Le songe du jaguar

De
Publié par

Miguel rêvait d'être ce combattant sans visage, sans passé, dont parlait le sous-commandant dans ses lettres. Pour engager la lutte il fallait en effet tout effacer derrière soi, et c'était le rôle du passe-montagne

Publié le : mercredi 15 juin 2011
Lecture(s) : 158
EAN13 : 9782748103069
Nombre de pages : 173
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Avertissement de l’éditeur manuscrit.com  maison d’édition francophone  a pour vocation de réunir les conditions idéales pour que tous les manuscrits trouvent leur public. Pour ce faire, manuscrit.com s’est doté du plus grand réseau de lecteurs professionnels : composé de libraires et de critiques, il est entièrement voué à la découverte et à la promotion d’auteurs de talents, afin de favoriser l’édition de leurs textes. Dans le même temps, manuscrit.com propose  pour accélérer la promotion des oeuvres  une diffusion immédiate des manuscrits sous forme de fichiers électroniques et de livres imprimés. C’est cette édition que le lecteur a entre les mains. Les imperfections qu’il y décèlera peutêtre sont indissociables de la primeur d’une telle découverte.
manuscrit.com 5 bis rue de l’asile Popincourt 75011 Paris Téléphone : 01 48 07 50 00 Télécopie : 01 48 07 50 10 www.manuscrit.com contact@manuscrit.com
Le songe du jaguar
© manuscrit.com, 2001 ISBN: 2748103076 (pour le fichier numérique) ISBN: 2748103068 (pour le livre imprimé)
Noelle Plenecassagne
Le songe du jaguar Ce que disent les fleuves sans eau
ROMAN
Francisca fuyait les forces de l’ordre avec tous ceux qui avaient défendu la barricade. Ils avaient reculé en épuisant pour se protéger, les derniers projectiles qui leur restaient. C’est tout à fait démunis, qu’ils atteignirent les ruines du Templo Mayor de l’ancienne Mexico. Ils couraient sur les terrasses récemment sorties de terre. Ils s’enfonçaient dans les galeries à peine mises à jour. En se retournant, la jeune femme aperçut comme les fantômes énormes des baïonnettes qui tressautaient sur les murs, à l’ombre des torches électriques de ses poursuivants. Le départ d’un sou terrain la sauva. Elle se faufila doucement dans la demiobscurité mais trébucha un peu plus loin sur le sol glissant. Elle s’arrêta net. Apparemment personne ne s’approchait. Une forte douleur montait le long de son mollet. Francisca traînant la jambe, gagna un renfoncement entre deux grosses pierres et attendit. Tout autour, c’étaient des cris de douleur, des insultes qui fusaient et le martèlement des bottes sur la terre dure. Combien de temps allaitelle être obligée de se cacher ? Sa montre s’était brisée pendant les combats mais il devait être bien tard. Anne l’attendait avec Yan. Ils devaient être morts d’inquiétude ! Elle pensait à ceux qui l’avaient accompagnée sur la barricade. Combien avaient pu fuir, combien avaient été arrêtés par la police fédérale ? Francisca tremblait de colère et d’impuissance. Comment avaitelle pu si mal finir, cette manifestation ? Tout avait si bien com mencé, que leur étaitil arrivé ? Le temps passait et les bruits autour de la jeune femme commençaient à décroître. Quand le silence ré gna sur les ruines du temple, elle en conclut que la po lice et les manifestants les avaient désertées. Sa jambe la faisait souffrir mais elle réussirait à marcher. Fran cisca se mit donc à clopiner, s’appuyant aux murs de
7
Le songe du jaguar
pierre dans sa lente progression. Soudain, sa respira tion se fit plus rapide, elle venait d’apercevoir un corps allongé. Se baissant, elle appela, essaya doucement de tourner le visage reposant sur le sol. C’était le pre mier des morts qu’elle croiserait ce jour là. Un homme qu’elle croyait avoir vu lancer des pavés. Il semblait que la baïonnette l’eût atteint par derrière. Francisca ras sembla ses forces et la rage l’aida à continuer. Elle se sortirait de là, dutelle ramper à travers les rues de la capitale. Elle croisa une femme qui geignait, l’épaule transpercée, baignant dans son sang. Mais Francisca ne pouvait rien faire, seulement la réconforter et lui pro mettre d’envoyer de l’aide. Les trois autres corps qu’elle rencontra n’avaient, eux, plus besoin de personne. Elle mit plus d’une heure à sortir des ruines et se retrouva dans une rue, derrière la cathédrale…
Anne est allongée sous l’arbre aux fleurs violettes. Son chien à l’ombre, la surveille, un oeil sur elle, les oreilles dressées en direction de la rue. Les voitures vont et viennent dans l’allée principale de la « colonie », laissant échapper, par leurs fenêtres ouvertes, les der nières chansons à la mode. Ici, comme aux Etats Unis, on drague en voiture. Les demoiselles de San Pedro de Las Cuevas, jean serré et maquillage exubérant, sont aussi les destinataires de ces sérénades qui réveillent tout le quartier, éclatant sous les fenêtres des voisins d’Anne et sa famille dans la clameur des trompettes. Le temps s’étale dans la tiédeur d’un soleil d’hiver sur la peau, dans l’éblouissement du ciel. C’est peutêtre le bon heur. Anne attend un homme, imprévisible, fuyant, dont le visage change, lumineux ou sombre, selon les heures et les rencontres. Un moteur s’arrête, le portail s’ouvre, la voiture entre. Un claquement de portière, des pas dans le cou loir et voilà Miguel, grand, la peau mate. Il a les yeux de ses lointains ancêtres andalous débarqués au dixsep tième siècle sur la côte mexicaine à la recherche de terres
8
Noelle Plenecassagne
et d’or. Il se penche sur Anne la blonde et l’embrasse furtivement. Elle scrute ce visage aux lignes lisses et belles avec crainte d’y trouver ce regard fou qu’elle lui a vu il y a huit jours lors de la réunion dans la petite maison à la sortie d’un village. Les compagnons de lutte étaient tous là, remâchant les revendications, construisant des plans de campagne de sensibilisation. Mais aujourd’hui, les yeux de Miguel brillent d’une joie enfantine. Il ramène un ordinateur portable acheté dans le « marché aux vo leurs » de la ville, comme ces jeux vidéos qui font la joie de François et Juan, leurs fils. La mine réjouie, il pense à tout ce qu’il va faire avec ça : taper ses commu niqués n’importe où, quand il veut, où il veut. La me nace d’une reprise de la guerre gronde dans le Sud. Les puits de pétrole ont été occupés quelques heures par les indigènes réclamant les indemnisations promises pour ces terres, anciennement communales, où s’est installée la compagnie pétrolière d’état, Pemex. D’après les ren seignements qu’a pu obtenir Miguel, on a enregistré de violents affrontements avec les militaires et un renfor cement notable de leur présence autour des puits, des barrages et des usines hydroélectriques. Des dizaines d’indiens tzeltales ont été arrêtés et leurs « armes » confisquées : haches, machettes, scies, bien misérables visàvis des automitrailleuses… La remilitarisation du Chiapas crée un climat insupportable pour la popula tion sans cesse contrôlée et harcelée soit par l’armée soit par les groupes paramilitaires des grands propriétaires terriens, les premiers à acclamer l’arrivée de nouveaux renforts dans l’état. Las de dénoncer les fraudes, les détournements de l’argent qui ne sert qu’à des oeuvres fantômes, les habitants de certains municipios occupés par le PRI les ont investis, obligeant les maires, ça et là, à signer leur démission. Il est donc temps, pense Miguel, que des actions débutent dans le Nord. Ici les paysans crèvent aussi de misère mais n’osent pas encore lever le poing,
9
Le songe du jaguar
la frontière étant trop proche. Cependant, la patience de ces gens s’épuise et ils écoutent maintenant la voix de ceux qui leur parlent de dignité, de jours meilleurs pour eux et leurs familles jusquelà oubliés. Ces derniers mois les réunions clandestines s’étaient multipliées dans la région et peu à peu l’idée d’une rébellion s’était propagée. On en avait assez d’at tendre des réformes qui ne venaient jamais : « Oui, disaient certains, nous nous unirons aux zapatistes, car il vaut mieux mourir en combattant qu’en mourant de faim ! » Et ce n’était pas le danger de la répression qui les ferait reculer ! En 1965, à Chihuahua, l’assaut contre la caserne Madera par de jeunes guérilleros s’était terminé par une effusion de sang, mais l’in surrection était prête à renaître, malgré tout ! Miguel s’était souvent absenté depuis quelques mois, appelé dans les camps d’entraînement à la guérilla, nés dans le Nord il y avait plusieurs années. Ils avaient, lui et ceux qui le suivaient, organisé des consultations dans les communautés indigènes. Malgré les dénégations des gouverneurs des états du nord, beaucoup d’organi sations paysannes étaient d’accord pour se lancer dans l’action. Miguel pense aussi à sa jeune maîtresse, mulâ tresse à la beauté étrange, yeux verts et chevelure mor dorée, descendue dans le sud participer à la formation de nouvelles recrues. Elle devait aussi s’entretenir avec le « subcomandante » Marcos sur les opérations en cours et à venir. Souscommandant !… Le chef de l’ar mée zapatiste du sudest était tout entier dans ce grade qu’il s’était donné, grade qui n’existait pas, grade d’un « damné de la terre » chargé de commander, certes, mais surtout d’obéir, grade de carnaval, comme sa ca goule noire, noire comme le charbon qui doit dispa raître et fondre « dans le rouge s’il veut se faire feu. » Masque aussi noir que ce Dieu de la genèse indienne qui accepta de se lancer tête la première dans l’univers nais sant, se faisant feu pour créer le soleil mais disparaissant
10
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.