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LE SEMEUR

De
289 pages
Pour une fois la campagne fait parler d'elle! A chaque jour qui nous est donné de vivre et plus que partout ailleurs, les habitants de ces contrées éloignées des citadins dans leurs habitudes quotidiennes et pourtant si proches en distance de ces grandes cités qui se bornent à ériger fièrement leurs tours qui essaient vainement de gratter un ciel qui leur sera à jamais accessible, ces âmes rurales donc, n'oublient pas de remercier le lever de l'astre rayonnant, annonciateur d'une nouvelle journée qu'il nous est donné de vivre par dame nature. Rite innocent pourrait-on dire...mais sans doute bien plus important que le taux attendu du CAC40! En réalité une simple histoire de paysan va se transformer en une véritable ruée, une ruée vers...
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2 Titre
Le Semeur

3Titre
Franck Le Melletier
Le Semeur

Roman philosophique
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00718-3 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304007183 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00719-0 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304007190 (livre numérique)

6





à K… .
8
CHAPITRE 1
La fin de l’hiver approchait. La nature et les
hommes avaient hâtes d’en finir avec les
frilosités ambiantes et attendaient avec
impatience les prémisses du renouveau
printanier.
Perdue dans une clairière cerclée de bois
avoisinants, seuls les animaux venant s’abreuver
auprès d’un point d’eau tout proche pouvaient
entr’apercevoir la fumée qui s’échappait d’une
longère réchauffée par son âtre intérieur. Cette
vieille ferme d’une bonne facture basse-
normande appartenait à un autochtone qui
semblait résider là depuis toujours.
Seuls son tracteur digne d’une véritable
antiquité et sa motocyclette non moins
ancienne trahissaient son état d’être dans le
présent dit moderne.
Ce paysan, comme on n’en fait plus, se
démarquait de ses collègues agriculteurs. Il
vivait en autarcie se préoccupant de ses
quelques poules, lapins, arpents de terre
potagère et fruitière et de son petit cheptel de
9 Le Semeur
veaux et de vaches qui lui permettait par la
revente au maquignon de remplir son humble
bourse des quelques euros nécessaires pour
acquérir et pour payer le strict minimum qu’il
ne pouvait produire.
Gaston est le nom de cet être typique et
reconnu. D’un caractère plutôt sauvage et
bourru, ce vaillant homme, toujours flanqué
d’une barbe naissante et grisonnante et d’une
cigarette à demi éteinte dans le coin de la
bouche, ne demandait rien à personne. Il faut
dire qu’il avait de quoi s’occuper pour s’auto -
suffire. Mais une fois la besogne accomplie, cet
amoureux et connaissant de la nature ne
rechignait pas à contempler le spectacle en
perpétuelles métamorphoses de la faune et la
flore environnantes au rythme des saisons qui
défilaient. C’était son capital à lui, sa seule
véritable richesse qu’il chérissait et protégeait.
Bien sûr il aimait à être seul mais tout le
monde le connaissait au bourg et alentours et ce
travailleur de la terre avait des amis qui le
respectaient pour sa droiture et pour la
connaissance qu’il avait acquise par l’expérience
de son travail et la contemplation de la nature
qui l’entourait et par laquelle il vivait. D’ailleurs
il aimait à partager avec ses meilleurs amis
quelques rasades du bon cidre brut de sa
production personnelle.
10 Le Semeur
Tout allait pour le mieux dans le meilleur des
mondes. Isolé des turpitudes et des folies
urbaines qu’il connaissait de loin, Gaston ne les
fuyait pas mais les rejetait pensant que cela
n’avait aucun sens et ne présageait de rien de
bon pour notre avenir.
Ainsi se déroulait sa vie conditionnée par le
temps météorologique et les lunes et elle aurait
pu continuer comme cela jusqu’à son seuil.
Mais un jour le destin en décida autrement et
cette paisible vie se transforma en fait divers
puis en affaire puis en histoire…
Mercredi est le jour du marché et le soleil
prenant part à l’événement, Gaston après avoir
englouti son petit déjeuner et fait le tour du
propriétaire pour veiller et alimenter ses
pensionnaires animaliers, s’apprêtait à faire
tourner sa motocyclette direction l’étal des
marchands au bourg.
– Voyons voir si je n’ai rien oublié dans ma
liste dit-il.
Une fois vérifiée, équipé des indispensables
bottes plastique et du casque bol dont le port,
sangles au vent, sert plus à braver les
intempéries qu’autre chose, notre motard
patenté enfourcha sa « monture » pétaradante et
se laissa porter bon an mal an sur les sinueux
virolais qui l’amenaient jusqu’au village. Dans
les brumes matinales qui commençaient à
s’estomper, l’activité de ce
11 Le Semeur
« centre commercial » ambulant était déjà
fourmillante.
A peine descendu de son engin Gaston
inspecta d’un coup d’yeux circulaires l’état des
forces en présence qui dit vendeurs et
connaissances en place.
D’un bon pas, il partit vérifier cela de plus
près saluant au passage quelques jeunes
confrères de la moderne agriculture. Puis sans
avoir le temps de débuter sa réelle inspection, il
se retrouva nez à nez avec Lucien qu’il n’avait
pas vu depuis plusieurs lunes. Cet ancien
mécanicien en tous genres, capables de remettre
sur pied aussi bien le vieux tracteur de Gaston
que les dernières moissonneuses en passant par
quelques voitures ou autres sortes de moteur à
explosion, avait un don et aucun moteur ne lui
résistait. Aujourd’hui à la retraite, il ne pouvait
s’empêcher de remettre de temps à autre les
mains dans le cambouis surtout pour le compte
de vieux amis comme Gaston. Ces deux là
avaient fait les quatre cents coups ensemble
depuis les premiers pas sur les bancs de l’école
communale jusqu’aux premiers émois derrière
les meules de foin de si nostalgiques étés.
Mais Gaston connaissait bien la verve de son
camarade Lucien et il savait qu’une fois les
échanges verbaux engagés la grande aiguille de
l’horloge du clocher paroissial avait le temps de
faire un tour et cela n’était pas pour lui plaire ce
12 Le Semeur
jour car le programme journalier était plutôt
chargé entre les courses matinales et les travaux
fermiers de préparation à l’approche de la
Pâque. Poliment et amicalement notre paysan
proposa à son cher interlocuteur de remettre
cette entrevue à plus tard en l’invitant dans son
antre dès qu’il pourra s’y rendre.
Enfin la visite hebdomadaire allait pouvoir se
réaliser malgré d’inévitables poignées de main
propices à ce genre de réunion. Le premier arrêt
était pour un stand constitué de bric et de broc
où règne un capharnaüm utile à la découverte
de bonnes affaires. Le choix fait notre acheteur
échangea quelques menus Euros contre de la
quincaillerie utile à la remise en état de vieux
bardages et à la tension de barbelés la
réclamant. Encore quelques vues sur des étals
se présentant devant lui ; Gaston n’oublia pas
que la principale raison de son déplacement
était l’acquisition de nouvelles graines à semer
pour le potager de la saison à venir.
Cherchant du regard son habituel fournisseur
de sachets à planter, son être était comme
aimanté par un nouveau marchand de
graineterie, jamais vu auparavant, lui faisant face
à une dizaine de mètres et qui soit par la
curiosité des résidants du coin, soit par la
marchandise qui était proposée semblait attirer
du monde telles des mouches dans un sucrier
ouvert.
13 Le Semeur
D’un naturel méfiant, Gaston pensa d’abord
qu’il s’agissait d’un entourloupeur de la ville qui
essayait de fourguer des produits miracles à un
public hébété et rural.
Observant la scène plusieurs minutes et
attendant que les clients trop nombreux à son
goût se disséminent quelque peu, il ne résista
pas à cette attirance qui l’avait à présent envahie
entièrement et se laissa glisser gentiment auprès
des présentoirs. Des panonceaux de bienvenu
indiquaient que ce nouvel arrivé venait du doux
et iodé Cotentin et que ses graines, qu’il
produisait lui-même, étaient formellement
garanties « produits BIO à 100 % ». La
présentation, la variété des légumes et leurs
qualités semblaient effectivement de bon aloi et
à première vue intéressante d’autant plus que
l’origine de la production était artisanale et
campagnarde et que les prix demandés n’avaient
rien d’extravagant foi de Gaston.
Tout à coup surpris dans sa méditation
jardinière, le vendeur interféra Gaston pour lui
demander ce par quoi il pouvait être intéressé
lui vantant de prime abord la qualité de son
étalage. D’abord interloqué l’acheteur potentiel
remettant ses idées en ordre, se demanda
l’espace d’une seconde ce qu’il faisait devant
cette farandole de graines, semis et autres
plants. Puis relevant doucement le regard, il fixa
le producteur jusqu’à remonter droit dans ses
14 Le Semeur
yeux pour mieux sentir le personnage. C’était
un homme d’une stature normale et sans
fioriture ayant simplement comme signe
distinctif le port d’un catogan liant sa longue
chevelure qui cadrait un doux visage, en
quelque sorte intemporel. Une fois accroché à
son regard, notre paysan découvrit à la fois une
profondeur captivante qui provoquait une
inquiétante intromission et à la fois un regard
d’une douceur angélique qui rassérénait.
Quelque peu ébranlé par cette rencontre
Gaston se reprit et décida de tester autrement
ce gaillard normand.
– Eh bien jeune homme… je viens comme
chaque année m’approvisionner en graines pour
mon potager Je ne vous ai jamais vu. Pourquoi
devrais-je vous faire confiance ? …
– Ecoutez, répondit le grainetier-
effectivement c’est la première fois que j’expose
dans votre contrée, fort belle d’ailleurs. Comme
vous avez du le constater, vous avez pu vous
rendre compte que les clients sont nombreux
en cette matinée et par conséquent
certainement ravis de ce que je leur propose.
Ne cédant ni aux boniments ni aux flatteries
commerciales, Gaston rétorqua :
– Certes mais qu’ai-je à gagner à investir une
partie de ma bourse chez vous ?
– Sachez, cher monsieur le cultivateur que
mes graines outre le fait d’être une production
15 Le Semeur
personnelle et artisanale garantie 100 % BIO
distribuées en quantité limitée, eh bien elles
peuvent s’adapter à tout type de terrain, résister
à toutes intempéries et de plus, elles sont
traitées naturellement contre toutes maladies ou
attaques des larves ou insectes qui peuplent nos
potagers.
– Mais comment cela est-il possible ?
– Les possibilités offertes par ces semences
sont le fruit d’un long travail d’expérimentation
et aussi d’une très vieille tradition qui a su se
transmettre à qui de droit. J’oubliais de vous
dire qu’en plus je vous garantis une production
et une qualité de légumes dont vous ne
reviendrez pas. De toute façon vous n’avez rien
à craindre d’investir, vu le prix proposé, dans
l’achat de quelques paquets de graines ou plants
qu’il vous plaira de choisir.
Voyant que ce petit producteur avait réponse
à tout et qu’il semblait en plus, être sûr de lui et
de bon aloi, Gaston prit du recul quelques
instants pour mieux réfléchir. La décision de
changer de fournisseur de graine était
d’importance car malheur si la récolte venait à
manquer quand la bise reviendrait en fin d’été.
Réflexion faite et observant toujours un va et
vient d’acheteurs, il était possible après tout de
payer quelques semences afin de vérifier ces
dires et de prendre le reste chez le fournisseur
habituel ; cela tombait bien d’ailleurs car jetant
16 Le Semeur
une nouvelle œillade alentour , Gaston
n’aperçut pas son grainetier accoutumé. Il
s’avança cette fois-ci d’un pas assuré vers l’étal :
– Réflexion faite je vais vous essayer
quelques variétés de graines et gare à vous si
cela me donne du foin au lieu de beaux
légumes. Je vais vous prendre des graines de
betteraves, de carottes, de radis pour voir !
– Vous avez bien fait monsieur et vous
verrez vous ne le regretterez pas. Merci bien.
Ayant payé son du, Gaston restait quand
même dubitatif et se demandait s’il n’avait
dépenser son pécule mal à propos. S’apprêtant
à repartir vers son logis, c’est alors qu’une
nouvelle rencontre s’imposa à lui.
– Tiens, bonjour le Gaston. Qu’est-ce tu fais
donc là à traîner parmi les marchands du
temple ? C’est point chaud c’te brise ce matin,
viens donc voir au chaud que j’te paye une
chopine !
C’était André, son plus proche voisin, avec
qui, entre gens de la terre, il entretenait de
fraternels rapports et qui habitait une
confortable ferme distante d’environ cinq cents
mètres de la demeure de Gaston.
– Puisque c’est si gentiment offert, c’est pas
de refus !
Les voilà tous les deux rendus dans le dernier
estaminet du village. Dernier lieu de
rassemblement collégial où en moins de temps
17 Le Semeur
qu’il n’en faut pour traverser la place du bourg à
cloche pied on est déjà au courant de tous les
derniers ragots qui circulent sur machin ou sur
untel. La chaleur du café était presque
insupportable tout comme le vacarme qui y
régnait en ce jour de marché ou la caisse
enregistreuse du patron , elle aussi, n’avait pas le
temps de refroidir. Tout ce que compte le
village de personnalités plus ou moins atypiques
s’étaient donné rendez-vous dans ce lieu aussi
bien inévitable qu’inevité.
– Alors quoi de neuf le Gaston ?
– Ben c’est vrai il ne fait point chaud mais
c’est bien les dernières fraîcheurs car déjà
l’après-midi on sent bien le soleil nous
réchauffer et nous caresser les abattis. Ca c’est
vraiment agréablement et on se sent revivre
lorsqu’on balance vers la belle saison même si la
tâche redevient plus abondante avec tout le
travail de la terre à préparer et à ensemencer.
Ce à quoi André répondit :
– A propos d’ensemencement, t’as vu, il y a
un nouveau marchand de graines qui s’est
installé sur le marché. Encore un qui n’y
connaît rien et qui vend ces fantaisies à tous
ceux qui veulent l’entendre. C’est un vrai
attrape-nigaud c’truc là, hein Gaston !
Gaston en train d’avaler son demi de bière
qui se réchauffait sur le comptoir, faillit
s’étrangler.
18 Le Semeur
Etant quelque peu vexé, il ne savait s’il devait
avouer qu’il faisait parti des nigauds attrapés.
Heureusement il avait eu le temps de ranger
ses achats dans les sacoches de son deux roues
avant que son compagnon ne les aperçoive.
Regardant André dans les yeux, il fit signe de
porter son verre « en santé », ce à quoi après
une réponse gestuelle identique de son voisin,
Gaston avala une nouvelle gorgée de bière et
répondit enfin :
– Il faut bien laisser la place aux jeunes, tu
sais. Ce gars ne fait pas de mal et il n’oblige
personne à venir le voir pour acheter sa
graineterie.
Ayant habilement détournée la question, la
discussion se poursuivit sur des banalités
d’usage et les deux compères se séparèrent
promettant de se revoir sous peu non sans avoir
oublié d’un cul sec de vider le fond de leurs
chopines.
La matinée touchait déjà presque à sa fin et il
était temps de rentrer à la maison. La
motocyclette connaissait le trajet aussi bien que
le conducteur et cela n’était pas un mal car
Gaston était bien evasif sur le chemin du retour
pensant aux événements matinaux. Il ne prêta
même pas attention à la jolie Véronique qui
court vêtue, à l’approche du soleil à son zénith,
commençait à guetter et fouiner la sortie
précoce de quelques morilles en bordure de la
19 Le Semeur
route à demi forestière. La belle qui habitait à
mi - chemin du bourg salua pourtant vivement
et joyeusement notre motard qui absorbé dans
ses pensées fila le train sans geste faire aussi vite
qu’il le pouvait sans non plus faire attention à la
vitesse qu’il imposait à son engin toussif.
Débarrassé du casque anti-froid une fois la
motocyclette remisée dans la grange, Gaston
sous l’emprise de sa majesté solaire qui inondait
son domaine, s’émerveilla comme à son
habitude de la beauté environnante. Remis
quelque peu de ses émotions, l’heure était
d’importance car c’était le moment de casser la
croûte. S’apercevant tout à coup qu’il avait
croisé l’enjôleuse traqueuse de champignons,
Véronique, sans mot dire, il se promit d’une
part de s’en excuser à la prochaine entrevue et
d’autre part faute de morilles de se faire tout de
même craquer de bons œufs frais dans une
poêle bien chaude, dès à présent.
Le ventre bien rempli, le corps bien reposé,
notre homme s’était remis d’aplomb pour se
mettre à la tâche. Les divers travaux agricoles et
d’entretiens ne manquaient jamais et il y avait
toujours de quoi s’occuper dans son antre. Le
programme de l’après-midi consistait à rentrer
quelques stères de bois pour les dernières
fraîcheurs des débuts et fins de journée et à
commencer de préparer le potager pour les
ensemencements à venir.
20 Le Semeur
Le soleil au couchant venait souvent trop vite
et les réalisations prévues n’étaient pas toujours
menées à bon terme. Mais à chaque jour suffit
sa peine et le principal était d’être prêt suivant le
calendrier de la nature qui lui seul nous
gouverne. Chose, pensait Gaston que
malheureusement beaucoup d’hommes ont
oublié…
En cette nuit où l’astre lunaire était plein,
Gaston se tournait et se retournait dans sa
couche se remémorant une nouvelle fois sa
journée. Il revoyait ses rencontres amicales et
surtout le marchand de graines qui l’avait
interloqué et introspecté par son envoûtant
regard ayant l’air de lui signifier quelque chose
qu’il n’arrivait pas à saisir. La lune revenant
encore frappée à la porte du sommeil, cette
fois-ci, n’y tenant plus, Gaston d’un geste
énergique repoussa ses draps et se leva d’un
bond. En moins de temps qu’il ne faillait pour
le dire, le tabac était roulé et en train de se
consumer dans le coin de la bouche de notre
somnambule éveillé. Que le val était beau et
paisible sous les enchanteurs rayons lunaires. Il
ne regrettait pas d’avoir été obligé de quitter
son lit chaud pour admirer ce spectacle sans
prix. Seuls quelques rares beuglements bovins
venaient casser ce silence nocturne.
La cigarette se transformant en mégot,
Gaston sentait que son corps redemandait à
21 Le Semeur
dormir mais il pensa tout à coup qu’il n’avait
pas sorti les achats du marché de ses sacoches.
Ce fût chose faite dans l’instant. Regardant de
plus près les sachets de graines, il jeta un œil sur
les conseils de plantation. Le papier des sachets
de fabrication manuelle était inaccoutumé et on
aurait dit que le texte d’explication était écrit à
la main voir même à la plume ! Il y avait une
explication en préambule transcrite
apparemment en latin suivie de conseils qui
parlaient de position de la lune, de jour et heure
de plantation, d’orientation des semis suivants
les points cardinaux et même de possibles
incantations si on avait le cœur pur…
« Qu’est-ce que cela ? » se dit Gaston de plus
en plus intrigué et perplexe par ses acquisitions
« C’est sorcellerie !… ». Cela dépassait son
approche habituelle de la jardinerie. Un cri
strident d’une dame blanche chassant à
proximité en profitant des lueurs de cette nuit
ramena les pieds sur terre à Gaston. Il sentit
qu’il était maintenant vraiment temps de faire
reposer son corps et son esprit. Il posa les
graines sur l’établi plus qu’embarrassé. Demain
le soleil serait assez longtemps haut dans le ciel
pour y repenser. Cette fois-ci le temps des
songes faisait place à celui des rêves et la
profondeur du mérité repos ne fût interrompu
que par le chant du coq aux aguets du nouveau
jour.
22 Le Semeur
Après avoir fait le quotidien tour du
propriétaire non sans avoir oublié de donner
soin et nourriture à ses animaux domestiques,
Gaston décida de se plonger dans ses autres
obligations afin de ne pas trop penser à sa
méditation nocturne de la veille et de remettre à
plus tard sa réflexion sur cet événement
imprévu qui tourmentait quelque peu sa vie
tranquille. Il ne perdait justement pas de vue
qu’il lui fallait sans traîner que son potager soit
prêt à recevoir les premières graines…
Le temps nécessaire était passé pour que le
potager de Gaston soit en état de recevoir son
du d’autant plus qu’il était maintenant fort
improbable que des gelées traîtresses viennent
saboter le fruit d’un harassant labeur.
« Quand même » réfléchit notre paysan « si
j’avais quelques poids en plus dans ma bourse,
j’aurais pu être équipé d’une charrue avec un
soc plus tranchant et plus profond ce qui à mon
âge avancé m’aurait soulagé de certaines peines
pour retourner mon terrain de culture. »
Puis il se ravisa en pensant, qu’avec son vieux
tracteur, que son labourage mécanisé c’était
quand même de la gnognote à côté de celui des
anciens qui, au jour couchant, avaient les mains
lacérées et ensanglantées d’avoir essayé de
contenir le cheval au sillon.
Ces quelques temps passés avaient permis
aussi à Gaston de mettre sur la touche plus ou
23 Le Semeur
moins volontairement le mystère qui tournait
autour des sachets de graines. Mais le moment
était à présent venu où il fallait voir cela de plus
près faute dans le cas contraire d’avoir mal
choisi la matière première à semer et mal investi
dans l’achat de ces semences.
A la brune, le dîner terminé, Gaston décida
de se faire un feu de cheminée même si le
climat ne le réclamait pas vraiment. C’était
plutôt un prétexte pour mieux se conditionner
auprès de l’âtre crépitant à la relecture attentive
des conseils de plantation des graines bio.
Il ouvrit d’abord tout simplement un sachet
pris au hasard. Les semences ne semblaient rien
avoir de spécifique par rapport à ce qu’il
achetait habituellement. Il se concentra donc
sur les fameuses explications reprenant un à un
les conseils de plantation. D’ordinaire, lui, ce fin
connaisseur de la nature, de ses pièges et de ses
bienfaits, savait, sans plus prendre garde
tellement il était en symbiose avec les éléments,
d’instinct la façon de faire ; planter tel légume à
côté de tel autre, semer les carottes jamais le
jeudi ou le samedi, se mettre dans la poche la
lune et ses cycles, surveiller la météo et
respecter les saisons… bref toute une panoplie
digne d’un académicien en titre de cultivateur es
potager.

24 Le Semeur
En approfondissant la lecture, Gaston se
sentit de plus en plus en phase avec ce qu’il
lisait et sur la plupart des conseils, il était non
seulement en accord mais il comprenait qu’il
était en train d’apprendre de nouvelles choses
qui étaient d’ailleurs fort logiques au vu de ce
qu’il savait déjà. Il remis une bûche au feu qui
se ralentissait avant de poursuivre avec de plus
en plus d’intérêt l’étude des prescriptions qui
portaient maintenant sur des actions que même
un cultivateur averti n’avait pas l’habitude de
pratiquer. Il était question d’alignement de
planètes favorables à la poussée des légumes, de
mots dignes d’un rituel apte à protéger les
plantes et même d’obole pour remercier Mère
Nature de ses bienfaits et de l’abondante récolte
qu’elle peut nous fournir. C’était bigrement
bizarre mais bigrement original et intéressant.
Le feu de la réflexion faisait son effet. Cela
rappelait à Gaston sa grand-mère qu’il avait eu
la chance de connaître. Elle était douée d’une
science non reconnue scientifiquement qui était
liée aux astres et à leurs conjonctions et aussi
d’un talent de toucheuse qui disait-elle lui venait
d’ange gardien.
Ange gardien s’était bien le terme qu’il
recherchait depuis qu’il avait vu le grainetier et
qu’il essayait de le définir. Et pourtant il n’avait
pas rêvé. Mais comment un personnage
d’apparence si jeune pouvait savoir ou
25 Le Semeur
approcher de telles choses qui ne sont pas
toujours bonnes à révéler au grand jour ? D’où
sortait-il ce vendeur ? Pourquoi était-il venu
dans ce village ? Autant de questions qui
restaient sans réponse. Autant d’interrogations
qui avaient attiser la curiosité et la mise en
applications de certains principes qu’il avait
peut-être en partie hérité de sa grand-mère.
Gaston replongea plus encore dans une aura
méditative qu’il savait aussi liée à cette
rencontre qui l’entraînait vers de nouvelles
aventures. Cela eût le mérite de plus encore
l’enfoncer dans son fauteuil usé en osier et en
même temps que les flammes de la cheminée
baissaient en intensité, le lecteur avisé suivit le
même état que le feu jusqu’à s’endormir sur
place dans son siège.

Le lendemain matin le réveil fût péniblement
courbaturé d’un repos passé dans un fauteuil
mal approprié à une bonne nuit compensatrice
des efforts de la veille. Mais c’est plein d’espoirs
qu’une fois restauré Gaston, au lieu d’attaquer
le labeur quotidien, partit d’une façon décidée
dans sa grange avec une idée en tête. Sur place,
au milieu d’un fatras que lui seul savait et
pouvait reconnaître et utiliser, il se mit à
rechercher l’objet convoité par ses pensées
orchestrées pendant son sommeil. Allant de
fouillis en fouillis, le maître des lieux avait
26 Le Semeur
quand même du mal à retrouver ce qu’il
cherchait avec minutie. Il faut dire qu’il ne se
souvenait pas même de la date à laquelle il
l’avait consulté la dernière fois.

« Mince de mince où te caches-tu »
ronchonnait-il tant le jeu de cache-cache
commençait à lui sembler pénible. Puis ayant
ôté derrière un tas de planches, de vieux paniers
à œufs il poursuivit : « Ca y est je te tiens ! ».
La malle postale était là comme elle semblait
y être depuis toujours. Sans prendre le temps de
faire l’inventaire des vieux souvenirs qui
formaient son contenu, une fois ouverte, la
main du chercheur se dirigea sans hésitation
vers le dossier convoité. Il s’agissait d’un
almanach comme on n’en fait plus, complété de
plusieurs feuillets constituant un recueil de
précieuses notes, légué par sa grand-mère. A
peine en sa possession, Gaston se pressa de
revenir en son logis et s’installa à table sans
prendre le temps de dépoussiérer l’affaire.
Un coup de café qui toujours était prêt à
boire tant il attendait son tour en gardant sa
chaleur sur le poêle à bois et notre homme était
paré pour potasser ce calendrier d’un autre
temps.
C’est vrai que ces almanachs constituaient
une véritable encyclopédie pour nos grands
aïeux fourmillant d’anecdotes, de conseils en
27 Le Semeur
tout genre qu’ils soient médicaux,
géographiques ou historiques et ils étaient
encore bien plus utiles pour les gens qui ne
pouvaient aller à la bibliothèque ou bien qui
étaient trop isolés pour se rendre dans une
librairie. Mais ce qui intéressait Gaston c’était
bien sûr la partie botanique d’autant plus qu’il
se rappelait que ces feuillets étaient remplis des
annotations de son érudite mémé.

Par une coïncidence qui n’en était pas une, il
retrouva la plupart des préconisations inscrites
sur les sachets de graines mais bien sûr plus
détaillées. L’affaire était dans le sac et bien que
la surprise en plus d’être totale fût pour la
moins inattendue, il ne manquait plus qu’à bien
se frotter les mains pour mieux se mettre au
travail après avoir réviser correctement les
prescriptions potagères du grainetier de la
Manche. D’autant plus qu’elles avaient été en
quelque sorte pré certifiées par l’almanach et
plus encore par la mère de sa mère. Cela
paraissait curieux mais il avait fallu que son
habituel marchand de graine soit absent pour
qu’en fin de compte il fasse la redécouverte de
son almanach hérité de la famille alors qu’il
aurait pu rester à moisir encore là pendant des
lustres.
28