Le soleil sous la soie

De
Publié par


Après le succès d'Influenza, voici l'épopée d'une terre, d'une époque et d'une profession.

À l'aube du XVIIIe siècle, médecins et chirurgiens se livrent une guerre féroce. Suite au décès d'un de ses patients, Nicolas Déruet, chirurgien ambulant, est contraint à l'exil. De la campagne lorraine aux steppes hongroises, des palais royaux aux hôpitaux militaires, il n'aura de cesse de perfectionner sa technique pour laver son honneur. De toutes les opérations, la plus difficile sera celle qui touche à son cœur : entre Rosa, marquise de Cornelli, et Marianne Pajot, accoucheuse, le choix relève d'une tout autre science...


" Un livre exceptionnel. "Valérie Expert – France Info



" Le meilleur roman historique depuis Les Piliers de la Terre. "Gérard Collard




Publié le : jeudi 28 janvier 2016
Lecture(s) : 0
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782843377785
Nombre de pages : 591
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture
ÉRIC MARCHAL

LE SOLEIL
SOUS LA SOIE

ÉDITIONS ANNE CARRIÈRE

À E. & R.,
à H. & B.

Avertissement

Certains des personnages de ce roman sont imaginaires, d’autres sont bien réels, sous leur propre nom ou, parfois, sous un nom inventé, en fonction de la liberté prise dans l’adaptation de leur vie.

 

L’intrigue, quant à elle, est fictive, mais utilise de nombreux éléments de l’histoire de France et du duché de Lorraine, allant des faits les plus connus à ceux restés obscurs ou tombés dans l’oubli.

Chapitre I

Duché de Lorraine, janvier 1694

1

La masure lui tenait chaud comme un manteau en drap d’Espagne. Il l’avait avisée, à la sortie du bois de Nomeny, alors que le ciel crayeux avait crevé sur lui une armée de flocons neigeux, puis il avait tiré jusqu’à l’épuisement sur les rênes de sa mule qui refusait d’y entrer, et s’était écroulé, avec sa bête, devant l’âtre rempli d’une couverture de cendres froides. À son réveil, il avait constaté avec soulagement la présence d’un fagot de bois sec, qu’il s’était empressé de faire crépiter. Il serait temps, le lendemain, d’aller chercher quelques branches mortes afin de rendre le tas tel qu’il l’avait trouvé. L’habitation, tout en torchis, était inoccupée. Peut-être une famille qui avait fui au passage des troupes françaises. Ou de la disette, qui rôdait.

La Lorraine n’avait pas fière allure en cette fin de siècle, martyrisée par trente ans de guerre et d’occupation française, avec un clan ducal exilé en Autriche, en campagne ouverte contre Louis XIV. Abandonnés à leur sort, les habitants payaient un lourd tribut au conflit, par l’enrôlement des leurs dans la milice et les impôts levés dans tous les bailliages pour l’entretien des troupes.

Nicolas frotta ses mains avant de les présenter aux flammes généreuses. Il craignait plus que tout les engelures et les crevasses qui, en cette période, n’épargnaient pas les doigts, même s’il voyageait toujours les mains emmitouflées dans des manchons de laine. Elles étaient ses plus précieux outils. Plus encore que ses lancettes et ses ferrements.

La mule s’était elle aussi rapprochée de la source de chaleur et lui présentait ses flancs. Il avait déchargé ses affaires, qui tenaient dans deux sacs de toile et une mallette, et les avait installées dans l’angle opposé à la cheminée, à côté de la porte sous laquelle le vent se faufilait en hurlant à chaque rafale. Son dernier patient, un fermier du village de Soigne, lui avait laissé assez de vivres pour subsister trois ou quatre jours. Il l’avait débarrassé d’une grosseur à la base du cou en employant un emplâtre, que le médecin Pierre Alliot avait appliqué avec succès sur le fils du duc de Lorraine. Ce détail avait rassuré l’homme autant que la perspective d’éviter une cautérisation douloureuse.

Nicolas ouvrit sa valise et sortit le traité de Govert Bidloo. L’ouvrage était en latin, ce qui lui en interdisait la lecture, mais les planches d’anatomie qui l’illustraient le fascinaient. Elles avaient été créées par le peintre Gérard de Lairesse. Chaque dessin, au crayon, apportait un réalisme stupéfiant aux réalisations du chirurgien hollandais. Il avait acquis le livre à la foire de Metz, l’été précédent, et depuis il ne s’était pas passé un soir, pas une journée, sans qu’il en feuillette un passage ou contemple un dessin pour y inscrire chaque détail dans sa mémoire.

L’unique fenêtre de la masure était couverte d’une buée sur laquelle perlaient des gouttes d’eau. Nicolas comprit seulement à cet instant qu’elle n’était pas close par des planches de bois, ce qui l’intrigua. L’endroit, bien que saturé d’humidité, ne sentait pas le moisi habituel des pièces qui lui étaient proposées comme hébergement. La mule s’était approchée de la vitre et léchait la condensation de grands coups de langue, que l’air exhalé de ses naseaux recouvrait aussitôt. Lorsqu’elle cessa pour reprendre sa place près du feu, Nicolas vit distinctement une ombre glisser au-dehors. Quelqu’un l’observait. Il ouvrit la porte sans brusquerie et aperçut un enfant en guenilles qui détalait sur le sentier. Ses pieds étaient nus. Lorsque Nicolas lui enjoignit de s’arrêter, le gamin redoubla d’effort. Arrivé à la lisière de la forêt, il se retourna, hors d’haleine.

— Reviens, petit, n’aie pas peur !

Le garçon se laissa avaler par la noirceur du sous-bois. Un hurlement retentit dans la profondeur de la masse verte, auquel d’autres répondirent. Un cri animal qu’il connaissait bien. Des loups. Il y en avait de nombreuses meutes, que l’hiver et la rage avaient rendues agressives. Ils rôdaient jusque dans les villages. Nicolas hésita à partir à la recherche de l’enfant, mais fit demi-tour, persuadé qu’il ne risquait rien, sans doute déjà près de ses parents, qui avaient établi leur foyer dans la forêt, comme des centaines d’autres. Les Français avaient baptisé schenapans tous ceux qui avaient refusé l’incorporation dans les troupes du roi et les harcelaient sur les routes lorraines. Les schenapans étaient la mouche du coche. Il prit la plus grosse boule de pain qu’il possédait, l’enveloppa d’un linge propre et la fourra dans une niche située sur un des murs extérieurs, à une hauteur suffisante pour être hors de portée des animaux affamés. La récolte avait fourni cette année un blé abondant et de qualité, et les réserves étaient plus copieuses qu’à l’accoutumée, ce dont Nicolas pouvait profiter grâce à la générosité de ses patients. Les chirurgiens-barbiers et opérateurs ambulants étaient les seuls soignants à arpenter les hameaux et villages, délaissés des médecins et apothicaires, qui préféraient œuvrer dans les plus gros bourgs.

Il se sentit las, après une journée de marche sous le vent et le froid, ferma le livre et le reposa avec soin dans la mallette, puis s’allongea sur une couverture à même le sol. Dehors, les flocons étouffaient silencieusement tous les bruits de la nuit. Il n’aimait pas le sommeil, il n’aimait pas l’idée de s’abandonner sans défense à un état dans lequel il ne maîtrisait rien, pas même ses pensées. Ses rêves étaient toujours peuplés de cauchemars. Il lutta contre l’épuisement qui cherchait à l’envahir, avant de céder et de se laisser engloutir dans le noir.

 

Le premier cauchemar le recracha dans la réalité trois heures plus tard. Ne parvenant pas à chasser les images qui le hantaient, il enfila son manteau, s’enroula dans la couverture et sortit. Le ciel était dégagé et les étoiles brillaient d’un éclat à l’albédo optimum. La morsure du froid étant supportable, il resta un long moment à contempler le spectacle de la nuit, qui l’apaisait et le remplissait d’un peu de certitude face au questionnement perpétuel de son esprit. Au moment de rentrer, il tendit la main pour atteindre la niche : le pain avait disparu.

2

La lanière de cuir fouetta l’air au-dessus de la tête des chevaux. Le cocher était bougon. Une des bêtes avait contracté durant la nuit une inflammation au tendon du genou antérieur droit. Il lui avait été impossible de la remplacer, et la jument ralentissait fort l’allure de l’attelage. Partis de Metz le matin même, ils avaient parcouru les vingt-huit kilomètres qui les séparaient de Pont-à-Mousson en quatre heures. Ils y avaient fait une halte, à l’auberge du Point du jour. L’homme avait constaté avec inquiétude que l’état de sa percheronne avait empiré, malgré le cataplasme qu’il lui avait appliqué la veille. Il n’avait osé s’en ouvrir à son maître, le comte Charles de Montigny, qui l’avait sermonné pour le retard pris à la mi-parcours. Il n’aurait certainement pas droit à la récompense habituelle de deux francs qui lui était versée après chaque voyage. Le comte pouvait se montrer aussi prompt au châtiment qu’à la générosité. Et, ce jour, il n’était pas question de rebrousser chemin, ni même d’arriver en retard à destination : Charles de Montigny accompagnait sa nièce chez le marquis de Cornelli en vue de leur prochain mariage. Un banquet en compagnie des principaux notables de Nancy avait été organisé par le futur marié. Ils se devaient d’y être avant la tombée de la nuit. Le cocher, quant à lui, voulait impérativement toucher sa prime, qu’il avait anticipée pour l’acquisition d’un tissu en soie d’Italie, chez le drapier de la Grande-Rue, et dont sa femme serait folle. Il avait tant à se faire pardonner depuis sa dernière incartade où, rentré ivre chez lui, il l’avait frappée à coups de bâton sur la tête et les reins, manquant de lui briser les os, provoquant chez elle la perte d’une dent – sa dernière incisive – et des douleurs récurrentes qui la laissaient dans l’incapacité de s’occuper de son foyer. L’épouse l’avait menacé d’une plainte au tribunal et, s’il revenait sans l’étoffe, il en serait quitte pour finir devant le juge et faire amende honorable.

Il but d’un trait son pichet de vin et se leva, bien décidé à rattraper son retard. Les bêtes s’étaient reposées et avaient eu de l’herbe fraîche. Tout n’était pas perdu.

 

— Quel air vous faites, ma nièce ! On a l’impression que je vous mène au supplice et non à un promis ! déclara le comte en repositionnant sa perruque qu’un soubresaut du carrosse avait fait s’avancer sur son front. Vous allez épouser une des plus belles situations de la place, un Cornelli, lié par alliance aux Visconti du Milanais. Allons, souriez !

Rosa de Montigny s’exécuta tout en tournant la tête vers le paysage afin d’éviter le regard de son tuteur. Elle avait les traits fins et angéliques et la peau d’une finesse extrême, propre aux femmes de sa famille.

— C’est un vieil homme de quarante-cinq ans ! dit-elle d’une voix sans conviction à force d’avoir usé de l’argument.

— Vous vous en accommoderez fort bien, vous verrez. Maintenant que Nancy est aux mains des Français, il nous faut faire convenance de cette nouvelle donne. Je ne crois pas que le duc retrouve un jour son autorité sur ses sujets. Je me dois d’assurer votre avenir. Je l’ai promis à votre mère sur son lit de mort.

Le carrosse tapa une souche de ses roues gauches, faisant craquer les soupentes de cuir.

— Si ce cocher ne nous tue pas tous ! ajouta-t-il en repositionnant sa perruque pour la seconde fois.

Il devina la pensée de sa nièce qui perlait de son regard.

— Ne pas nous y rendre ne serait que partie remise. Dans quelque temps, vous me remercierez d’avoir fait votre bonheur.

— J’ai froid, dit Rosa en plaquant contre elle la fourrure qui recouvrait sa banquette.

Charles lui tendit la sienne, qu’elle posa sur ses jambes.

— Je vous suis reconnaissante de vous occuper de moi comme vous le faites depuis toutes ces années, mon oncle, mais le bonheur est une matière si personnelle, comme la lingerie, qu’elle ne peut être l’affaire que de celle qui la porte.

— Toujours vos insolents persiflages. Mon enfant, il va falloir les éviter dorénavant. Parler de liberté et d’indépendance n’est pas l’affaire d’une femme, sauf à considérer ces aventurières à la vertu douteuse.

— En connaissez-vous, mon oncle ?

— Grand Dieu, non ! Je ne fréquente pas ce genre de monde.

— Alors, de quoi les jugez-vous coupables ?

— Vous le savez aussi bien que moi.

Elle n’eut pas envie de répondre. Pour Charles de Montigny, une femme n’était honorable que par l’argent que pouvait lui procurer un héritage ou un mariage avantageux. Toutes celles qui se passaient de ces deux conditions avaient en elles les ferments d’une vie de débauche. Elle savait qu’aucun argument ne pourrait jamais le faire changer d’avis et ne s’engageait plus depuis longtemps dans ce chemin avec lui. Le carrosse ralentit et se déporta sur la gauche afin de dépasser un homme qui tirait une mule chargée.

— Espérez plutôt un veuvage rapide, ajouta-t-il après un long silence.

— Il paraît que le marquis de Cornelli est en pleine forme physique.

— Tout à l’heure, c’était un vieillard, répondit-il avec malice.

— Il est de vingt-six ans mon aîné, mais tous ses ancêtres sont morts à plus de quatre-vingts ans. Je me suis renseignée, répondit-elle avec un sérieux qui surprit son oncle.

— Nous sommes en guerre, avec un peu de chance, il partira bientôt et sentira le vent du boulet, enchaîna-t-il sur le même ton. Il fut, il y a dix ans, un aide de camp de Charles V.

— Pourquoi voulez-vous qu’un jeune marié ait envie de fuir sa femme pour les champs de bataille ? Suis-je si repoussante ?

— Vous savez bien que non. Mais vous savez être irrésistible dans vos arguments. À vous de le convaincre d’y retourner !

— Seriez-vous si retors, mon oncle ?

— Je bâtis votre avenir. Vous n’êtes qu’une rêveuse qui a abusé de lectures licencieuses comme celles de ce Bayle. Encore un protestant !

Elle se tut. L’ouverture d’esprit de son oncle se limitait à certains sujets, et celui-là n’en faisait pas partie. La feutrine rouge de l’habitacle capitonné était usée et, par endroits, tellement râpée qu’elle laissait entrevoir le bois de l’ossature. Le véhicule, acheté d’occasion à la famille du prévôt Lançon à la mort de celui-ci, était à l’image des finances de Charles de Montigny : à bout de souffle.

Dehors, le fouet du cocher claquait sans interruption tel un orage au-dessus de leurs têtes. Les deux percherons blancs prirent un galop léger.

3

Nicolas avait quitté la masure en laissant un pain et de la viande séchée, et repris sa route. Il s’était arrêté à Nomeny, où il avait croisé une compagnie d’infanterie des troupes françaises. Une cinquantaine d’hommes, qui avaient investi toutes les maisons du bourg deux jours auparavant, sous le regard désespéré des habitants, obligés de leur donner, en plus du gîte et du couvert, une contribution de cinq livres quotidiennes. Les excès des soldats en campagne étaient connus de tout le duché et chacun redoutait leur présence, surtout dans les villages. Le gradé était un capitaine dont l’autorité auprès de ses hommes ne semblait pas manifeste. Nicolas évita leur contact et rejoignit la route de Nancy en direction d’Ajoncourt. Le chemin de terre était large et permettait croisements ou dépassements. Il avait surtout l’avantage d’éviter les sentiers forestiers que le gel rendait glissants et les vagabonds hasardeux.

Il buta sur un objet qui le fit trébucher. Une longue courroie de cuir usée. L’image du carrosse le dépassant lui revint en mémoire. Il scruta les environs et le vit, cinq cents mètres plus loin. Sa soupente s’était rompue. Le véhicule avait versé dans un champ. La portière droite était ouverte et pointait, verticale, comme un étendard rigide, sur lequel gisait une forme sombre. Nicolas grimpa sur sa mule qui ne se fit pas prier pour prendre le trot.

 

Au moment où il arrivait à hauteur du carrosse, Charles de Montigny surgit de l’arrière, sa perruque dans une main, une montre de gousset dans l’autre. Un filet de sang barrait son crâne chauve.

— Tout va bien, monsieur, tout va bien. Vous pouvez nous aider ? Tout va bien, mais nous sommes en retard !

Sa voix était saccadée, son débit rapide et ses phrases marquaient une certaine confusion mentale. Encore sous l’effet du choc de l’accident, il errait autour du véhicule d’un pas mécanique.

— Y a-t-il d’autres personnes ? demanda Nicolas en comprenant avec soulagement que ce qu’il avait pris pour un corps inanimé n’était en fait qu’une fourrure d’ours accrochée à la vitre.

— Ici, venez, s’il vous plaît, appela une voix féminine.

Il prit sa mallette et contourna le carrosse. Rosa de Montigny était agenouillée près du cocher qui gémissait, allongé dans l’herbe. Le comte les rejoignit.

— Elle n’a rien, vous dis-je. Aidez-nous à remettre notre attelage en place, vous voulez bien ?

Nicolas ne répondit pas et s’approcha du blessé.

— Lui, vous n’y touchez pas ! cria Charles de Montigny. C’est à cause de ce misérable que nous en sommes là. Je le chasse, il ne travaillera jamais plus à mon service. Venez, nous allons remettre mon carrosse sur ses roues ! ajouta-t-il en prenant place près du véhicule.

Nicolas défit les bandes qui enserraient ses mains.

— Où avez-vous mal ? demanda-t-il à l’homme qui tenta de se relever sans succès.

— Mon épaule… c’est mon épaule, répondit-il avec un rictus de douleur qui agaça le comte.

— Allons, debout, Claude ! Vous voyez bien le tort que vous nous causez !

— J’en suis désolé, monsieur le comte…

— Cet homme est blessé, monsieur, intervint Nicolas. Son état requiert des soins d’urgence. Quant à votre engin, il n’ira nulle part : il a deux roues cassées.

— Ah non ! Ce n’est pas possible ! Nous avons rendez-vous, un rendez-vous important, un rendez-vous essentiel, pour tout dire !

Devant l’indifférence de sa nièce et de l’inconnu, il frappa du pied un des rayons de la roue et le brisa. Il resta un instant hébété devant le résultat de son acte puis s’éloigna, boitant et vouant aux gémonies les héritiers du sieur Lançon qui lui avaient vendu un véhicule vermoulu.

Nicolas enleva sa veste au domestique et déchira sa chemise. Une bosse était apparue au-dessus de l’omoplate droite alors qu’un vide avait creusé l’épaule.

— C’est une luxation, conclut-il.

— Une quoi ? bredouilla l’intéressé qui se sentait défaillir.

— Votre articulation s’est déboîtée. C’est douloureux, mais je vais tout remettre en place.

— Vous êtes quoi ? Un rebouteux ?

Il ouvrit sa trousse et en sortit des linges, de la charpie, et un flacon à la forte odeur de pin.

— Je m’appelle Nicolas Déruet. Je suis chirurgien ambulant.

Claude retrouva soudainement ses esprits :

— Mais cela va me coûter combien ?

— Pas question que je paie ! cria le comte, qui s’était assis dans l’herbe à une dizaine de mètres et les observait tout en gardant un air détaché.

— Je ne vous demanderai rien, répondit Nicolas.

— Je vous dédommagerai sur ma cassette, intervint Rosa en posant un regard appuyé sur son oncle. Puis-je vous aider ? ajouta-t-elle d’une voix douce et posée.

— Racontez-moi comment cela est arrivé.

— Il y a eu un grand craquement dans le carrosse, nous avons tangué, de gauche, de droite, pendant un temps qui m’a paru si long…

— J’ai senti que la soupente venait de lâcher et j’ai tenté d’arrêter les deux chevaux, compléta le cocher. Mais notre attelage a fini par verser sur la gauche. Heureusement qu’à ce moment-là nous allions à faible allure.

— Je crois que Claude nous a sauvé la vie, déclara Rosa à l’intention de son oncle qui leur tourna le dos.

— Les chevaux étaient encore attachés, reprit Claude, et l’un des deux était blessé. J’ai eu peur qu’ils n’entraînent le carrosse en paniquant. Monsieur le comte et sa nièce étaient toujours à l’intérieur. J’ai détaché le premier. C’est le second, au moment de le libérer, il m’a botté des pattes arrière. Un peu plus et il m’arrachait la tête.

Nicolas défit sa botte droite et cala son pied sous l’aisselle du cocher tout en tendant son bras perpendiculairement à son corps. L’homme grimaça. Il était contracté.

— Restez allongé sur le dos, tournez la tête vers madame et regardez-la droit dans les yeux. D’accord ?

— Non, pas d’accord, intervint Charles de Montigny en s’approchant. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Ce laquais ne posera pas les yeux sur ma nièce ! ajouta-t-il avec emphase.

— Claude, regardez-moi, dit Rosa, indifférente aux rodomontades de son tuteur.

— Non, Claude, c’est moi que vous regardez, d’accord ? ordonna Charles en se plaçant près de sa nièce. Dans mes yeux ! Allez !

— Mais je fais quoi, moi ? répondit le blessé, dont les yeux affolés alternaient de l’un à l’autre.

Nicolas en profita pour exercer une traction douce et progressive sur le membre, tension qu’il cessa à l’audition d’un petit craquement sec.

— Vous pouvez vous relever, maintenant. C’est fini.

— Fini ? dit l’homme en se massant l’épaule. Déjà ? Mais oui, je n’ai plus mal !

Il se mit sur ses jambes, d’abord avec appréhension, puis prit de l’assurance.

— C’est incroyable ! Je n’ai rien senti ! C’est un miracle !

— Allons, ne blasphémez pas, Claude ! s’emporta le comte. Ce n’est que de la pratique manuelle, pas l’œuvre de Dieu ! Allez plutôt chercher nos bêtes et trouvez le moyen de nous sortir de ce mauvais pas. Allez !

L’homme détala vers le champ voisin où les deux percherons avaient repéré de l’herbe au milieu d’une terre aride. Nicolas imbiba la charpie avec le liquide du flacon odorant.

— À vous, maintenant, proposa-t-il au comte qui l’interrogeait du regard.

Celui-ci recula :

— Mais je vais bien !

— Vous avez plusieurs plaies au visage. Je vais y poser un emplâtre.

— C’est plutôt de ma perruque qu’il faudrait s’occuper, rétorqua-t-il en désignant le postiche déchiré.

— Ce n’est pas dans mes compétences, monsieur, répondit Nicolas en lui montrant le pansement humide.

L’homme lui présenta son front.

— Pourtant, je croyais que les chirurgiens étaient aussi perruquiers et barbiers, me trompé-je ? demanda le comte, faussement ingénu.

— Ce n’est pas mon cas. J’opère de la taille, des fistules, je recouds, je cautérise, je panse. Mais je ne touche pas aux phanères. Je soigne le corps, monsieur, pas l’esthétisme des peaux.

— C’est un beau et noble métier, intervint Rosa.

— Vous voulez sans doute parler de la médecine, ma chère nièce, mais monsieur n’en est que le valet. Fort habile au demeurant, mais ce n’est pas un art que de jouer du rasoir et de la lancette. Toutefois, je vous suis très reconnaissant de votre intervention. Nous vous ferons parvenir vos émoluments une fois rentrés à Metz.

Nicolas lui fourra la charpie dans la main.

— Ne vous inquiétez pas pour mes honoraires, mais plutôt pour la cicatrisation de votre plaie. Portez ce linge plusieurs fois dessus jusqu’à ce qu’il soit sec. Et demandez à votre apothicaire de vous fournir un mélange de térébenthine, d’huile de rosat et de jaune d’œuf. Vous l’appliquerez jusqu’à cicatrisation complète.

Le comte regarda avec dégoût le pansement gras à l’odeur caractéristique.

— Je verrai cela avec mon médecin personnel, répondit-il. Pour l’instant, nous avons plus urgent à résoudre.

— À votre aise. Peut-être préférez-vous que l’infection empoisonne vos humeurs, ajouta Nicolas. Alors, même le grand Alliot ne pourra rien y faire.

Le comte haussa les épaules et rejoignit son cocher qui vérifiait l’état des jambes des percherons. Rosa s’approcha de Nicolas et chuchota :

— Vous m’avez l’air d’être une personne de confiance. Voulez-vous m’aider, monsieur ?

— Vous aider ? Si c’est de mon domaine, oui, madame.

— Je vais vous parler d’un domaine qui concerne tout le monde, sauf peut-être mon oncle. Celui du bonheur et de l’épanouissement.

La jeune femme lui relata le but de leur voyage et son opposition à ce projet.

— J’ai espoir que cet accident nous empêche de rencontrer le marquis de Cornelli et qu’il se trouve plus tard dans d’autres dispositions.

— Pourquoi faites-vous tout cela ? En aimez-vous un autre ?

La question parut la surprendre :

— Non, mais je me veux un esprit libre et indépendant ! Et si mariage il y a, ce sera le choix de mon cœur, pas celui de mon tuteur !

La réponse fit sourire Nicolas.

— Votre cœur est noble et généreux, mais je crains que la vie ne l’asservisse rapidement.

Elle le dévisagea exagérément.

— Êtes-vous si vieux que vous connaissiez la vie si bien que cela ?

— Chaque jour m’enrichit d’expériences qui me chuchotent que je mourrai sans prétendre la connaître, comtesse.

— Je ne suis pas comtesse, pour le malheur de mon oncle. Et suis-je votre expérience du jour ? demanda-t-elle d’une voix où pointait l’agacement.

Elle frissonna. Il prit la fourrure et l’en enveloppa.

— Je dois vous paraître aussi exotique que vous me semblez éloignée des contingences. Un conseil : restez-y. Quand on pose les pieds sur le sol, c’est rarement sur de la soie. Sauf votre respect.

Elle se retourna pour vérifier que son oncle n’en avait pas fini avec le cocher et entraîna Nicolas vers sa mule.

— Alors, emmenez-moi !

— Je vous demande pardon ?

— Emmenez-moi avec vous. Je veux vivre libre.

— Mais qui vous dit que je représente la liberté ? Et en connaissez-vous le prix ?

— À moi de le fixer ! Alors, vous m’aiderez ?

— À vous préserver d’une union non consentie, oui. À vous enlever à votre vie, non. Et vous m’en remercierez !

La voix du comte se fit entendre :

— Rosa, nous partons !

Les yeux de Rosa implorèrent Nicolas.

Les deux hommes revinrent avec les chevaux de trait. Les bêtes étaient nerveuses. L’une d’elles boitait.

— Elles sont encore sous le choc, commenta Montigny pour expliquer leur état, mais elles peuvent avancer.

Il voulut flatter l’encolure de la plus proche. La bête recula, les naseaux retroussés.

— Il y a autre chose, intervint Nicolas.

— Comment cela, autre chose ? Seriez-vous spécialiste en bêtes aussi ? questionna sèchement Montigny.

Nicolas scruta les environs et tendit le bras :

— Là-bas, fit-il en désignant un endroit à la lisière de la forêt.

— Qu’y a-t-il ? Je ne vois rien !

— Qu’est-ce que c’est ? interrogea Rosa qui avait aperçu un point sombre immobile.

— Un loup.

— Un loup ? Y a-t-il un danger ? s’inquiéta Charles de Montigny.

— Pas tant qu’il est seul et à cette distance, répondit Nicolas en chargeant sa mallette sur sa mule. Que comptez-vous faire ?

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi