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Le Secret de Miette

De
Michel a le béguin. Il continue bien à cultiver sa terre mais, depuis qu'il a croisé Miette, il n'arrive pas à l'oublier et aimerait l'épouser. Il sait que convaincre les familles respectives sera très difficile, mais qu'en est-il de Miette, la première concernée ? C'est la désillusion : le refus de Miette est clair, elle l'aime mais ne peut l'épouser.
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La notoriété deMarie de Palet s’est développée à l’heure de la retraite, lorsqu’ elle a abandonné son stylo rouge d’institutrice pour sa pl ume d’écrivain. Lozérienne de racines et de cœur, elle met en scène sa province d ’origine dans ses livres, dans lesquels elle dévoile sa connaissance intime du mon de paysan d’autrefois. Un succès mérité jamais démenti.
Titre
MARIE DEPALET LESECRET DEMIETTE
Copyright
Du même auteur
Aux éditions De Borée Amandine Céline, une vie toute simple L’Enfant oublié,Terre de poche La Demoiselle La Tondue Le Sentier aride,Terre de poche Le Vent sur la vallée Le Village retrouvé Les Brumes du causse Les Femmes de Cardabelle Les Terres bleues Mademoiselle Fine Retour à la terre,Terre de poche Sidonie des Bastides Tistou,Terre de poche Un chemin de rocailles
Autres éditeurs
Les Moissons amères En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris. ©De Borée, 2015
I
Rencontre
A FAUX SUR L’ÉPAULE, Michel s’en allait vers le pré du Riou. Le jour se levait à L peine. Le pays sortait de la nuit et paraissait tou t enchifrené. Le jeune homme souritmps s’éveillaient d’un sommeil: on aurait cru que le village, les prés et les cha profond et d’une longue nuit… Mais la nuit n’était pas longue puisqu’on était en juin – les jours les plus longs de l’année. L’obscurité ne régnait que quelques heures et, bientôt, la clarté et le soleil allaient réveiller toute la campagne endormie. Des frôlements dans les branches indiquaient que le s oiseaux, eux aussi, ouvraient l’œil à l’aube naissante. Un lapin attardé traversa le chemin, pressé de regagner son terrier. Le sourire de Michel s’accentua en voyant s’enfuir la bête affolée. Il marchait d’un bon pas, portait beau et avait de superbes moustaches dont il n’était pas peu fier. Ses yeux d’un bleu profond se cachaie nt derrière des sourcils touffus qui se rejoignaient presque au-dessus du nez. «Tempéram ent jaloux», disait la vieille Amélie qui savait interpréter tous les signes du vi sage et des mains. Mais lui s’en moquait: il n’aimait personne et n’était envieux d’aucune des filles qui ne manquaient pas de lui tourner autour, toutes plus empressées e t plus belles les unes que les autres… Le soleil n’était pas encore monté dans le ciel; mais, à l’est, toute une palette de couleurs s’étalait sur le firmament et changeait d’une minute à l’autre comme pour faire la cour à l’astre qui allait paraître. Le che min zigzaguait en montant vers les champs. Les prés perdaient leur vert printanier; les longues graminées commençaient à virer au jaune avant de sécher sur pied: il était temps de faucher. Peu à peu, la nuit cédait enfin la place au jour et, bientôt, la lumiè re inonderait la campagne. Il fallait se hâter avant que le soleil ne tape fort! Michel pressa le pas et s’engagea dans un sentier h erbeux que des voûtes d’arbres recouvraient à l’image d’une nef de cathédrale. Ici , la lumière du jour ne pénétrait qu’avec parcimonie et les plantes qui y vivaient ét iraient de longues tiges pour rejoindre la lumière qui leur manquait tellement. L e jeune homme pénétra sous cette voûte de verdure et faillit buter contre un corps a llongé. Dieu du ciel, qu’est ce que tu fais là?… fit-il en reconnaissant Miette, la fille d’Arsène Joulin qui habitait le haut du village ave c sa famille. L’adolescente leva sur Michel un visage barbouillé de sommeil et d’immenses yeux noirs qui paraissaient tenir toute sa figure: Michel!… fit-elle. J’ai eu peur, je m’étais endormie… Elle se leva. Elle paraissait minuscule à côté de l ui. Elle avait un visage quelconque; seuls ses yeux, maintenant brillants, lui donnaient un semblant de charme et de beauté. Il est tôt; comment es-tu là? e suis endormie.Je… je m’étais levée pour aller me promener et je m L’explication paraissait bizarre au jeune homme. Il était inimaginable que Miette ait quitté la maison familiale pour quoi que ce fût et encore plus impossible qu’elle soit allée se promener… Arsène l’aurait ramenée au trava il ou plutôt n’aurait jamais permis qu’elle sorte aux aurores pour se promener. Il avai t une réputation d’ours mal léché et personne ne s’aventurait chez lui sans une bonne ra ison. Michel ne répondit pas. Il se
posait des questions, bien sûr, mais comprenait qu’ il était inutile d’interroger la fille, elle ne lui répondrait pas. Quel âge pouvait-elle avoir, cette petite Miette qu’il connaissait depuis son enfance et qu’il n’avait pas vue grandir? Quel âge as-tu? demanda-t-il. J’ai quatorze ans, fit-elle en redressant sa petite taille. Il remarqua alors les jambes fluettes et les bras g rêles de la fillette: quatorze ans!… Elle en paraissait dix, même si le regard qu’elle p ortait sur Michel était celui d’une adulte. Allez, rentre vite chez toi, lui conseilla-t-il, to n père doit te chercher et il ne sera pas content. La fillette ne se le fit pas dire deux fois; elle partit en courant vers le village, laissant le jeune homme aussi étonné qu’intrigué. Il reprit son chemin et déboucha au Riou. L’herbe était haute et mûre à point. Il posa sa fau x, sortit sa pierre à aiguiser, donna un coup à la lame et la considéra d’un œil connaisseur . D’habitude, il éprouvait toujours une sensation de joie face au travail à accomplir e n tenant un bel outil dans les mains mais, aujourd’hui, ses pensées étaient ailleurs. El les avaient suivi la petite Miette qui, à l’instant, devait arriver au village et se trouver face à son père. Il préférait ne pas y penser. L’homme n’était pas un tendre et la fillett e devait être dans ses petits souliers… Il essaya de se rappeler la mère de Miett e: Julie, une femme effacée que l’on ne rencontrait que les jours de cuisson, au fo ur, où elle apportait ses miches; une femme sans histoires qui était morte aussi simpleme nt qu’elle avait vécu, il y avait trois ou quatre ans… Il se rappelait ses cheveux d’un noi r de jais, ramenés en un chignon sur la nuque et des yeux qui ressemblaient à ceux d e Miette… Il rangea sa pierre et attaqua le pré. La faux, aig uisée de frais, s’enfonçait dans l’herbe et coupait de larges cercles dans le pré. L e jeune homme, jambes écartées, fauchait à un rythme régulier et le glissement de l a faux dans les herbes se mêlait au chant des oiseaux et aux longues stridulations des grillons s’égosillant à l’autre bout du pré. Michel fauchait avec rage; il ne savait quoi, mais quelque chose l’ennuyait, quelque chose qui n’aurait pas dû se produire et qu i était arrivé… Les andains succédaient aux andains, mais rien ne pouvait écart er cette pierre qui pesait sur sa poitrine, il ne savait pourquoi… La matinée s’étira it de plus en plus chaude alors que le soleil montait dans le ciel. Enfin, le faucheur s’a rrêta, regarda l’horizon. En tendant l’oreille, il percevait d’autres grincements de fau x: pour tout le village, c’était la pleine fenaison. Ce soir, la campagne s’endormirait grisée par la bonne odeur des foins coupés. Il allait passer encore une fois la pierre à aiguis er sur sa faux, quand, au loin, il vit arriver une silhouette courbée qui avançait chargée d’un panier d’un côté et d’une petite marmite de l’autre. C’était sa mère qui lui apportait le déjeuner. Elle paraissait beaucoup plus vieille qu’elle ne l’était en réalité . Il la regarda approcher. Depuis la mort de Célestine, sa fille, elle s’était voûtée, ses ch eveux étaient devenus gris et elle s’habillait de noir… Certes, il n’y pouvait rien ma is la disparition de sa sœur avait été un coup dur pour toute la famille. Son père, solide comme un roc, avait été touché au cœurr. Il s’était effondré au pied du lit où; c’était la seule fois où Michel l’avait vu pleure sa fille venait de rendre l’âme comme un pantin dés articulé. Célestine était morte après une maladie de quelques jours et rien n’aurait pu e n laisser deviner l’issue fatale. Elle avait été victime d’une de ces épidémies qui courai ent les campagnes et contre lesquelles les médecins se déclaraient impuissants. Lui aussi avait été éprouvé; il l’aimait sa petite sœur, de deux ans sa cadette… To ujours rieuse avec ses cheveux couleur de châtaigne mûre et ses yeux pailletés de vert: un vrai feu follet qui mettait de
la vie et de la joie dans la maison… Depuis qu’elle était partie, sa mère n’avait plus quitté ses vêtements noirs, son père ne sifflait pl us en allant aux champs et lui mesurait ses paroles de peur de réveiller une souff rance assoupie qui n’attendait qu’un mot pour renaître. Sa mère approchait, regardant le sol. Quand elle arriva à sa hauteur, elle posa panier et marmite, contempla les andains et se tourna vers son fils: Il y a de l’herbe, cette année, et elle est à point. Michel ne répondit pasisions, s’assit; il posa sa faux et s’approcha. Il saisit les prov à l’ombre d’un orme et commença par ouvrir la marmi te. Une bonne odeur de soupe s’en échappa. Il fouilla le panier et trouva la cui llère qu’il trempa dans le liquide tiède; il en avala de larges lampées tout en contemplant son travail. La mère, le dos tourné, regardait toujours le pré comme si elle ne pouvait en détacher les yeux. Quand Michel eut terminé la soupe, il prit le lard et s’en coupa une large tranche qu’il étala sur son pain. La mère n’avait pas bougé. Il eut envie de lu i dire qu’il avait trouvé la Miette Joulin endormie sur le chemin, mais une pudeur inco mpréhensible le retint; il demanda simplement: Que faisait le père? La mère se retourna comme à regret, haussa les épau les et renonça à répondre: le père ne faisait rien comme à son habitude. Ses doul eurs au côté ou au dos le retenaient de longs jours recroquevillé dans son li t sans pouvoir bouger. Ce matin, en particulier, elle l’avait entendu se plaindre. Il n e bougeait pas, attendant que les douleurs s’estompent… Après le lard, le jeune homme attaqua un morceau de tomme mais elle n’était pas fameuse. Il soupçonna sa mère de garder les meilleu res pour les vendre au marché du samedi et de lui réserver les autres. Il but une go rgée d’eau à même la bouteille et se leva prêt à reprendre sa faux. Avant de ramasser les restes du déjeuner, sa mère l e regarda aiguiser son outil et reprendre son balancement régulier que rythmait la chanson de la faux. Puis elle jeta les restes dans le panier, saisit la marmite et rep artit sans avoir échangé d’autres mots avec son fils. Quand il fut certain qu’elle s’était assez éloignée pour ne plus entendre le chant de son outil, Michel s’arrêta, passa son mouc hoir quadrillé sur son visage empli de sueur et s’appuya sur le manche. Il se sentait t riste sans raison aucune. Lui qui aimait tant son travail de paysan, ce matin, il ne trouvait aucun plaisir à faucher ce pré… Il ne savait ce qu’il souhaitait et resta un l ong moment appuyé sur sa faux, les yeux dans le vague, sans penser à rien. Il voyait q ue le travail attendait, mais ne se décidait pas pour autant… On dirait qu’on m’a jeté un sort, pensa-t-il, c’est cette fichue gamine qui doit avoir le mauvais œil! Elle m’empêche de travailler! jura-t-il tout haut. Il soupira, reprit sa faux, laissa couler quelques minutes et se mit sans entrain à son travail.
II
Arsène et Miette
’ÉTAIT LE JOUR DE LA CUISSON du pain. Toute la matinée, Miette avait travaillé C la pâte, une pâte lourde qui pesait sur ses bras et qu’elle n’arrivait pas à soulever convenablement. Ses biceps fluets refusaient ce poi ds accablant et, aujourd’hui, sans l’aide de son père ou de son frère, elle avait pass é des heures à mélanger comme elle le pouvait ce magma qui ne voulait pas lui obéir. E lle y avait pourtant mis tout son cœur. Elle avait fait l’impossible pour décoller ce tte pâte rebelle qui s’accrochait au fond de la maie et qu’elle retirait à grand-peine. Maintenant, c’était fini; il ne restait qu’à la surveiller pour voir si elle levait. Il lui semb lait que tout se passait bien, mais allez donc comprendre quelque chose à cet amas gluant qui s’arrondissait et s’écaillait sans savoir pourquoi… Elle pensa qu’elle ne couperait pa s à sa raclée si le pain n’était pas du goût de son père. Arsène exigeait que tout soit parfait et ne tolérait pas le plus petit manquement aux travaux ménagers. Il se levait aux a urores pour traire les deux vaches qui, avec son travail de journalier, étaient leur seule subsistance. De ses deux fils, Émilien et Bertrand, seul Émilien était au pa ys, mais il était loin, dans une ferme du causse de Chanac, et ne revenait à la maison que de Toussaint à janvier – le temps où son patron n’avait pas besoin de lui. Il vient pour manger mes provisions, grommelait Ars ène qui n’appréciait pas ses visites. Miette, elle, se réjouissait de la venue de son frè re et aurait souhaité ardemment qu’il reste toujours au village. Quant à Bertrand, il avait tiré un mauvais numéro et était parti à l’armée depuis plus de deux ans; il lui restait encore cinq ans avant de revenir. Depuis son départ, la famille n’avait reçu aucune n ouvelle: c’était normal, il ne savait pas écrire. Quelquefois, quand elle pensait à lui, l’adolescente n’arrivait plus à retrouver les traits de son visage. Que serait-ce d ’ici cinq ans?… Miette se levait alors que son père rentrait de l’é table. Elle avait juste le temps d’allumer le feu en été comme en hiver pour prépare r la soupe d’eau bouillie que son père mangeait avidement, sur un coin de la table, a vant de partir pour sa journée de travail, s’il avait une embauche. Après son départ, Miette blanchissait son eau bouillie avec du lait frais tiré par le père. Elle devait s’ occuper des volailles, du jardin et sortir les vaches à la belle saison. Ce n’était pas trop f atigant et cela lui laissait des loisirs sauf quand elle devait, comme aujourd’hui, cuire le pain de la famille. Quelquefois, Arsène avait le temps et s’occupait de la pâte, mai s, au cours des journées de fenaison, il ne pouvait pétrir. Il s’arrangeait, en se levant avant le jour, pour faucher ses quelques prés et, le soir, avec l’aide de Miette, p our rentrer le foin que sa fille avait tourné et retourné durant la journée. Le reste du t emps, son travail de ferme en ferme le retenait au loin. L’adolescente n’aimait pas le voir traîner à la maison. C’était un homme rustre, taciturne qui piquait des colères hom ériques si tout ne se passait pas comme il le voulait. Miette tremblait devant lui et se serait cachée dans un trou de souris si elle l’avait pu… Il avait quelquefois des attentions délicates, lui apportant un fromage bleu ou les premières cerises de la saison sur les rameaux qu’il était allé couper sur l’arbre. Miette murmurait un vague merci mais ne savourait pleinement ces cadeaux que lorsque son père était parti…
Depuis bientôt quatre ans que sa mère était morte, sa vie avait totalement changé. Elle était devenue adulte d’un seul coup. La petite fille insouciante qu’elle avait été n’existait plus. Elle avait été remplacée par une a dolescente craintive, timide et malheureuse qui était traitée de sauvage et presque de demeurée par ses voisines. Ces dernières auraient bien aimé savoir ce qui se p assait derrière les portes closes de la maison Joulin, mais le caractère d’Arsène les en tenait éloignées et la sauvagerie de sa fille n’arrangeait rien. Elles avaient fait plus ieurs tentatives pour apporter leur aide à la pauvre orpheline; l’attitude du père leur avait fait comprendre qu’ ils se débrouillaient très bien seuls et la niaiserie supposée de sa fill e avait fait le reste. Parmi les plus enragées à vouloir s’occuper de Miet te se trouvait Marie Fargeau, la mère de Michel. Elle aurait bien voulu accueillir M iette, qui lui faisait penser à sa Célestine si tôt disparue. Elle se disait qu’elles auraient pu réunir leurs détresses; elle aurait retrouvé une fille et Miette, une mère. La f illette l’avait repoussée avant même que son père s’en aperçoive et ne dise à Marie que sa fille avait un père pour s’occuper d’elle et n’avait pas besoin d’une étrang ère… Se faire traiter d’étrangère avait fait de Marie une ennemie du père et de la fi lle et, pour le village, Arsène et Miette étaient devenus des parias qui vivaient repliés sur eux-mêmes et dont personne n’osait s’approcher. Les ragots avaient amplifié les choses; maintenant on considérait Miette comme une sorcière et Arsène comme néanmoins un bon travailleur propre à l’embauche, mais d’un caractère si difficile que to us s’en éloignaient. Le père et la fille n’étaient jamais invités auxcharbonnadesaux veillées où se retrouvaient jeunes et ni vieux pour bavarder, danser, jouer aux cartes, chan ter ou raconter des histoires. Arsène s’en moquait, mais Miette en souffrait. L’an née précédente, son frère Émilien l’avait emmenée dans une veillée où il avait été co nvié, car l’ostracisme qui frappait son père et sa sœur ne le concernait pas. Il est vr ai que du temps de Julie, la mère, la famille Joulin n’était pas coupée des gens du villa ge comme elle l’était devenue après sa mort. Julie était douce, agréable et avait des r apports cordiaux avec tout le monde. Sa maladie d’abord, puis son décès avaient bien cha ngé les choses… Pourtant, Arsène avait continué à entretenir un sem blant de relations avec la famille d’Élodie Martin, une cousine de Julie. Il ne les vo yait pas souvent mais s’entendait avec eux pour certaines choses, et la cuisson du pa in en était une. La famille Martin habitait au fond du village. Les pères de Julie et d’Élodie- étaient frères; les deux fillettes s’étaient élevées ensemble et c’est au ma riage de Julie qu’Élodie avait connu Paul, son mari. Les deux femmes avaient toujours ga rdé beaucoup d’affection l’une pour l’autre. Elles se fréquentaient du vivant de J ulie et, même après sa mort, Arsène n’avait pas coupé les ponts; les deux familles avaient continué de faire des c hoses en commun dont la cuisson du pain. Arsène allumait le four aux aurores et Paul, qui av ait plus de labeur le matin, n’arrivait qu’en fin de matinée pour parfaire le tr avail. En milieu d’après-midi, on enfournait les miches et, après trois heures de cui sson, c’étaient les femmes qui s’occupaient de sortir le pain du four. Aujourd’hui , Miette apportait les miches qu’elle avait confectionnées, toute seule. Élodie qui conna issait la susceptibilité d’Arsène s’était bien gardée d’aller expliquer le travail à l’adolescente. Pourtant, elle lui avait donné toutes les astuces pour que la pâte lève corr ectement et essayait de lui faire passer ce savoir-faire qui, d’habitude, se transmet tait de mère en fille. La fillette ne perdait pas un mot des conseils de sa cousine et so n travail s’améliorait de cuisson en cuisson. Aussi, quand, à la fontaine, l’une ou l’au tre des commères du village traitait Miette de demeurée, Élodie, avec son franc-parler, rectifiait cette opinion devant des femmes narquoises qui ne la croyaient qu’à moitié.
Ce jour-là, Miette, tremblante d’avoir raté sa pâte , apporta ses miches à cuire. Le four disposait de deux étagères de pierre à droite et à gauche. La fillette y posa les premières miches et partit chercher les autres. Élo die n’était pas encore arrivée et le cousin Paul, son mari, jeta un coup d’œil aux gros tas de pâte posés sur un torchon. – Elle marque bien ta pâte, Miette, tu vas devenir la meilleure ménagère du coin!… – Elle se débrouille très bien pour son âge, répond it Élodie qui arrivait avec un chargement de miches. Miette rougit et repartit en courant chercher le re ste des miches. Elle avait du mal à cacher son trouble, n’étant pas habituée à recevoir des compliments. Quand elle revint, elle repartit aussitôt pour le dernier voyage. Élod ie et Miette étalèrent, l’une après l’autre, les miches sur la large palette de Paul qu i les rangeait au fond du four. On repartit à la maison en attendant que les miches so ient cuites. Soulagée de savoir que les cousins avaient trouvé son pain bien fait, Miet te se sentit rassurée: il n’y aurait pas matière à la gronder pour ça… Elle soupira: s’il n’y avait que le pain! Il allait bien trouver quelque chose d’autre et elle n’en serait p as quitte pour autant. Elle ne savait que faire pour sortir du bourbier où elle s’enlisai t. Personne ne se doutait du calvaire qu’elle endurait. Elle n’osait en parler à quiconqu e et, même à son frère, elle n’en avait jamais soufflé mot. Elle souffrait en silence, espé rant qu’un jour elle pourrait vivre comme tout le monde… Machinalement, elle leva les y eux vers la grande horloge: les aiguilles approchaient de 4heures, elle avait juste le temps de préparer la soupe du soir avant de revenir au four.