’accompagnez ?

— Est-il déjà l’heure ? Comment refuser une telle invitation ? Me promener au bras d’un charmant jeune homme. Mes copines vont mourir de jalousie. Je me change et j’arrive.

 

Petit sourire et attente de Franck près de la boîte aux lettres. Il avait développé avec Helen une relation privilégiée. Une réelle amitié même. Il faut dire qu’elle était son meilleur soutien. Sa fonction de responsable technique, chargée de tester les dernières innovations technologiques en matière de sécurité, de mobilité et de communication, la prédisposait bien entendu à le devenir. Il avait découvert en elle une personnalité extrêmement attachante. Sa quête incessante de perfection n’était pas étrangère à son passé de conceptrice d’automates en tous genres. Elle avait notamment développé une extraordinaire capacité à traiter l’information avec une rigueur et une logique qui en confondait plus d’un. N’eussent été ses quatre-vingt-deux ans, il l’aurait engagée dans sa société. Aucun détail ne semblait jamais devoir échapper à cette femme. Oui, Helen lui était d’un précieux secours. Il la consultait souvent.

Chaque visite à son domicile réservait à Franck une surprise. Il se couvrait souvent de ridicule à vouloir lui porter secours, en pure perte. Comme cette fois où il l’a vue se jeter par terre. La croyant blessée, il s’est empressé de la relever. Avant qu’elle ne lui confie tester un nouveau tapis capable de donner l’alarme en cas de chute. Ou cette autre fois, quand il l’a trouvée alitée, haletante et prise de spasmes. Il avait pris son téléphone pour appeler les secours. Elle l’avait retenu, lui présentant le nouveau lit capable de détecter des mouvements anormaux ainsi que les problèmes respiratoires. Sans compter le lapin qui lit les emails quand on lui touche les oreilles, la canne laser qui détecte les obstacles et, son préféré, le « capteur de soif » électronique, qui signale les risques de déshydratation. Inutile en ce qui le concernait. Tous ces gadgets, censés apporter de la sécurité aux personnes âgées, ne faisaient que renforcer leur solitude, les enracinant à leur domicile. Mais bon, ce qu’il en disait…

Il ne se passait rien à Senior City. Rien qui justifiait une intervention de la part de Franck, autre que celle consistant à un compte-rendu régulier aux séances du Conseil, tous les débuts de mois. Comme aujourd’hui par exemple. Mais au pays des coffres-forts, l’insécurité n’étant pas de mise, il préférait prendre au préalable le pouls du village auprès d’Helen.

Elle parut enfin. Départ, direction la salle du Conseil, place Centrale, Senior City. Elle détenait une forme à rendre jaloux un marathonien. Après dix minutes d’une marche à pas vifs, ils arrivèrent. La maison du Conseil trônait au centre de la place. Un bâtiment pompeux, de forme hexagonale. Son revêtement de pierre naturelle lui conférait une lourdeur de mauvais goût. Chaque face du polyèdre était percée d’une fenêtre oblongue. Celle orientée au sud-est reflétait les rayons du soleil en illuminant le cerisier qui lui faisait face, donnant à sa floraison généreuse l’aura d’une sémillante épousée. Ils franchirent la lourde porte revêtue de carrés de cuivre martelé puis pénétrèrent dans la salle du Conseil. Celle-ci reprenait la forme à huit côtés du bâtiment, tout comme l’imposante table disposée en son centre. Huit chaises disposées attendaient les sept membres du Conseil et leur invité : Franck.

Valtraca s’affairait à l’installation d’un objet imposant, trônant au centre de la table. Il le recouvrait d’un drap vert olive. Placido Valtraca était l’architecte, concepteur et administrateur du site.

Derrière Senior City se cachait une organisation destinée à mettre en œuvre la plus formidable expérience jamais tentée à ce jour. Elle avait pris la forme d’une société anonyme, nommée Succesfull Aging SA, SASA en langage courant. Ses statuts précisaient son but : « Mettre en œuvre tout procédé destiné à assurer le bien vieillir de ses membres ». Elle était financée par ses bénéficiaires, redevables d’une coquette cotisation d’adhésion et de sommes non moins généreuses. La première action fut la construction du complexe. Elle avait duré environ dix ans, de l’achat des terrains à l’inauguration, en passant par les autorisations de construire plus le chantier. Depuis deux ans, les cent dix résidents coulaient des jours heureux, bénéficiant des progrès induits par les activités de SASA. À la tête de l’organisation, un comité de sept sages avait été élu pour cinq ans, se réunissant tous les lundis à 10 h tapantes.

Dans un des angles de la pièce, face à l’entrée, devisaient Hans Flückiger, Édouard-Henri Timberlake et Max de Saussure, respectivement président, vice-président et directeur des finances de SASA.

Hans Flückiger était un colosse. L’âge n’avait pas d’emprise sur lui. Il avait pratiqué l’haltérophilie dans sa jeunesse, et cela se remarquait encore. Il se dégageait de sa stature une impression de force brute. Mais son regard pétillant trahissait un caractère à l’exact opposé. La gentillesse personnifiée. Il avait été élu sans coup férir à la présidence de la société par un vote digne d’une république bananière : 95,6 % des voix. Il faisait l’unanimité. Les habitants lui accordaient aveuglément leur confiance et ce n’était que justice. Hans était un modèle de droiture.

Quant à Édouard-Henri, il attirait tous les regards. Pantalon blanc, veston blanc, souliers assortis, chemise rose pâle, foulard et pochette turquoise. Cheveux immaculés, légèrement tirés vers l’arrière. Son goût pour le beau sexe était légendaire. Il entretenait son physique comme un chat son pelage. Édouard-Henri Timberlake. Le seigneur des seniors. Il s’appuyait sur une canne à pommeau doré qui renforçait encore l’effet de noblesse. Bon sang ne saurait mentir. Il était l’héritier d’une vieille famille anglaise, qui avait fait fortune dans le commerce des armes. Dans un box, à l’entrée, gardée aussi jalousement que la virginité de Jeanne d’Arc, l’attendait une somptueuse Delage D8S de 1937. Il la sortait régulièrement, le temps d’une escapade galante. Aucune femme ne pouvait résister à s’assortir aux courbes noires et argent du magnifique coupé. Édouard-Henri, en esthète averti, veillait à ce que ce fût bien le cas. Les représentantes les plus célèbres du show-biz et de la finance s’y étaient assises. Il s’était un peu éloigné de la jet set, mais ne dédaignait pas en retrouver l’ambiance de temps à autre. Il lui arrivait aussi de disparaître des jours entiers pour des raisons par tous ignorées.

En comparaison, Maximilien de Saussure paraissait insignifiant. Petit, replet, le crâne dégarni, avec un costume gris terne, il semblait produire des efforts substantiels pour se maintenir à hauteur de ses collègues. Il trompait son monde. Ancien directeur d’une banque privée genevoise, il en imposait encore par son sens des affaires et sa rigueur. Tout le monde l’appelait Max. Il avait protesté au début, puis s’était résigné à écourter son patronyme, en infidélité au prestige de la vieille bourgeoisie genevoise.

Tout les passionnait. L’économie, la géopolitique, les derniers traitements contre l’arthrite et même les aventures des « ménagères désespérées ». Ils avaient compris que rester jeune dépendait, de façon étroite, d’un entraînement cérébral quotidien. C’était un enchantement que de les entendre disserter. De quoi changer complètement de regard sur la vieillesse, perçue d’ordinaire comme la perte progressive des facultés physiques et intellectuelles ; le début de la fin.

Franck s’approcha d’eux.

— …Machines, machines. Les machines maintenant, c’est la Chine ! Ils sont en train de tout rafler. Ils cassent les prix, s’anima Hans, ne manquant jamais une occasion de lancer un sujet économique.

— Oui, vous avez raison. Que vont faire nos jeunes ? De notre temps, nous étions les meilleurs sur ce terrain-là, surenchérit Max.

— Ne trouvez-vous pas que ça sent le jasmin ? coupa Édouard-Henri peu préoccupé par les sujets sérieux. Sans doute ces diffuseurs. Messieurs, il faut que je vous révèle un secret de séducteur…

— Les mouvements économiques ne connaissent plus de frontières, mais on peut deviner un recul des grands principes de la mondialisation. La crise devrait avoir cela de bon, elle va amener un peu d’éthique dans la finance.

— À toute femme correspond un parfum. Tenez, par exemple, si vous croisiez un mélange d’orange douce, de citron, de violette et de muguet, il serait à coup sûr porté par une femme combative qui mène de front plusieurs activités. Mes préférées. La dépense physique, loin de les fatiguer, stimule leur libido.

— On le sait bien, les crises font redécouvrir les vertus du protectionnisme, renchérit Max en banquier averti.

— Mais le jasmin, le lys, la vanille, l’églantine annoncent sans difficulté une femme tout en rondeurs : sensuelle, plantureuse, généreuse, ayant érigé le plaisir en art de vivre.

— Et qui dit protectionnisme, dit retour des complications douanières…

Ils poursuivirent à l’avenant leur dialogue de sourds, quand Cécile de Chastonay fit son entrée, poussant Magdalena dans un fauteuil roulant. Cécile, médecin-chef, était responsable du département médical de SASA. Elle était une sommité, oncologue reconnue, docteur honoris causa de plusieurs universités célèbres, dont Paris Descartes, Montréal, Tunis et Harvard. Ses travaux de recherche lui avaient valu plusieurs publications dans la revue Science et même une nomination pour le Nobel de médecine. À l’aube de la cinquantaine, elle avait décidé de terminer sa carrière à Senior City, le rythme de plus en plus fou des facultés et la pression incessante des grandes firmes pharmaceutiques ne l’intéressaient plus. C’était du moins la raison qu’elle avait donnée lors de son engagement. Elle avait néanmoins gardé de très bonnes relations avec le milieu très fermé de l’industrie, les portes s’ouvrant largement à la simple évocation de son nom.

Magdalena Lorenzotti regardait droit devant elle. Son allure chétive, un peu tassée, dissimulait une sensibilité à fleur de peau. Elle avait acquis une renommée internationale dans le monde de la peinture. Ses tableaux se vendaient à prix d’or ; la dernière vente de Sotheby’s à l’hôtel Beau-Rivage, à Genève, avait vu partir une de ses toiles pour un million de francs suisses. Magdalena officiait en tant que responsable des animations. Avec elle, pas d’activités de type village de vacances ou loto du dimanche soir. Elle s’était fait un point d’honneur à garder le cerveau des résidents toujours perméable à la beauté et à l’effort. Elle œuvrait donc à sa façon au bien vieillir et à la lutte contre la sénilité précoce. Personne ne connaissait l’âge exact de cette femme, personne n’avait jamais songé à le lui demander. Elle paraissait hors du temps. Sa santé fragile l’obligeait à prendre un soin particulier de sa personne. Elle se fatiguait vite et n’hésitait pas à se déplacer en fauteuil roulant lorsque la distance l’exigeait.

À 10 h précises, du haut de son imposante stature, Hans pria chacun de bien vouloir prendre place. Ils le firent en respectant l’ordre protocolaire. En premier, lui-même, puis, dans le sens des aiguille d’une montre : Max, Magdalena, Cécile, Helen, une chaise vide, Franck et enfin Édouard-Henri. Franck avait le statut d’invité permanent, avec voix consultative. La sécurité leur paraissait un sujet suffisamment important pour être portée systématiquement à l’ordre du jour. Placido Valtraca resta debout, les deux mains posées avec préciosité sur le rebord de la table, attendant impatiemment qu’on lui passât la parole. Max de Saussure ne dérogea pas à son rituel. Il disposa devant lui un bloc de papier quadrillé cinq millimètres, puis, consciencieusement alignés tout autour, son stylo à droite, son téléphone portable à gauche et en haut sa montre, offerte par sa mère. Il allait prendre des notes, tout au long de la séance ; notes qu’il ne relira jamais. Un reliquat de son passé de banquier obsessionnel.

 

Hans se racla la gorge pour obtenir le silence complet puis prit la parole :

— Mesdames, Messieurs, j’ai l’honneur d’ouvrir cette séance du Conseil de Succesfull Aging SA du 4 mai. L’ordre du jour est le suivant…

— Bonjour !

C’était Rose. La chaise vide. En retard comme d’habitude. Elle arriva très essoufflée, avec son habituelle démarche chaloupée de pingouin. Ses kilogrammes superflus ne l’aidaient ni pour arriver à l’heure ni pour convaincre les résidents des bienfaits de la cuisine diététique, charge dont elle avait la responsabilité. Mais on pardonnait tout à Rose de Montmolin, tant son visage poupin reflétait sa gentillesse, sa bonhomie, son amour de la vie. Elle prit place.

— Bonjour Rose, intervint Hans. Nous avons commencé sans vous. L’ordre du jour, disais-je, est le suivant…

— Est-ce que nous aurons enfin un compte-rendu sur les progrès médicaux de Magdalena ? l’interrompit Édouard-Henri de façon pédante. Ils me paraissent pour le moins étonnants, et c’est un euphémisme.

— Euphémisme vous-même, répliqua sèchement Magdalena de sa voix haut perchée. Ce qui me paraît étonnant vous concernant, mon cher Ed, c’est que vous soyez toujours en vie malgré une existence si dissolue. À moins que ce ne soient vos femmes de petite vertu qui vous maintiennent si jeune !

— Je ne vous permets pas. Et d’abord, cessez de m’appeler Ed. C’est ridicule. Mon nom est Édouard-Henri Timberlake. Sir Édouard-Henri Timberlake.

— Vous préfériez Doudou ?

— S’il vous plaît, s’il vous plaît, un peu de silence !

Hans tentait de mettre fin à une de ces sempiternelles disputes entre Édouard-Henri et Magdalena, qui ne s’appréciaient guère et ne manquaient jamais une occasion de se chercher des noises.

— L’ordre du jour est le suivant :

 Projet « Senior Beach Resort », par monsieur Valtraca ;

 Compte-rendu du département médical, par Cécile de Chastonay ;

 Rapport mensuel sur la sécurité, par Franck Lova.

Puis, embrassant du regard l’assemblée, il enchaîna.

— Avez-vous des points à ajouter ?… Puisque ce n’est pas le cas, Placido, je vous cède la parole !

— Mesdames, Messieurs, je suis très honoré de vous dévoiler en avant-première, la maquette de « Senior Beach Resort », pérora l’architecte en retirant le drap vert olive d’un geste théâtral, assuré de son effet.

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