Le Secret de la Roselière

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Profondément marquée par la disparition de sa mère Karen, concertiste de renom, Elsa peine à trouver sa place au sein de la famille Freymont qui se réunit tous les étés au château de la Roselière. Son père profite de cette réunion pour présenter Ariane, sa fiancée, qu’Elsa a du mal à accepter. Heureusement, sa grand-mère maternelle est là pour la rassurer à travers l’apprentissage du violon. De son côté, son frère Gauthier bat la campagne avec ses copains à la poursuite de Viviane, jeune fille effrontée qui va faire tourner la tête de tout le village durant un été avant de disparaître mystérieusement.


Institutrice puis directrice d’école, Josette Boudou est l’auteur de nombreux romans à succès comme Le Printemps d’Antonia et Les Grillons du fournil. Elle consacre son temps à l’écriture et au journal d’une association culturelle. L’académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Clermont-Ferrand lui a décerné le prix Gandois 2005 pour son roman Le Mur de la destinée. En 2008, elle a obtenu le prix Lucien Gachon pour Les Chemins de toile.


Publié le : jeudi 1 mai 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782812913723
Nombre de pages : 138
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I. Les gens du château

LORSQUE BERTHE mit le gros trousseau de clés dans son sac, elle ne pouvait pas se douter que le prochain séjour de Karen Freymont à la Roselière serait le dernier.
En cette fin juin 1975, la gardienne des lieux abandonnait à contrecœur ses conserves de fruits et ses confitures. Mais, avant l’arrivée des propriétaires, elle devait aérer le château, chasser la poussière accumulée dans chaque recoin, enlever les housses qui protégeaient les meubles. La famille Freymont n’était pas revenue dans son fief auvergnat depuis le dernier Noël et tout devait être prêt à temps.
Avec ses volets clos, l’imposante demeure aurait pu passer pour celle de la Belle au Bois dormant. À la mauvaise saison, le parc et ses vieux arbres au tronc moussu, désert et silencieux, semblait toujours cacher quelque sortilège. Mais, par cette radieuse journée, chênes et bouleaux offraient joyeusement leur feuillage vernissé à un ciel sans nuages. Des passereaux voletaient gaiement d’un arbre à l’autre ; ils savaient pouvoir trouver là un havre de paix favorable à leurs nombreuses nichées. De même, quantité d’écureuils occupaient l’endroit, à peine gênés par une présence indésirable l’été durant.
Après dix minutes de marche, Berthe délaissa la route pour tourner à droite et remonter l’allée gravillonnée menant au château. Dissimulée par les grands arbres, la Roselière possédait deux belles tours arrondies. Au sommet de leur toit pointu couvert de fines ardoises bleuâtres se découpaient de gracieuses girouettes en forme d’oriflamme. Une volée de marches bordée, à droite comme à gauche, d’une balustrade de pierre sculptée conduisait à l’entrée principale. Évitant sa lourde porte de bois sombre, la gardienne déverrouilla l’accès plus modeste de l’office.
Aussitôt, elle entreprit de débloquer les lourds volets de bois plein avant d’ouvrir les larges fenêtres. Elle gagna ensuite le premier étage et commença le nettoyage des chambres : celle des maîtres, celles de Gauthier et de sa petite sœur, enfin la pièce où logerait Mlle Delphine. On ne la verrait ici qu’en juillet puisque l’épouse d’Arnaud Freymont lui accordait toujours le mois d’août et parfois même un peu plus. Avant ces congés, les deux femmes travailleraient à établir le planning des concerts en vue des tournées de l’hiver suivant. Pianiste renommée, Karen consacrait toujours ces deux mois d’été à sa famille.
Gauthier venait d’avoir dix ans et la petite Elsa fêterait ses cinq ans le 30 juin. Contrairement à son frère, indépendant et aussi un peu rancunier vis-à-vis d’une mère trop souvent absente, la fillette sollicitait constamment les adultes, Karen tout particulièrement.
« Tu devrais te montrer plus ferme avec ta fille ! reprochait vertement Delphine.
– Peut-être, mais elle est si petite encore… » répondait la jeune femme indulgente, un peu confuse aussi de délaisser si souvent les deux petits. Mais le moyen de faire autrement ?
Gauthier se moquait de sa sœur, la traitait de bébé, pour finalement lui prendre la main et l’entraîner dans un jeu. Au fond il l’aimait bien, cette petite sœur si charmante ; ses larmes le mettaient mal à l’aise et le soir, après l’école, il s’en occupait aussi bien qu’Agnès, la jeune femme chargée de veiller sur les enfants.
Tenu de rester à Paris pour ses affaires, Arnaud Freymont rejoignait les siens deux jours seulement à la mi-juillet. En revanche, il fermait son cabinet d’avocats en août, période où l’activité de sa profession ralentissait toujours considérablement. Alors, il n’était pas fâché de l’absence de l’imprésario de son épouse durant son séjour à la Roselière. Karen, il le constatait sans cesse, n’était qu’une petite fille sous la coupe d’une gouvernante sévère et exigeante. Du moins Arnaud la percevait-il ainsi. Rapidement, il avait exigé que Delphine loge ailleurs que dans leur appartement parisien ; hélas, elle était encore là le soir, à son retour du bureau, et les moments d’intimité avec son épouse étaient comptés. Il y avait bien sûr le dîner en tête à tête, mais cette petite peste d’Elsa, pourtant censée dormir déjà, réclamait sa mère qui se levait de table à plusieurs reprises pour des câlins sans cesse renouvelés.
La jeune femme tentait constamment d’expliquer à son époux que, sans son mentor, sa carrière serait inexistante. À part lui, Arnaud se disait que ce serait la meilleure chose au monde ; pourtant il n’ignorait pas que, sans sa musique, Karen ne pourrait survivre. Il lui avait juré qu’il ne s’opposerait pas aux contraintes de son métier, sa passion, et ne pouvait rompre cette promesse.
Malgré de fréquents séjours à Paris, Karen et Delphine Régnier sillonnaient le monde de l’automne au printemps. La jeune pianiste s’efforçait pourtant de donner le plus possible de concerts dans la capitale pour demeurer auprès des siens. Régulièrement, Delphine la menaçait d’être très vite oubliée par le public si elle espaçait trop ses prestations hors de France. L’épouse d’Arnaud avait trente-deux ans et, malgré la domination exercée sur elle par cette femme de vingt ans son aînée, elle tenait bon… un temps. À bout d’arguments, Delphine jurait alors qu’elle allait « la laisser tomber » et, pour la calmer, Karen cédait un peu de terrain. Ainsi, malgré de fréquentes chamailleries, les deux femmes parvenaient tout de même à s’entendre.

Lors de sa première rencontre avec la musicienne, à l’issue d’un concert où des amis l’avaient convié, Arnaud était éperdument tombé amoureux. Conquise elle aussi, pendant leur premier dîner en tête à tête, Karen avait affirmé que, même si elle fondait une famille un jour, elle n’abandonnerait pas une carrière qui débutait si bien. Après quelques rencontres, ils s’étaient déclaré très vite leur amour. Sans réellement comprendre à quelle vie il devait s’attendre, Arnaud avait accepté toutes les conditions exigées par Karen. Le plus difficile, hormis les absences de sa future épouse, était la présence continuelle de Delphine qui l’avait aussitôt considéré comme un ennemi ; à ses yeux, d’une manière ou d’une autre, il serait une entrave à la carrière de sa femme, aussi était-elle bien décidée à veiller au grain.
Karen n’avait que vingt ans alors qu’Arnaud approchait de la trentaine, et cette magnifique jeune fille blonde aux yeux d’un bleu profond, presque marine, le subjuguait. Il lui jurait qu’il ne serait pas jaloux lorsqu’elle voyagerait, certain que seules comptaient sa musique et ses prestations. La jeune femme s’absentait très rarement une semaine entière et la plupart de ses déplacements n’excédaient pas trois jours. À la naissance de Gauthier, le couple avait engagé une jeune fille qui s’occupait uniquement de lui et, plus tard, de la petite Elsa.
Lorsqu’elle se trouvait là, Karen devait consacrer la plus grande partie de son temps à la pratique de son art, aux répétitions de l’orchestre avec lequel elle se produirait à Paris. Arnaud assistait à tous ses concerts, toujours aussi épris et fier de son talent et des éloges qu’il suscitait.


  Depuis sa toute petite enfance, Gauthier avait appris à se contenter des rares moments que sa mère pouvait lui consacrer. Toujours à ses côtés, Agnès était en quelque sorte sa seconde maman, beaucoup plus présente et disponible. Elsa, en revanche, dès qu’elle sut marcher et se diriger seule dans l’immense appartement, forçait souvent la porte de sa mère. Alors Delphine la grondait avant de la chasser fermement avec un air excédé.
« Veux-tu bien te sauver ! Maman travaille, tu la verras plus tard ! Allez file, va retrouver Agnès ! »
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