Le sommeil le plus doux

De
Publié par

« Son sourire aujourd’hui me donne envie de découvrir le monde. Elle oublie, je le vois, l’échéance des trois jours. Elle oublie que le temps est compté, elle oublie l’ombre et son murmure.
Il fait doux, Nice ouvre ses cadeaux. Il n’y a personne dans les rues. Je marche, enveloppée dans un caban trop large. Je ne pense qu’à ma mère. Je sais que la parenthèse se referme sur nous. Ma promenade, au gré du vent, au gré de rien, me conduit dans un joli jardin. Je m’assieds sur un banc, déboutonne mon manteau. Je respire. Trois pastels et mon carnet vont immortaliser le bleu, le vert et l’ocre.
C’est alors que je remarque cet homme. Il est là, tout près, assis sur un banc. Il me regarde. Il se lève. Vient vers moi. »
A. G.

C’est à Noël, sous le soleil d’hiver, qu’Anne Goscinny réunit une mère et sa fille pour un dernier voyage. Un roman poétique et personnel. 
 
Publié le : mercredi 13 avril 2016
Lecture(s) : 10
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246859444
Nombre de pages : 144
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
cover
pagetitre

Au Professeur David Khayat

A Aymar du Chatenet

« Chacun de nous s’arrête à l’idée qu’il est un personnage engagé dans Dieu sait quelle aventure, même très simple, or nous devrions savoir que nous sommes toute l’histoire, et pas seulement ce personnage. Nous sommes la forêt dans laquelle il chemine, le voyou qui le malmène, le désordre qu’il y a autour, les gens qui passent, la couleur des choses, les bruits. Vous comprenez ? »

Alessandro BARICCO (Mr. Gwyn)

Ma fille, mon enfant

Je vois venir le temps

Où tu vas me quitter

Pour changer de saison

Pour changer de maison

Pour changer d’habitudes

J’y pense chaque soir

En guettant du regard

Ton enfance qui joue

A rompre les amarres

Et me laisse le goût

D’un accord de guitare

Eddy MARNAY / Raymond BERNARD
Pour Serge REGGIANI

La veille

Jeanne

L’avion évite la mer et se pose. Ma mère somnole, à peine éveillée par les soubresauts de l’appareil, et ma grand-mère rit aux éclats. Nous sommes toutes les trois. Ce soir, c’est le réveillon de Noël. Nous ne resterons à Nice que trois jours, mais ma mère a pris une grosse valise. Une valise qui lui permet d’attendre le printemps et même de ne pas rentrer. Elle sait peut-être, elle sait sûrement qu’au prochain voyage, elle sera sans bagages.

Ma grand-mère, très Mary Poppins, n’a qu’un petit sac, duquel je ne serais pas surprise de la voir sortir des cornichons, une carpe à farcir et de la kasha. « Tu comprends ma chérie, on sait d’où on vient, on ne sait pas où on va ! » 

Quand nous descendons de l’avion, ma mère sourit. Nous voici à Nice, dans sa ville natale, sa ville-enfance. A cet instant précis, l’avenir, ce qu’il en reste, s’éclaire.

Digne et menue dans sa robe en crêpe vert bouteille, ma grand-mère avance à petits pas efficaces. Elle sourit sans cesse et, bienveillante, salue les passagers fraîchement débarqués qui ne la voient pas.

Le visage de ma mère s’illumine. Je ne suis pas dans ces souvenirs-là. Et ça n’a aucune importance, je ne suis pas un souvenir.

Je sais qu’elle pense à son père, à cette mer sans marée, à Colette et Pierrot, aux parties interminables de mah-jong. Je comprends mais je ne dirai rien. En regardant Nice s’offrir à nous, alors que je conduis la voiture de location, elle voudrait une fois encore se gaver, se gorger de palmiers et de Méditerranée, vite. Passe une ombre que nous ignorons.

Elle parle beaucoup dans la voiture. Me raconte ce que je sais par cœur. Son Solex, ses seize ans, Michel qui était si beau et Marie-France qu’elle aimait tant. L’appartement de Cimiez et sa mère qui ne s’était jamais remise d’être tombée amoureuse d’un Niçois. Sa mère qui aurait pu faire de la figuration dans une chanson de Jacques Brel ! « Elle s’est mise à détester le Pastis et les olives, le soleil et la Promenade des Anglais. Elle restait enfermée à la maison et reconstituait minutieusement le plat pays qui était le sien ! Elle se recueillait devant l’autel qu’elle s’était fabriqué dans le salon : une bouteille en verre contenant du sable ramassé sur la plage de Knokke-le-Zoute, des photos de la digue, du Zwin, et bien sûr un portrait de Léopold III. Alors évidemment, elle s’est un peu isolée… Pas de pissaladière chez nous, mais le waterzooï du dimanche ! J’ai grandi à Nice, au bord de la mer du Nord. »

J’écoute, et je fais semblant d’entendre tout ça pour la première fois. Le Solex, le mah-jong et les yeux de Michel.

Ma grand-mère, la mère de mon père, discrète et muette, nous accompagne. Elle qui a survécu aux Pogroms, à la Seconde Guerre mondiale, et surtout à la mort de son fils unique, s’amuse de tout. Elle ne vit que l’instant, semble avoir oublié le reste. Sans doute sait-elle que je suis sa petite-fille et que ma mère est la femme de son fils. Mais c’est tout. Parfois je me dis qu’elle joue à celle qui ne se souvient plus. Parce que c’est pratique, parce qu’elle comprend qu’on n’attend d’elle que ce sourire.

Avant, elle racontait et racontait encore les hommes du tsar dévastant son shtetl. Elle précisait qu’ils entraient à cheval dans les maisons, les brûlaient. Et elle ajoutait, sans haine ni rancœur, qu’ils avaient commencé par la sienne. Privilège de la famille du rabbin. « Il faut avoir le temps pour la haine. Moi j’avais une famille à fonder, un village intérieur à édifier, la maison de mon père à reconstruire, ailleurs, là où nous recommencerions tout. »

Elle avait sauvé trois objets : un chandelier à sept branches en argent, une horloge en marbre et un couteau à pain.

Ce voyage-là, sans elle, n’aurait eu aucun sens. J’avais besoin d’un lien entre ce monde anéanti mais immortel et cet avenir précaire, où se consumaient non pas des maisons, mais des organes. Elle adoucirait le passage. Avec ces trois objets que toute sa vie elle avait préservés, elle possédait la lumière, le temps et l’outil.

J’ai voulu qu’elle vienne avec nous et n’ai eu aucun mal à la convaincre. Tous les jours, depuis qu’elle est ailleurs, je lui parle, parfois d’un signe, elle me confirme qu’elle m’a entendue. Souvent elle garde le silence, ou plutôt le silence la garde de mes intrusions. Elle a maintenant le choix de se manifester ou non. Privilège non pas de l’âge, mais de l’autre monde.

DU MÊME AUTEUR

LE BUREAU DES SOLITUDES, roman, Grasset, 2002.

LE VOLEUR DE MÈRE, roman, Grasset, 2004.

LE PÈRE ÉTERNEL, roman, Grasset, 2006.

LE BANC DES SOUPIRS, roman, Grasset, 2011.

Photo de bande : JF Paga © Grasset, 2016

 
ISBN numérique : 978-2-246-85944-4
 

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
réservés pour tous pays.

 

© Éditions Grasset et Fasquelle, 2016.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

David Foenkinos Les souvenirs

de le-magazine-des-livres

Tête de lune

de il-etait-un-ebook