Le secret de Carina

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Texas, 1885. Rebelle et indépendante, Carina Lockett a pris la tête du ranch familial. Une audace très mal vue dans le monde où elle vit, un monde d’hommes. Et Carina s’en moque ! De toute façon, elle n’a pas vraiment eu le choix : le ranch était son unique moyen de subvenir seule aux besoins de sa fille, Callie, et de lui assurer un avenir. Mais alors qu’elle croit avoir surmonté le pire, elle doit affronter une terrible épreuve, dont elle ne peut se sortir seule : sa fille est enlevée sous ses yeux. Prête à tout pour sauver la chair de sa chair, Carina cherche qui elle peut supplier de l’escorter jusqu’à Dodge city afin qu’elle réunisse l’argent de la rançon… Tout de même pas le ténébreux Penn McLure ?
Publié le : vendredi 1 février 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782280295772
Nombre de pages : 320
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Chapitre 1
Il y avait des jours où Carina Lockett înissait par désespérer de trouver des gens compétents pour l’aider dans sa tâche. Aujourd’hui, par exemple… Du haut de sa monture, elle laissa tomber un regard agacé sur le cow-boy endormi par terre. Il s’était installé derrière le chariot du cuisinier, à l’ombre, si bien dissi-mulé par une pile de tapis de couchage qu’elle ne l’aurait jamais trouvé si elle n’était pas précisément partie à sa recherche. Il faisait sa sieste, bien tranquille, pendant que les autres étaient retournés au travail après leur pause déjeuner. — Voilà un garçon qui ne doit pas avoir l’habitude de travailler aussi dur, lâcha Woollie avec un petit rire bonhomme. Depuis la mort du père de Carina, douze ans plus tôt, c’était Woollie Morgan, le régisseur du ranch familial, qui lui avait en quelque sorte tenu lieu de îgure paternelle. Son grand-père était encore vivant mais déjà trop âgé à l’époque pour tenir un rôle déterminant dans l’exploitation du C&C. Grandpa avait d’ailleurs décrété, aussitôt après l’accident, que ce serait elle qui prendrait la direction du ranch à la suite de son père. Il l’avait emmenée chez son homme de loi pour signer tous les papiers nécessaires à faire d’elle l’unique propriétaire du C&C. Lui laissant
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le soin de transmettre, lorsque le temps viendrait, cet héritage à sa propre îlle, Callie Mae. — Je devrais le virer sur-le-champ ! s’énerva-t-elle. Woollie se redressa dans sa selle. — Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, objecta-t-il d’un ton redevenu grave. Tu en as déjà renvoyé deux cette semaine et on est un peu justes en hommes… Carina eut un petit claquement de langue impatient. Elle était bien obligée de reconnaïtre que le même pro-blème se reposait chaque année, lorsqu’il fallait engager du personnel supplémentaire pour encadrer de façon efîcace le fameux « rassemblement » de printemps. Rassemblement qui consistait à parcourir durant des jours les terres pour récupérer les animaux égarés, aîn de réunir tout le troupeau au même endroit pour qu’il soit marqué au fer. Marquage nécessaire pour convoyer ensuite les bêtes le long d’une des pistes qui partaient du Texas et remontaient vers le Kansas, jusqu’à l’une des grandes villes où était centralisé le négoce du bétail. Tous les ranchs de la région engageaient des cow-boys supplémentaires pour leurs propres rassemblements. Ce qui rendait très difîcile de trouver de la main-d’œuvre compétente à cette période de l’année. — Donne-lui une autre chance, Carina, lui suggéra Woollie. Après tout, ce n’est rien qu’une petite sieste. Carina poussa un soupir exaspéré. Est-ce qu’elle avait vraiment le choix ? Elle descendit de cheval et marcha jusqu’au chariot. Elle écarta du pied un tapis de couchage, puis un autre, puis encore un troisième, découvrant ainsi Orlin Fahey allongé de tout son long, les mains croisées sur l’estomac et le chapeau sur le visage, si profondément endormi qu’il ne s’était pas même rendu compte de son arrivée.
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Elle lui donna un petit coup dans les côtes avec le bout de sa botte. — Debout, Orlin ! Il sursauta, écarta son chapeau de son visage et se redressa d’un bond. — Bon sang de… ! Carina savait qu’elle faisait une îgure impression-nante à se tenir debout au-dessus de lui, les poings sur les hanches. Sa longue jupe d’équitation et sa blouse en coton rappelaient qu’elle était une femme, bien sûr, mais les revolvers qu’elle portait à son ceinturon rappelaient aussi — et surtout ! — que c’était elle le boss. — Allons, mademoiselle Lockett, grommela Orlin avec un sourire un peu gêné, d’accord j’aurais peut-être pas dû m’endormir mais c’est pas bien grave. Pas de quoi en faire tout un foin, pas vrai ? Carina s’exhorta intérieurement au calme pour s’em-pêcher de le remettre vertement à sa place. — Je ne vous paie pas pour faire la sieste, répondit-elle d’un ton froid. Mais, comme c’est déjà fait, vous rattra-perez le temps perdu en coupant du bois pour le cuisinier ce soir. Il est pratiquement au bout de sa réserve. Si vous refusez, je ne vous retiens pas : libre à vous de partir… Mais à pied, bien sûr, puisque ce sont des chevaux du C&C que vous montez ici. Avouez que ça fait tout de même un sacré bout de chemin, pas vrai ? Il grommela quelque chose d’inintelligible où Carina crut néanmoins reconnaïtre la « maudite bonne femme » qu’elle attendait depuis le début : elle s’était assez souvent trouvée dans une situation similaire pour savoir qu’on en revenait toujours au même grief. — Quel est votre problème, Orlin ? Ça vous dérange de recevoir des ordres d’une femme ?
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L’homme rougit et Carina vit distinctement ses mâchoires se crisper. — Je vais les suivre, vos ordres, mademoiselle Lockett, dit-il enîn entre ses dents serrées. Et votre bois sera coupé ce soir, comme vous le demandez. — Eh bien, je suis ravie que nous soyons d’accord sur ce point, ît-elle d’un ton suave. Maintenant retournez travailler. Le cow-boy jeta un rapide coup d’œil en direction du cuisinier, puis un autre en direction du régisseur, guettant peut-être un signe quelconque de solidarité masculine de la part de ces deux hommes qui venaient de le voir se faire remettre à sa place par une femme, et plus jeune que lui encore. Voyant que Sourdough et Woollie restaient impassibles, il salua Carina d’un bref hochement de tête avant de tourner les talons pour se diriger vers le lieu du marquage. Les hommes travaillaient par équipes de trois autour d’un énorme feu de bois : les deux premiers maintenant l’animal à marquer en place, plaqué au sol, pendant que le troisième lui pressait brièvement le fer chauffé sur le anc. Ce qui permettait l’identiîcation indélébile de tout le troupeau comme appartenant au ranch C&C, chaque ranch possédant sa marque propre. Carina regarda Orlin s’éloigner d’un air songeur. Elle trouvait très désagréable ce genre de confrontation mais elle n’avait pas le choix : il lui fallait impérativement tenir tête aux employés qui se rebellaient contre son autorité ou renâclaient à l’accepter. Il lui fallait les mater, comme elle l’aurait fait d’un jeune bronco, ces chevaux indomptés au comportement fougueux. — Il ne reste plus qu’à espérer que ça lui aura fait passer le goût de la sieste, déclara Woollie.
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— Ce n’est sûrement pas un mauvais bougre, ît le cuisinier d’un ton conciliant. Bien sûr, il est nouveau venu dans l’équipe, mais je dois dire que je n’ai pas souvent entendu le son de sa voix. Peut-être qu’il est juste du genre taciturne. En tout cas, ce n’est ni un frimeur ni un fort en gueule, c’est déjà ça. Carina lui sourit avant de remonter en selle. Elle savait bien que chaque équipe avait ses fauteurs de troubles, c’était inévitable. Mais elle avait la chance d’être secondée par des hommes aussi loyaux et travailleurs que Woollie et Sourdough. Elle leur était inîniment reconnaissante de leur dévotion au C&C et à elle-même. Elle était leur boss, bien sûr, mais ils lui tenaient lieu de famille. Et cette relation si particulière qui s’était peu à peu instaurée entre eux semblait leur convenir à tous les trois. Le regard de Woollie se porta vers le troupeau. — Jesse m’a dit qu’on avait récupéré beaucoup de bêtes ce matin, presque une centaine. Carina manifesta sa satisfaction d’un hochement de tête. Gérer la paresse d’Orlin Fahey ne représentait qu’un détail dans la longue liste de tâches qu’elle devait effectuer chaque jour. Maintenant que ce problème était réglé, il lui fallait passer au suivant. — Allons voir ça…, dit-elle en talonnant sa jument, heureuse de cette bonne nouvelle. C’était vraiment une chose dont elle ne se lassait jamais : voir s’accroïtre chaque jour la taille de son cheptel. Les animaux se dispersaient dans la prairie pour païtre et certains s’éloignaient au point de s’égarer. C’était la raison pour laquelle on devait procéder chaque année à ce fameux rassemblement. En général deux fois l’an, la première au printemps, la seconde en automne. Le rôle
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des cow-boys consistait alors à parcourir à cheval les vastes étendues à la recherche des bêtes égarées pour les ramener dans le troupeau. Tout comme chez les humains, il existait différents types de tempérament chez les bovins : les étourdis, qui s’éloignaient sans même s’en rendre compte et înissaient par se perdre. Les indépendants, qui recherchaient sans doute le calme et la solitude. Et les aventuriers, frondeurs et autres fortes têtes. Ces derniers étaient de loin les plus difîciles à ramener dans le groupe, et cela pouvait parfois donner lieu à des scènes de rodéo tout à fait impressionnantes. Il régnait pendant ces rassemblements une ambiance bon enfant, malgré la rudesse de l’effort physique exigé, parce qu’ils donnaient l’occasion aux cow-boys des ranchs alentour de se croiser sur la prairie, chacun étant à la recherche des bêtes appartenant à son propre troupeau. Carina et Woollie passèrent devant l’enclos délimité par de grosses cordes tendues entre des piquets de bois dans lequel les chevaux restaient parqués pendant les périodes où ils n’étaient pas montés. Tandis qu’elle approchait, elle balayait du regard le troupeau, animé par ce mouvement tournant si caractéristique qui donnait l’impression d’une sorte de gigantesque troupe de danseurs en train d’exécuter une danse folklorique. Tout autour de cette énorme masse sombre, des cava-liers s’activaient. Certains recherchant les jeunes veaux pour les conduire au marquage, d’autres ramenant vers le groupe ceux qui tentaient de s’enfuir. Carina recon-naissait la plupart d’entre eux comme appartenant à l’équipe du C&C ; ceux qui lui étaient inconnus étaient
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des employés des ranchs voisins, venus récupérer des animaux égarés. Elle eut soudain l’œil attiré par le départ fulgurant d’un cavalier à la poursuite d’un jeune bovin qui venait de prendre la fuite. Lancé au grand galop, son lasso brandi à bout de bras, le cow-boy rejoignit le fugitif en quelques secondes et l’attrapa par les cornes. Puis il tira un coup sec sur la corde pour resserrer le nœud coulant et venir se placer parallèlement à l’animal qui galopait de plus en plus vite, galvanisé par la peur. L’homme manœuvra alors son cheval pour qu’il percute d’un violent coup de croupe le anc de l’animal qui ît un saut périlleux spectaculaire et retomba à terre, avec une violence à s’en briser les os. Le cavalier sauta près du bovin encore sonné par sa chute et le libéra du lasso. Puis il remonta en selle d’un mouvement uide et se mit à enrouler la longue corde autour de son bras replié, sans quitter la bête du regard. Celle-ci înit par se relever pesamment, avant de rejoindre ses congénères, ayant abandonné toute velléité de rébellion. Woollie eut un petit sifement admiratif. — Ce garçon est ma foi très bon… — Qui est-ce ? demanda Carina. L’ombre du Stetson qu’il portait l’empêchait de bien voir ses traits, mais elle était certaine qu’elle se serait souvenue de lui si elle l’avait rencontré auparavant. — Un garçon qui s’est présenté ce matin. Il s’appelle Penn McClure. — Tu l’as embauché pour le C&C, j’espère ? — Oui. J’ai pensé qu’on aurait bien besoin de lui, comme notre équipe était plutôt juste.
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— Heureuse initiative, on dirait, dit Carina avec un sourire. Ce type m’a tout l’air d’une excellente recrue. — Il va sans doute abattre à lui seul trois à quatre fois le travail d’un Orlin Fahey, approuva Woollie en répondant à son sourire. Carina reporta de nouveau son regard sur la masse mouvante du troupeau. D’ici à la în de l’après-midi, les mères dont on avait pris les veaux pour les marquer auraient récupéré leur progéniture. Les bêtes écornées ou ayant besoin de soins auraient été séparées en groupes distincts. Et des cavaliers auraient été postés tout autour du troupeau pour le maintenir groupé jusqu’à ce qu’il soit reconduit au ranch. Carina observait tout cela au milieu des mugissements, des beuglements plaintifs des jeunes veaux et des hommes qui s’apostrophaient dans cette cacophonie ambiante. L’air était saturé de poussière en suspension. Il faisait très chaud et l’on sentait l’odeur âcre du cuir brûlé par le feu du marquage. Oui, le rassemblement avait beau être une période éprouvante, Carina n’en adorait pas moins son atmosphère si particulière. Depuis le jour où son grand-père lui avait fait apposer son nom au bas des actes de propriété du ranch, elle avait travaillé sans relâche pour accroïtre encore cette exploitation dont elle avait eu la chance d’hériter et pouvoir, plus tard, transmettre à son tour cet héritage à Callie Mae. Car c’était bien à cela qu’elle consacrait toutes ses forces vives : à l’héritage de sa îlle. — Elle devrait être là avec toi, dit soudain Woollie. C’était stupéîant cette faculté qu’il avait de pouvoir lire dans ses pensées comme dans un livre ouvert. Stupéîant et… dérangeant.
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— Elle n’a pas encore dix ans, Woollie, objecta-t-elle sans le regarder. — Et alors ? Je me souviens parfaitement de toi au même âge, quand ton père t’emmenait au rassemblement avec nous. Carina ressentit un pincement au cœur à l’évocation de ce souvenir. Woollie avait raison : à l’âge de Callie Mae, elle participait déjà activement à la vie du ranch. Mais Callie Mae était différente. — C’est pour elle que tu as choisi de renommer le ranch, reprit Woollie tout en continuant à balayer le troupeau du regard. Tu es le premier C du C&C et elle en est le second. C’est donc à toi de faire en sorte qu’elle prenne peu à peu une part active à la vie du ranch. Tu sais bien qu’il n’est jamais trop tôt. Carina savait surtout que Woollie pensait qu’elle dorlotait bien trop sa îlle. — Tu trouves que je l’élève mal, c’est ça ? demanda-t-elle d’un ton sec. Il marqua une pause avant de répondre : — Non. — Ah bon ? J’aurais pourtant juré le contraire. — Il faut croire que tu t’es trompée, voilà tout. Bien… Je vais rejoindre Jesse au marquage. Il a sûrement besoin d’un coup de main. Il reprit les rênes de son cheval et s’éloigna au petit trot. Carina le laissa partir, irritée. Ce n’était pas la première fois que le sujet de Callie Mae créait une tension entre eux. Bien sûr Woollie restait toujours respectueux, conscient du fait que c’était elle le boss, mais cette fois-ci il était allé un peu loin. Puis elle se calma. Après tout, peu importait qu’il eût une opinion différente de la sienne sur la manière
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dont elle devait éduquer sa îlle. Callie Mae n’avait pas de père. Du moins pas dans l’acception habituelle du terme. Grandpa était pour elle la seule îgure masculine de la famille. Mais il atteignait un âge vénérable et, de toute façon, il idolâtrait tellement son arrière-petite-îlle qu’il aurait été illusoire d’espérer de sa part la moindre démonstration d’autorité envers elle. Carina se trouvait donc, de fait, la seule adulte déci-sionnaire de la famille. C’était à elle seule qu’incombait aussi bien de nourrir sa famille que de verser les salaires des employés de l’exploitation. C’était grâce à elle que le ranch prospérait. Grâce à elle que Callie Mae hériterait un jour de ce qui serait, d’ici là, devenu l’un des plus beaux ranchs de tout l’Etat du Texas. Plus que quelques jours et le rassemblement serait terminé… Elle pourrait alors rentrer chez elle et retrouver la îllette. Elle se rendit compte à cet instant que le temps qui la séparait de ces retrouvailles lui semblait tout à coup d’une longueur interminable. Insupportable. Sa fille lui manquait cruellement. D’autant plus qu’elle se sentait tiraillée entre son amour pour elle et sa dévotion au ranch. Elle se surprit, une fois encore, à rêver d’une vie plus simple et plus paisible. Une vie qui lui permettrait de passer davantage de temps à la maison. D’être mère à plein temps, et non pas uniquement lorsque l’exploitation du ranch lui en laissait le loisir. Elle redressa les épaules comme pour mieux affronter la somme des tâches qui l’attendaient. La maternité n’était qu’une petite part de ses respon-sabilités. Elle espérait seulement qu’un jour Callie Mae comprendrait pourquoi elle avait si souvent dû s’absenter. Lorsque sa îlle prendrait à son tour le poids du C&C
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